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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

14 novembre 2013

ePagine vous offre Le Bar de la Fourche d’Auguste Gilbert de Voisins

Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont (juillet 2012), L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono (décembre 2012), L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry (février 2013), Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint (mars 2013), César Capéran de Louis Codet (juillet 2013), La Grande panne de Théo Varlet et le collectif de libraires Propos sur le métier de Libraire. Conversations sur le commerce des livres (octobre 2013), ePagine vient de fabriquer (via son studio ePub) et de mettre en ligne un huitième titre : Le Bar de la Fourche de Auguste Gilbert de Voisins. Cet ouvrage et les sept précédents, Hors Commerce, sont offerts en permanence sur la librairie ePagine avec tout téléchargement de livres. Cliquez ici pour accéder à la liste complète.

Le Bar de la Fourche est un roman d’aventures (voire un western) d’Auguste Gilbert de Voisins sur les chercheurs d’or, dans l’Ouest américain. Il a été publié la première fois en 1909.
Ce roman a inspiré le film éponyme d’Alain Levent qu’il a réalisé en 1972, avec Jacques Brel, Isabelle Huppert et Pierre-François Pistorio pour incarner les personnages principaux.

Cette édition numérique comporte des illustrations originales d’André Collot, sans doute de 1943. En dépit de ses efforts, ePagine n’a pas retrouvé les ayants droit d’André Collot. Si vous disposez d’une information, merci de contacter le service Fabrication (Sébastien Cretin, Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez) qui a conçu de bout en bout cette édition numérique. Infra, la notice biographique d’Auguste Gilbert de Voisins réalisée par Karen Etourneau ainsi qu’un extrait du Bar de la Fourche.

 

Notice biographique d’Auguste Gilbert de Voisins

Marie Auguste Gilbert de Voisins naît le 7 septembre 1877 à Paramé (ancienne commune d’Ille-et-Vilaine). Il descend d’une vieille famille de noblesse parlementaire.
Il passe son enfance en Provence et s’installe à Paris à 21 ans. Il entreprend alors de voyager, en Europe d’abord, puis dans les colonies : Afrique du Nord, Sénégal et Dahomey (actuel Bénin).
Il publie ses premiers romans à 23 ans. Cinq ans plus tard, en 1905, paraît Sentiments au Mercure de France, son recueil d’essais littéraires. Il y loue certains de ses amis proches, qu’il admire, comme Pierre Louÿs et Paul Valéry. L’année suivante sortent Les Moments perdus de John Shag, poèmes en prose teintés d’exotisme, sans doute influencés par la consommation de l’opium et publiés sans nom d’auteur.
Le Bar de la Fourche, en 1909, lui vaut de ne pas être aujourd’hui totalement oublié. Tout comme le journal de bord de la mission archéologique de dix mois qu’il effectue la même année en Chine avec son ami Victor Segalen : Écrits en Chine, publié en 1913. Segalen en tirera, lui, Le Grand Fleuve. Accompagnés de Jean Lartigue, les deux hommes repartent en Chine l’année suivante pour une seconde mission archéologique et géographique, interrompue par la Première Guerre mondiale.
Auguste Gilbert de Voisins épouse en 1915 Louise de Heredia, fille du poète et écrivain José-Maria de Heredia, divorcée de Pierre Louÿs. Suit une production romanesque parfois qualifiée de « mièvre ». On sait peu de choses sur les dernières années de sa vie. Cette anecdote toutefois : il se rend chaque année à Venise pour rejoindre ses amis du « Club des longues moustaches », dont faisaient notamment partie les écrivains Abel Bonnard et Edmond Jaloux.
Il reçoit en 1926 le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.
Il  meurt le 8 décembre 1939 à Paris.

Photo : Auguste Gilbert de Voisins, 1899. Dédicace : « À mon cher Pierre, son ami, Voisins. »

 

EXTRAIT

L’averse venait de fuir. Sur l’horizon, un arc-en-ciel dessinait sa fabuleuse fusée.
Mon père m’appela :
— Si tu faisais attention à ton travail, grand imbécile, au lieu de regarder les nuages !
Je me trouvais chez nous, au fond de l’enclos des poneys.
C’était l’époque où l’on poussait vers l’ouest le chemin de fer du Nord entre Skykomish et Tocoma, dans l’extrême Far-West, au delà de l’Idaho.
— Hé !… Viens par ici !
Depuis seize ans que maman avait succombé en me mettant au monde, l’humeur de mon père était restée constante : je veux dire acariâtre, orageuse ou, pour le moins, bizarre.
— Arrive !… et plus vite que ça !
Ce jour-là, mon père se fâchait de peu. J’avais simplement oublié d’attacher le licol de Cruchette et Cruchette s’était échappée. Bien que l’on eût ramené la bête à l’écurie, tout aussitôt et sans accident, mon père m’injuriait.
— Regarde-moi dans les yeux, canaille ! Regarde-moi !
Je m’étais approché de lui, tenant par le bridon Loupard, un petit cheval bai que je menais chez le maréchal ferrant.
Je regardai mon père.
— Baisse les yeux, insolent !
En baissant les yeux, je haussai les épaules.
— Quoi… comment !… Tu…
Et il fit sa mauvaise action…
C’est bien à cause d’elle que je ne le pleurai pas, trois ans plus tard, quand j’appris sa mort.

Georges Saruex, mon père, était un homme instruit et, par certains points, un gentilhomme. Protestant du Jura, il avait traversé la moitié du monde pour faire fortune, et n’était arrivé à se composer qu’une aisance médiocre. Sans doute savait-il trop de choses. Si j’étais resté avec lui, au lieu de me promener sur la vaste terre, je serais peut-être plus savant, mais beaucoup moins renseigné. De plus, je n’aurais pas le sou. Toutefois, soyons juste : mon père m’apprit à regarder, à raisonner et à souffrir. La nature se chargea du reste en me fournissant de bons muscles.
Et puis, que voulez-vous ! La maison était intolérable ! Prières du matin, prières du soir, discours, exhortations, cantiques chantés tout le long des dimanches. Il y en avait trop !… Sans compter mille invectives qui se terminaient par des explosions de fureur.
Le grand ennemi du vieux, c’était le Pape. Je ne sais ce que le Pape lui avait fait, toujours est-il que mon père ne laissait pas s’achever une journée sans le prendre violemment à partie, dans les termes les plus crus.
Sans doute afin de lui être désagréable, il me donna le nom d’Olivier ! Le nom de Cromwell ! Quel beau nom : Olivier Saruex ! Quel beau nom de protestant !
Ah ! mon père connaissait bien le Ciel ! Il devinait les desseins de Dieu, il prévoyait ses désirs… et malheur à nous, si les prévisions étaient inexactes !
Vous concevez ?… Une telle vie manquait de charme ! Le vieux traitait les hommes de la ferme comme des chiens, son fils plus mal encore. Il avait beau nous parler de Dieu tant que durait le jour, il n’arrivait pas à nous la faire aimer, cette puissance invisible, cruellement ennemie du Pape, et qui, pour seul confident, avait pris un protestant jurassien, émigré dans le Far-West.

 

Parce que je haussais les épaules, mon père fit sa mauvaise action : il me cracha au visage.
À seize ans, j’avais le sang chaud. Ça ne pouvait s’arranger. Botter les fesses aux petits garçons, leur tirer les oreilles, très bien, mais cracher à la figure d’un homme de seize ans !… Oh ! Non ! non ! impossible ! Je pris mon lasso, pendu à la selle de Loupard, et j’en appliquai un cinglon sur le dos du vieux, un beau cinglon qui le fit tourner au pâle, de rouge qu’il était.
Le reste se passa vite. Le vieux courut à la maison, en rapporta la Bible, une bible couverte de notes qui avait appartenu à la mère de maman, et, sur cette bible, jura le grand serment qu’il ne me reverrait de sa vie ou bien me casserait la figure.
Ces histoires, c’est rarement utile. — Je n’avais pas l’intention de rester. — Je partis.
Il disait vrai, tout de même, le vieux ! S’il ne m’a pas cassé la figure, du moins ne m’a-t-il pas revu. Et, maintenant, il est mort, et, moi j’écris un livre ; mais ce matin-là, je m’en fus prendre une couverture et marchai vers la gare, où j’avais des amis. La gare était à huit heures de chez nous. J’arrivai comme tombait le soir. Le train venait d’entrer et allait passer la nuit. Oh ! comme je m’en souviens bien, après tant d’années, de cette nuit si vite close et qui rétrécissait le paysage ! Pas de lune, peu d’étoiles… On voyait à peine son chemin.
Cependant, la veine me toucha. L’homme qui devait nettoyer la machine était ivre. Alors, comme je me trouvais là, j’aidai à faire son travail, et, en guise de salaire, priai le mécanicien de me transporter, le lendemain, jusqu’aux chantiers de construction.
Ce fut ma première étape.

© extrait du Bar de la Fourche d’Auguste Gilbert de Voisins, ePagine publications numériques, 2013. Les illustrations originales sont d’André Collot.

18 octobre 2013

[note de lecture] Muette d’Eric Pessan

Cette semaine, lecture de Muette d’Éric Pessan (Albin Michel). Disponible en papier et en numérique, ce roman visuel, choral et intime sur la fugue d’une jeune fille d’aujourd’hui fait partie de la sélection « ePagine Automne 2013 ».

 

Muette a trouvé refuge dans un cabanon, une grange plutôt où la pluie s’invite au moindre seau d’eau tombé du ciel. Elle n’est pas un enfant sauvage mais un animal indomptable, une adolescente blessée qui vient de fuguer après avoir préparé en amont son départ : trajet, cachette, provisions. Muette n’est pas muette, pas de naissance, elle n’est pas sourde non plus mais elle est muette au monde : face à ceux qui lui donnent des ordres contradictoires (tais-toi, parle, déguerpis, ne sors pas d’ici) et parce qu’elle se sent de trop dans sa famille où le non-dit, le secret, le mutisme et l’hystérie l’emportent sur le dialogue, la parole, l’écoute, le partage. Alors un jour Muette finit par tout prendre au pied de la lettre : elle se tait et déguerpit. Et si elle continue de parler c’est à elle-même : histoires qu’elle s’invente, projections, fantasmes, phrases entendues qu’elle mâche et remâche, qui lui polluent le corps et la tête, voilà ce qui vient rompre sa fuite, son errance, son retrait. Car Muette se retire, pas loin de chez elle pourtant, pas loin de la ville non plus, mais assez loin pour muer, faire corps avec la nature qu’elle dompte pourtant mal. Ce n’est pas une vraie fugue, et sa fuite je la vois plutôt comme un appel étouffé, un cri qui ne peut sortir, quelque chose qui mélangerait désir et crainte : voir ses parents mourir tout en les imaginant soulagés de la savoir partie. Muette ne sait pas encore que les adultes ne changent pas, qu’ils continuent. Parce que Muette est à l’âge de la mue, où le corps désire et salit, où il jouit et se sent coupable, à l’âge des transformations, parfois rapides, souvent insupportables à montrer, douloureuses aussi et tellement fatigantes, à l’âge des possibles, celui des courses folles avec la mort qui chatouille les rêves où l’immortalité et la toute puissance font faire des bonds à toucher le ciel ou des sauts à frôler le vide.
Muette fuit et inconsciemment elle fait tout pour se faire remarquer. Elle dit que non, elle croit que non mais une adolescente seule dans la nature ne peut pas passer longtemps inaperçue, pas dans nos campagnes où le moindre paysan, chasseur ou promeneur aiment à fourrer leur nez dans les affaires des autres (à moins peut-être d’aller vivre dans ces immenses forêts d’Amérique du Nord mais pas à quelques kilomètres d’une ville près de la Loire).

