Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

19 septembre 2011

Chiens féraux de Felipe Becerra Calderón (une belle aventure)

Felipe Becerra Calderón est un jeune auteur chilien. Pourtant plusieurs fois primé dans son pays son roman Chiens féraux, écrit en 2006, n’a pas été publié au Chili mais au Pérou en 2008 aux éditions Zignos ; des passages ont ensuite été traduits en anglais et publiés dans une revue écossaise avant d’arriver en France. C’est LC éditions (maison d’édition qui ne publie qu’en numérique) qui en a proposé une première traduction en décembre 2010. J’avais alors publié sur ce blog une chronique avec extraits parce que je trouvais que ce texte valait vraiment la peine d’être lu. En mars de cette année j’apprends par Christophe Lucquin (l’éditeur de LC éditions) que Chiens féraux vient d’être retiré du catalogue parce que les droits pour la version papier ont été rachetés par les éditions Anne Carrière. Retraduit par Sandy Martin et Brigitte Jensen ce texte paraît comme annoncé le 25 août en papier chez Anne Carrière (18 €) et il est depuis quelques jours à nouveau disponible en numérique chez LC éditions (ePub sans DRM, 9,90 €). Une belle association éditeur traditionnel / éditeur numérique… et un texte très fort que vous conseille ! Ci-dessous, reprise de la chronique postée en décembre 2010 et quelques extraits du texte (nouvelle traduction).


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Reprise de la chronique de décembre 2010

Dans Chiens féraux, tout se tient dans un mouchoir de poche : peu de personnages, peu de déplacements, guère d’intrigue ou de retournements de situation. Une scène quasi théâtrale, un point perdu dans le désert de l’Atacama, au nord-ouest du Chili. Un couple (il est flic, elle est une ancienne étudiante en médecine) débarqué là dans cette fournaise, ce pays de mirages, et quelques voix qui se superposent. Si ce nouveau décor, l’ambiance générale et les conditions climatiques ne facilitent pas l’intégration de Rocío (l’épouse) dans cette réserve de Huara, ils semblent peu de choses à côté de son passé (quelque chose s’est joué au moment de ses études) et des démons qui l’habitent aujourd’hui (hallucinations, cauchemars éveillés et visions apocalyptiques). Chaleur, désert, isolement, ennui, attente se mêlent au monde du dedans, aux nuits qui remuent, à la solitude ; aux peurs aussi. Tandis qu’une figure floue s’avance dans le désert ou que des chiens redevenus sauvages hantent les parages, les quelques autres personnages qui entourent ce couple sont eux aussi à l’image de cette partie du pays.

Felipe Becerra Calderón nous plonge d’emblée dans cet univers entre chiens et loups, le flou empiétant et brouillant la vue – la vision même. On est pris dans les mailles d’un filet ; les différents points de vue, adresses et procédés narratifs provoquent ce trouble, ne nous lâchent pas. La voix de celui qui regarde est relayée par les notes que prend Carlos Molina (le mari) dans le livre de garde, elles même interrompues par de toutes petites voix mais malignes (sortes de petits gremlins, de petits démons), celles qui se prétendent « enfantées » par Rocío.

Entre réalisme et basculement dans le fantastique, ce roman peut rappeler par ses thèmes, sa forme et son style d’autres auteurs sud-américains (et pas les moindres), Rodrigo Fresán, Roberto Bolaño ou encore César Aira.

Roman politique et poétique, roman sur la filiation et la place de l’enfant, Chiens féraux devient aussi le lieu où chercher la bête qui sommeille en chacun de nous, celle qui hésite entre quitter le monde civilisé pour s’isoler ou rejoindre la meute pour survivre. Mais cette bête qui sommeille en nous (obsessions, névroses, traumas, peurs, désirs de fuite, rejets, auto-sabordages) aura aussi fort à faire ici avec d’autres bêtes, celles qui se rapprochent de la maison ou qu’on imagine se rapprochant.

