Felipe Becerra Calderón est un jeune auteur chilien. Pourtant plusieurs fois primé dans son pays son roman Chiens féraux, écrit en 2006, n’a pas été publié au Chili mais au Pérou en 2008 aux éditions Zignos ; des passages ont ensuite été traduits en anglais et publiés dans une revue écossaise avant d’arriver en France. C’est LC éditions (maison d’édition qui ne publie qu’en numérique) qui en a proposé une première traduction en décembre 2010. J’avais alors publié sur ce blog une chronique avec extraits parce que je trouvais que ce texte valait vraiment la peine d’être lu. En mars de cette année j’apprends par Christophe Lucquin (l’éditeur de LC éditions) que Chiens féraux vient d’être retiré du catalogue parce que les droits pour la version papier ont été rachetés par les éditions Anne Carrière. Retraduit par Sandy Martin et Brigitte Jensen ce texte paraît comme annoncé le 25 août en papier chez Anne Carrière (18 €) et il est depuis quelques jours à nouveau disponible en numérique chez LC éditions (ePub sans DRM, 9,90 €). Une belle association éditeur traditionnel / éditeur numérique… et un texte très fort que vous conseille ! Ci-dessous, reprise de la chronique postée en décembre 2010 et quelques extraits du texte (nouvelle traduction).
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Reprise de la chronique de décembre 2010
Dans Chiens féraux, tout se tient dans un mouchoir de poche : peu de personnages, peu de déplacements, guère d’intrigue ou de retournements de situation. Une scène quasi théâtrale, un point perdu dans le désert de l’Atacama, au nord-ouest du Chili. Un couple (il est flic, elle est une ancienne étudiante en médecine) débarqué là dans cette fournaise, ce pays de mirages, et quelques voix qui se superposent. Si ce nouveau décor, l’ambiance générale et les conditions climatiques ne facilitent pas l’intégration de Rocío (l’épouse) dans cette réserve de Huara, ils semblent peu de choses à côté de son passé (quelque chose s’est joué au moment de ses études) et des démons qui l’habitent aujourd’hui (hallucinations, cauchemars éveillés et visions apocalyptiques). Chaleur, désert, isolement, ennui, attente se mêlent au monde du dedans, aux nuits qui remuent, à la solitude ; aux peurs aussi. Tandis qu’une figure floue s’avance dans le désert ou que des chiens redevenus sauvages hantent les parages, les quelques autres personnages qui entourent ce couple sont eux aussi à l’image de cette partie du pays.
Felipe Becerra Calderón nous plonge d’emblée dans cet univers entre chiens et loups, le flou empiétant et brouillant la vue – la vision même. On est pris dans les mailles d’un filet ; les différents points de vue, adresses et procédés narratifs provoquent ce trouble, ne nous lâchent pas. La voix de celui qui regarde est relayée par les notes que prend Carlos Molina (le mari) dans le livre de garde, elles même interrompues par de toutes petites voix mais malignes (sortes de petits gremlins, de petits démons), celles qui se prétendent « enfantées » par Rocío.
Entre réalisme et basculement dans le fantastique, ce roman peut rappeler par ses thèmes, sa forme et son style d’autres auteurs sud-américains (et pas les moindres), Rodrigo Fresán, Roberto Bolaño ou encore César Aira.
Roman politique et poétique, roman sur la filiation et la place de l’enfant, Chiens féraux devient aussi le lieu où chercher la bête qui sommeille en chacun de nous, celle qui hésite entre quitter le monde civilisé pour s’isoler ou rejoindre la meute pour survivre. Mais cette bête qui sommeille en nous (obsessions, névroses, traumas, peurs, désirs de fuite, rejets, auto-sabordages) aura aussi fort à faire ici avec d’autres bêtes, celles qui se rapprochent de la maison ou qu’on imagine se rapprochant.
ChG
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Extrait de Chiens féraux (chapitre X)
« Oh, mère, mère, déjà tu commences à rêver. Tu es allongée à côté de ton mari, et tout ce à quoi tu penses pendant ton sommeil déclenche des douleurs dans notre corps. Et c’est toi-même qui nous fais mal. Tu as l’air si sage, tu ne ronfles même pas au milieu du silence. Mais nous connaissons tous la vérité. Nous savons ce qui se passe dans ta tête. Nous savons que des hurlements, des blessures et des couleuvres lumineuses éblouissent ton esprit. Nous savons que tu bascules dans ce que nous appelons l’épouvante. Ah, maman chérie, nous ne voulons pas nous engouffrer là-dedans, dans ce fatras de péchés, de feu et de fêlures. Mais tu ouvres déjà les grandes portes qui grincent et tu esquisses des pas maladroits au seuil de ce dépotoir de cauchemars. Et alors, nous sommes contraints de te suivre, de ramper en silence dans ton dos, de te guetter comme des rats ou des chiens battus. Non pas comme les chiens d’ici, dont les aboiements furieux semblent s’adresser à cette lune rouge suspendue dans la nuit, comme enragés, une écume de folie dégoulinant de leurs canines. Ces chiens sont malades, maman chérie, fébriles, comme toi à cette heure de la nuit. Toi aussi, tu les entends tandis que tu marches dans ces rues de sable gris. Tu tires sur ton tee-shirt pour empêcher le vent de pénétrer sur tes flancs. Mais c’est inutile, maman. Tu le sais bien. Le froid et la peur vont s’immiscer en toi inexorablement et t’engourdir jusqu’aux tripes. C’est inutile, maman chérie, cesse donc. Avouons-le, nous aussi, nous avons pensé plus d’une fois à tout laisser tomber et qu’il était vain de vous conter l’histoire de maman. Que nous allions demeurer dans cet espace sans nom et sans rivage, attendant que l’univers s’enflamme. Mais nous continuons malgré tout, les amis. Nous continuons de vous entretenir des jours et des nuits de maman Rocío, car c’est là notre dernier espoir. La dernière fissure à travers laquelle nous pourrions nous sauver un jour, peut-être. Nous continuerons donc de fredonner ce chahut dans le dos de maman. Ce chantonnement ardent est notre espérance. Les chiens et leurs hurlements sont notre espoir. Et nous ne cesserons pas. Non, les amis, nos petits pieds ne vont pas s’arrêter, même si, tout au bout, nous parvenions à un volcan ou un tremblement de terre, ou encore à rien du tout. »
© Felipe Becerra Calderón, Chiens féraux, traduit de l’espagnol (Chili) par Sandy Martin et Brigitte Jensen, Anne Carrière (version papier), LC éditions (version numérique), 2011.


Le premier roman de Titiou Lecoq, 