À mesure que je lis le roman d’Éric Pessan, je n’ai de cesse de chercher quel visage pourrait avoir Muette. Visage connu ? visage croisé ? ou plutôt visage aimé il y a des dizaines années de ça quand j’avais pensé faire comme elle et avais moi aussi fantasmé sur des scènes de films, comme celles qui ouvrent, parsèment et ferment le roman, moi qui avais également à ce moment-là des dizaines voire des centaines de travelings et de plans en tête : images de fugues, de fuites.

Je m’écarte de Muette et me concentre sur le narrateur de Muette : un caméraman qui ne quitterait jamais son personnage des yeux (à cause des dizaines d’images de films qui nous reviennent en lisant (certains seront d’ailleurs cités à la fin)). Si les parents sont omniprésents en Muette, jamais on ne les voit : ce que Muette ne voit pas, la caméra ne le montre pas. Alors le lecteur imagine ce qu’il veut, parents inquiets ou soulagés : on en sait assez pour se faire son idée. Si par ailleurs Muette se frotte à la forêt, à la terre, aux cailloux glissants de la rivière, je ne me souviens pas quels bois traversait Sandrine Bonnaire dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda. Bien que je me souvienne de l’avoir vue dans ce film, qui est l’un de ses premiers, à l’âge de Muette, je l’ai un peu oublié, ne l’ayant jamais revu depuis, et si je devais décrire le visage des personnages qui ont croisé Mona je ne pourrais le faire. Je la vois marcher, tituber plutôt, et tomber dans le froid. Je crois que le film commence et se termine ainsi mais je n’en suis plus si sûr. Ce sont ces images-là qui me sont restées. Peut-être celles que Muette a en tête au moment où elle s’en va.

Me laissant guider par l’écriture visuelle, cinématographique de Pessan, je me demande soudain qui pourrait interpréter le rôle de Muette, quel réalisateur adapterait son roman. Émilie Duquesne est trop âgée maintenant mais les frères Dardenne ça les intéresserait peut-être l’histoire de Muette. Je pense surtout à Bruno Dumont à cause de ses longues descriptions, belles et non séductrices, à cause de ses êtres solitaires, habités de silence et d’une foi dévastatrice, à cause de ses jeunes gens propulsés dans le monde, dans la ville ou la forêt, où ils sont seuls et craints parfois mais qui portent en eux le secret de la guérison, une voie possible, une voix probable. (Dans le cinéroman (n’ayons pas peur des mots) de Pessan, il y aurait beaucoup de musiques et une voix off aussi, celle-ci serait plus proche du théâtre grec que de celle-là qui fait un tabac dans les films d’aujourd’hui, les phrases seraient courtes, entêtantes, on prendrait le temps de parler, de répéter, de ne pas terminer les phrases, elles viendraient heurter, jamais illustrer, anticiper chacun des pas, chacune des pensées, chacun des gestes de celle qui ne se changera pas en renard mais aura eu la force de sortir de sa chambre, d’exploser le cocon, de se mêler aux ronces, dans le lit de la rivière, au ballast, à la terre glaise, de redevenir l’animal sauvage qu’elle était en naissant, de mourir et de renaître, d’aller vers l’obscur, l’âge adulte, celui des mensonges, des apaisements, des renoncements, de la transmission, de la politesse du désespoir, des petits arrangements).

L’adolescence est un animal sauvage et fragile et sournois et furieux et indomptable et incontrôlable. Éric Pessan dessine ici une Muette qu’en chacun de nous (adolescents ou ex-adolescents) on se partage sans se le dire, sans le désirer, sans pitié.

ChG

Liens utiles

Muette d’Eric Pessan est disponible en papier et en numérique
Autres romans de l’auteur disponibles en numérique
Lecture de Incident de personne sur ce même blog
• Bio-bibliographie de l’auteur sur [wikipédia] & [Babelio]
• Éric Pessan sur remue.net
• Son carnet dessiné en ligne

23 septembre 2013

[note de lecture] La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson

Depuis quelques semaines, j’entendais beaucoup parler de La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson [cliquez ici pour consulter la fiche sur ePagine], un roman traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson et publié aux éditions Zulma. Après avoir jeté un œil aux premières lignes, je me suis dit que ce texte pourrait me plaire… une heure et demie plus tard je le terminais.

Si le propos de ce monologue est simple à résumer (à la fin de sa vie, un berger islandais répond à la lettre qu’une femme, avec qui il a partagé une histoire d’amour aussi furtive que passionnée, lui avait adressée quelques années plus tôt), ce qu’est parvenu à en faire l’auteur, tant sur le fond que sur la forme, ne m’a pas laissé indifférent.

À 42 ans, Bergsveinn Birgisson (dont c’est le premier roman traduit en français) parvient avec une grande maturité à se mettre dans la peau de ce vieil éleveur de moutons et contrôleur du fourrage islandais brûlé par une passion amoureuse ancienne, inavouable, étouffée et de laquelle a découlé un autre secret qu’on taira ici.

Son récit est à la fois rustique et archaïque (sans régionalisme) tout en étant bien ancré à la fin du XXe siècle. Se nourrissant de chansons traditionnelles, de poésie médiévale, de mythologie nordique et de croyances populaires (qui sont universelles), il donne à Bjarni Gíslason de Kolkustadir, son personnage principal, une voix bien à lui : humble et âpre, poétique et imagée tout en étant incarnée. On écoute la vie de cet homme dans son quotidien et son élément mais on le découvre aussi dans son versant plus animal et charnel, torturé voire écartelé. Je ne voudrais rien dévoiler de plus mais simplement rajouter que j’ai plus d’une fois pensé ici à Giono (pour la force des éléments, la nature sauvage voire hostile et cette vie en apparence simple mais qui sous la peau n’est que braises et trous noirs) et à Zweig (pour la passion tue qui ravage le personnage et cette lettre qui m’a rappelé cette autre qui depuis a fait le tour du monde).

 

Deux extraits

« Je compris que je ne réussirais jamais à me libérer de ton emprise – j’aurais soif de toi jusqu’à mon dernier souffle. Je me fiche pas mal d’écrire cela, Helga ; je ne suis qu’un vieillard qui n’a plus rien à perdre. Bientôt s’éteindra la dernière flamme et ma bouche béante se remplira de terre brune. Continuerai-je alors de te désirer ? Qui sait si je ne reviendrai pas sous la forme d’un fantôme lubrique, le dard en avant, à l’affût d’une occase ? »

« Tu sais, ma Belle, que je ne suis pas le vieillard typique qui chante les louanges du passé et trouve à redire à tout ce qui appartient au présent. Il y a eu des progrès dans bien des domaines et je me demande si aucune autre génération connaîtra jamais des changements comparables de sa condition en l’espace d’une seule vie. Nous qui avons grandi dans une culture qui n’avait guère évolué depuis l’époque du peuplement du pays, et qui avons connu aussi l’ambiguïté du temps présent, ses engins, ses outils et cette saloperie de lait pasteurisé. Bien sûr que l’apparition des bottes en caoutchouc a été un progrès. Je n’avais pas l’âge de la communion que mon père m’envoyait faucher les terres marécageuses du fond de la vallée. J’y passais la moitié de l’été debout dans la bouillasse qui giclait de mes chaussures en peau de mouton, ce qui a fini par me mettre sur le flanc avec une pleurésie carabinée. Tout juste si j’ai eu droit à quelques jours de repos avant que mon père ne me renvoie dans la vallée. Il m’a fallu des années pour récupérer et j’aime mieux te dire que celui qui reçoit sa première paire de bottes en est bien heureux. Nous qui avons vu les bulldozers déblayer les fermes à toit de tourbe du canton de Hörgá pour faire place au ciment. Croire au progrès et se l’approprier est une chose, mais c’en est une autre que de mépriser le passé. Les vieilles fermes ont toutes disparu à présent, parce qu’elles rappelaient aux gens le froid, l’humidité et ce qu’on appelle cruellement le mode de vie des culs-terreux. Mais quelle est la culture de ceux qui parlent ainsi ? C’est quand les gens tournent le dos à leur histoire qu’ils deviennent tout petits. Ça n’a pas été une mini-révolution quand le téléphone et la radio sont arrivés dans les campagnes et que grand-mère Kristín a demandé, le doigt pointé sur le poste de TSF, comment c’est-y qu’on faisait pour mettre un homme entier dans une aussi petite boîte. Elle affirmait aussi, avec plus de justesse, que tout ce qui se disait au téléphone n’était que menteries qu’il ne fallait point croire. Et même si l’on vante les mérites du poste récepteur et des bulletins météo, le fait est bel et bien qu’on ne se rappelle rien ou presque de ce qui sort de l’appareil. »

 

La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson est disponible en papier (16.50 €) et en numérique (12.99 €). Sur le site de La librairie Pagine le fichier de ce roman ne contient pas de DRM Adobe mais un tatouage numérique. Il peut ainsi être téléchargé pour être lu sur tous les supports actuels de lecture (liseuse, tablette, smartphone, ordinateur).

ChG

17 septembre 2013

[note de lecture] Javier Marías, Comme les amours

• SÉLECTION EPAGINE AUTOMNE 2013 • Lecture du roman Comme les amours de Javier Marías (Gallimard, collection Du monde entier), traduit de l’espagnol par Anne-Marie Geninet et disponible en papier et en numérique [cliquez ici pour consulter la fiche sur ePagine].

 

« Chaque matin, dans le café où elle prend son petit déjeuner, l’éditrice madrilène María Dolz observe un couple qui, par sa complicité et sa gaieté, irradie d’un tel bonheur qu’elle attend avec impatience, jour après jour, le moment d’assister en secret à ce spectacle rare et réconfortant. Or, l’été passe et, à la rentrée suivante, le couple n’est plus là. María apprend alors qu’un malheur est arrivé. Le mari, Miguel Desvern, riche héritier d’une compagnie de production cinématographique, a été sauvagement assassiné dans la rue par un déséquilibré. Très émue, elle décide de sortir de son anonymat et d’entrer en contact avec sa femme, Luisa, qui est devenue un être fragile, comme anesthésié par la tragédie. Dans l’entourage de Luisa, María rencontre Javier Díaz-Varela, le meilleur ami de Miguel, et elle comprend vite que les liens que cet homme tisse avec la jeune veuve ne sont pas sans ambiguïté… »

 

Ma première rencontre avec Javier Marías a eu lieu au début des années 2000 avec L’Homme sentimental, publié alors aux éditions Rivages (non disponible en numérique). Cet observateur attentif au moindre détail, à la psychologie et aux gestes des personnages, cet écrivain aux longues phrases sinueuses et aux digressions, cet amateur de romans à tiroirs… a très vite fait partie des auteurs dont j’ai eu envie de tout lire, et avec lenteur. Depuis ce jour j’ai lu Un cœur si blanc, Demain dans la bataille pense à moi (lire l’extrait) et Comme les amours qui vient de paraître chez Gallimard (désormais son éditeur en France).