ChG

 

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Extrait de Chiens féraux (chapitre X)

« Oh, mère, mère, déjà tu commences à rêver. Tu es allongée à côté de ton mari, et tout ce à quoi tu penses pendant ton sommeil déclenche des douleurs dans notre corps. Et c’est toi-même qui nous fais mal. Tu as l’air si sage, tu ne ronfles même pas au milieu du silence. Mais nous connaissons tous la vérité. Nous savons ce qui se passe dans ta tête. Nous savons que des hurlements, des blessures et des couleuvres lumineuses éblouissent ton esprit. Nous savons que tu bascules dans ce que nous appelons l’épouvante. Ah, maman chérie, nous ne voulons pas nous engouffrer là-dedans, dans ce fatras de péchés, de feu et de fêlures. Mais tu ouvres déjà les grandes portes qui grincent et tu esquisses des pas maladroits au seuil de ce dépotoir de cauchemars. Et alors, nous sommes contraints de te suivre, de ramper en silence dans ton dos, de te guetter comme des rats ou des chiens battus. Non pas comme les chiens d’ici, dont les aboiements furieux semblent s’adresser à cette lune rouge suspendue dans la nuit, comme enragés, une écume de folie dégoulinant de leurs canines. Ces chiens sont malades, maman chérie, fébriles, comme toi à cette heure de la nuit. Toi aussi, tu les entends tandis que tu marches dans ces rues de sable gris. Tu tires sur ton tee-shirt pour empêcher le vent de pénétrer sur tes flancs. Mais c’est inutile, maman. Tu le sais bien. Le froid et la peur vont s’immiscer en toi inexorablement et t’engourdir jusqu’aux tripes. C’est inutile, maman chérie, cesse donc. Avouons-le, nous aussi, nous avons pensé plus d’une fois à tout laisser tomber et qu’il était vain de vous conter l’histoire de maman. Que nous allions demeurer dans cet espace sans nom et sans rivage, attendant que l’univers s’enflamme. Mais nous continuons malgré tout, les amis. Nous continuons de vous entretenir des jours et des nuits de maman Rocío, car c’est là notre dernier espoir. La dernière fissure à travers laquelle nous pourrions nous sauver un jour, peut-être. Nous continuerons donc de fredonner ce chahut dans le dos de maman. Ce chantonnement ardent est notre espérance. Les chiens et leurs hurlements sont notre espoir. Et nous ne cesserons pas. Non, les amis, nos petits pieds ne vont pas s’arrêter, même si, tout au bout, nous parvenions à un volcan ou un tremblement de terre, ou encore à rien du tout. »

© Felipe Becerra Calderón, Chiens féraux, traduit de l’espagnol (Chili) par Sandy Martin et Brigitte Jensen, Anne Carrière (version papier), LC éditions (version numérique), 2011.

1 septembre 2011

Ma chère Lise de Vincent Almendros en ePub aux éditions de Minuit

On l’annonçait ici-même il y a quelques jours. C’est fait. Depuis ce matin le premier livre numérique au format ePub des éditions de Minuit est en ligne. Et ce premier ebook est (la chose est si rare chez cet éditeur qu’on peut la souligner) un premier roman : Ma chère Lise de Vincent Almendros. Ici un jeune étudiant habitant dans un HLM de banlieue devient le temps des vacances le précepteur de la fille d’un riche industrielle (j’écris « précepteur » mais on ne dit plus ça, aujourd’hui on donne des cours particuliers). Il a 25 ans, elle en a 15. Il vient d’un milieu modeste, elle est déjà une petite bourgeoise. C’est l’été, le temps des vacances et des heures étirées, celui de la langueur, des révisions et de la sensualité tant fantasmée et véhiculée par les magazines et l’imaginaire collectif. Il l’épie, elle le cherche, ils vont s’aimer. S’il semble à première vue un peu étriqué, complexé, rigide et jaloux, Lise a pour elle l’insolence de ses 15 ans, une cruauté mâtinée de fausse candeur et de réelle gaucherie. Au début le roman est comme ça, un peu convenu. Mais ce qui se joue à mesure qu’on avance est plus profond que ça. Ce que le narrateur montre petit à petit de lui c’est sa fascination, son aisance presque, pour ce nouveau milieu, celui des riches, une ambivalence exprimée ici avec une grande acuité. Et c’est grâce à ce sens du détail, à cette attention portée aux choses ainsi qu’aux multiples pas de côtés que ce roman en apparence simpliste va prendre de l’épaisseur.

