Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

21 novembre 2012

L’Employé de Guillermo Saccomanno, Asphalte éditions

Avec L’Employé (traduit par Michèle Guillemont pour Asphalte éditions), c’est une impressionnante et sombre dystopie qu’a écrit là l’écrivain argentin Guillermo Saccomanno.

Concentré autour du trio amoureux tchekhovien (ici l’employé, la secrétaire et le chef) ainsi que du personnage incontournable dans toute contre-utopie : LA VILLE, son roman (grâce à une mise à distance efficace) pousse d’emblée le lecteur à devenir le spectateur-voyeur d’une société du spectacle malmenée, ultra-violente où même le sensationnel est devenu banal. Aucune pitié n’est possible dans cette ville polluée, agressive et agressée. La famille, le bureau, le métro et la rue sont soumis à des tensions permanentes. Et tandis que chacun ici n’a pas d’autre choix pour s’en sortir que de faire couler le sang ou d’utiliser son sexe, seul l’employé – ce boiteux, ce Bartleby, ce castré, cet homme battu par sa femme et ses gosses (sauf par le petit dernier qui lui ressemble, un gamin chétif et fragile, « un albinos, avec un œil blanc »), cet idéaliste, ce tâcheron humilié au travail mais aussi cet homme frustré et jaloux –, en deviendra rapidement le jouet. Et un jouet, ça s’abandonne vite, ça se casse, un jouet.

C’est au milieu d’une nuit ordinaire, au bureau, que l’employé va tomber amoureux d’une autre femme que la sienne. Ça devait être une belle histoire. Ça aurait pu mais pas ici. Passionnée de kickboxing, cette jeune femme est la secrétaire du chef mais surtout la maîtresse du chef. « Depuis [que l'employé] est amoureux d’elle, il est un autre », lit-on (vu ce qui l’attend chez lui on le comprend) mais il ne fait pas le poids – tout comme son collègue absorbé par l’étude de la littérature russe et l’écriture cyrillique qui soudain disparaît (faut dire qu’on disparaît assez vite ici, du bureau, de la ville, de la circulation). L’employé ne fait donc pas le poids et tout le monde semble le savoir sauf lui. C’est peut-être là sa plus grande faiblesse. Dans une ville en crise comme celle-là où les ascenseurs tombent régulièrement en panne, où des chiens clonés errent de jour comme de nuit, où des camions militaires patrouillent sans cesse, où le métro subit des attaques des guérilleros, où on larde de coups de poignards des seins siliconés, où une pompiste fait exploser la station-service dans laquelle elle travaillait tout en filmant son attentat qui sera retransmis à la TV, où l’on passe en quelques heures des crimes domestiques aux attentats terroristes, des viols aux fusillades entre narcotrafiquants, où l’on licencie abusivement, où le gouvernement veille et « avertit la population qu’il considérera désormais toute manifestation pacifiste comme une forme de soutien au terrorisme » et que « la répression s’abattra avec toute la force de la loi », on ne peut pas tout miser sur l’amour.

• L’employé en idéaliste romantique : « Un naufrage, dit-elle. Elle sort d’un naufrage. Il a bien entendu. Il suffit qu’elle prononce ce mot pour qu’une situation romantique lui vienne à l’esprit. S’il se trouvait en plein naufrage, à bord d’un canot de sauvetage prévu pour seulement deux passagers, lui aux rames et face au choix de qui doit survivre, sans hésiter il repêcherait cette jeune femme et, s’il le fallait, il frapperait les têtes et les mains des autres sinistrés. Il refuse de s’imaginer une hache à la main. Parce qu’il n’hésiterait pas à fendre des crânes, à couper des doigts et des bras, pour ne la sauver qu’elle. »

• La jalousie de l’employé : « Il pense que les préservatifs se trouvent dans la table de nuit, à portée de main, parce qu’elle les utilise avec le chef. […] Il ne doute pas que le chef en baise d’autres qu’elle. […] Comment imaginer qu’elle n’ait pas elle aussi d’autres amants que le chef […] Il veut bien mourir entre les jambes de cette fille. […] Il va finir pas se bloquer s’il n’arrête pas de penser […] S’il tuait la jeune femme ici et maintenant, personne n’entendrait rien. Personne, rien. Un crime parfait. L’une des si nombreuses morts violentes de la zone. Pour justifier le crime, il prendrait l’argent dans le sac à main. La patrouille accuserait des gamins des rues. Si on découvrait qu’il en était l’auteur, à l’interrogatoire il répondrait qu’il l’a tuée pour la conserver toujours plus belle dans son souvenir. Mais d’où lui vient cette idée, se demande-t-il. »

(Extraits de L’Employé de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, Asphalte éditions, 2012)

