Aujourd’hui, double dérive urbaine avec Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha (roman traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro, éditions Asphalte) et Coup de tête de Guillaume Vissac (publie.net/publie.papier).
Martín Mucha est né au Pérou et vit à Madrid où il collabore au journal El Mundo. Guillaume Vissac vit à Paris et développe sur le web des projets littéraires parmi les plus remuants et les plus créatifs (voir nos billets précédents). Tous deux sont de jeunes auteurs et ils viennent de publier leur premier roman. Chacun fait dériver son personnage principal (un jeune homme entre fin de l’adolescence et début de l’âge adulte) dans des villes pourtant opposées (l’une est nommée, Lima, l’autre non) mais où l’enfance, le corps, la violence et la perte de repères pourraient être un des dominateurs communs. Comme le premier texte est une traduction et l’autre non, il est difficile de comparer les styles. On peut néanmoins noter que les deux auteurs procèdent par fragments, par touches non pas impressionnistes mais réalistes, via des proses le plus souvent poétiques : leur langue, le rythme saccadé et affolé, le style direct, oral voire brutal et l’utilisation du cut-up (pour Vissac) restituent avec gravité et vertige le côté heurté des corps. Ce qui les rapproche aussi, malgré la différence des lieux décrits, c’est ce regard que posent ces deux personnages (à l’âge des non limites) sur la ville et l’autre, entre peurs et fantasmes, défis et défiances, schizophrénie et hallucinations. Deux voix pour deux textes où s’entrechoquent des dizaines d’autres voix (dans la dernière partie de son roman, Mucha déplace le curseur en donnant la parole à ceux qui ont connu le personnage principal et Vissac, lui, n’hésite pas à jouer avec la ponctuation, l’anacoluthe et la typographie pour que s’interpénètrent des voix, celles du narrateur, des « fantômes » croisés et celles entendues dans la rue, le métro, sur un quai de gare. Dans ces deux romans, m’ont plu aussi ces deux dérives urbaines qui font osciller scènes vues et monologues intérieurs : on ne nous explique rien ou presque rien, on ressent ce que les personnages voient, pensent. Le lecteur est dans leurs yeux et dans leur tête. C’est souvent vertigineux.
« Parfois l’idée me vient de marcher comme si ma jambe et mon bras gauches étaient paralysés. C’est merveilleux de voir les gens s’enfuir ou prendre un air de pitié. Ils savent que la première des choses est de se tenir à distance.
Ils font deux pas sur le côté et me laissent passer. Les enfants s’approchent et me regardent comme s’ils savaient ce que je suis en train de faire et ils jouent avec mon bras ballant. Les parents les obligent à s’éloigner. Ils me présentent des excuses. Je cesse d’être humain parce que je suis comme ça.
Parfois, histoire de rire, je fais la manche en entrant dans un café. Les gens me donnent de l’argent. Pas beaucoup, mais assez pour déjeuner et prendre une bière.
Leur générosité leur fait croire qu’ils ont gagné le paradis. Du pur égoïsme. Au fond, je leur rends service. Cette fois-ci, j’entre sans trop de conviction.
Au-dessus du comptoir, il y a le nom du lieu. C’est un endroit sale avec une légère odeur de décomposition. Les gens commandent des bouteilles de bière d’un litre. Les dés roulent, on met les pièces sur la première table à gauche. Des rires. Des dents manquantes. Des mains calleuses. La peau fanée et des rides comme des sillons. Celui qui a la chemise à rayures rouges obtient cinq uns à la suite. Je vais vers lui avec mon bras et ma jambe abîmés.
Il fait comme s’il ne me voyait pas. D’un mouvement des hanches, je réussis à balancer mon bras inerte pour lui toucher l’épaule. La pression sociale est telle qu’il me donne une partie de ce qu’il a gagné. De ma main droite, je lui fais un signe de croix. Et il ferme les yeux. Il reçoit ma divine bénédiction.
Je m’en vais rapidement. Je me souviens que j’ai commencé à demander de l’argent quand j’étais gamin. Je n’avais pas de quoi acheter des images pour mon album. Je pleurais presque en m’accrochant aux jambes des filles et je disais que je n’avais pas assez d’argent pour rentrer chez moi. Elles me donnaient quelque chose. Et le tour était joué. Ma mère l’a appris. Ses cris résonnent encore. Je n’ai jamais retenu la leçon. J’ai appris peu de chose.
La table continue de se couvrir de bouteilles. Ils ont sans doute des enfants à nourrir. Je ne leur ai rien pris. Je peux même dire que je leur ai donné de la dignité.