Quand je dis que ce texte est le premier ebook des éditions de Minuit c’est un peu faux. L’éditeur avait déjà tenté une première aventure numérique il y a deux ans. Les Herbes folles, le film d’Alain Resnais venait de sortir au cinéma. Il était inspiré du roman L’Incident de Christian Gailly. En confiant ce roman à Stéphane Michalon, Minuit (et d’autres éditeurs dont Actes Sud, Viviane Hamy entre autres) a permis à ePagine de démarrer son aventure et de lancer son service de fabrication d’ePub. Ne cherchez pas ce roman de Gailly, il a été retiré de la vente depuis. Aujourd’hui c’est un nouveau départ pour la maison d’édition. Si Ma chère Lise est donc le « premier » ebook fabriqué par ePagine, commercialisé en ePub sans DRM, d’autres suivront et pas des moindres : Éric Laurrent, Les Découvertes et Hélène Lenoir, Pièce rapportée, le 8 septembre ; Eugène Savitzkaya, Exquise Louise et François Bon, Sortie d’usine, le 15 septembre (deux textes qui ont beaucoup compté et comptent encore pour moi, nous en reparlerons). Une chose encore et qui a son importance. Parmi les éditeurs traditionnels rares aujourd’hui sont ceux qui proposent des textes contemporains en numérique sans DRM et à petits prix. C’est le cas de Minuit. Leurs cinq premiers ebooks seront vendus entre 7 € et 10,50 €. Il me semblait important de le signaler. Enfin, comme d’habitude, vous retrouverez ces livres numériques en vente chez tous les libraires en ligne, d’Ombres Blanches au Furet du Nord, des Temps Modernes à Filigranes, du Divan à Bibliosurf en passant par ePagine ou Place des libraires numériques.

Ci-dessous un bout de la chronique de Fabienne Pascaud suivie des « premières pages » de Ma chère Lise de Vincent Almendros. Un extrait plus long peut être feuilleté en ligne et/ou téléchargé gratuitement en ePub. Pour ce faire cliquez sur un des liens proposés. Et la bienvenue aux éditions de Minuit !

ChG

 

• Ce qu’en dit Fabienne Pascaud (Télérama)

« De la fragilité des émotions, de la précarité des sentiments, des illusions amoureuses et des tromperies du désir… il y a tout ça, exprimé à fleur d’écriture, décrit à fleur de sensations, dans le très sensible premier roman de Vincent Almendros. (…) Et tout à coup l’écriture transparente et tranquille, au ras des objets et des sentiments de Vincent Almendros, une écriture presque tactile, se met à se jouer du lecteur (…) dans ce roman d’initiation magnifiquement délicat que n’aurait pas renié Françoise Sagan. »

 

• Extrait (début du texte)

Lise s’amusait d’un rien, en l’occurrence de moi.
Ce vendredi-là, une imposante voiture noire nous attendait en bas de chez elle. C’était la fin de journée. Le ciel d’automne lentement s’assombrissait. Le chauffeur, en nous voyant approcher, était sorti de la Mercedes pour nous ouvrir les portes. Assis à l’arrière de la grosse berline, nous avions longé les quais de la rive gauche jusqu’au pont d’Iéna pour atteindre quinze minutes plus tard la rue Bois-le-vent où résidait Moune, la grand-mère de Lise. Le chauffeur était à nouveau sorti et avait aidé la vieille dame à s’asseoir à l’avant. Je m’étais présenté, nous avions échangé quelques mots, puis la voiture était presque aussitôt repartie. Après le pont de Grenelle, nous avions bifurqué vers le sud pour rejoindre l’autoroute, sur laquelle nous roulions maintenant depuis quarante kilomètres.

Lise venait de poser son sac entre nous. Elle en avait retiré un carnet à dessin ainsi qu’une trousse en cuir molle. Son crayon à la main, elle m’observait. Sur la feuille, elle se mit à tracer de grands traits noirs en mordillant sa lèvre inférieure. Très concentrée, elle penchait de temps en temps la tête. Moi, je ne portais sur le dessin qu’une vague attention, ramenant toujours mon regard sur la route. Ne voyant pourtant que mon profil, elle avait choisi de me représenter de face. C’était comme si elle se moquait de la réalité et préférait se concentrer sur sa vision des choses, sur la perception qu’elle avait de moi.
Ou, plus simplement, elle ne savait pas dessiner.