Dans cette ville, la pitié n’existe donc pas. La vengeance, si. Le crime aussi. Et le suicide. Mais supprimer son collègue, la secrétaire, son chef ou lui-même, l’employé en est bien incapable. L’une de ses voix intérieures tentera bien le coup mais non : il préférera aller au bout de sa nuit, jusqu’à l’aube qu’on ne discerne plus, faire cette descente vertigineuse dans la ville et se confronter au monde de la nuit, aux petites frappes, aux enfants prostitués, aux « papillons de nuit » et aux jetsetteurs quitte à en perdre sa fierté. Dans son excellente préface, Rodrigo Fresán écrit que « les rêves d’un employé sont des rêves de fin de mois, des rêves mesquins et bien délimités. Les rêves du conformisme que le capitalisme impose. Des rêves à payer par mensualités. Et qui hypothéqueront notre vie. […] L’alternative emploi ou amour est fausse et sans espoir, mais c’est celle qui se présente à l’employé en termes “idéalistes”, répondant à une double […] L’Employé se lit – ou du moins je le lis moi, ou le relis maintenant pour écrire ces lignes – comme le cabinet intime d’une fièvre dans le corps public, le symptôme d’une maladie lente mais incurable. […] Dans L’Employé, la grande ville est un cauchemar sans fin et ses habitants sont des somnambules qui se résignent à ne jamais s’éveiller. »

La version numérique que j’ai lue sur tablette se clôt sur une playlist : un hyperlien vous permettra de visionner sur le site de la maison d’édition les onze vidéos choisies par l’auteur.

Merci aux éditions Asphalte de m’avoir fait découvrir cet auteur que je vais désormais suivre de près. Un autre roman a également été traduit par Michèle Guillemon et publié au printemps dernier : 77 aux éditions Atinoir (version imprimée uniquement).

ChG

 

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L’Employé de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemon chez Asphalte éditions (novembre 2012) est disponible dans sa version imprimée (18 €) et en numérique sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires (9.99 €, sans DRM).

12 avril 2012

Relire La bascule du souffle de Herta Müller

Tandis que paraît (en papier et en numérique) Animal du cœur de Herta Müller (prix Nobel de littérature 2009), Gallimard vient de baisser le prix de La bascule du souffle (6.99 €) un roman hors catégorie (chroniqué ici en décembre 2010) et qui a d’emblée rejoint les plus grands textes sur l’univers concentrationnaire. Ci-dessous, après reprise de mon billet, vous trouverez un extrait de ce roman. Ce chapitre, intitulé « le bonheur des camps » (où forme et fond donnent tout leur sens au projet de Herta Müller), est sans doute l’un de ceux qui m’a le plus passionné. À noter que pour mon plus grand bonheur la littérature de langue allemande s’étoffe de plus en plus en numérique. Les auteurs classiques côtoient les contemporains, tous éditeurs confondus, avec ou sans DRM, petits prix ou non (tout est indiqué sur les fiches détail). Pour vous faire une idée, cliquez sur ce lien. Je vous rappelle que les livres numériques sont, en France, vendus au même prix partout, sur tous les sites, chez tous les revendeurs. Alors pourquoi ne pas faire un tour chez un des libraires partenaires de ePagine (liste ici) ?

Pour continuer votre lecture, vous pouvez consulter le dossier consacré à Herta Müller sur le site Oeuvres ouvertes (plusieurs entretiens avec l’auteur ainsi qu’avec Nicole Bary, sa traductrice et éditrice ; discours pour la réception du Prix Nobel de littérature 2009 ; lecture par Pierre Ménard de L’homme est un grand faisan sur terre…). Un extrait du nouveau roman de Herta Müller au format ePub peut également être feuilleté en ligne ici. Je vous en reparlerai sans doute dès que je l’aurai lu.

 


En 2001, Herta Müller commença à s’entretenir avec des gens de son village, des Allemands de Roumanie, qui dès 1945 avaient été déportés par les russes dans les camps de travaux forcés afin de participer à la « reconstruction » de l’URSS, dont Oskar Patior. Ce dernier ne fit pas que lui confier ses souvenirs. Rapidement lui et Herta Müller (sa mère y avait été également internée) décidèrent d’écrire un livre à quatre mains. Malheureusement Oskar Patior mourut avant d’avoir achevé le texte. Ce qui était un « nous » devint un « je » et le « je » de fiction un certain Léo, jeune homme qui, soixante ans après les événements, revient soudain dans La bascule du souffle et avec détails sur ses cinq années passées au goulag (de 1945 à 1950) tout en racontant le retour impossible à la vie.

