Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

20 avril 2013

Adolescence et dérives urbaines avec Martín Mucha et Guillaume Vissac

Aujourd’hui, double dérive urbaine avec Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha (roman traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro, éditions Asphalte) et Coup de tête de Guillaume Vissac (publie.net/publie.papier).

 

 

Martín Mucha est né au Pérou et vit à Madrid où il collabore au journal El Mundo. Guillaume Vissac vit à Paris et développe sur le web des projets littéraires parmi les plus remuants et les plus créatifs (voir nos billets précédents). Tous deux sont de jeunes auteurs et ils viennent de publier leur premier roman. Chacun fait dériver son personnage principal (un jeune homme entre fin de l’adolescence et début de l’âge adulte) dans des villes pourtant opposées (l’une est nommée, Lima, l’autre non) mais où l’enfance, le corps, la violence et la perte de repères pourraient être un des dominateurs communs. Comme le premier texte est une traduction et l’autre non, il est difficile de comparer les styles. On peut néanmoins noter que les deux auteurs procèdent par fragments, par touches non pas impressionnistes mais réalistes, via des proses le plus souvent poétiques : leur langue, le rythme saccadé et affolé, le style direct, oral voire brutal et l’utilisation du cut-up (pour Vissac) restituent avec gravité et vertige le côté heurté des corps. Ce qui les rapproche aussi, malgré la différence des lieux décrits, c’est ce regard que posent ces deux personnages (à l’âge des non limites) sur la ville et l’autre, entre peurs et fantasmes, défis et défiances, schizophrénie et hallucinations. Deux voix pour deux textes où s’entrechoquent des dizaines d’autres voix (dans la dernière partie de son roman, Mucha déplace le curseur en donnant la parole à ceux qui ont connu le personnage principal et Vissac, lui, n’hésite pas à jouer avec la ponctuation, l’anacoluthe et la typographie pour que s’interpénètrent des voix, celles du narrateur, des « fantômes » croisés et celles entendues dans la rue, le métro, sur un quai de gare. Dans ces deux romans, m’ont plu aussi ces deux dérives urbaines qui font osciller scènes vues et monologues intérieurs : on ne nous explique rien ou presque rien, on ressent ce que les personnages voient, pensent. Le lecteur est dans leurs yeux et dans leur tête. C’est souvent vertigineux.

 

« Parfois l’idée me vient de marcher comme si ma jambe et mon bras gauches étaient paralysés. C’est merveilleux de voir les gens s’enfuir ou prendre un air de pitié. Ils savent que la première des choses est de se tenir à distance.
Ils font deux pas sur le côté et me laissent passer. Les enfants s’approchent et me regardent comme s’ils savaient ce que je suis en train de faire et ils jouent avec mon bras ballant. Les parents les obligent à s’éloigner. Ils me présentent des excuses. Je cesse d’être humain parce que je suis comme ça.
Parfois, histoire de rire, je fais la manche en entrant dans un café. Les gens me donnent de l’argent. Pas beaucoup, mais assez pour déjeuner et prendre une bière.
Leur générosité leur fait croire qu’ils ont gagné le paradis. Du pur égoïsme. Au fond, je leur rends service. Cette fois-ci, j’entre sans trop de conviction.
Au-dessus du comptoir, il y a le nom du lieu. C’est un endroit sale avec une légère odeur de décomposition. Les gens commandent des bouteilles de bière d’un litre. Les dés roulent, on met les pièces sur la première table à gauche. Des rires. Des dents manquantes. Des mains calleuses. La peau fanée et des rides comme des sillons. Celui qui a la chemise à rayures rouges obtient cinq uns à la suite. Je vais vers lui avec mon bras et ma jambe abîmés.
Il fait comme s’il ne me voyait pas. D’un mouvement des hanches, je réussis à balancer mon bras inerte pour lui toucher l’épaule. La pression sociale est telle qu’il me donne une partie de ce qu’il a gagné. De ma main droite, je lui fais un signe de croix. Et il ferme les yeux. Il reçoit ma divine bénédiction.
Je m’en vais rapidement. Je me souviens que j’ai commencé à demander de l’argent quand j’étais gamin. Je n’avais pas de quoi acheter des images pour mon album. Je pleurais presque en m’accrochant aux jambes des filles et je disais que je n’avais pas assez d’argent pour rentrer chez moi. Elles me donnaient quelque chose. Et le tour était joué. Ma mère l’a appris. Ses cris résonnent encore. Je n’ai jamais retenu la leçon. J’ai appris peu de chose.
La table continue de se couvrir de bouteilles. Ils ont sans doute des enfants à nourrir. Je ne leur ai rien pris. Je peux même dire que je leur ai donné de la dignité.
Ce jeu m’amuse énormément. Je crois que mendiant est le meilleur métier du monde. L’argent est toujours sûr. Avec le temps, les rues ont été envahies par les clochards. Certains montent des spectacles époustouflants. Le plus étonnant est celui d’un cul-de-jatte, manchot de surcroît, qui avance entre les voitures propulsé par un mouvement du thorax. Quelqu’un l’accompagne et ramasse les pièces. Parfois les rues se remplissent de mendiants et ils marchent au ralenti. Ils sont si humains. »

© Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha, éditions Asphalte, extrait du chapitre 39

 

Le personnage de Martín Mucha, Jeremías, vit à Lima, dans une ville coupée en deux, séparée par un mur, et ultra-violente où les règlements de compte entre bandes rivales sont quotidiens. S’il est né du mauvais côté du mur, il a néanmoins réussi à poursuivre ses études. Et le roman se situe à ce moment-là, dans le bus ou le combi que Jeremías prend matin et soir entre l’Université et chez lui (quand il ne préfère pas descendre avant son arrêt, jouer aux jeux vidéos avec un copain, voir une fille ou errer dans la ville). Défilent alors les stations, la misère ou l’opulence des quartiers de Lima, les voyageurs de classes très différentes (ceux que le narrateur repère sont pour la plupart perdus, frustrés, hallucinés, pervers). Défilent aussi là ceux qui ont eu vingt ans dans les années 90 et qui ont connu la misère, les crises économiques et n’ont pas réussi à s’intégrer dans la société. Roman poétique, social et politique, il dresse également deux portraits, celui d’une famille écorchée, marquée par la séparation, la maladie, la pauvreté et celui du narrateur, Jeremías, symbole d’une génération paumée, personnage touché et touchant, vulnérable, perdu, à bout de forces malgré son jeune âge, un perdant magnifique.

 

« Je suis vraiment sérieux, je lui gueule dans la nuque chaude, file-moi ta came ou je te découpe.

Le vieux savait pas de quoi je lui parlais. Il tremblait même des coudes et je le sentais chialer.

Il me lâche du fric que je ramasse pas.
Il me dit putain c’est vrai c’est tout ce que j’ai.

Même les vieux disent putain, Ajay, t’y crois ?

Je l’assomme avec la main. Essaye. La main de l’X est peut-être lourde, bien bois massif, mais derrière j’ai pas la force qu’il faudrait

Pas vraiment de la violence, juste passer le temps.

pour que vraiment ça latte. Alors voilà comment je m’y prends : d’abord genou dans les rotules, coude sous la gorge, ensuite au sol. Par terre plusieurs coups dans la tempe contre un feu rouge déraciné : combien déjà qui ratent ?

Je crois pas qu’il était dans les vapes. Je crois juste qu’il attendait que j’arrête.

Je rentre la main, ferme mon sac. Nettoie le sang qui coule encore. Ramasse le fric, garde les billets, balance le reste. Je compte même pas le butin, j’avale seulement salive récalcitrante et planque en douce les billets froissés du jour. Dans un dernier coup de latte un peu trop sourd je lui crache mon nom qui me tombe des dents comme un sanglot.
Te dire mon nom c’est commencer mon histoire, je lui dis, alors écoute, écoute un peu pour voir. »

© Coup de tête de Guillaume Vissac, publie.net / publie.papier, extrait du chapitre …….