Voilà plusieurs semaines que j’étais devenu son professeur particulier. Peu importe où nous nous étions rencontrés, je me souviens seulement que c’était elle, du haut de ses quinze ans, qui m’avait sollicité pour lui donner des cours. Nous nous voyions chez elle une ou deux fois par semaine. À ce que j’avais cru comprendre, ses parents voyageaient souvent, sans cesse par monts et par vaux, aussi étions-nous généralement seuls dans cette grande maison, qui n’était pas à proprement parler une maison d’ailleurs, mais plutôt un appartement, un grand triplex au cœur du Quartier latin. Je n’avais croisé sa mère qu’en coup de vent, un jour qu’elle était sur le départ alors que j’arrivais. Elle s’en était excusée. Elle s’appelait Florence. Je conservais d’elle le souvenir d’une grande dame très mince et très gracieuse dans sa longue robe noire.

Ce vendredi-là, les parents de Lise lui avaient proposé qu’ils se retrouvent tous au Bignon-Mirabeau. La maison n’était qu’à une heure de Paris, dans le Loiret, et là-bas c’est trop bien. C’est trop bien, avait répété Lise. Je n’avais pas compris tout de suite pourquoi elle m’avait raconté ça. Je ne sais au juste ce qui s’était dit entre elle et ses parents, mais voilà, j’étais invité à passer le week-end chez eux, à la campagne. Et maintenant, la présence du chauffeur m’intimidait.
Vêtu d’un costume bleu nuit, l’homme était un quinquagénaire à moustache, une moustache épaisse mais bien taillée, qui lui donnait un air bonhomme et contrastait avec son austère silence. Moi j’avais vingt-cinq ans et je savais que rien dans ma vie ne justifiait que je sois conduit par un chauffeur. Non, je songeais, je ne sais pas pourquoi, à la pile d’assiettes sales que j’avais laissées dans mon évier en partant. N’avais-je pas laissé derrière moi bien d’autres choses encore, plus floues et impalpables, et n’étais-je pas en train de me diriger vers d’autres, toutes aussi floues et impalpables ?

Lise observa le dessin à bout de bras. Elle pouffa.
Excepté l’angoisse qui en ressortait, c’était assez peu ressemblant : les traits étaient durs, les sourcils touffus, les cernes sombres, la bouche épaisse, les oreilles dentelées. Je commençais à penser qu’elle me trouvait laid. Elle ajouta avec application une curieuse moustache en guidon, très noire, menaçante. Elle me tendit le carnet à dessin. Je regardai avec plus d’attention le portrait. Peut-être voulait-elle me montrer qu’elle faisait de moi ce qu’elle voulait.

© Vincent Almendros, Ma chère Lise, éditions de Minuit, septembre 2011.

29 août 2011

Les Morues en promo avec Au diable Vauvert

Le premier roman de Titiou Lecoq, Les Morues, a paru le 18 août en papier et en numérique. Comme cet hiver dernier avec les deux titres polar de Catherine Fradier, Au diable vauvert propose de télécharger ce titre dès son lancement au prix de 3,99€ jusqu’au 18 septembre. Il passera ensuite à 9,99€.

Les autres parutions numériques de la rentrée du diable ne bénéficieront pas de lancement promotionnel mais la politique de la maison (prix raisonnables) les rend tout de même attractifs au milieu d’une offre générale plus élevée (hors éditeurs pure players). Ces ebooks sont toujours proposés sans DRM. Ce titre figure aussi parmi les finalistes du prix du roman 2011 LIRE & Virgin Megastore qui sera remis le 30 août. Infra, la présentation de ce roman par les éditeurs et couverture du texte avec jambes de poupée Barbie en prime.