Je n’avais pas encore lu Herta Müller (prix Nobel de Littérature 2009) et ne peux simplement que regretter de ne pouvoir la lire dans sa langue. Car, quel souffle (pas que dans le titre d’ailleurs) ! Quelle force contenue dans cette écriture ! Voyez un peu : « Le coin droit de sa bouche se mit à trembler, puis quitta son visage, à croire que le fil rattachant le rire à la peau s’était cassé. » Ou encore ça : « Je porte des bagages qui ne font pas de bruit. Depuis bien longtemps, mon bagage de silence est si profond que je ne pourrai jamais tout déballer. Quand je parle, je ne fais que m’emballer dans un autre bagage de silence. »

Bien sûr à la lecture de ce texte reviennent d’autres textes essentiels sur les univers concentrationnaires. Néanmoins c’est la première fois que je lis un texte écrit par une fille de déportée (qui a toujours tu cela – la honte d’être associée aux nazis) qui s’inspire des souvenirs d’un autre déporté, Oskar Patior, pour décrire en détail le quotidien de Léo et des siens (Le Coucou ou encore Katie le Planton – simplette et robuste). C’est la première fois aussi que je lis un texte sur les « Malgré nous » roumains.

Léo ne peut que revivre ces cinq années-là, impossible de jeter cette peau. Magnifique travail de l’auteur sur le temps par la matière, le concret : son quotidien (les vols, les trocs, les morts qu’on dépouille, les peupliers, la faim, le labeur, les poux et les punaises, le passage des saisons, le linge, les sacs de ciment, la mendicité, la pelle en coeur qui sert à décharger le charbon et l’ange de la faim, les recettes de cuisine qu’on s’échange alors que tout le monde (la peau sur les os) meurt de faim), ses souvenirs (sa famille, la haine envers le frère de substitution, ses premières expériences sexuelles), ses rencontres (ceux qui arrivent, résistent ou meurent, ceux qui s’en sont sortis (manière de dire), sa rencontre avec cette vieille dame qui lui offre un mouchoir et une soupe). Soixante ans ont passé mais ce qui continue de hanter Léo c’est son rapport à la nourriture (absence, besoin, gloutonnerie, dégoût, rejet) : « Moi, mon rapport au monde est la nourriture. »

Ce drôle de mélange (notes d’un côté et les non-dits familiaux de l’autre) donne un résultat à vous couper le souffle, disais-je. On parle bien de littérature, pas de témoignage. Avec ce qu’il faut de visions (« Chaque tranche de travail est une oeuvre d’art »), de fulgurances, de formules (« Peut-être que la solitude russe s’appelle Vania »), d’humour noir (« Le russe est une langue enrhumée ») et de colère,  qui nous arrêtent dans notre lecture. Et ce qui est prodigieux ici c’est cette tension permanente, l’angoisse qu’on devine parfois au détour d’une phrase, cette angoisse que Herta Müller résume à la toute fin de son texte : « On ne parlait des années de camp que par sous-entendus, en famille, ou avec des amis qui avaient connu le même sort. Mon enfance a été imprégnée de ces conversations furtives. Si je n’en comprenais pas la teneur, j’en devinais l’angoisse. »

ChG

 