 

Le personnage de Guillaume Vissac est également une comète, un écorché vif, une bombe à retardement, un jeune homme en fuite, qui a perdu un bras en jouant avec une bouteille de gaz avec ses potes (à cause du titre, Coup de tête, j’ai souvent pensé à Patrick Dewaere, à sa fureur de vivre, mais me sont surtout revenues lors des déambulations des pages de Ripley Bogle de Robert McLiam Wilson). Depuis Je erre dans la ville caniculaire parmi d’autres corps, à la recherche de son membre manquant, sac Lafuma dans l’autre main, entre squats et quêtes amoureuses, entre recherche du double et fuites pulsionnelles avant de connaître la rue (quand on dit ça en général le personnage est mal barré). Parce qu’on est avec lui, dans sa tête, sa gorge et son oreille, qu’il nous fait entendre ses pensées, sa voix et celles de la ville, lorsqu’il fait des rencontres (Ajay, Nil, LUI, Arjeen Mangel, Ercini-Fort, Karl, personnages récurrents, doubles, mentors, paumés, militants, sensuels…), parfois on ne sait plus qui parle. Aussi parce qu’il y a des manques et des douleurs qui sont plus essentielles que les histoires. Aussi parce qu’il y a la solitude, la rue, la perte de repères, la violence du quotidien, celle des nuits. Mais toute cette hypersensibilité (lucide, dirais-je parce qu’il y a une distance entre le coup de poing permanent et le point sur la page) n’empêche pas la poésie, au contraire (voir le passage sur les distributeurs de barres chocolatées et de madeleines industrielles par exemple) ni l’humour noir (voir la scène dans le supermarché). Et si des images reviennent souvent (celles par exemple d’une compétition de natation), c’est surtout la longue et lente descente dans la nuit fauve que l’auteur va articuler, désarticuler, émietter, jusqu’à l’épuisement.

ChG

 

REPÈRES

Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha
éditions Asphalte
traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro
version imprimée (16 €), version numérique (6.99 €)
playlist de l’auteur sur le site des édition Asphalte
son compte twitter
la page facebook de son roman

 

Coup de tête de Guillaume Vissac
publie.net / publie.papier
version imprimée (15.98 €), version numérique (4.99 €)
son site Fuir est une pulsion
ses autres textes disponibles sur ePagine
son compte twitter
la page facebook de son roman

21 novembre 2012

L’Employé de Guillermo Saccomanno, Asphalte éditions

Avec L’Employé (traduit par Michèle Guillemont pour Asphalte éditions), c’est une impressionnante et sombre dystopie qu’a écrit là l’écrivain argentin Guillermo Saccomanno.

Concentré autour du trio amoureux tchekhovien (ici l’employé, la secrétaire et le chef) ainsi que du personnage incontournable dans toute contre-utopie : LA VILLE, son roman (grâce à une mise à distance efficace) pousse d’emblée le lecteur à devenir le spectateur-voyeur d’une société du spectacle malmenée, ultra-violente où même le sensationnel est devenu banal. Aucune pitié n’est possible dans cette ville polluée, agressive et agressée. La famille, le bureau, le métro et la rue sont soumis à des tensions permanentes. Et tandis que chacun ici n’a pas d’autre choix pour s’en sortir que de faire couler le sang ou d’utiliser son sexe, seul l’employé – ce boiteux, ce Bartleby, ce castré, cet homme battu par sa femme et ses gosses (sauf par le petit dernier qui lui ressemble, un gamin chétif et fragile, « un albinos, avec un œil blanc »), cet idéaliste, ce tâcheron humilié au travail mais aussi cet homme frustré et jaloux –, en deviendra rapidement le jouet. Et un jouet, ça s’abandonne vite, ça se casse, un jouet.

C’est au milieu d’une nuit ordinaire, au bureau, que l’employé va tomber amoureux d’une autre femme que la sienne. Ça devait être une belle histoire. Ça aurait pu mais pas ici. Passionnée de kickboxing, cette jeune femme est la secrétaire du chef mais surtout la maîtresse du chef. « Depuis [que l'employé] est amoureux d’elle, il est un autre », lit-on (vu ce qui l’attend chez lui on le comprend) mais il ne fait pas le poids – tout comme son collègue absorbé par l’étude de la littérature russe et l’écriture cyrillique qui soudain disparaît (faut dire qu’on disparaît assez vite ici, du bureau, de la ville, de la circulation). L’employé ne fait donc pas le poids et tout le monde semble le savoir sauf lui. C’est peut-être là sa plus grande faiblesse. Dans une ville en crise comme celle-là où les ascenseurs tombent régulièrement en panne, où des chiens clonés errent de jour comme de nuit, où des camions militaires patrouillent sans cesse, où le métro subit des attaques des guérilleros, où on larde de coups de poignards des seins siliconés, où une pompiste fait exploser la station-service dans laquelle elle travaillait tout en filmant son attentat qui sera retransmis à la TV, où l’on passe en quelques heures des crimes domestiques aux attentats terroristes, des viols aux fusillades entre narcotrafiquants, où l’on licencie abusivement, où le gouvernement veille et « avertit la population qu’il considérera désormais toute manifestation pacifiste comme une forme de soutien au terrorisme » et que « la répression s’abattra avec toute la force de la loi », on ne peut pas tout miser sur l’amour.