Partant toujours d’un sujet très simple et resserré autour de quelques personnages, Marías parvient à chaque fois à faire progresser son histoire tout en ellipses à la manière de Proust. Les longues discussions très littéraires avec ses nombreuses descriptions et ellipses peuvent également rappeler certains romans de Thomas Bernhard mais sans la haine jubilatoire contre sa nation ni l’humour noir de l’auteur autrichien. L’amour, la jalousie, la mort, l’exil, le désir, la trahison, sont autant de thèmes que Marías creuse, démonte, découpe avant de les reconstruire avec une extrême minutie. La littérature est également toujours au cœur de ses romans : Shakespeare mais aussi Balzac ou Alexandre Dumas pour ne citer que ceux-là. Il y a également une douce ironie chez lui que j’affectionne. C’est parce qu’il aime profondément ses contemporains qu’il n’hésite pas à dénoncer leurs travers complexes. Ce n’est jamais cynique, jamais amer, plutôt drôle et très intelligent. Dans son dernier roman, ce qu’il peut dire par exemple du monde de l’édition via sa narratrice me paraît très juste, pas manichéen ni stéréotypé, simplement clairvoyant.

Si je dis tout ça c’est pour signaler que Comme les amours ne surprendra pas ceux qui connaissent et apprécient l’œuvre de cet auteur. Et pourtant, la magie opère à nouveau : sa phrase, c’est encore et toujours sa phrase qui mène le bal. Comme dans d’autres romans de lui, la moindre phrase qui nous harponne peut faire des pages. Et aujourd’hui encore j’ai beau relire toutes ces phrases (ces pages) surlignées sur la tablette, il m’est très difficile d’en extraire quelques mots tellement tout y est enchevêtré : forme et fond, rythme de la phrase et idées développées. À la fin de ce billet, je donnerai néanmoins quelques exemples que je trouve remarquables.

Comme on peut le lire dans le résumé des éditeurs, le roman est entièrement tourné vers l’assassinat du producteur de cinéma Miguel Desvern (ou Deverne) sauf que l’histoire est racontée par une narratrice, María Dolz. Après avoir été attitée par cet homme et sa femme au café (un rituel important pour elle avant de rejoindre la maison d’édition dans laquelle elle peine à travailler) et après avoir été bouleversée par la mort du producteur, María se décide de parler à sa veuve, Luisa. S’ensuivent de longues réflexions sur la mort, le crime, la responsabilité, le deuil (les passages sur la peur de la mère face à ses enfants devenus orphelins de père sont splendides) mais aussi sur le sentiment amoureux et l’amitié.

Une nouvelle de Balzac court tout au long du roman de Marías, il s’agit du Colonel Chabert décortiqué et même retraduit parce qu’il y est question d’un homme annoncé comme mort, un soldat qui voudrait revenir chez lui auprès de sa femme mais qui finira par gêner ceux qui en avaient fait leur deuil et ont recommencé une autre vie ailleurs, sans lui. Et c’est également un des sujets centraux de Comme les amours sauf qu’ici le mort a été amené à réfléchir à cette question avant son assassinat.

Faux roman à enquête mais tout aussi passionnant parce que bouleversant tous les codes du genre, Comme les amours s’amuse à jouer avec les sentiments (l’amitié, l’amour, le désir, la fidélité et la confiance par exemple) ainsi qu’avec le vrai et le faux. L’auteur coupe les cheveux en quatre et rajoute des nœuds au fil déjà complexe. Il décortique ainsi les rapports ambigus entre les hommes et les femmes via leurs discussions, nous démontre comment parvenir à ses fins alors même qu’on est mort. Marías tente enfin de nous faire comprendre quel pacte lie certains personnages de l’histoire, un pacte tenu longtemps secret, un secret que ne doit pas connaître la belle absente autour de qui tout le roman s’écrit : la veuve tant convoitée.

C’est par la présence de Javier Díaz-Varela que le roman psychologique prendra des allures de thriller, au fil des discussions rapportées par la narratrice (qui fait part de ses observations, de ses réflexions, de ses craintes et de ses doutes mais qui rapporte précisément les discussions qu’elle peut avoir avec les autres protagonistes de l’histoire qui eux-mêmes ont pour habitude de décortiquer leurs sentiments, leurs actes). Des dizaines de tiroirs secrets s’ouvrent à mesure que le récit avance, ce qui le rend plus dense, plus opaque, plus mystérieux encore, jusqu’à la libération, jusqu’aux aveux.

ChG

 

Extraits

« Je n’arrête pas de me représenter ce moment, ces secondes, celles qu’a duré l’agression jusqu’à ce qu’il cesse de se défendre et ne se rende plus compte de rien, jusqu’à ce qu’il perde connaissance et ne ressente plus rien, ni désespoir ni douleur ni… (…) Ni la sensation d’un adieu. »

« (…) chacun se conduit ainsi avec ses morts. On tente d’oublier la manière, on reste avec l’image du vivant, à la rigueur avec celle du mort, mais on évite de penser à la frontière, au passage, à l’agonie, à la cause. »

« (…) nous le faisons tous à des degrés divers, chercher refuge dans ce qui a existé et qui n’existe plus. »

« Nous ne pouvons prétendre être les premiers, ou les préférés, nous sommes tout simplement ce qui est disponible, les laissés-pour-compte, les survivants, ce qui désormais reste, les soldes, et c’est sur des bases si peu nobles, que s’érigent les amours les plus grandes et que se fondent les meilleures familles, nous provenons tous de là, de ce produit du hasard et du conformisme, des rejets, des timidités et des échecs d’autrui, et même dans ces conditions nous donnerions parfois n’importe quoi pour continuer auprès de celui que nous avons un jour récupéré dans un grenier ou une brocante, que par chance nous avons gagné aux cartes ou qui nous ramassa parmi les déchets ; contre toute vraisemblance nous parvenons à nous convaincre de nos engouements hasardeux, et nombreux sont ceux qui croient voir la main du destin dans ce qui n’est autre qu’une tombola de village quand l’été agonise… »

« Certes, les morts ont tort de revenir, et malgré cela ils le font presque tous, ils ne renoncent pas et s’efforcent de devenir le fardeau des vivants jusqu’à ce que ces derniers s’en débarrassent pour avancer. Nous n’éliminons jamais tous les vestiges, cependant, nous ne parvenons jamais à ce que la matière passée se taise vraiment et pour toujours, et parfois nous entendons un souffle presque imperceptible, comme celui d’un soldat agonisant que l’on aurait jeté nu dans une fosse avec ses compagnons morts, ou comme les gémissements imaginaires de ces derniers, comme les soupirs étouffés que certaines nuits celui-là croyait encore entendre, peut-être pour les avoir trop longtemps côtoyés et par sa condition si proche, car il fut sur le point d’être l’un d’eux ou peut-être le fut-il, et alors ses aventures postérieures, sa déambulation dans Paris, son retour de flamme et ses misères et sa soif de restitution, se résumèrent-ils à un fragment de pierre tombale dans une salle de musée, aux ruines d’un tympan aux inscriptions désormais illisibles, brisées, à l’ombre d’une trace, à un écho d’écho, à l’esquisse d’une courbe, à une cendre, à une matière passée et muette qui refusa de passer et de se taire. J’aurais pu être moi-même quelque chose de semblable pour Deverne, mais je n’ai pas su l’être. Ou peut-être n’ai-je pas voulu que sa lamentation la plus ténue filtre dans le monde, à travers moi. »

© extraits de Comme les amours de Javier Marías, Gallimard (collection Du monde entier), traduit de l’espagnol par Anne-Marie Geninet, 2013

28 août 2013

Adaptation de la saison 1 de la série Borgen par les éditions Gaïa

Emblématique de la réussite des séries scandinaves, la première saison de la série TV danoise créée par Adam Price et diffusée au Danemark en 2010, Borgen, a rencontré immédiatement un grand succès tant auprès du public que dans la presse (Prix Italia de la meilleure série 2010, Fipa d’or de la meilleure fiction 2011, Bafta de la meilleure série internationale 2012). En France, même triomphe lors de sa première diffusion sur ARTE en février 2012. Fidèle à son aînée, la saison 2 a continué moins d’un an plus tard à entraîner tambour battant les téléspectateurs dans les coulisses d’une démocratie d’aujourd’hui et l’intimité d’une femme au pouvoir. Si la série en est à sa troisième saison au Danemark, en France il va falloir attendre un peu avant de la découvrir (sauf si, comme Jean-Jacques Birgé, vous l’avez vue dans sa version danoise sous-titrée en anglais). Pour patienter, ARTE a commencé à rediffuser depuis quelques jours les deux saisons.

Une autre façon d’attendre la suite est de lire le roman de la saison 1 de la série danoise culte que les éditions Gaïa publient en feuilleton depuis le 25 juillet : pour rester dans l’esprit « série TV », le roman est dans un premier temps diffusé exclusivement en numérique et en sept épisodes (tous les quinze jours, le jeudi, jusqu’au 17 octobre) avant d’être proposé en un seul volume en papier au moment de la mise en ligne du dernier épisode, le 17 octobre, donc. Pour l’adaptation littéraire de Borgen, on a fait appel au scénariste Jesper Malmose, auteur lui aussi de séries TV danoises à succès mais également dramaturge, qui a travaillé en étroite collaboration avec l’auteur de la série, Adam Price. Borgen, Une femme prend le pouvoir est donc l’adaptation de la saison 1. Pour la traduction française, les éditions Gaïa ont sollicité Andréas Saint Bonnet, déjà traducteur de Morte la bête de Lotte & Søren Hammer chez Actes Sud, collection Actes noirs, de Maurice et Mahmoud de Jensen Flemming ou encore de Une vie de racontars (vol. 1) de Jorn Riel, tous deux publiés aux éditions Gaïa.

Chaque épisode est vendu sur tous les sites de vente de livres numériques, dont ePagine, au prix unique de 2.49 €. La version complète imprimée (octobre 2013, 480 pages) sera proposée à 22 €, la version ePub coûtant, quant à elle, 17.43 € (7 épisodes x 2.49€).

Ci-dessous, retrouvez quelques infos sur la première saison de l’adaptation, les dates de mise en ligne, les liens utiles ainsi qu’une présentation des personnages.