Le bonheur au camp

Le bonheur est chose soudaine.
Je connais le bonheur de la bouche et celui de la tête.
Le bonheur de la bouche vient à table, et il est plus bref que la bouche, voire que le mot bouche. Quand on le prononce, il n’a pas le temps de vous monter à la tête. Le bonheur de la bouche ne veut surtout pas qu’on en parle. En parlant, je devrais commencer chaque phrase par le mot SOUDAIN, et ajouter ensuite : TU N’EN PARLES À PERSONNE VU QUE TOUT LE MONDE A FAIM.
Je ne le dis qu’une fois : soudain, tu abaisses une branche, tu cueilles des fleurs d’acacia et tu les manges. Tu n’en parles à personne car tout le monde a faim. Tu cueilles de l’oseille au bord du chemin et tu la manges. Tu cueilles de la camomille à l’entrée du sous-sol et tu la manges. Tu abaisses une branche, tu cueilles des mûres noires et tu les manges. Tu cueilles de la folle avoine dans les terrains vagues et tu la manges. Derrière la cantine, tu ne trouves pas la moindre pelure de pomme de terre mais un trognon de chou, et tu le manges.
L’hiver, finie la cueillette. Après le travail, tu rentres chez toi à la baraque, sans savoir à quel endroit la neige est le plus savoureuse. Faut-il en prendre dès la sortie du sous-sol, ou attendre d’être près du tas de charbon enneigé, voire à la porte du camp. Sans te décider, tu prends une poignée du bonnet blanc qui coiffe un pilier de la barrière, et tu te rafraîchis le pouls, la bouche et la gorge en descendant jusqu’au cœur. Soudain, tu ne sens plus la fatigue. Tu ne le dis à personne vu que tout le monde est fatigué.
S’il n’y a pas d’effondrement, c’est un jour comme un autre. Tu as envie qu’il en soit ainsi. Le cinquième passe après le neuvième, dit Oswald Enyeter, l’homme au rasoir – la chance, selon sa loi, c’est un peu le bordel. Le balamouc. Moi, je dois avoir de la chance, parce que ma grand-mère a dit : je sais que tu reviendras. Encore un truc que je ne dis à personne, vu que tout le monde veut rentrer chez soi. Pour avoir de la chance, il faut avoir un but. Il faut que j’en cherche un, fût-ce de la neige sur le pilier.
Le bonheur de la tête se commente mieux que celui de la bouche.
Le bonheur de la bouche veut être seul, il est muet et attaché à l’intérieur. Le bonheur de la tête, lui, est sociable et se languit des autres. C’est un bonheur vagabond, bancal aussi. Il dure trop longtemps, on a du mal à être à la hauteur. Le bonheur de la tête est morcelé et difficile à trier, il se mélange à sa guise et passe à toute vitesse du bonheur
clair au bonheur
sombre
estompé
aveugle
envieux
caché
flottant
hésitant
impétueux
encombrant
chancelant
effondré
délaissé
empilé
enfilé
trompé
cousu de fil blanc
émietté
confus
à l’affût
piquant
malsain
revenu
effronté
volé
jeté
resté
raté de peu
Le bonheur de la tête peut avoir les yeux mouillés, le cou tordu ou les doigts qui tremblent. Mais chaque fois il vous tambourine dans le front comme une grenouille dans une boîte de conserve.
Le tout dernier bonheur est le ras-le-bol du bonheur. Il intervient quand on meurt. Je me souviens qu’au moment de la mort d’Irma Pfeifer dans la fosse à mortier, Trudi Pelikan a eu ce mot lapidaire en faisant claquer sa langue comme un gros zéro :
Ras-le-bol du bonheur.
Je lui ai donné raison, parce que en dépouillant la morte on a vu son soulagement d’avoir enfin la paix avec sa tête au nid figé, son souffle à la bascule vertigineuse, sa poitrine à la pompe folle de rythme, son ventre à la salle d’attente déserte.
Il n’y a jamais eu de pur bonheur de la tête, parce que la faim était sur toutes les lèvres.
Même soixante ans après le camp, la nourriture me donne une grande excitation. Je mange par tous les pores. Quand je mange avec d’autres, je deviens désagréable. Je me nourris en ergoteur. Les autres, qui ne connaissent pas le bonheur de la bouche, se nourrissent comme des êtres sociables et courtois. Mais moi, en mangeant, je me prends à penser au ras-le-bol du bonheur : il surviendra un jour ou l’autre, et chaque convive attablé à mes côtés devra restituer le nid de sa tête, la bascule de son souffle, la pompe de sa poitrine, la salle d’attente de son ventre. J’aime tellement manger que je ne veux pas mourir, vu qu’après je ne pourrai plus manger. Depuis soixante ans, je sais que mon retour au pays n’a pas eu raison du bonheur au camp. Aujourd’hui encore, la faim du camp ronge le cœur de tous les autres sentiments. Au cœur de moi, c’est le vide.
Depuis mon retour à la maison, chaque sentiment a sa propre faim quotidienne, il exige la réciproque, et je ne la donne pas. Plus personne n’a le droit de s’agripper à moi. Instruit par la faim, je suis inaccessible par humilité, non par dédain.

© Herta Müller, La bascule du souffle, Gallimard (chapitre « Le bonheur au camp »)


Herta Müller, née en 1953 dans le Banat roumain au sein de la minorité germanophone, vit en Allemagne depuis 1987. Elle est l’auteur de plusieurs romans, récits et essais. Son œuvre fut couronnée par d’innombrables prix littéraires, dont le plus prestigieux, le prix Nobel de littérature, en 2009. La bascule du souffle et Animal du coeur sont ses deux derniers romans traduits en français et disponibles en numérique.