C’est un roman qui commence comme cela : « Au début, il y a la sonnette – et la porte qui s’ouvre et se referme sans cesse. Des pas qui résonnent dans l’entrée. Et des embrassades, des « ah », des « oh ». T’es déjà arrivé ? J’croyais que tu finirais plus tard le taff. Ouais, mais finalement j’ai bien avancé. Hé, Antoine on va pas parler boulot ce soir, hein ? Ça serait de la provoc ! Un brouhaha généralisé. Des verres qui tintent. T’as apporté les bougies ? Non c’était à Ema de le faire. » Et c’est un roman qui commence aussi comme cela : « Depuis une dizaine de minutes, Ema gardait la tête obstinément levée vers la voûte. En suivant des yeux les courbes compliquées des arches gothiques de l’église, elle espérait éviter de pleurer. Mais d’une elle commençait à avoir sérieusement mal à la nuque et de deux il devenait évident qu’elle ne pourrait pas échapper aux larmes de circonstance. »
C’est donc l’histoire des Morues, d’Emma et sa bande de copines, de ses amis, et, si l’on s’y arrête une minute, c’est le roman de comment on s’aime en France au début du
XXIème siècle. Mais c’est davantage. C’est un livre qui commence comme une histoire de filles, continue comme un polar féministe en milieu cultivé, se mue en thriller de journalisme politique réaliste – au cours duquel l’audacieuse journaliste nous dévoilera les dessous de la privatisation du patrimoine culturel français – et vous laisse finalement, 500 pages plus loin sans les voir, dans le roman d’une époque embrassée dans sa totalité par le prisme de quatre personnages. Cet ambitieux projet romanesque, qui a pris plusieurs années à son auteur, est une réussite totale. D’abord parce qu’il se dévore. Que sa lecture procure un plaisir continu, et qu’il emprunte toutes ses voies pour s’inscrire dans une perspective globale avec une acuité, une ironie et une gouaille bien contemporaines, mais en y superposant le paysage littéraire d’une jeune femme d’aujourd’hui qui, petite fille, réécrivait la fin des romans de la Comtesse de Ségur pour celles qu’elle préférait lire. Cela donne un authentique et passionnant roman français.

31 mars 2011

Joanne Anton, Le découragement, Allia

Téléchargez ce texte sur epagine.fr.

Les éditions Allia viennent de rejoindre le catalogue numérique avec deux premiers textes, dont Too much future (7,50 €) de Michael Boehlke et Henryk Gericke sur le punk en République Démocratique Allemande (une de mes prochaines lectures) et Le découragement (3 €), premier roman de Joanne Anton dont il sera question aujourd’hui. Notez bien que ces deux textes sont disponibles en ePub (sans DRM) sur ePagine et qu’un extrait assez long du Découragement peut être téléchargé gratuitement.

Amorçant l’écriture d’un récit sur le découragement, Joanne Anton reprend à son compte les procédés narratifs utilisés par Samuel Beckett dans Watt ou Thomas Bernhard dans Marcher, récits marqués par une pensée en mouvement, obsessionnelle et tourmentée, et dans lesquels est remise en question la fonction propre de la narration. « Ce qui serait soudain possible, ce serait d’écrire pour nous qui avons lié notre existence à la langue. On écrirait non pas une histoire candide sur un joli mercredi, on ne serait pas en mesure de fictionner à ce point, mais une question qui nous permettrait de tricher avec le croupier, même lorsqu’il semble nous laisser gagner. Parce qu’on le connaît. Cela fait des années qu’il nous fait le coup du joli mercredi. Du chanceux mercredi. De l’amour du mercredi et de la vie qu’il contient. (Le jeudi tout est foutu.) », écrit Joanne Anton. À travers une quête (inachevée) à la fois identitaire et intrinsèque à celle qui tente de faire oeuvre, l’auteur de ce « premier roman », malgré le sujet et le propos, se met rapidement en branle (marcher/penser, penser/marcher), jouant de la mise en abîme (comment ne pas se décourager face à un sujet comme celui-là ? écrit-on sur le découragement quand le récit qu’on voudrait réellement écrire n’avance pas ?), n’hésitant pas non plus à faire entrer dans cette spirale Eros et Thanatos. Bien que la question du découragement soit centrale ici (on parlera en effet d’écriture mais aussi d’amour, de réussite sociale, de sexe, de folie et de suicide), le récit prend rapidement forme grâce au rythme imposé par cette langue et via une pensée tout à la fois dynamique et bouillonnante, border line et sur le fil. C’est vers ce vertige-là que le lecteur sans cesse tenu et balloté (à l’instar des deux grands auteurs cités précédemment) sera entraîné. Oui sans doute que certains abandonneront ce récit en cours de route. Ce n’est pas mon cas.