Borgen, Saison 1 : Une femme au pouvoir
roman de Jesper Malmose traduit du danois par Andréas Saint Bonnet, Gaïa Éditions

Birgitte Nyborg défend avec ardeur ses convictions politiques en tant que chef du parti centriste danois. Le jour où elle accède au pouvoir, sa vie bascule. Devenue Premier ministre elle fait son entrée à Borgen, « le château », où siège le Parlement danois. Soutenue par mari et enfants, elle est une femme épanouie et dont le caractère bien trempé a fait sa réputation tant auprès de ses adversaires que de son audacieux spin doctor. Saura-t-elle tout mener de front ? Contracter les bonnes alliances ? De compromis en compromissions, jusqu’où exercer le pouvoir ? Avec une tension permanente, Jesper Malmose dresse le tableau d’un Danemark en proie aux questions contemporaines, et approfondit sans complaisance la question des relations entre politique et médias.

Dates de mise en ligne :

Jeudi 25 juillet : épisode 1
Jeudi 8 août : épisode 2
Jeudi 22 août : épisode 3
Jeudi 5 septembre : épisode 4
Jeudi 19 septembre : épisode 5
Jeudi 3 octobre : épisode 6
Jeudi 17 octobre : épisode 7 et parution simultanée de la version intégrale en papier

Autres liens utiles :

• Site des éditions Gaïa
Catalogue numérique des éditions Gaïa sur ePagine
• Entretien avec Adam Price, le créateur de la série
• Focus : Les séries politiques : entre fiction et réalité
• Du 23 août au 27 septembre, ARTE rediffuse tous les vendredis soirs les deux premières saisons (saison 1 & saison 2)
• (Re)voir les saisons 1 & 2 de Borgen sur ARTE+7
• Les saisons 1 et 2 de Borgen sont également disponibles en coffret de 4 DVDs
• La saison 3 sera diffusée sur ARTE en octobre 2013

ChG

 

19 mai 2013

Les douze lauréats du Grand prix de l’Imaginaire 2013

Le GPI, ou Grand Prix de l’Imaginaire, est le prix français le plus ancien encore en activité – depuis 1974 – ainsi que le plus prestigieux consacré aux littératures de l’Imaginaire (le terme « Imaginaire » recouvrant la science-fiction, la fantasy, le fantastique, de même que diverses fusions de ces genres et encore les « transfictions »). Douze romans et nouvelles ou recueils (français et traduits), essais, BD, mangas,… recevront le Grand Prix de l’Imaginaire (GPI) 2013 à l’occasion du festival Étonnants voyageurs qui se tient à Saint-Malo depuis le 18 jusqu’au 20 mai 2013 (cf. notre billet). Cette année, dans la catégorie roman francophone, le Grand prix de l’Imaginaire sera décerné à Thomas Day pour son roman Du sel sous les paupières (Gallimard, Folio SF) et, dans la catégorie roman étranger, à Paolo Bacigalupi pour La fille automate (Au Diable vauvert), roman également récompensé pour sa traduction. Les prix seront remis officiellement aujourd’hui dimanche 19 mai à 18 h 15. Dans la liste infra, nous précisons, via des hyperliens, les titres qui sont disponibles en numérique sur le site de la librairie ePagine (7 titres sur les 12 récompensés). Pour retrouver tous ces titres sur une seule page, cliquez ici. ChG

 

Les lauréats du Grand prix de l’Imaginaire 2013

 

 

Roman francophone
Du sel sous les paupières de Thomas Day (Gallimard)

Roman étranger
La fille automate de Paolo Bacigalupi (Au Diable Vauvert)

Nouvelle francophone
Une collection très particulière (recueil) de Bernard Quiriny (Seuil)

Nouvelle étrangère
La petite déesse d’Ian McDonald (parue dans Bifrost n° 68)

Roman jeunesse francophone
Magies secrètes d’Hervé Jubert (Le Pré aux Clercs)

Roman jeunesse étranger
Sous le signe du scorpion de Maggie Stiefvater (Hachette)

 

 

Prix Jacques Chambon de la traduction
► Sara Doke pour La fille automate de Paolo Bacigalupi (Au Diable Vauvert)

Prix Wojtek Siudmak du graphisme
► Shaun Tan pour La chose perdue et L’oiseau roi et autres dessins (Gallimard)

BD/comics
Les contes de l’ère du Cobra tomes 1 et 2 d’Enrique Fernandez (Glénat)

Manga
Billy Bat tomes 1 à 5 de Takashi Nagasaki et Naoko Urasawa (Pika)

Essai
Ces Français qui ont écrit demain de Natacha Vas Deyres (Honoré Champion)

Prix spécial
► les éditions Ad Astra pour la publication de l’intégrale du Cycle de Lanmeur (2 volumes) de Christian Léourier
& le label Délirium pour la publication des anthologies Creepy et Eerie.

19 mars 2013

L’Usine de Philippe Napoletano, une dystopie moderne

 

J’ai eu la chance de lire en avant-première L’Usine de Philippe Napoletano, roman publié aux éditions D’un Noir si Bleu en début de semaine. Je n’avais rien lu encore de cet auteur mais le titre de son roman m’intriguait, cette phrase aussi : « Ayez confiance en l’usine, car l’usine vous fait confiance. » J’avais jeté un œil à l’argumentaire sur le site de la maison d’édition et avais vu qu’il s’agissait d’une « interprétation actuelle des dystopies classiques, une relecture de 1984, mais à l’heure du monde 2.0 ». Des contre-utopies (ou dystopies), on en connaît déjà et on en a lu pas mal aussi : 1984 bien sûr, Fahrenheit 451 de Bradbury, Nous autres de Zamiatine, La Planète des singes de Boulle ou encore Le Meilleur des mondes de Huxley, parmi les classiques du genre, et dernièrement je chroniquais sur ce blog L’Employé de Guillermo Saccomanno que j’avais beaucoup aimé, alors pour dire vrai je suis entré prudemment dans ce roman.

Peut-être dire avant toutes choses qu’il faut terminer ce roman pour le classer dans les contre-utopies. Car au départ, il est plutôt construit comme une utopie (ici on cherche le bonheur des habitants) et ce n’est que progressivement qu’il basculera du côté de la contre-utopie (à mesure que le héros, Courneuve, arrivé d’on ne sait où, s’impliquera au cœur de celle qui fait vivre la ville entière : L’USINE).

Au début j’ai pensé aux Saisons de Maurice Pons. Sans doute parce qu’on ne sait pas d’où vient le personnage, sinon qu’il a parcouru le monde, qu’il a vécu de petits boulots et qu’il a faim. Aussi, comme Siméon, parce que débarqué de n’importe où et qu’il est de bonne constitution, il va très vite s’intégrer aux mœurs et coutumes ainsi qu’aux habitudes de la ville, de l’usine et des habitants-salariés. Mais la comparaison avec le roman de Maurice Pons s’arrête là. Parce que très rapidement, Courneuve va faire son trou ici, va rencontrer quelques habitués des bars de nuit puis les représentants du syndicat ainsi que les « Marginaux ». Et que nous passerons rapidement des Saisons à Nous autres voire au film The Truman Show.

Bien entendu, tout est parfait dans ce monde. Un peu comme dans les écrits ou les maquettes de Claude-Nicolas Ledoux : tout le monde a la pêche et sourit puisqu’on a du travail, qu’on mange à sa faim et qu’on boit des bières bien noires en dansant et en se tapant dans le dos. La ville est propre, carrée et au moindre incident débarquent deux brancardiers. Pour divertir la population et permettre de garder une meilleure cohésion, on organise aussi des émissions de télévision sirupeuses et des partouzes dans les arrières-salles des bistrots. Et même si de temps en temps le mystérieux Bureau des Directions change les plannings et les affectations, personne ne semble vraiment s’en plaindre. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles jusqu’au moment où Courneuve lève un lièvre : le jour de son arrivée une femme se suicide devant lui. Héritant (par hasard ?) de son appartement, il commence à percevoir une présence à ses côtés, une présence qui se fait de plus en plus… pressante. Et quand Courneuve découvre qu’il n’est pas le seul à ressentir la présence d’un spectre, commence une enquête qui l’entraînera au cœur de la machine, au cœur de l’usine, au cœur d’un système parfaitement huilé…

Philippe Napoletano, tout au long de son roman découpé en procédures et en fragments, adopte le ton adéquat et un style qui n’est pas sans rappeler les contre-utopies citées supra. Il a su trouver la bonne distance entre le narrateur et son sujet si bien que le lecteur flotte dans cet univers déconcertant. Loin d’être aseptisée, son écriture parvient à changer régulièrement de registres, notamment lorsqu’il est question du corps. Les scènes d’orgies sexuelles sont beaucoup plus incarnées, c’est évident, que la description des avenues de la ville. Les hallucinations, les rêves et les scènes de fièvre sont également réussies.

En avançant, je me disais qu’un roman comme celui-là ne pouvait finir, ne pouvait pas bien finir. Et c’est souvent le problème des contre-utopies. Mais dans L’Usine, j’ai trouvé que l’auteur s’en était bien sorti et que ce n’est pas tant une morale qu’on recherchera ici mais plutôt une atmosphère, une écriture visuelle et une voix à suivre.

ChG

 

L’Usine, le nouveau roman de Philippe Napoletano, est disponible depuis le 15 mars 2013 en papier (17 €) dans toutes les bonnes librairies et en numérique (9.99 €) sur le site de la librairie ePagine notamment. Pour le télécharger, rien de plus simple : rendez-vous sur la page dédiée, ajoutez ce titre au panier, validez et commencez à le lire sur votre tablette, votre liseuse, votre ordinateur ou votre smartphone. Comme pour tous les autres titres de la maison d’édition D’un Noir si Bleu, L’Usine est proposé au format ePub avec un dispositif de protection par filigrane (sans DRM Adobe). Ce procédé permet une lecture sur tous les différents supports disponibles actuellement et ne limite pas son utilisation, qui demeure strictement réservée à un usage privé.

18 mars 2013

Les Avenirs d’Hafid Aggoune (édition revue et corrigée) chez StoryLab

Les Avenirs est le premier roman d’Hafid Aggoune pour lequel il a reçu le prix de l’Armitière 2004 et le prix Fénéon 2005. Je me souviens (je travaillais alors à la librairie Les Sandales d’Empédocle à Besançon) l’avoir lu lors de sa parution aux éditions Farrago, maison d’édition qui a cessé son activité en 2006. Et si ce roman m’avait touché (il faisait partie des textes que j’avais largement recommandé), l’annonce de la fermeture de Farrago m’avait rendu très triste. L’auteur, lui, a continué de publier (une fois encore chez Farrago, ensuite chez Denoël et Joël Losfeld, titres non disponibles en numérique). Avec un titre comme celui-là, Les Avenirs ne pouvait pas ne pas renaître. Étant épuisé, l’auteur a récupéré ses droits et a choisi de le reprendre, de le corriger, de proposer cette nouvelle édition à une maison d’édition. Mais parce qu’on est presque dix ans plus tard et parce que nous sommes face à des dizaines d’avenirs possibles, le roman d’Hafid Aggoune paraît cette fois non pas chez un éditeur papier mais en numérique, aux éditions StoryLab.