• L’employé en idéaliste romantique : « Un naufrage, dit-elle. Elle sort d’un naufrage. Il a bien entendu. Il suffit qu’elle prononce ce mot pour qu’une situation romantique lui vienne à l’esprit. S’il se trouvait en plein naufrage, à bord d’un canot de sauvetage prévu pour seulement deux passagers, lui aux rames et face au choix de qui doit survivre, sans hésiter il repêcherait cette jeune femme et, s’il le fallait, il frapperait les têtes et les mains des autres sinistrés. Il refuse de s’imaginer une hache à la main. Parce qu’il n’hésiterait pas à fendre des crânes, à couper des doigts et des bras, pour ne la sauver qu’elle. »

• La jalousie de l’employé : « Il pense que les préservatifs se trouvent dans la table de nuit, à portée de main, parce qu’elle les utilise avec le chef. […] Il ne doute pas que le chef en baise d’autres qu’elle. […] Comment imaginer qu’elle n’ait pas elle aussi d’autres amants que le chef […] Il veut bien mourir entre les jambes de cette fille. […] Il va finir pas se bloquer s’il n’arrête pas de penser […] S’il tuait la jeune femme ici et maintenant, personne n’entendrait rien. Personne, rien. Un crime parfait. L’une des si nombreuses morts violentes de la zone. Pour justifier le crime, il prendrait l’argent dans le sac à main. La patrouille accuserait des gamins des rues. Si on découvrait qu’il en était l’auteur, à l’interrogatoire il répondrait qu’il l’a tuée pour la conserver toujours plus belle dans son souvenir. Mais d’où lui vient cette idée, se demande-t-il. »

(Extraits de L’Employé de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, Asphalte éditions, 2012)

Dans cette ville, la pitié n’existe donc pas. La vengeance, si. Le crime aussi. Et le suicide. Mais supprimer son collègue, la secrétaire, son chef ou lui-même, l’employé en est bien incapable. L’une de ses voix intérieures tentera bien le coup mais non : il préférera aller au bout de sa nuit, jusqu’à l’aube qu’on ne discerne plus, faire cette descente vertigineuse dans la ville et se confronter au monde de la nuit, aux petites frappes, aux enfants prostitués, aux « papillons de nuit » et aux jetsetteurs quitte à en perdre sa fierté. Dans son excellente préface, Rodrigo Fresán écrit que « les rêves d’un employé sont des rêves de fin de mois, des rêves mesquins et bien délimités. Les rêves du conformisme que le capitalisme impose. Des rêves à payer par mensualités. Et qui hypothéqueront notre vie. […] L’alternative emploi ou amour est fausse et sans espoir, mais c’est celle qui se présente à l’employé en termes “idéalistes”, répondant à une double […] L’Employé se lit – ou du moins je le lis moi, ou le relis maintenant pour écrire ces lignes – comme le cabinet intime d’une fièvre dans le corps public, le symptôme d’une maladie lente mais incurable. […] Dans L’Employé, la grande ville est un cauchemar sans fin et ses habitants sont des somnambules qui se résignent à ne jamais s’éveiller. »

La version numérique que j’ai lue sur tablette se clôt sur une playlist : un hyperlien vous permettra de visionner sur le site de la maison d’édition les onze vidéos choisies par l’auteur.

Merci aux éditions Asphalte de m’avoir fait découvrir cet auteur que je vais désormais suivre de près. Un autre roman a également été traduit par Michèle Guillemon et publié au printemps dernier : 77 aux éditions Atinoir (version imprimée uniquement).