1 février 2012

romans, nouvelles, récits, thriller : une sélection

Les lectures s’accumulent, les billets aussi. Et ils disparaissent trop vite – comme si ce que nous avions découvert, et aimé, et partagé, ne devait durer que quelques jours, le temps que de nouvelles chroniques viennent les remplacer. Pourtant certaines lectures demandent du temps avant d’être digérées, comprises aussi parfois. Et nous aimerions pouvoir les conseiller une fois, deux fois, dix fois mais j’ai bien l’impression que l’effet répétitif pourrait agacer… Pour d’autres textes, nous ne savons pas pourquoi nous sommes soudain poussés par un sentiment d’urgence. Ces billets-là s’écrivent plus vite mais ils disparaissent tout aussi rapidement de la toile que les autres. Dans tous les cas (et il y a tant de textes qui m’ont remués et que je n’ai pas encore chroniqués), ces recommandations-là j’y tiens. Voilà pourquoi (désolé pour l’impression de ‘réchauffé’ et tant mieux si d’autres étaient passés à côté au moment de leur publication) j’ai décidé de lister aujourd’hui les textes chroniqués ces quatre dernières semaines sur ce blog. Ces sera aussi désormais un rendez-vous mensuel via la nouvelle rubrique. J’ai appelé ça Sélections parce que je n’ai jamais trop aimé la notion de Coups de cœur. Disons qu’il s’agit tout simplement de textes qui ont été lus en numérique et qui nous ont à chaque fois, pour une raison bien particulière, touchés (je dis nous parce qu’il y a dans cette liste un recueil admirable qui a été chroniqué par Roxane Lecomte via la rubrique Qui lit quoi ?). Vous trouvez donc là parmi ces dix titres (pour 13 auteurs) des récits, des romans et des recueils de nouvelles d’auteurs francophones et étrangers, un témoignage saisissant sur le génocide cambodgien et un thriller décapant proposé sous la forme d’un roman-feuilleton en six épisodes. Certains de ces auteurs ne sont pas connus ni encore très médiatisés, ils le mériteraient pourtant. À vous de nous dire et bonnes lectures à tou(te)s !

ChG


Romans, nouvelles et récits francophones


L’inquiétude d’être au monde
de Camille de Toledo
court et dense poème en prose, politique et po-éthique
6.30 € la version imprimée, 4.85 € en numérique
éditions Verdier
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Avez-vous connu l’amour ? & L’ange comme extension de soi
de Karl Dubost
regards sur le monde et sur soi via le Québec, le Japon, la Normandie…
2.99 € en numérique
Numerik:)ivres et publie.net
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Sous les toits et Le cri de l’oiseau moqueur
de Sébastien Ayreault
un roman urbain sur le lirécrire et une balade américaine très noire
illustrations Noémie Barsolle
2.99 € et 0.99 € en numérique
StoryLab, collection Urban stories et One shot
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L’Ora(n)ge
d’Emilio Sciarrino
recueil de nouvelles lu et chroniqué par Roxane Lecomte
4.49 € en numérique
emue
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Nouvelles et romans étrangers


Meydan | la place
anthologie d’auteurs contemporains turcs n°1
avec Ece Temelkuran, Latife Tekin, Hakan Bıçakçı, Perihan Mağden, Karin Karakaşlı et Ahmet Ümit
traduction Canan Marasligil
3.99 € en numérique
publie.net
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Amour dans une petite ville
de WANG Anyi
roman sensuel et troublant traduit du chinois par Yvonne André
6.50 € la version imprimée, 4.49 € en numérique
Philippe Piquier
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Thriller


Le Waldgänger
de Jeff Balek
thriller futuriste et fantastique
6 épisodes en numérique
le premier est gratuit, les autres à 0.99 €
Numerik:)ivres, collection 45 min
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Histoire du XXe siècle


 

L’élimination
de Rithy Panh avec Christophe Bataille
témoignage sur le génocide cambodgien et l’Enfer des prisons khmères
19 € la version imprimée, 14.99 € en numérique
Grasset
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Tous ces titres sont disponibles en numérique sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires.

28 novembre 2011

Entretien avec Lise Belperron, éditions Métailié

Éditeur de littérature étrangère aux éditions Métailié, depuis janvier Lise Belperron s’occupe également de la partie numérique (10 à 15 % de son temps de travail). Même si elle n’a pas encore franchi le pas de lire en numérique et si au départ elle n’était pas destinée à réfléchir à cette question, elle a aujourd’hui, à force de rencontres et de réflexions, une expérience intéressante qui m’a poussé à la rencontrer. Pour rappel, les éditions Métailié publient majoritairement des auteurs espagnols, portugais, latino-américains, brésiliens, allemands, écossais, islandais mais également quelques Français. Sur les 845 titres figurant à leur catalogue une petite trentaine est disponible en numérique à ce jour parmi lesquels on trouvera des textes de Luis Sepúlveda, Arnaldur Indridason, John Burnside, Lídia Jorge mais aussi de Pierre Christin, François Arango, Stéphane Fière ou Olivier Christin. Grand merci à Lise d’avoir accepté de répondre à mes questions dans les locaux de la maison d’édition et de m’avoir permis de prendre quelques photos.