Récit sur la mémoire individuelle et collective, l’exil, l’absence, les blessures et le retour à la vie, ce roman d’Hafid Aggoune n’a pas perdu de sa vigueur ni de sa troublante sensualité. Les Avenirs est aussi un voyage dans le temps et dans l’histoire, un exercice délicat mais réussi, tantôt d’une lucidité cruelle tantôt poétique voire onirique. Les Avenirs est aussi un roman d’amour doublé d’un roman d’apprentissage inversé où le lecteur suit le narrateur dans sa lente remontée du siècle dernier, jusqu’au choc, jusqu’à la perte. Les Avenirs dresse également le portrait d’un homme qui, par le manque, l’absence et grâce aux souvenirs (même si ceux-ci sont douloureux), a choisi de revivre. Les Avenirs, enfin, est une ode à la création, à la vie.

Le roman d’Hafid Aggoune est disponible sur ePagine au format ePub au prix de 5.99 €. Le fichier est fourni avec un dispositif de protection par filigrane (sans DRM Adobe). Ce procédé permet une lecture sur les différents supports disponibles (liseuses, tablettes, ordinateurs, smartphones) et ne limite pas son utilisation, qui demeure strictement réservée à un usage privé.

Pour en savoir plus sur l’auteur et son roman, visionnez l’interview infra.

Si vous souhaitez consulter ou télécharger Les Avenirs, cliquez ici.

ChG

 

 

Les Avenirs, Hafid Aggoune, StoryLab, 2013, 5.99 €

5 décembre 2012

Prix du roman France Télévisions 2012 | Antoine Choplin, La nuit tombée (La Fosse aux ours)

Même si ça fait des années qu’on ne l’a plus, la télé, voilà une nouvelle qui fait bien plaisir. Antoine Choplin, un auteur que nous lisons depuis des années et des années, et son éditeur, Pierre-Jean Balzan de La Fosse aux ours, dont le catalogue aura été plus d’une fois soutenu en librairie ou sur le web, sont enfin reconnus pour leur travail. Le prix du roman France Télévisions 2012 vient d’être attribué à La nuit tombée, paru en papier et en numérique il y a 3 mois maintenant. Pour fêter l’événement, reprise aujourd’hui de ma chronique publiée sur le blog ePagine le 7 septembre dernier avec un extrait (c’est d’ailleurs le billet de la rentrée littéraire le plus lu aujourd’hui encore). Bonne route à l’auteur, à son éditeur et aux lecteurs ! ChG



reprise du billet publié le 7 septembre 2012

 

Ne pas se fier à la première image de La nuit tombée d’Antoine Choplin : un homme, Gouri, descend de sa moto à la sortie de la ville de Kiev et vérifie que la remorque qu’il vient de bricoler est toujours reliée à son deux-roues. Car dès la scène suivante, parce qu’il est question de zone, de contamination, parce que les portes des maisons ont été barricadées et que les fenêtres ont été brisées, on sait déjà que ce voyage ne sera pas une partie de plaisir pour Gouri, qu’il n’aura rien de bucolique, qu’on n’est pas en train de lire un road-trip traditionnel. D’ailleurs, passé ce petit prologue et avant d’entamer la traversée de nuit, le premier tiers du livre est quasiment un huis-clos dans lequel une large place est laissée aux récits, aux hommes, à la catastrophe et à l’après.

Gouri (lui qui désormais vit à Kiev, lui le poète, l’ancien ouvrier de Tchernobyl devenu écrivain public) rend d’abord visite à son ami Iakov, un ancien liquidateur*, aujourd’hui mourant, et Vera. Le village dans lequel il arrive est situé non loin de la centrale, près de la zone contaminée et interdite, zone qui englobe notamment la ville dans laquelle Gouri a vécu avec sa femme et sa fille avant la catastrophe nucléaire (il était sur le toit d’un réacteur ce mois d’avril-là). Et bien entendu, cet homme n’est pas là par hasard. S’il est revenu jusqu’ici avec sa moto et sa remorque deux ans et demi après la catastrophe, ce n’est pas pour aller au marché mais pour ramener un objet précieux à ses yeux, une porte, et pas n’importe quelle porte, celle de la chambre de Ksenia, sa fille, une porte qui fait le lien entre le père de Gouri, la poésie, la catastrophe, sa fille et la mort.

Le décor est planté. On n’en dira pas plus car l’histoire tient sur pas grand-chose, un fil ténu paradoxalement très solide. Comme les phrases d’Antoine Choplin, construites sans adjectifs superfétatoires, sans pathos mais desquelles se dégagent avec justesse humanité et compassion. Ici, pas de thèses assommantes bien que les choses soient clairement dites. On est entre humains. On est entre amis. On est un frère, une épouse, un voisin, un père. Et c’est surtout de ça qu’il sera question dans La nuit tombée : d’amour, de filiation, de transmission et d’héritage dans un lieu où ces liens ont été secoués, arrachés, du jour au lendemain.

La deuxième partie du récit décrit la traversée de la zone de nuit (éviter les militaires, les pillards) et la ville retrouvée (Pripiat). Je m’arrêterai un instant sur ces quelques pages où il est question du retour de cet homme dans sa ville, ville fantôme désormais. Les souvenirs surgissent à mesure qu’il pénètre en pleine nuit dans Pripiat (on croisera peu d’êtres vivants ici) puis dans l’appartement dévasté. Des objets sont cassés, certains ont été volés, d’autres sont toujours là. La ruine est une chose, écrit Antoine Choplin. Le vide infect installé désormais au revers de ces murs, une autre chose.

The public swimming pool in the ghost town of Priypat near Chernobyl. Photo de Timm Suess

J’ai lu plusieurs récits et romans d’Antoine Choplin (La Fosse aux ours, La Dragonne). Heureux de retrouver sa phrase dans La nuit tombée, texte que j’aurai chroniqué au moment où la centrale de Fessenheim refaisait parler d’elle… Son roman est publié à la Fosse aux ours. Sa version imprimée (16 €) est disponible en librairie et la version numérique (l’ePub est à 9.99 € et ne contient pas de DRM Adobe mais un marquage) sur ePagine, sur tous les sites des libraires partenaires et ailleurs. Infra, un extrait qui se situe dans la première partie du livre.

* Si on ne connaît pas le nombre exact de personnes qui travaillaient à la centrale de Tchernobyl au moment de la catastrophe (les chiffres récoltés ici et là varient entre 500.000 et un million), on connaît encore moins le nombre de morts et d’invalides parmi les liquidateurs (likvidatory), ceux qui dès le 26 avril 1986 ont dû éteindre le graphite brûlant dans le réacteur ou construire un sarcophage le plus rapidement possible, ceux qui déblayaient les matériaux de la centrale, ceux qui se trouvaient sur le toit des réacteurs, ceux qui se trouvaient dans leur avion ou leur hélicoptère, ceux qui détruisaient et enterraient les maisons environnantes… Des ouvriers, pour la plupart, beaucoup de militaires mais également d’anciens de la centrale et des centaines de milliers d’autres civils qu’on enrôlait à la va-vite de village en village (en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Lituanie et en Russie) sans les informer des dangers encourus, sans protection et en leur promettant un nouveau logement, de l’argent, une médaille,… Tous ceux-là ont été exposés à une radioactivité très élevée. Ce bilan, aujourd’hui encore, fait l’objet de nombreuses études et d’autant de controverses. Pour aller plus loin, on pourra lire deux billets ici et sur le site Info Nucléaire ainsi que La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publié en France en 1998 chez JC Lattès et chez J’ai Lu en 2000 (non disponible en numérique sur les plateformes de vente légales). Plusieurs articles sur wikipedia reviennent sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences. En mai 2011, on avait également consacré un billet au livre de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. On pourra par ailleurs aller voir Le sacrifice, le documentaire de Wladimir Tchertkoff (2003) ainsi que La bataille de Chernobyl, le documentaire de Thomas Johnson (2006).

ChG

 

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La nuit tombée, Antoine Choplin
La Fosse aux ours, 2012

 

Gouri atteint Volodarka avant six heures. Il gare sa moto devant l’épicerie qui fait face à l’école. Il observe les maisons, les larges rues, le pont qui enjambe la petite rivière immobile, irisée de taches huileuses. Il se souvient être venu une fois dans ce village en compagnie d’un gars, Sergueï il s’appelait, un volontaire qui avait grandi ici. C’était un soir, après avoir beaucoup bu, ils avaient cherché en vain l’hospitalité auprès d’une vieille tante dont Sergueï n’avait pas réussi à retrouver la trace. Et ils s’étaient endormis là, à côté du pont, à même la terre battue.
Une gamine se tient dans l’embrasure de la porte de l’épicerie.
Vous devriez pousser un peu votre moto, elle dit. C’est à cause des bêtes.
Au-delà du pont, la tête d’un troupeau de vaches emplit l’espace délimité par la route. Deux hommes, un jeune et un plus vieux, finissent par apparaître, guidant les animaux depuis l’arrière, par leur seul déplacement d’un côté et de l’autre.
Gouri a reculé sa moto contre le mur de l’épicerie. Les vaches passent juste devant lui, lentement, sans beaucoup de bruit.
C’est un sacré troupeau, dit Gouri alors que les dernières vaches s’éloignent.
Il paraît que c’est le plus gros de la région, dit la fille.
Gouri grimpe les trois marches vers la porte du magasin et elle s’écarte pour le laisser entrer.
Il y en a qui disent qu’il faut pas boire leur lait, dit encore la fille. Qu’il est contaminé. Et, à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.
Gouri regarde la gamine et lui sourit.
Un drôle de mot, baliverne, il fait.
Elle le fixe avec curiosité.
Il attrape deux bouteilles de vodka sur les étagères, jette un œil sur les étiquettes et les pose sur le comptoir avec quelques pièces de monnaie.

La route sans virage jusqu’à Marianovka ondule, alternant vastes creux et bosselures. Le chant du moteur varie au gré des pentes légères.
Un panneau indique l’entrée dans Bober. Gouri se souvient que Vera a prononcé le nom de ce village. Pour Chevtchenko, personne n’est foutu de te dire ce qu’il en est exactement. C’est pas comme Bober ou Poliskè. Là au moins, on sait à quoi s’en tenir.
Il ralentit l’allure et observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées. D’autres sont barricadées au moyen de planches épaisses et grossièrement fixées. Par flashs, il peut néanmoins apercevoir des intérieurs tapissés et encore proprets, des décorations murales, quelques meubles.
Gouri hésite à s’engouffrer dans l’une ou l’autre des sentes latérales, certain qu’il finirait par tomber sur quelqu’un, un qui serait resté là, comme un gardien. Le crépuscule enveloppant l’incite à poursuivre son chemin. Il remet les gaz.