Ce jeu m’amuse énormément. Je crois que mendiant est le meilleur métier du monde. L’argent est toujours sûr. Avec le temps, les rues ont été envahies par les clochards. Certains montent des spectacles époustouflants. Le plus étonnant est celui d’un cul-de-jatte, manchot de surcroît, qui avance entre les voitures propulsé par un mouvement du thorax. Quelqu’un l’accompagne et ramasse les pièces. Parfois les rues se remplissent de mendiants et ils marchent au ralenti. Ils sont si humains. »
© Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha, éditions Asphalte, extrait du chapitre 39
Le personnage de Martín Mucha, Jeremías, vit à Lima, dans une ville coupée en deux, séparée par un mur, et ultra-violente où les règlements de compte entre bandes rivales sont quotidiens. S’il est né du mauvais côté du mur, il a néanmoins réussi à poursuivre ses études. Et le roman se situe à ce moment-là, dans le bus ou le combi que Jeremías prend matin et soir entre l’Université et chez lui (quand il ne préfère pas descendre avant son arrêt, jouer aux jeux vidéos avec un copain, voir une fille ou errer dans la ville). Défilent alors les stations, la misère ou l’opulence des quartiers de Lima, les voyageurs de classes très différentes (ceux que le narrateur repère sont pour la plupart perdus, frustrés, hallucinés, pervers). Défilent aussi là ceux qui ont eu vingt ans dans les années 90 et qui ont connu la misère, les crises économiques et n’ont pas réussi à s’intégrer dans la société. Roman poétique, social et politique, il dresse également deux portraits, celui d’une famille écorchée, marquée par la séparation, la maladie, la pauvreté et celui du narrateur, Jeremías, symbole d’une génération paumée, personnage touché et touchant, vulnérable, perdu, à bout de forces malgré son jeune âge, un perdant magnifique.
« Je suis vraiment sérieux, je lui gueule dans la nuque chaude, file-moi ta came ou je te découpe.
Le vieux savait pas de quoi je lui parlais. Il tremblait même des coudes et je le sentais chialer.
Il me lâche du fric que je ramasse pas.
Il me dit putain c’est vrai c’est tout ce que j’ai.
Même les vieux disent putain, Ajay, t’y crois ?
Je l’assomme avec la main. Essaye. La main de l’X est peut-être lourde, bien bois massif, mais derrière j’ai pas la force qu’il faudrait
Pas vraiment de la violence, juste passer le temps.
pour que vraiment ça latte. Alors voilà comment je m’y prends : d’abord genou dans les rotules, coude sous la gorge, ensuite au sol. Par terre plusieurs coups dans la tempe contre un feu rouge déraciné : combien déjà qui ratent ?
Je crois pas qu’il était dans les vapes. Je crois juste qu’il attendait que j’arrête.
Je rentre la main, ferme mon sac. Nettoie le sang qui coule encore. Ramasse le fric, garde les billets, balance le reste. Je compte même pas le butin, j’avale seulement salive récalcitrante et planque en douce les billets froissés du jour. Dans un dernier coup de latte un peu trop sourd je lui crache mon nom qui me tombe des dents comme un sanglot.
Te dire mon nom c’est commencer mon histoire, je lui dis, alors écoute, écoute un peu pour voir. »
© Coup de tête de Guillaume Vissac, publie.net / publie.papier, extrait du chapitre …….
Le personnage de Guillaume Vissac est également une comète, un écorché vif, une bombe à retardement, un jeune homme en fuite, qui a perdu un bras en jouant avec une bouteille de gaz avec ses potes (à cause du titre, Coup de tête, j’ai souvent pensé à Patrick Dewaere, à sa fureur de vivre, mais me sont surtout revenues lors des déambulations des pages de Ripley Bogle de Robert McLiam Wilson). Depuis Je erre dans la ville caniculaire parmi d’autres corps, à la recherche de son membre manquant, sac Lafuma dans l’autre main, entre squats et quêtes amoureuses, entre recherche du double et fuites pulsionnelles avant de connaître la rue (quand on dit ça en général le personnage est mal barré). Parce qu’on est avec lui, dans sa tête, sa gorge et son oreille, qu’il nous fait entendre ses pensées, sa voix et celles de la ville, lorsqu’il fait des rencontres (Ajay, Nil, LUI, Arjeen Mangel, Ercini-Fort, Karl, personnages récurrents, doubles, mentors, paumés, militants, sensuels…), parfois on ne sait plus qui parle. Aussi parce qu’il y a des manques et des douleurs qui sont plus essentielles que les histoires. Aussi parce qu’il y a la solitude, la rue, la perte de repères, la violence du quotidien, celle des nuits. Mais toute cette hypersensibilité (lucide, dirais-je parce qu’il y a une distance entre le coup de poing permanent et le point sur la page) n’empêche pas la poésie, au contraire (voir le passage sur les distributeurs de barres chocolatées et de madeleines industrielles par exemple) ni l’humour noir (voir la scène dans le supermarché). Et si des images reviennent souvent (celles par exemple d’une compétition de natation), c’est surtout la longue et lente descente dans la nuit fauve que l’auteur va articuler, désarticuler, émietter, jusqu’à l’épuisement.
ChG
► REPÈRES
Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha
éditions Asphalte
traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro
version imprimée (16 €), version numérique (6.99 €)
playlist de l’auteur sur le site des édition Asphalte
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Coup de tête de Guillaume Vissac
publie.net / publie.papier
version imprimée (15.98 €), version numérique (4.99 €)
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