Lise Belperron, reflet

 

Blog ePagine : Lisez-vous en numérique ?
Lise Belperron : Pas vraiment. Je n’arrive pas à aimer quelque chose sur une tablette de lecture mais c’est sans doute un problème psychologique. En revanche, parce que je ne suis pas fan de nouvelles technologies mais de littérature, la question du numérique m’intéresse. Ensuite, ce travail m’a amenée à discuter avec Eden, avec Apple, avec d’autres acteurs. Ça m’a propulsée d’emblée dans un monde qui n’est pas du tout le mien. Une fois par mois, je regarde la progression des ventes de nos titres en numérique. Pour la fabrication, nous sommes deux à suivre ça. Mais vu les ventes et la lenteur des choses, on hésite à faire des demandes de subvention globales au CNL, tant qu’on n’a pas un projet d’envergure, une vision claire. Ma question serait plutôt : Que peut-on faire à long terme, avec qui ? Parce que je ne crois pas au numérique pour le numérique.

Blog ePagine : Comment ça ?
Lise Belperron : Ce qui se vend aujourd’hui en numérique est ce qui se vend déjà dans les relais de gare principalement. À part la littérature sentimentale, le polar et la science fiction, on achète ce qui est déjà tout en haut de l’affiche. Le public littéraire, notre lectorat disons, n’est pas encore équipé en liseuses ou en tablettes. Et d’autre part, j’ai l’impression que sur Internet on ne cherche pas un livre précis en numérique, on regarde les pages d’accueil où sont souvent présentés des best-sellers. Par ailleurs, sur bon nombre de sites marchands, les classifications par genres sont aberrantes ; il n’y a même pas le genre « littérature » sur la plupart des plateformes. Par exemple, chez Métailié on a sorti toute l’œuvre traduite de Luis Sepúlveda et ça ne s’est presque pas vendu alors que ce sont des titres qui continuent à être beaucoup achetés en librairie. Très vite ils se sont retrouvés relégués au fond des catalogues numériques, ils sont donc introuvables, sauf si on les cherche précisément. Sur Internet, on ne flâne pas entre des étagères.

Blog ePagine : À moins que ce ne soit relayé par les libraires ?
Lise Belperron : Oui, ou à moins de faire une opération. Mais je ne veux pas en faire à chaque fois qu’on sort un titre en numérique. Et c’est faire du marketing alors qu’il est déjà difficile d’avoir un interlocuteur sur la plupart des plateformes ; ça me prendrait beaucoup de temps pour un bénéfice moindre. Et puis je vous le redis, il n’y a rien qui vient spontanément à soi sur Internet, et d’ailleurs ce qui vient en général n’est pas satisfaisant. Lorsque je fais une recherche je ne trouve jamais rien. Les vitrines des librairies numériques sont à l’opposé de ce que va chercher un lecteur dans une librairie. Ça n’a aucun sens.

Blog ePagine : Si les libraires s’emparaient du numérique avec une bonne base de données, une arborescence pensée, un système de tags (mots-clés) qui permettraient à des livres très différents (un roman, un essai, un livre jeunesse par exemple autour de la question du corps) de se retrouver ensemble, est-ce qu’on ne retrouverait pas le travail du libraire mais adapté au support ?
Lise Belperron : Oui mais ma réflexion est à l’instant présent. Vu ce qui se vend aujourd’hui je trouve que le libraire a du mal à trouver sa place dans le circuit de la vente du livre numérique ; l’accès aux livres numériques me paraît encore très compliqué, les libraires ne peuvent pas disposer de la force de frappe des multinationales, qui possèdent les tuyaux, les outils de lecture, les solutions technologiques. En revanche, si je regarde Apple : acheter un livre numérique sur iPhone ou iPad est d’une telle simplicité, c’est sidérant. D’ailleurs je suis presque sûr qu’il y a des gens qui achètent des livres numériques sans s’en rendre compte. Vous cliquez sur Extrait et derrière vous avez le bouton Achetez. Ailleurs on vous demande de vous identifier, on télécharge un lien, il faut vraiment faire un effort pour avoir le fichier. Et puis, pour répondre à votre question sur les libraires, fin août, par exemple, on a proposé un dossier à télécharger gratuitement qui contenait des extraits de notre rentrée. Presque personne ne l’a mis en avant. C’est décevant. On reproche toujours aux éditeurs de ne rien faire et d’être passifs mais globalement dans la chaîne personne ne s’entraide. Il n’y a pas de cercle vertueux.