Après le croisement de Marianovka, il tourne plein ouest. La route devient étroite et se faufile dans la pénombre de la forêt. Gouri doit allumer son phare dont le faisceau dessine un halo tremblant et plutôt faiblard. C’est l’affaire de trois ou quatre kilomètres à peine, après quoi on pourra deviner, parmi les arbres, les premières maisons de Chevtchenko.
Le souvenir de ces lieux est encore très présent dans la mémoire de Gouri. L’arrondi de la route à l’entrée du village, la forêt moins dense puis soudain disparue, l’écheveau de ces chemins modestes semblant relier chaque habitation à chacune des autres, les proportions gigantesques du kolkhoze en brique claire. Il roule doucement jusqu’aux premières maisons, puis met pied à terre.
Un bon moment, tandis que le moteur de sa moto continue à ronronner avec quelques sautes de régime, ses yeux humides explorent les perspectives dénuées de toute âme qui vive.
La maison de Iakov et Vera marque la fin du village, côté nord.
Pour la rejoindre, Gouri emprunte la sente goudronnée qui serpente entre les hautes herbes. Il passe devant deux autres maisons qui semblent abandonnées. À côté de la porte de la seconde, à même le mur, on a inscrit : nous reviendrons bientôt, d’une drôle d’écriture un peu gauche. Un peu plus loin, une troisième maison est à demi effondrée, comme par l’effet d’une poussée pratiquée contre l’un de ses flancs. Après s’étend un vaste espace sablonneux, hérissé de quelques végétaux nains et, d’assez loin, Gouri peut distinguer les volets bleus de la maison. Il remarque aussi la fumée légère qui s’échappe de la cheminée.

© La nuit tombée, Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 2012 (version imprimée, 16 € — version numérique, 9.99 €, marquage sans DRM).

15 novembre 2012

Les vieilles de Pascale Gautier, comédie grinçante

En 2010 paraissait aux éditions Joëlle Losfeld Les Vieilles de Pascale Gautier, roman que j’avais lu et aimé. Aujourd’hui disponible en papier dans la collection Folio, il vient à la fois de recevoir la mention spéciale du prix Renaudot Poche 2012 et de faire son entrée au catalogue numérique. L’occasion d’en parler et de vous faire lire un extrait. Il peut être téléchargé sur ePagine et sur tous les sites des libraires partenaires.

Les vieilles, Pascale Gautier

Ce roman de Pascale Gautier est une comédie grinçante ; les dialogues (théâtraux) y sont efficaces et les personnages (une galerie de portraits à la Benaquista) parfaitement incarnés. Ici, on ne parlera pas du troisième âge ou des seniors mais de vieilles qui occupent une ville-mouroir, Le Trou, où la moyenne d’âge frise les 80 ans et où il fait beau toute l’année. Outre la bigote ou l’acariâtre, on trouvera celle qui préfère voir la bouteille à moitié vide, celle qui en veut à son fils de lui avoir installé un téléphone pour presbytes dans chacune de ses pièces, celle qui se refait une nouvelle jeunesse avec un jeune et gérontophile croque-mort, celle-ci qui dialogue en secret avec son mari mort, celle-là qui s’envoie des litres de porto ou encore cette autre qui ne supporte pas sa bru et joue au chantage affectif avec son fils. Quant au seul vieux encore fringuant, Pierre Martin, 90 ans, coureur de fond et de jupons, il jettera son dévolu sur une jeune retraitée fraîchement débarquée au Trou.
Ces vieilles ont fait des enfants, le mari de l’une s’est fait la malle au bout de trois mois de mariage, une autre avait le feu au cul, la troisième a été le dindon de la farce. Bref, elles ont toutes vécu. Mais les choses vont changer à partir du moment où l’omniprésente télévision annoncera l’arrivée imminente d’un astéroïde, surnommé Bonvent. Le Trou cèdera alors à la panique, des vieilles se jetteront du haut d’une station-essence tandis que le curé se fera la malle au volant d’un 4 x 4 et les histoires d’amour ou de famille tourneront au vinaigre.

Pour compléter cette lecture, je vous recommande de rendre visite aux Centenaires de Philippe Adam, un roman publié par Verticales en même temps que Les vieilles et disponible lui aussi en numérique (on en avait parlé ici).


Extrait des vieilles de Pascale Gautier
chapitre 4
© 1ère édition, Joëlle Losfeld, 2010
2ème édition, collection Folio, 2012
version papier | version numérique


Trois mois qu’elle est arrivée. Enfin ! Il était temps ! Elle en avait plus qu’assez du boulot. Il y a un moment où on décroche, on a beau dire. En tous les cas c’est ce qu’elle ressentait, Nicole. Trente ans au guichet de la poste de Moisy, on peut avoir envie de s’évader. D’ailleurs elle a tout programmé depuis longtemps. Elle a toujours pensé à sa retraite. C’est important d’anticiper. Ses parents lui ont appris. Penser à après-demain parce qu’on ne sait jamais de quoi demain sera fait. Elle a passé sa vie à préparer son nid douillet pour quand elle aura passé le cap des soixante. Et voilà qu’elle y est. Elle a choisi cet endroit qui a vraiment un drôle de nom à cause de ses trois cent soixante-cinq jours de beau temps par an. C’est ce que l’office du tourisme annonce. Et c’est bien agréable parce qu’il fait grand bleu non stop. Nicole aime le beau temps. Elle trouve que même les cons quand le soleil brille c’est plus facile à supporter. À Moisy, ce n’était pas marrant tous les jours. La pluie des semaines entières ! Des averses continues et froides. Que d’eau ! Il paraît qu’on en manque. Elle leur conseille, à ceux qui disent ça, d’aller s’installer là-bas  ! On raconte vraiment n’importe quoi pour affoler les gens. Elle ne s’est jamais fait avoir. On nous dit des mensonges. Ses parents le lui ont appris. Elle est vite devenue imperméable. Passer le bac. Passer le concours pour travailler aux PTT. Être fonctionnaire. Avoir un emploi sûr, jusqu’à la retraite. Ouvrir un plan épargne logement. Devenir un jour propriétaire. En attendant, s’installer près de ses parents pour pouvoir profiter d’eux. S’occuper tellement d’eux qu’elle a oublié de s’occuper d’elle. Ce que ses parents ont toujours trouvé normal. Elle s’est laissée faire, elle le sait. Elle aimait dîner chez papa maman tous les soirs. Elle aimait prendre son petit déjeuner chez papa maman tous les matins. À midi, en semaine, c’était la cantine. Le samedi et le dimanche, ils partaient se promener. Papa avait un faible pour les châteaux de la Loire qu’ils ont vus en boucle pendant des décennies. Pas d’imprévu. Un monde réglé et ouaté. Avec les années, elle est devenue la nounou de papa maman. Et papa maman se sont transformés en vieux bébés capricieux. On dirait parfois que tout est programmé : quand elle finit de rembourser son emprunt, maman meurt d’un cancer ; l’année d’après papa meurt d’une crise cardiaque et six mois plus tard elle est à la retraite.
Finalement, rumine-t-elle en regardant un magnifique lever de soleil, c’est le premier grand chambardement de sa vie. Elle a tout quitté et se retrouve seule dans une ville qu’elle ne connaît pas. Derrière le massif montagneux, la lumière fuse. C’est un matin rose brouillé par de minuscules nuages bleus. Puis voici l’aurore au trône d’or. Elle regarde, éblouie, et se dit que rien que pour ça, ça en valait la peine. Elle reconnaît alors le vieux qui transpire et s’essouffle sur le trottoir en bas de chez elle. Il porte une longue barbe blanche et un short. Il court la bouche grande ouverte. Il doit faire un bruit de locomotive. Il passe tous les matins et progresse à un train de sénateur. Quatre-vingt-dix ans ! La concierge le lui a dit. C’est Pierre Martin qui s’entraîne. Il se prépare pour le marathon de Londres. Quarante-deux kilomètres et des brouettes. Un malade ! Il n’a pas l’air pourtant, songe Nicole impressionnée. Il est mince, sec, avec un côté squelette mais le visage est beau et les yeux brillent de gaîté. Elle aime bien le regarder passer. Il est le plus alerte de tous les autochtones qu’elle a croisés jusqu’à présent. Elle en a fait la réflexion à la concierge qui lui a rétorqué : « Mais qu’est-ce que vous croyez  ! Trois cent soixante-cinq jours de beau temps par an, ça attire les vieux ! Pourquoi vous êtes venue vous, hein ? On ne commence pas une vie ici. On la termine. Ça fait longtemps qu’il n’y a quasiment plus de boulot. Par contre des vieux, il y en a à la pelle. Et c’est grâce à eux s’il y a encore un peu d’activité dans le coin ! L’hôpital et la clinique sont archipleins ! Pour avoir un rendez-vous avec un docteur, il faut au moins trois mois. Vous n’avez pas intérêt à être pressée ! Il n’y a jamais eu autant d’aides à domicile. Vu le nombre de décès, la municipalité a fait construire un superbe crématorium qui fonctionne à merveille. Vous venez juste d’arriver ! Regardez autour de vous et vous constaterez que vous êtes une véritable jeunesse ! » Elle avait protesté. Mais la concierge au regard farouche avait poursuivi en lui recommandant d’aller se promener derrière la préfecture, dans le quartier historique de la ville. Là, elle verrait !
Elle était allée voir… Derrière la préfecture se trouvait une colonie de vieilles ruelles bordées de vieilles maisons. Vieux toits de vieilles tuiles, vieilles façades repeintes en vieux rose, vieux pots de vieilles fleurs posés là, arrosés de vieille pisse de vieux chiens. Elle avait d’abord croisé une femme d’un âge incertain qui peinait à pousser son caddie vide. Elle faisait du trois mètres à l’heure, empaquetée dans un manteau épais et informe. Puis un homme à tête de crapaud s’était approché en boitant. Sa peau bistre était couverte de verrues. Il ne l’avait pas vue, s’était arrêté, glougloutant quelques mots incompréhensibles pendant que sa main gauche sortait de la poche de son pantalon, s’élançait dans les airs, s’arrêtait en plein vol puis retournait dans sa poche. Cinq fois comme ça avant de s’éloigner. Une vieille accrochée à une moins vieille l’avait bousculée sciemment. Elle les avait vues modifier leur trajectoire et foncer sur elle. La plus laide lui avait donné un coup de canne en ricanant. Un pépé était alors apparu, tenant en laisse un chien hideux dont les deux pattes de derrière ne touchaient plus le sol. Une chose à roulettes était fixée à son arrière-train pour lui permettre d’avancer. Mon bébé, répétait-il, mon bébé, mon bébé ! Elle avait poursuivi jusqu’à une place, envahie de pigeons gras, qui s’ouvrait sur un cours. On n’est pas sérieux quand on a quatre-vingt-dix-sept ans et des tilleuls verts sur la promenade.