ChG

 

_____________________

L’Employé de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemon chez Asphalte éditions (novembre 2012) est disponible dans sa version imprimée (18 €) et en numérique sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires (9.99 €, sans DRM).

28 avril 2011

Derrière les mots, avec Leslie Kaplan

© Ben 92

Louise, elle est folle est un texte que Leslie Kaplan a écrit pour les comédiennes et metteuses en scène Elise Vigier et Frédérique Loliée. On a pu entendre les mots de la première et les voix des secondes lors d’une des représentations données à la Maison de la Poésie le mois dernier. Aujourd’hui Louise, elle est folle est disponible en numérique (éditions P.O.L) et ce dialogue (décapant, terrifiant et drôle) sur la bêtise, les phrases toutes faites, la société de consommation, le travail, la langue, la violence, Dieu mis à toutes les sauces, la condition féminine, les ciels, le bonheur ou encore sur les mots (force, inutilité, vide, emprunts…), est suivi par le magnifique Renversement (contre une civilisation du cliché, la ligne Copi-Buñuel-Beckett), texte dans lequel elle revient sur sa démarche théâtrale à travers la notion du « renversement ». À tous ceux qui voudraient retrouver cet affrontement verbal et théâtral ainsi qu’aux autres qui auraient manqué ça, voici de quoi les contenter. 1. En cliquant ici vous aurez droit à un extrait sonore de Louise, elle est folle. 2. Infra, un extrait de ce « diablogue » comme l’aurait sans doute sous-titré Roland Dubillard. 3. Et en prime, un extrait des Mots, ensemble de textes de Leslie Kaplan, publié une première fois par Inventaire/Invention et remis en forme par publie.net, où l’on retrouve les mêmes thématiques abordées dans Louise, elle est folle. Un extrait gratuit de chacun de ces titres peut d’ailleurs être téléchargé sur ePagine. Pour les inconditionnels de cet auteur, sachez que d’autres textes sont disponibles en numérique, Toute ma vie j’ai été une femme, écrit également pour le théâtre, ainsi que l’un de ses romans sur l’adolescence, l’histoire familiale, le crime et la folie : Fever. Dernière chose, vous pouvez également lire ou relire ce billet que j’avais consacré l’an passé à son récit-poème, L’enfer est vert.

ChG


Extrait de Louise, elle est folle, P.O.L

à télécharger sur ePagine.

Louise, elle est folle
elle achète tout
elle ne peut pas s’arrêter
rien ne l’arrête
elle le dit, elle dit,
Il n’y a aucune raison de s’arrêter

mais c’est vrai
il n’y a aucune raison
de s’arrêter

alors toi
tu achètes tout ?

bien sûr
j’achète tout

tu n’achètes pas
en fonction
de tes besoins ?

de mes besoins ?
quel rapport ?

comment ça, quel rapport
tu as un besoin
il te manque quelque chose
tu achètes

pas du tout
je n’achète pas du tout
parce qu’il me manque quelque chose

mais
alors
pourquoi

j’achète parce que je vois
quelque chose qui me plaît

n’importe quoi
c’est n’importe quoi

mais évidemment
c’est n’importe quoi

laisse tomber
ça te dépasse

qu’est-ce qui me dépasse

ça nous dépasse

mais quoi

acheter
ne pas acheter
tout ça

c’est ce que dit Louise

elle dit quoi

elle dit, Ça me dépasse

Louise, elle est folle
laisse tomber (…)

© Leslie Kaplan et les éditions P.O.L, 2011.

 

Extrait de « Consommations » in Les Mots, publie.net

à découvrir sur ePagine.

