Lors de sa précédente enquête (Le léopard), Harry Hole, réfugié à Hong-Kong après l’affaire du Bonhomme de neige, avait dû oublier un temps sa déprime amoureuse, l’alcool, le jeu et l’opium, pour aller traquer, en pleine guerre des polices, un tueur en série dans les montagnes du Congo.
Cette enquête était la plus sanglante et la plus violente de la série, un cauchemar. Paraît aujourd’hui la 9e enquête, celle qui fait revenir à Oslo un Harry Hole encore plus déboussolé et abîmé (on a l’habitude vous me direz). En son absence (trois ans), la ville a été reprise en main par les trafiquants de drogue – la drogue sera d’ailleurs le fil conducteur de ce thriller, la ligne (si je puis dire) de toute cette enquête moins sanglante mais plus construite encore que les précédentes – et la corruption a envahi tous les quartiers. Dans Fantôme, Harry Hole renoue également avec l’amour (compliqué) de sa vie, son fils étant mêlé à un meurtre, celui d’un dealer avec qui il s’était associé. Bien que démissionnaire de la police, l’inspecteur va une fois encore reprendre du service, renouant avec le
s méthodes les plus radicales et les plus personnelles puisque devant faire face à un mystérieux truand russe « Fantôme », à la haine de la police locale corrompue et à l’arrivée de la fioline, une nouvelle drogue qui fait des ravages dans la capitale norvégienne. Jo Nesbø nous avait habitué à charger la braque de son inspecteur. Là, il frappe vraiment très fort.
Pour vous donner un aperçu de cette nouvelle enquête, nous publions aujourd’hui un extrait. Pour info, les deux premiers chapitres de Fantôme peuvent être téléchargés gratuitement. Autre bonne nouvelle, Le bonhomme de neige est actuellement en promo : 3.99 € jusqu’au 1er mai (lire notre billet).
Les cinq enquêtes de Harry Hole de Jo Nesbø parues dans la collection Série Noire puis en Folio policier sont toutes disponibles en numérique : L’étoile du diable, Le Sauveur, Le bonhomme de neige, Le léopard, Fantôme ainsi que Chasseurs de tête (un roman policier qui ne fait pas partie de la série). Tous les romans de Jo Nesbø peuvent également être lus en anglais. Cliquez ici pour accéder à l’ensemble des titres disponibles sur le site de la librairie ePagine.
ChG
EXTRAIT DE FANTÔME DE JO NESBØ
NEUVIÈME ENQUÊTE DE HARRY HOLE
« Les cris l’appelaient. Telles des lances sonores, ils transperçaient tous les autres bruits du soir dans le centre d’Oslo, le ronronnement régulier de la circulation sous les fenêtres, la sirène lointaine qui montait et descendait, les cloches de l’église qui venaient de se mettre à sonner. C’était maintenant, à la tombée de la nuit, et éventuellement juste avant le lever du soleil, qu’elle partait en quête de nourriture. Elle promena son nez sur le linoléum crasseux de la cuisine. Enregistra et classa à toute vitesse les odeurs en trois catégories : comestibles, menaçantes ou sans intérêt pour la survie. Le parfum âcre de la cendre de tabac. Le goût doucereux et sucré du sang sur un coton. L’exhalaison amère de la bière dans une capsule de Ringnes. Des molécules de soufre, de salpêtre et de dioxyde de carbone s’élevaient d’une douille métallique vide adaptée à une balle de 9 x 18 mm, appelée aussi Makarov, d’après le pistolet pour lequel le calibre avait été conçu. La fumée d’un mégot encore chaud à filtre jaune et papier noir frappé de l’aigle impérial russe. Le tabac était comestible. Et là : des effluves d’alcool, de cuir, de graisse et d’asphalte. Une chaussure. Elle la flaira et constata qu’elle se laissait moins facilement manger que le blouson dans le placard, celui qui sentait l’essence et l’animal en décomposition dont il était fait. Son cerveau de rongeur se concentra donc sur la façon de franchir l’obstacle devant elle. Elle avait essayé par les deux côtés, tenté de glisser son corps de vingt-cinq centimètres et de moins de cinq cents grammes. En vain. L’obstacle gisait sur le flanc, dos au mur, et l’empêchait d’accéder au trou menant à son nid et à ses huit nouveau-nés aveugles et nus qui réclamaient de plus en plus bruyamment ses mamelles. La montagne de viande sentait le sel, la sueur et le sang. C’était un être humain. Un être humain vivant ; ses oreilles sensibles lui permettaient de distinguer les faibles battements de cœur sous les hurlements affamés de ses petits.
Elle avait peur, mais elle n’avait pas le choix. Nourrir sa progéniture passait avant tous les dangers, tous les autres instincts, au prix de tous les efforts. Elle s’immobilisa donc le nez en l’air, dans l’attente de la solution.
Les cloches sonnaient en rythme avec le cœur humain. Un coup. Deux. Trois, quatre…
Elle découvrit ses dents de rongeur.