8 novembre 2012

Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 (avec extrait)

Le prix Goncourt 2012 a été décerné à Jérôme Ferrari pour Le sermon sur la chute de Rome publié par Actes Sud. Même si ce roman n’est pas celui que je préfère de lui, c’est à la fois une très belle voix qui a été récompensée aujourd’hui – une voix sombre et terriblement juste – et une phrase : celle d’un auteur qui mêle avec finesse le monologue intérieur au fil du récit, le lyrisme et la distanciation. Lire Jérôme Ferrari, c’est aussi entrer dans les méandres de la Mémoire, la collective et la familiale, à travers la guerre notamment (les guerres devrais-je dire) qui est omniprésente dans tous ces romans et change la donne, transforme des vies, dévie la course du récit : première et deuxième guerre mondiale, guerre d’Algérie ou guerre dans les Balkans. À chaque fois, au moins un personnage aura participé à un conflit. Et à chaque fois, ce sont les blessures physiques et psychiques qui seront pointées par les narrateurs ainsi que la difficulté de vivre à nouveau dans la société, une histoire amoureuse ou dans son propre corps, une fois retourné au pays. La Corse (lieu des origines) est également au cœur de tous ces projets littéraires ainsi que la confusion des sentiments. Très littéraire, souvent inspiré par des textes classiques, philosophiques ou religieux ainsi que par des figures tragiques, les romans de Jérôme Ferrari dépeignent avec une lucidité parfois glaciale notre histoire et notre monde en les comparant à d’autres civilisations ou époques. J’avais été très impressionné par Un dieu un animal (disponible désormais en numérique et que je vous conseille vivement) et avais parlé ici de son roman précédent, Où j’ai laissé mon âme, le premier à avoir été numérisé par Actes Sud (lire le billet avec extrait).

De la guerre d’Algérie il en est à nouveau question dans Le sermon sur la chute de Rome à travers une des figures centrales du roman, celui qui regarde la photo qui nous permettra de remonter dans le désordre l’histoire d’une famille partagée entre l’Algérie, Paris et la Corse. On découvre aussi une autre famille que le projet central du roman (la réouverture d’un bar dans un village corse) dézinguera. Des histoires de chutes, donc, d’un petit empire qui aurait pu tenir si ceux qui l’avaient repris n’avaient pas cédé aux désordres affectifs mais aussi aux plaisirs de la chair et à la corruption. Le sermon sur la chute de Rome va s’occuper de tout cela et démonter le château de cartes, phrase après phrase.

Pour vous en donner un aperçu, voici quelques lignes extraites du tout début, une scène d’exposition très importante pour la suite.

La version numérique de ce roman de Jérôme Ferrari (13.99 € avec DRM Adobe) peut être téléchargée chez tous les libraires connectés, dont ePagine. Le prix de vente étant le même partout en France, privilégiez un libraire partenaire.

ChG


 

Comme témoignage des origines – comme témoignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l’été 1918, que Marcel Antonetti s’est obstiné à regarder en vain toute sa vie pour y déchiffrer l’énigme de l’absence. On y voit ses cinq frères et sœurs poser avec sa mère. Autour d’eux, tout est d’un blanc laiteux, on ne distingue ni sol ni murs, et ils semblent flotter comme des spectres dans la brume étrange qui va bientôt les engloutir et les effacer. Elle est assise en robe de deuil, immobile et sans âge, un foulard sombre sur la tête, les mains posées à plat sur les genoux, et elle fixe si intensément un point situé bien au-delà de l’objectif qu’on la dirait indifférente à tout ce qui l’entoure – le photographe et ses instruments, la lumière de l’été et ses propres enfants, son fils Jean-Baptiste, coiffé d’un béret à pompon, qui se blottit craintivement contre elle, serré dans un costume marin trop étroit, ses trois filles aînées, alignées derrière elle, toutes raides et endimanchées, les bras figés le long du corps et, seule au premier plan, la plus jeune, Jeanne-Marie, pieds nus et en haillons, qui dissimule son petit visage blême et boudeur derrière les longues mèches désordonnées de ses cheveux noirs. Et à chaque fois qu’il croise le regard de sa mère, Marcel a l’irrépressible certitude qu’il lui est destiné et qu’elle cherchait déjà, jusque dans les limbes, les yeux du fils encore à naître, et qu’elle ne connaît pas. Car sur cette photo, prise pendant une journée caniculaire de l’été 1918, dans la cour de l’école où un photographe ambulant a tendu un drap blanc entre deux tréteaux, Marcel contemple d’abord le spectacle de sa propre absence. Tous ceux qui vont bientôt l’entourer de leurs soins, peut-être de leur amour, sont là mais, en vérité, aucun d’eux ne pense à lui et il ne manque à personne. Ils ont sorti les habits de fête qu’ils ne mettent jamais d’un placard truffé de naphtaline et il leur a fallu consoler Jeanne-Marie, qui n’a que quatre ans et ne possède encore ni robe neuve ni chaussures, avant de monter tous ensemble vers l’école, sans doute heureux que quelque chose se passe enfin qui les arrache un instant à la monotonie et à la solitude de leurs années de guerre. La cour de l’école est pleine de monde. Toute la journée, dans la canicule de l’été 1918, le photographe a fait le portrait de femmes et d’enfants, d’infirmes, de vieillards et de prêtres, qui défilaient devant son objectif pour y chercher eux aussi un répit et la mère de Marcel, et ses frère et sœurs, ont patiemment attendu leur tour en séchant de temps en temps les larmes de Jeanne-Marie qui avait honte de sa robe trouée et de ses pieds nus. Au moment de prendre la photo, elle a refusé de poser avec les autres et il a fallu tolérer qu’elle reste debout toute seule, au premier rang, à l’abri de ses cheveux ébouriffés. Ils sont réunis et Marcel n’est pas là. Et pourtant, par le sortilège d’une incompréhensible symétrie, maintenant qu’il les a portés en terre l’un après l’autre, ils n’existent plus que grâce à lui et à l’obstination de son regard fidèle, lui auquel ils ne pensaient même pas en retenant leur respiration au moment où le photographe déclenchait l’obturateur de son appareil, lui qui est maintenant leur unique et fragile rempart contre le néant, et c’est pour cela qu’il sort encore cette photo du tiroir où il la conserve soigneusement, bien qu’il la déteste comme il l’a, au fond, toujours détestée, parce que s’il néglige un jour de le faire, il ne restera plus rien d’eux, la photo redeviendra un agencement inerte de taches noires et grises et Jeanne-Marie cessera pour toujours d’être une petite fille de quatre ans. Il les toise parfois avec colère, il a envie de leur reprocher leur manque de clairvoyance, leur ingratitude, leur indifférence, mais il croise les yeux de sa mère et il s’imagine qu’elle le voit, jusque dans les limbes qui retiennent captifs les enfants à naître, et qu’elle l’attend, même si, en vérité, Marcel n’est pas, et n’a jamais été, celui qu’elle cherche désespérément du regard. Car elle cherche, bien au-delà de l’objectif, celui qui devrait se tenir debout près d’elle et dont l’absence est si aveuglante qu’on pourrait croire que cette photo n’a été prise pendant l’été 1918 que pour la rendre tangible et en conserver la trace. Le père de Marcel a été fait prisonnier dans les Ardennes au cours des premiers combats et il travaille depuis le début de la guerre dans une mine de sel en Basse-Silésie. Tous les deux mois, il envoie une lettre qu’il fait écrire par l’un de ses camarades et que les enfants lisent avant de la traduire à haute voix à leur mère. Les lettres mettent tant de temps à leur parvenir qu’ils ont toujours peur d’entendre seulement les échos de la voix d’un mort, portés par une écriture inconnue. Mais il n’est pas mort et il rentre au village en février 1919 afin que Marcel puisse voir le jour. Ses cils ont brûlé, les ongles de ses mains sont comme rongés par l’acide et l’on voit sur ses lèvres craquelées les traces blanches de peaux mortes dont il ne pourra jamais se débarrasser. Il a sans doute regardé ses enfants sans les reconnaître mais son épouse n’avait pas changé parce qu’elle n’avait jamais été jeune ni fraîche, et il l’a serrée contre lui bien que Marcel n’ait jamais compris ce qui avait bien pu pousser l’un vers l’autre leurs deux corps desséchés et rompus, ce ne pouvait être le désir, ni même un instinct animal, peut-être était-ce seulement parce que Marcel avait besoin de leur étreinte pour quitter les limbes au fond desquels il guettait depuis si longtemps, attendant de naître, et c’est pour répondre à son appel silencieux qu’ils ont rampé cette nuit-là l’un sur l’autre dans l’obscurité de leur chambre, sans faire de bruit pour ne pas alerter Jean-Baptiste et Jeanne-Marie qui faisaient semblant de dormir, allongés sur leur matelas dans un coin de la pièce, le cœur battant devant le mystère des craquements et des soupirs rauques qu’ils comprenaient sans pouvoir le nommer, pris de vertige devant l’ampleur du mystère qui mêlait si près d’eux la violence à l’intimité, tandis que leurs parents s’épuisaient rageusement à frotter leurs corps l’un à l’autre, tordant et explorant la sécheresse de leurs propres chairs pour en ranimer les sources anciennes taries par la tristesse, le deuil et le sel et puiser, tout au fond de leurs ventres, ce qu’il y restait d’humeurs et de glaires, ne serait-ce qu’une trace d’humidité, un peu du fluide qui sert de réceptacle à la vie, une seule goutte, et ils ont fait tant d’efforts que cette goutte unique a fini par sourdre et se condenser en eux, rendant la vie possible, alors même qu’ils n’étaient plus qu’à peine vivants. Marcel a toujours imaginé – il a toujours craint de n’avoir pas été voulu mais seulement imposé par une nécessité cosmique impénétrable qui lui aurait permis de croître dans le ventre sec et hostile de sa mère tandis qu’un vent fétide se levait et portait depuis la mer et les plaines insalubres les miasmes d’une grippe mortelle, balayant les villages et jetant par dizaines dans les fosses creusées à la hâte ceux qui avaient survécu à la guerre, sans que rien pût l’arrêter, comme la mouche venimeuse des légendes anciennes, cette mouche née de la putréfaction d’un crâne maléfique et qui avait surgi un matin du néant de ses orbites vides pour exhaler son haleine empoisonnée et se nourrir de la vie des hommes jusqu’à devenir si monstrueusement grosse, son ombre plongeant dans la nuit des vallées entières, que seule la lance de l’Archange put enfin la terrasser. L’Archange avait depuis longtemps regagné son séjour céleste d’où il restait sourd aux prières et aux processions, il s’était détourné de ceux qui mouraient, à commencer par les plus faibles, les enfants, les vieillards, les femmes enceintes, mais la mère de Marcel restait debout, inébranlable et triste, et le vent qui soufflait sans relâche autour d’elle épargnait son foyer. Il finit par tomber, quelques semaines avant la naissance de Marcel, cédant la place au silence qui s’abattit sur les champs envahis de ronces et de mauvaises herbes, sur les murs de pierre effondrés, sur les bergeries désertes et les tombeaux. (…)


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© Le sermon sur la chute de Rome
de Jérôme Ferrari,
Actes Sud, prix Goncourt 2012
disponible en papier & en numérique

7 novembre 2012

extrait de Féerie générale, Emmanuelle Pireyre, prix Médicis 2012

Hier à 13h, le prix Médicis 2012 a été attribué à Emmanuelle Pireyre pour son roman Féerie générale publié aux éditions de L’Olivier et disponible dans sa version imprimée ainsi qu’en numérique. Au même moment, le prix Médicis étranger était décerné à Avraham B. Yehoshua pour son roman Rétrospective publié conjointement par Grasset et Calmann-Lévy (non disponible en numérique, ni en hébreu ni en anglais ni an français). En revanche, Congo, une histoire, l’essai de David Van Reybrouck, prix Médicis essai, et publié chez Actes Sud, est au catalogue numérique depuis sa parution. Tous ces ebooks sont vendus 30% moins cher qu’en papier environ et équipés de la DRM Adobe.