Vous voulez savoir ce que c’est, la sexualité industrielle de masse ? Vous vous demandez ce que ça peut être ? Je vais vous raconter l’histoire d’un ami d’enfance, André. André, je le connais depuis toujours, on est allé à l’école ensemble. Comme tout le monde, il a fait beaucoup de sexpériences. Pardonnez le jeu de mots, c’est le sien. Il a essayé les femmes, mais il se demandait s’il n’aimait pas mieux les hommes. Il a essayé les hommes, mais il n’était pas sûr de ne pas préférer les femmes. Il a cherché l’amour romantique, l’amour simple, mais c’était compliqué. Il a voulu connaître d’autres horizons, l’amour exotique, mais il en est revenu. Il a expérimenté les clubs et les groupes, les marginaux et les bourgeois, les plaisirs et les douleurs, jamais les enfants, notez bien, il gardait des principes, mais c’était très très fatiguant.
Une fois il m’avait dit, ça m’avait frappé, je fais tellement de choses, je cherche, on ne peut pas dire que je ne fais pas d’efforts, je cherche, je me donne beaucoup de mal, je veux trouver… mais finalement, avait dit André, ça m’est venu comme ça une fois et maintenant j’y pense tout le temps, finalement j’ai la même sensation que j’avais à l’école quand je copiais. La même sensation. Copier c’est un travail, il avait dit, je trouve qu’on ne reconnaît pas suffisamment que les enfants qui copient font vraiment des efforts. Moi j’étais assis à côté du gros Louis, tu te souviens, il était bon en tout, et souvent je regardais sa feuille, d’ailleurs il était brave, un camarade, il me la montrait, sa feuille, et je recopiais. Et quand on corrigeait j’étais complètement excité avant d’avoir ma note, combien j’allais avoir, et bien sûr si on allait voir que j’avais copié. Et j’avais une bonne note et ça retombait. Je m’en fichais. Eh bien là, c’est pareil… Je m’excite comme un fou, je me suis toujours excité comme un fou, tout ce que je connais pas, surtout si c’est un peu interdit, ça m’excite, j’essaye ceci, j’essaye cela, je fais ceci, je fais cela, je bande, je jouis, remarque je ne suis pas impuissant, c’est toujours ça, et après…C’est comme à l’école. Le devoir, ce n’était pas le mien, et même si j’avais tout bon, bien sûr ce n’était pas moi…
Est-ce que je copie quand je fais l’amour ? C’est moi, quand même. Mais je me demande.
Et alors, moi, je ne sais pas quoi lui dire, à André, je n’ai jamais su quoi lui dire, d’autant qu’il a la tête remplie, mais remplie…
Par exemple André pense sincèrement que maintenant que les femmes sont libérées les hommes se sentent menacés.
Parfois, variante savante, il dit : castrés.
Il dit qu’il y a une crise de la masculinité.
Mais pour rien au monde André ne voudrait d’une femme qui ne soit pas libérée.
D’ailleurs André pense que les femmes qui travaillent ne se comporteront jamais comme des hommes.
Il pense que les femmes sont plus humaines.
Par nature, pense André, les femmes sont plus naturelles que les hommes.
Mais depuis longtemps, pense André, les femmes ne sont plus naturelles.
Les hommes non plus ne sont plus naturels.
D’ailleurs, pense André, plus personne n’est naturel.
Pourtant André pense que les femmes noires (variante : asiatiques) sont plus naturelles et sexuelles que les femmes blanches.
Les hommes noirs (variante : asiatiques) sont aussi plus naturels et sexuels que les hommes blancs.
En général les femmes, dit André, sont plus simples (variante : plus primaires) que les hommes.
Ceci dit les femmes sont aussi plus compliquées (variante : plus névrosées) que les hommes.
Les hommes, pense André, sont au fond des enfants.
Mais les femmes, parce qu’elles enfantent, pense André, sont plus proches de la vie, moins destructrices, que les hommes.
Pourtant les femmes sont plus envieuses, plus jalouses, plus rancunières que les hommes, pense André.
Et moi, je ne sais pas quoi lui dire, à André. Je n’ai jamais vu quelqu’un avoir la tête si remplie.
La tête d’André me fait penser à un caddie dans un supermarché la veille de Noël.
Il se rend compte qu’il tourne comme une toupie, il est épuisé, il se sent agressé, mais par quoi ?
Assommé, ballotté, excité, mais sans désir.
Et alors ? Vous voulez savoir comment ça s’est terminé ? Ça ne s’est pas terminé. Il s’est marié, il a divorcé. Avant son divorce, il a eu un enfant. Son enfant… Il s’en occupe, il est présent… Mais ce qui est bizarre, c’est que l’enfant ne l’a pas modifié. C’est comme s’il ne l’avait pas eu. Oui, c’est ça qui est vraiment bizarre, c’est comme s’il ne l’avait pas eu.

© Leslie Kaplan et publie.net, 2009.

© ePagine - Powered by WordPress