Sabine Wespieser éditeur est une maison d’édition connue pour publier de la littérature française et étrangère. Soutenue depuis ses débuts par les libraires elle a fait le choix de privilégier la qualité à la quantité, de faire connaître des auteurs qui étaient peu connus du grand public et qui le sont désormais (Diane Meur, Yanick Lahens, André Bucher, Vincent Borel…) et d’accompagner des auteurs plus confirmés (l’Irlandaise Nuala O’Faolain, la Vietnamienne Duong Thu Huong, le Pakistanais Tariq Ali ou encore la Française Michèle Lesbre). Appréciée également pour la qualité de ses ouvrages (couverture typo, pages de garde, belle mise en page, encre marron…) la maison vient de faire un saut important en proposant à ePagine de fabriquer en ePub deux de ses nouveautés, Rêves oubliés de la violoniste Léonor de Récondo et Les Séparées de Kéthévane Davrichewy qui fait partie des cinq finalistes du prix RTL-Lire qui sera décerné le 15 mars 2012. Ces deux titres paraissent donc conjointement dans leur version imprimée et en numérique. Proposés respectivement 17 € et 18 € en papier ils sont vendus au format ePub 12.99 € et 13.99 €. Ces deux fichiers ne contiennent pas de DRM (verrous) mais une protection par filigrane (tatouage numérique ou watermarking). Ci-dessous, petite présentation de ces deux titres avec reproduction du début de chaque texte. Si vous souhaitez aller plus loin, un extrait plus long peut être téléchargé gratuitement via ePagine sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici).
Kéthévane Davrichewy est aujourd’hui l’auteur de Tout ira bien (Arléa, 2004), du très remarqué La Mer Noire (Sabine Wespieser éditeur, 2010, Prix Version Femina – Virgin Megastore 2010, Prix Landerneau 2010, Prix Le Prince Maurice du roman d’amour) et des Séparées qui vient de paraître dans lequel il sera question de la « génération Mitterrand », d’amitiés fortes puis brisées, de musique et de littérature, de la confusion des sentiments et du deuil de l’enfance.
« LE VISAGE DE FRANÇOIS MITTERRAND se dessinait peu à peu sur l’écran de télévision. Ses parents, leurs amis bondissaient hors des canapés, poussaient des hurlements. Alice fixait Cécile, qui sortit de la pièce, la démarche nonchalante tranchant au milieu de l’hystérie collective. Ses sœurs la saisirent maladroitement, lui piétinèrent les pieds. Ses grands-parents s’étaient levés, la serrant jusqu’à l’oppresser. Alice ne distinguait plus les visages, ne décelait aucune expression, les individus familiers qui composaient le dîner quelques instants auparavant ne faisaient plus qu’un. Elle fut entraînée dans une danse titubante qui occupa l’espace du salon-salle à manger-cuisine de l’appartement où ils vivaient. Leurs cris faisaient écho à ceux de la rue, aux commentaires des présentateurs de télévision.
Alice parvint à se détacher de la cohue et se réfugia près de la fenêtre. Sur le boulevard, une foule avait envahi les trottoirs, les voitures ralentissaient, klaxonnaient, les conducteurs et leurs passagers avaient baissé les vitres, se penchaient au dehors, brandissaient des pancartes, agitaient les bras, les mains. La fièvre, la fierté, contagieuses, l’envahirent. Ils avaient gagné.
Puis l’euphorie retomba, chacun s’assit, reprit son souffle. Alice rejoignit Cécile dans la chambre. Une petite pièce, meublée de trois couchages, trois bureaux escamotables, trois tables de nuit identiques, qu’elle partageait avec Salomé et Nine.
Allongée sur le lit d’Alice dans la position du fœtus, Cécile feuilletait l’anthologie de la poésie française, dont les pages étaient froissées, presque déchirées à force d’avoir été consultées. Elles avaient ensemble souligné des vers, coché des passages pour préparer le bac de français, mais aussi pour se rappeler les extraits de leurs poèmes préférés. Patti Smith, dont la voix grave résonnait sans relâche dans l’intimité des salles de bains, recopiait dans des carnets l’intégralité des poèmes qu’elle aimait. Alice et Cécile l’imitaient, espérant fébrilement inventer un jour, à leur tour, un autre monde. Devenir des artistes. »
© Kéthévane Davrichewy, Les Séparées, Sabine Wespieser éditeur, 2012.
Léonor de Récondo est violoniste et spécialiste de la musique baroque (on peut notamment l’entendre sur cet enregistrement du Stabat Mater de Boccherini). Après La Grâce du cyprès blanc, roman publié aux éditions Le temps qu’il fait, Rêves oubliés vient de paraître chez Sabine Wespieser éditeur. L’auteur interroge ici ses origines à travers le portrait d’une famille née dans le Pays-Basque espagnol, contrainte à l’exil en plein franquisme et trouvant refuge en France près d’Hendaye puis dans les Landes. Deux voix se superposent, celle d’une narration classique à la troisième personne et celle de la mère via des phrases qui sont tirées de son journal intime. Si la question de la fuite et de l’exil est incontournable, l’auteur rend hommage ici à cette famille déracinée mais très forte car soudée.
« AÏTA EST ASSIS SUR LE LIT DÉFAIT, il tient sa tête entre ses mains. Partir maintenant. Ces mots martèlent sa pensée. Partir maintenant à Irún. Il se lève, fait quelques pas dans la chambre. Il jette un coup d’oeil distrait au miroir qui surplombe la commode. Il scrute un instant cette vie qu’il laisse. Pour combien de temps ? Quelques mois, tout au plus. Le temps de retrouver Ama et les enfants.
Être ensemble, c’est tout ce qui compte.
Il s’approche de la commode et prend une des photos encadrées, celle qu’il préfère, celle qu’il regarde chaque soir avant de se coucher. Il y a Ama et son sourire, Ama et leurs trois fils. Le petit est dans ses bras, les deux autres s’accrochent à sa jupe. Bonheur furtif, piégé sur du papier, volé par lui un après-midi ensoleillé, alors qu’ils se promenaient dans les jardins d’Aranjuez, cette ville qu’il doit quitter. Il sort la photo de son cadre en verre biseauté. Il la caresse du regard, puis la glisse dans la poche de sa chemise.
Être ensemble, c’est tout ce qui compte.
Mais comment partir sans se faire tuer ? Un léger rire secoue ses épaules, il n’avait jamais imaginé se poser un jour une telle question. Et pourtant, cette réalité est bien là.
Aïta revoit la scène du restaurant qui s’est déroulée quelques instants auparavant.
Lui est installé à sa table habituelle, deux hommes se sont assis au bar. Ils parlent fort, méprisant tous ceux qui les entourent. Ils sont entrés sûrs de leur fait et commandent deux verres à Miguel. Puis encore deux.
Aïta ne les écoute pas, il mange en lisant le journal comme il le fait chaque jour quand Ama et les enfants séjournent à Irún. Les nouvelles sont mauvaises, le Pays basque tombe aux mains des franquistes. S’il ne se sent pas directement menacé à Aranjuez, il sait que le danger pointe pour la famille d’Ama. L’éloignement lui pèse.
Comment vont-ils ? »
© Léonor de Récondo, Rêves oubliés, Sabine Wespieser éditeur, 2012.