Blog ePagine : Du côté d’ePagine on ne pouvait pas mettre en avant ce dossier vu qu’il y avait là des extraits dont certains titres de la rentrée Métailié n’étaient pas disponibles en numérique ; les internautes n’auraient pas compris pourquoi on leur proposait un extrait en numérique et pas le reste. Ils auraient pu nous le reprocher. Pour les autres librairies en ligne je ne peux pas répondre à leur place. Mais sinon, pour revenir à ce qu’on disait, Indridason a un peu mieux marché non ?
Lise Belperron : Indridason est un best-seller en papier déjà. Il s’en vend beaucoup. Quand la collection Points Seuil fait une campagne il est affiché dans toutes les gares. C’est une présence massive et c’est donc logique qu’il soit un best-seller numérique. Comme les acteurs du numérique ont besoin de vendre ils le mettent en avant très volontiers. C’est un succès. Mais pour le reste de notre catalogue, c’est compliqué. Depuis qu’on publie des livres numériques, c’est-à-dire huit ou neuf mois, la plupart des titres n’ont aucune existence numérique alors qu’ils en ont une dans les librairies physiques. La question, c’est : est-ce qu’on numérise à tout-va pour dire qu’on a tout numérisé, qu’on est à la pointe, ou est-ce qu’on cherche un moyen de mettre en avant certains titres en attendant que la lecture numérique devienne démocratique et que les lecteurs achètent de tout ? A l’heure actuelle, on ne sait pas trop sur quel pied danser, on se dit qu’il faut continuer à élargir le catalogue, même si la plupart des titres passeront inaperçus.

Blog ePagine : Au niveau des contrats où en êtes-vous ?
Lise Belperron : La plus grosse difficulté pour nous est de refaire les contrats avec tous les agents ; nous publions très majoritairement des écrivains étrangers, les négociations sont longues et ardues pour un marché encore balbutiant. Les éditeurs étrangers et les agents partent du principe qu’on est comme le marché américain ; ils mettent des clauses qui ne correspondent pas du tout au marché français et qu’on ne peut pas accepter. Du coup, blocage. Et on met vraiment longtemps à avoir les droits numériques. C’est ce qui explique que les sorties numériques ne soient pas systématiques.

Blog ePagine : Est-ce que les auteurs français de votre catalogue sont demandeurs ?
Lise Belperron : Pas spécialement. Et pour ceux qui sont en numérique, la plupart du temps ils ne demandent même pas d’exemplaire justificatif. D’ailleurs, ils ne sont pas équipés en tablettes ou liseuses. En plus, comme nos auteurs français ne sont pas très connus, à part Bernard Giraudeau, ils ont peu de chance d’être mis en avant. Il peut y avoir des exceptions : par exemple, le polar de François Arango, Le jaguar sur les toits, a connu un « succès » numérique surprenant : c’est un polar, et ce genre est plutôt recherché en numérique, ça lui a permis d’être accessible et même un peu visible.

Blog ePagine : Auriez-vous des projets purement numériques ?
Lise Belperron : Je ne pense pas. Nous sommes avant tout des éditeurs ; nous publions des textes. Nous n’avons ni les compétences, ni l’envie de proposer des « produits » numériques ; par contre, nous pouvons réfléchir à des manières d’améliorer les textes pour leur version numérique (sur le plan de la forme), histoire de ne pas les traiter comme des versions dégénérées du livre papier. On a beaucoup d’auteurs étrangers qui ont un blog ou un site et qui font des expériences d’écriture en live mais pour l’instant ça ne se transforme pas en demande spécifique autour du numérique.

Blog ePagine : On parle de plus en plus de la lecture nomade, qu’en pensez-vous ?
Lise Belperron : En France, on a une religion pour le roman. Si vous regardez la production éditoriale en Amérique latine, vous vous rendrez compte qu’elle est beaucoup plus variée qu’ici. Il y a énormément de jeunes auteurs qui écrivent des nouvelles et qui n’ont aucune difficulté à les publier. En France c’est plus difficile mais j’ai l’impression qu’avec le numérique ça peut changer. C’est typiquement une forme qui peut avoir sa chance. Mais je reste persuadée qu’il faut un éditeur pour passer du blog ou du site internet à la publication, qu’elle soit numérique ou imprimée. Il faut donc réfléchir à d’autres formes mais également à d’autres modèles parce que je ne suis pas sûr que l’achat d’un livre numérique à l’unité soit le bon modèle à terme. Pour moi, un ebook ne s’offre pas mais un abonnement, oui. C’est pour ça qu’il serait intéressant de réfléchir à autre chose qu’une reproduction pure et simple de la chaîne du livre papier, qui permettrait à tous les acteurs de participer.

Blog ePagine : D’accord. Alors, comment feront les libraires pour proposer des abonnements à leurs clients ? Donnerez-vous vos fichiers à ces libraires, comme vous les donnez à Apple, pour qu’ils puissent proposer des bouquets d’abonnements ?
Lise Belperron : C’est une question que je ne maîtrise pas. C’est Eden, notre distributeur, qui s’occupe de ça pour nous. On nous dit qu’Apple avait fourni des garanties. Pour moi la détention des fichiers n’était qu’une question technique ; en ce moment je me rends compte que ce n’est pas le cas.