Juillet. Merde. On ne meurt pas en juillet. J’entends vraiment les cloches d’une église ou y avait un hallucinogène dans ces saletés de balles ? OK, c’est la fin. Et qu’est-ce que ça peut foutre ? Ici ou ailleurs. Maintenant ou plus tard. Mais méritais-je vraiment de mourir en juillet ? Sur fond de chants d’oiseaux, de tintements de bouteilles, de rires au bord de l’Akerselva et de foutu bonheur estival juste sous mes fenêtres ? Méritais-je de me retrouver par terre dans une piaule de junkie infecte, avec un trou de trop dans le corps, par lequel tout s’écoule : la vie, les secondes et les flash-back de tout ce qui m’a conduit ici ? Les grandes et les petites choses, la masse de hasards et de choix qui n’en étaient pas tous. Est-ce moi, est-ce tout, est-ce ça, ma vie ? J’avais des projets, non ? Maintenant, il reste un sac de poussière, une blague sans chute, si courte que j’aurais eu le temps de la raconter avant que cette foutue cloche arrête de sonner. Ah, saloperie de lance-flammes ! Personne ne m’avait dit que ça ferait si mal de mourir. T’es là, papa ? Te barre pas, pas maintenant. Écoute la blague : Je m’appelle Gusto. J’ai vécu jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. T’étais un sale type, qui s’est tapé une sale bonne femme. Neuf mois plus tard, j’ai débarqué et j’avais pas eu le temps de dire « papa ! » qu’on me confiait à une famille adoptive. Là-bas, j’ai fait toutes les conneries que j’ai pu, et eux, ils ne faisaient que m’envelopper un peu plus dans leur étouffante couverture de sollicitude, et me demander ce que je voulais pour me tenir tranquille. Une foutue glace ? Ils n’étaient pas fichus de comprendre que les gens comme toi et moi devraient être exécutés à la naissance, exterminés comme la vermine, que nous transmettons mort et maladies, et nous reproduisons comme des rats dès que l’occasion se présente. Ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Mais ils veulent aussi quelque chose. Comme tout le monde. J’avais treize ans la première fois que je l’ai vu dans les yeux de ma mère adoptive : ce qu’elle voulait.
« Comme tu es beau, Gusto », elle a dit. Elle était entrée dans la salle de bains – j’avais laissé la porte ouverte, sans faire couler la douche, pour éviter que le bruit la mette en garde. Elle est restée une seconde de trop avant de ressortir. Et j’ai ri, car à ce moment-là je savais. Voilà mon talent, papa : je sais ce que veulent les gens. Est-ce que je le tiens de toi ? Étais-tu comme ça, toi aussi ? Une fois qu’elle est sortie, je me suis regardé dans le miroir de la salle de bains. Elle n’était pas la première à le dire. Que j’étais beau. J’étais plus précoce que les autres garçons. Grand, mince, déjà large d’épaules et musclé. Des cheveux noirs et luisants, comme si la lumière ricochait dessus. Pommettes hautes. Menton carré. Une grande bouche avide, mais des lèvres pulpeuses comme celles d’une fille. Peau hâlée et lisse. Yeux marron, presque noirs. « Rat brun », m’avait surnommé un garçon de la classe. Didrik, c’était ça, son nom ? Il voulait devenir pianiste professionnel, en tout cas. Je venais d’avoir quinze ans et il l’avait dit tout haut dans la classe. « Ma parole, le rat brun ne sait même pas lire correctement. »
Je me suis contenté de rire, je savais pourquoi il le disait, bien sûr. Ce qu’il voulait. Kamilla, dont il était secrètement amoureux, était un peu moins secrètement amoureuse de moi. À la fête de classe, j’avais pu tâter ce qu’elle avait sous le pull. Pas grand-chose. J’en avais parlé à deux ou trois gars, Didrik l’avait su, et il avait décidé de me mettre sur la touche. Je ne tenais certes pas forcément à faire partie d’un groupe, mais l’éviction, c’est l’éviction. Alors je suis allé voir Tutu au club de motards. J’avais déjà dealé du shit pour eux à l’école, et je leur ai expliqué que si je voulais faire mon boulot correctement, il fallait qu’on me respecte. Tutu m’a dit qu’il allait s’occuper de Didrik. Lequel n’a par la suite jamais voulu expliquer à qui que ce soit comment il avait réussi à se coincer deux doigts juste au-dessous de la charnière supérieure de la porte des chiottes des garçons. Mais il ne m’a plus jamais appelé rat brun. Et – d’ailleurs – il n’est jamais devenu pianiste professionnel. Putain, ce que ça fait mal ! Non, c’est pas du réconfort qu’il me faut, papa, c’est un shoot. Juste un dernier shoot, et puis je quitterai ce monde bien tranquillement, promis. La cloche sonne de nouveau. Papa ? »
© chapitre 1 de la première partie de Fantôme de Jo Nesbø, roman traduit du norvégien par Paul Dott, Gallimard, 2013, pour la traduction française