« Il faut que nous marchions pour pouvoir penser, dit Oehler, tout comme il nous faut penser pour pouvoir marcher, une démarche découle de l’autre; et chaque démarche découle de l’autre tandis que notre habileté en tout cela ne fait que croître. Mais tout cela uniquement jusqu’à ce degré d’épuisement. Nous ne pouvons pas dire : nous pensons comme nous marchons, tout comme nous ne pouvons pas dire : nous marchons comme nous pensons, parce que nous ne pouvons pas marcher comme nous pensons ni penser comme nous marchons. Si nous marchons un certain temps en pensant intensément, dit Oehler, nous sommes bientôt obligés d’interrompre la marche ou la pensée, parce qu’il n’est pas possible de penser et de marcher pendant un certain temps avec la même intensité. » (Thomas Bernhard, Marcher, Gallimard)

Si nous devinons quel récit aurait pu naître ici, c’est bien un autre qui finit par percer : récit sur l’écriture, et en particulier sur la difficulté d’écrire au quotidien (labeur). « Corps et pensée sont à bout maintenant qu’ils sont tournés vers le souvenir de l’amour qui est lié à l’écriture, et son vide. » Derrière le mal de l’écriture il y a bien aussi cette difficulté de vivre, ce combat incessant entre le corps et l’âme. Corps lourd, main lourde, la difficulté d’écrire se fait procrastination, le désir de disparaître n’étant jamais bien loin mais « tout disparu que nous soyons, nous vivons. Eh oui. » Pour sortir de ce cercle infernal, il faut s’arracher, s’extraire, trouver force et courage : oublier par exemple la suite logique des jours, épouser les creux, les mauvais, les sourds et puis marcher vers l’est ou vers l’ouest selon que nous serons lundi ou mercredi, car marcher c’est poser un pied devant l’autre, c’est déjà se mettre en marche, marcher c’est penser et c’est déjà écrire. « C’est parce qu’on imagine simultanément tous les pas qu’on devra faire qu’on se décourage, alors qu’il s’agit de les aligner un à un », écrit Marcel Jouhandeau.

ChG

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Premières pages du découragement

EST-CE possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit ? Le mieux, le moins pire serait de traiter la question par une marche en crabe. Lentement, avec les pinces de la langue, s’approcher, alors que l’on aurait l’air de se diriger ailleurs. Par exemple dans une histoire. On ne pourrait pas inventer une histoire dans cet état. On se servirait d’une influence. À cause du découragement profond, on aurait perdu nos moyens et surtout nos illusions de fabriquer quelque chose avec la langue, surtout une histoire. Cela ferait longtemps, des semaines entières, que le découragement nous aurait travaillé, mâché, mordu au corps et à la pensée, et on n’aurait plus tellement de consistance pour assumer un récit. On chercherait à le mettre sous la protection d’une influence qui résulterait de la dernière lecture marquante pour notre esprit. Aussi maladivement découragé qu’il soit, cet esprit n’aurait pas perdu le goût des autres proses, seulement celui de la sienne et de tout ce qu’il produit : réflexions, souvenirs, actes, rêves, perceptions. On continuerait de penser, malgré tout, dans l’absence de possibilité autre. On penserait à Marcher de Thomas Bernhard. À partir de là, on verrait si c’est possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit. On commencerait sans plus tarder. On aurait l’impression d’avoir éloigné de quelques centimètres de soi le découragement, l’impression avant de se lancer de pouvoir se lancer et on se penserait moins découragé que dix minutes auparavant, quand il nous semblait impossible de faire quoi que ce soit. On aurait peut-être piégé le découragement en décidant d’écrire sur lui. On commencerait sur ce faible espoir.
On ne se décourage pas spécialement le lundi et le mercredi, écrirait-on, non, les jours ne sauraient être ici sélectionnés à l’avance, mais il est vrai que l’on n’a pas d’autre alternative – sauf extrême – que celle de marcher avec. Ainsi, on marche avec selon des horaires, des jours et des semaines parfois entières qui nous sont imposés. Même si l’on veut penser qu’il nous reste le libre arbitre dans cet agencement du temps soudain rempli contre notre volonté, et qu’il suppose que l’on puisse commander à son corps l’arrêt de tout mouvement, surtout celui de la respiration, même si l’on veut le penser donc, on doit reconnaître une contrariété : non, il ne suffit pas de vouloir ne plus marcher (avec le découragement) pour devenir un non être, un non marchant – et se libérer de son instinct de survie très décourageant, ainsi que de la souffrance liée à ces horaires affreux de marche où l’on fait surtout du surplace (sans avoir la chance de l’ignorer). Quant à l’asile de Steinhof, ce n’est pas non plus une offre accessible, écrirait-on. Car. On s’arrêterait. On mettrait un point n’importe où pour souffler. Car la folie paraît, tandis que l’on marche ainsi (avec le découragement), être un mouvement plus sécurisant bien que l’on ignore tout de cet état ; c’est même la raison qui nous le fait imaginer. Car. Avec toute sa raison on marche – le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi, le vendredi, le samedi, le dimanche et ainsi de suite – avec le découragement (sur les talons). Car on n’a pas le choix. Puisque l’on ne sait pas mourir.