Aujourd’hui, pour saluer ce projet littéraire d’Emmanuelle Pireyre, publication ici de deux fragments de sa Féerie générale. Un extrait plus long peut être téléchargé gratuitement ou feuilleté en ligne sur ePagine. Pour consulter la liste des prix littéraires 2012, cliquez ici. Si vous souhaitez lire une très belle chronique de ce roman, rendez-vous sur le site de Guénaël Boutouillet, Matériau composite.

 

Écrits corsaires. Une petite fille déteste la finance et préfère peindre des chevaux ; des artistes investissent les casernes ; un universitaire ne parvient pas à achever sa thèse sur l’héroïsme contemporain ; une jeune musulmane choisit pour devise : Une cascade de glace ne peut constituer un mur infranchissable… Ainsi sont les protagonistes de Féerie générale: récalcitrants à l’égard de ce qui menace leur liberté, prompts à se glisser dans les interstices du réel pour en révéler les absurdités. À partir de quelques échantillons prélevés dans les médias, ce livre mêle humour et érudition pour aborder – entre autres − le rôle de l’argent, la démilitarisation de l’Europe, la question du voile, le bonheur écologique. Il « fait littérature » avec une langue actuelle, écrite et orale, et celle des forums internet : « J’ai souvent eu l’impression, en écrivant ce livre, d’emprunter des discours tout faits comme on louerait des voitures pour le plaisir de les rendre à l’autre bout du pays complètement cabossées », nous confie l’auteur. Emmanuelle Pireyre poursuit ici sa réflexion sur l’époque, dans un pastiche éblouissant des discours − savants, publicitaires, sociologiques – dont elle détourne les clichés. Cet écrivain-corsaire aborde les lieux communs avec une jubilation communicative et propose une radiographie de la conscience européenne en ce début de 21e siècle.


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© Féerie générale
de Emmanuelle Pireyre,
L’Olivier, prix Médicis 2012
disponible en papier & en numérique

Comment laisser flotter les fillettes ?

 

Un jour en Europe, il y avait une petite fille qui détestait la finance. « Petite, disait-elle, petite ok, mais pas soumise. » Au Japon, vivait un homme qui avait une grosse bibliothèque recelant des milliers de mangas, mais cela ne suffisait pas à contenir ses pulsions ; il passa à l’acte et commit des atrocités. Vingt ans plus tôt, Umberto Eco s’était fait voler ses comics de Superman par d’autres universitaires lors d’un colloque de sémiologie.

 

Avec :
Roxane
Cheval
Mirem et Malcolm
Claude Lévi-Strauss
Umberto Eco
Tsutomu Miyazaki
Les quatre fillettes de Tokyo
Le futur mangaka
Population japonaise

 

L’école de la finance

Une fois en Europe, il y avait une fille de neuf ans qui était pleine de mystère. Certains disaient qu’elle était butée. Bon, ce n’était tout de même pas de l’autisme, seulement Roxane restait hermétique, vraiment hermétique, aux sujets qui ne l’intéressaient pas. Elle se refermait et ensuite il n’y avait plus rien à en tirer. Dans la cour de l’école, les conversations allaient bon train sur la spéculation financière, et là typiquement c’était un sujet dont cette petite fille ne voulait pas entendre parler. Elle ouvrait la bouche, aucun son ne sortait, une vitre en verre ultra-épais la séparait des conversations, elle tournait la tête et allait jouer plus loin. Ses copains se laissaient à chaque fois surprendre par sa brutalité intransigeante, ils se sentaient jugés, ils avaient l’impression qu’elle n’était pas de leur avis sur la finance, ou que, carrément, elle n’avait pas d’avis. Les enfants étaient d’autant plus surpris par cette réticence qu’ils avaient, depuis quelques années, pris l’habitude du travail d’équipe, ils avançaient ensemble. « On n’est plus à Wall Street dans les années 80, avaient-ils coutume de dire. L’époque est finie où on travaillait seul en psychopathe, où l’instinct, la coke et les individualités menaient la danse. » De fait, ils s’entraidaient, s’échangeaient beaucoup d’infos, se faisaient passer graphiques financiers, dépêches de l’AFP et résumés d’articles des Échos ou du Financial Times. Bien sûr, ils étaient encore petits, ils n’étaient qu’à l’école primaire ; aussi ils ne tenaient pas longtemps avec les analyses vraiment prises de tête, ils avaient tout le temps envie de déconner. Certains jours où ils avaient du mal à anticiper le marché, ils disaient : « Quel après-midi pourri ! Si ça continue, je vais devoir vendre un de mes apparts à Cannes pour renflouer mes comptes de trading ! » Ils avaient besoin de se défouler, même s’ils avaient conscience que le sujet était grave, même si quelquefois ils étaient soucieux et demandaient à la maîtresse : « Maîtresse, le but des banquiers, c’est de ruiner tout le monde ou quoi ? – Juste les petits comme toi, répondait la maîtresse. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Et eux ils doivent se faire de gros bénefs. En plus, expliquait la maîtresse, ils peuvent te fourguer les produits merdiques qu’ils ont inventés et travailler avec des infos privilégiées en utilisant leurs fonds propres. Donc on peut pas lutter… c’est comme ça. »
Le vendredi du mois de mai où la vice-présidente du gouvernement espagnol annonça que le nouveau code pénal punirait les pratiques spéculatives qui avaient fait plonger la Bourse espagnole, les enfants étaient énervés. Ils avaient eu sport, ils n’arrivaient pas à se sentir concernés, ils plaisantaient, se bousculaient à la sortie du vestiaire. Ils disaient : « Bon, en tout cas, on sait maintenant que les mecs de Goldman Sachs iront pas en Espagne pour leurs vacances. Ni en Grèce. » Ils disaient : « Ils s’achèteront un pays avec leurs bonus. » Bien sûr, il fallait tenir compte de nombreux paramètres pour appréhender le marché, la finance est une activité hautement technique, et parfois les enfants n’étaient pas suffisamment concentrés. Sauf la mystérieuse petite Roxane qui restait concentrée, mais sur complètement autre chose ; et sauf une autre fille de la classe, toujours au top dans ses analyses, et qui, très sympa, venait au secours des copains. Elle leur disait : « Attention les gars, il faut quand même tenir compte du chomdu US. – La vache c’est vrai, disaient les autres, je l’avais oublié celui-là avec tout ce sketch sur la dette des États. »

 

Les périodes d’économie mondialisée

Roxane se positionnait ailleurs. Elle refusait d’entendre parler d’analyse financière. Elle voyait bien évidemment que la finance s’insinue partout, parmi les gens et parmi les choses, mais Roxane se tenait à distance et ne se mêlait pas aux conversations. Elle avait placé très haut le niveau d’étanchéité qui lui convenait. Certes, Roxane restait une enfant, elle ne faisait pas vraiment exprès, son comportement n’était pas le résultat d’une longue réflexion. C’était juste son naturel qui était comme ça, rétif. Elle préférait les chevaux à la finance, elle préférait qu’il y ait du vert autour. À peine libérée des obligations de l’école, Roxane prenait ses tubes de peinture, une palette, une toile, et partait à travers la campagne jusqu’à l’enclos où se trouvait le cheval dont jour après jour elle faisait le portrait. La mère de Roxane était à cette période constamment absorbée par Internet, elle travaillait ou tchattait, on ne savait jamais trop ; célibataire depuis quelques mois, elle avait décidé de remédier à la situation et passait une bonne partie de ses jours et de ses nuits sur un site de rencontres ; elle espérait une relation durable, comptait bien cette fois réussir le délicat passage à la real life.
Du coup, Roxane avait beaucoup de temps pour peindre, des heures et des heures pour perfectionner son art, pour préciser son dessin au crayon, travailler ses glacis, une technique vraiment géniale où tu crées le volume par la succession des couches de peinture, tu superposes des couches transparentes de peinture diluée et le volume du cheval se gonfle et se creuse en ombre et lumière au fur et à mesure sur la toile. Roxane était tellement absorbée par le bonheur des glacis, des couleurs, des formes et des volumes qu’elle restait là longtemps dans la douceur de fin d’après-midi, elle gonflait et redégonflait le volume de la cuisse, elle gonflait et dégonflait silencieusement heure après heure le volume de la tête, du flanc, de la crinière. Elle profitait pleinement de sa solitude.
C’était sa manière à elle de se retirer du monde, des conversations financières et des agissements de Goldman Sachs et consorts. Elle avait mis ça au point inconsciemment, elle ne théorisait pas, mais force est de constater qu’elle avait raison. C’était une super attitude, elle conservait la zone de silence, le sas de néant qu’il faut à tout prix établir et protéger dans les économies mondialisées.
Parce qu’ainsi sont les périodes d’économie mondialisée : dans ce genre de périodes, tout est lié à l’échelle planétaire ; on ressent fortement que des choses spatialement très éloignées sont interdépendantes, qu’on n’est jamais loin du magma. Dans ce genre de périodes, il y a un côté agglutinement parfois insupportable, ce côté Je mange une glace à Santiago et tu frissonnes à Toronto, ce côté Tu sautes à Lomé et je rebondis à Taipei, ce côté Je lève le bras à Rotterdam et quelqu’un se gratte à Karachi. Une ambiance réseaux donc, une ambiance tuyaux embrouillés qui relient un peu tout à n’importe quoi, où on a l’impression de ne jamais être seul cinq minutes. Lévi-Strauss l’avait d’ailleurs déjà constaté avec amertume : un jour où il voulait embarquer pour le Brésil, il apprit qu’il y avait un délai de quatre mois avant d’obtenir une place sur un bateau. Déçu, vexé, il annula la promenade, ça lui faisait un choc. Vingt ans plus tôt, lorsqu’il se rendait en Amérique du Sud pour ses missions d’ethnologue, les voyageurs étaient si rares, il restait tant de places libres sur les bateaux, que la traversée était luxueuse ; le cuisinier de bord leur servait des rations royales de poularde et de turbot. Lévi-Strauss en conclut que le monde était devenu trop petit pour le grand nombre de ses habitants. Pourtant on était en 1955 et la Terre ne portait encore que 2,7 milliards de personnes. Bref, à ce compte-là, avec cette ambiance pressante de boîte de nuit, il vaut mieux des populations très solides pour donner le change, des populations de récalcitrants, il vaut mieux des carrément têtus.


 

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