© Joanne Anton, Le découragement, Allia, 2011.

24 mars 2011

Sciences humaines/Petit futé/Prix littéraires

Lire comme quatre aujourd’hui avec les Éditions des Sciences Humaines, les guides de voyage du Petit Futé et deux lauréats de prix littéraires attribués la semaine dernière : Victor Cohen-Hadria et Nicolas Fargues.

Les Éditions des Sciences Humaines

Il y a quelques mois on annonçait que Les Éditions Sciences Humaines avaient commencé à numériser leur fonds (collections « Ouvrages de synthèse », « Petite Bibliothèque de Sciences humaines » et « Dossiers de l’éducation » notamment). Depuis quelques semaines, dix ouvrages ont été mis en vente sur ePagine (en ePub), sur Place des libraires numérique et sur les sites des libraires-partenaires (en PDF et ePub). On retrouvera ici quelques grands noms dont Michel Wieviorka, Pierre-Noël Giraud ou encore Jean-François Dortier. Tous ces titres sont proposés sans DRM et coûtent entre 8 et 19 euros. Les éditeurs annoncent que quinze titres supplémentaires seront mis en vente au printemps et que le reste du catalogue arrivera au dernier trimestre 2011.

Partir avec le Petit Futé

Plus de 130 guides Petit Futé ont récemment intégré le catalogue numérique. Compris entre 2.99 € et 6.99 €, ils sont disponibles en ePub et sans DRM. Grâce aux différentes collections proposées, chacun devrait pouvoir dénicher le guide qui correspondra le mieux à une destination (ville, département, région, pays), à une durée et à un type de séjour précis. Pour l’heure vous trouverez, parmi les villes et départements français, 11 références dans la coll. City guides, 7 dans la coll. Départements et 1 dans la coll. Région ; parmi les villes et pays du monde 20 titres sans la coll. City trip, 29 dans la coll. City guide monde et 61 dans la coll. Country guide ainsi que deux guides Thématiques (guide de l’écotourisme et Paris Resto).

Prix des Libraires 2011

Le 57e Prix des libraires a été décerné lundi 14 mars à Victor Cohen-Hadria pour son roman Les trois saisons de la rage (éd. Albin Michel), « un de ces romans-fleuves où l’on s’enfonce et se perd, étonné par la multitude des personnages, gourmand de leurs destins hauts en couleur dans cette mystérieuse Normandie du milieu du XIXe siècle… » (Fabienne Pascaud, Télérama). Ce roman, disponible en ePub avec DRM, a également obtenu le prix du Premier roman 2010.

Prix France Culture-Télérama

Le 6e Prix du livre France Culture-Télérama a été décerné mardi 15 mars à Nicolas Fargues pour son roman Tu verras (éd. P.O.L) dans lequel il explore les affres de la relation père-fils. Déjà plébiscité par la critique avec One Man Show en 2002, c’est avec J’étais derrière toi en 2006 que Nicolas Fargues a connu son plus grand succès. Outre Tu verras, deux autres romans de Nicolas Fargues publiés chez P.O.L figurent au catalogue numérique en ePub avec DRM : Beau rôle et Le roman de l’été.

ChG

 

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