Blog ePagine : C’est important de savoir où vont vos fichiers, non ? Ce n’est pas parce que vous les donnez à Apple qu’ils sont en sécurité.
Lise Belperron : Non, ce que je veux dire c’est que la décision n’a pas été prise par la maison d’édition. D’ailleurs, on ne nous a pas posé la question.

Blog ePagine : Ces accords passés entre Eden Livres avec Amazon ou Apple mais pas avec la librairie indépendante me posent question. Avez-vous votre mot à dire en tant qu’éditeur indépendant diffusé par La Martinière / Volumen et distribué pour la partie numérique par Eden ?
Lise Belperron : Nous sommes dans une phase d’apprentissage ; nous commençons tout juste à travailler avec tous ces acteurs, et c’est vrai que certaines décisions, au niveau de la distribution, nous échappent – ce que je regrette. Il faut être vigilant. Il faudrait aussi que l’information circule un peu plus, y compris avec les libraires numériques indépendants : ce sont des questions qui méritent d’être discutées.

Blog ePagine : Si d’un côté les libraires n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente, si de l’autre les éditeurs privilégient les géants de la distribution, d’après vous que risque-t-il de se passer ?
Lise Belperron : J’ai toujours pensé qu’Eden était là pour protéger la librairie indépendante. Dans les faits j’ai l’impression que c’est la prime aux plus gros, mais c’est aussi parce qu’on a affaire à des logiques très différentes : d’un côté des rouleaux-compresseurs qui cherchent à enrichir leur offre numérique en termes quantitatifs, de l’autre des libraires indépendants qui essayent d’être visibles sur un marché encore très restreint et très monopolistique. Individuellement ils ne pourront pas faire un contrepoids suffisant à Amazon, Apple et compagnie.

Blog ePagine : Anne-Marie Métailié a su créer un lien privilégié avec les libraires indépendants depuis la création de sa maison. Avec le numérique ne risque-t-elle pas de se retrouver en porte-à-faux vis à vis des libraires ?
Lise Belperron : Avec le numérique on ne sait pas encore comment travailler avec les libraires ni comment faire en sorte que nos lecteurs, s’ils veulent acheter du numérique, se fournissent chez les libraires indépendants et non pas uniquement sur la Fnac, chez Apple ou sur Amazon par exemple. Mais a priori, à notre niveau, le numérique intéresse peu les libraires. C’est dommage. Nous avons décidé de ne pas faire de ventes directes ; sur notre site on renvoie sur la page d’Eden où sont indiqués tous les sites revendeurs. Dans l’hypothèse où il y aurait un groupement de libraires efficace, simple d’utilisation, la page renverrait vers leur site ; nous n’avons absolument aucun intérêt à privilégier Apple, la Fnac ou Amazon. Ceci dit, vu ce qui se vend aujourd’hui en numérique, très peu en réalité, les libraires préfèrent se concentrer sur ce qu’ils savent faire, quelque part je les comprends. Car au-delà de la vente de livres numériques ils devraient se mettre à animer un site, faire des vidéos… en gros, et c’est le problème avec Internet, ils devraient savoir tout faire, et investir massivement, pour un résultat plus qu’incertain. Dans le domaine du numérique, la différence de taille et de culture entre les revendeurs est énorme, abyssale ! Les grands groupes nous démarchent depuis des mois. Parmi tous ces gens certains au début certains voulaient même des remises à 70%, juste pour fournir un canal (ils n’ont pas obtenu gain de cause !). Ces entreprises n’ont aucun point commun avec les librairies ; ce sont souvent des gens qui ne lisent pas, qui ne trient pas, qui ne réfléchissent pas à la question de la présentation ou des logiques de classement, et présentent tous les livres alignés dans l’ordre des meilleures ventes, comme si tout était équivalent. Leur travail consiste simplement à mettre en lien une communauté potentielle de lecteurs et une infinité de contenus sans autres distinctions. C’est ce que deviennent nos livres : des contenus. Et ça, moi ça m’interroge vraiment.

Blog ePagine : Dernière question qui concerne les DRM. Métailié est une des rares maisons d’édition diffusées par Volumen/La Martinière et distribuées par Eden (avec Minuit, Sciences humaines, L’Opportun) à proposer des ebooks protégés par filigrane mais sans DRM. Pourquoi ce choix ?
Lise Belperron : Pour moi, quelqu’un qui achète un fichier numérique fait déjà un gros effort. Partir du principe que ce lecteur va sans doute filouter et prêter son livre ou le diffuser sur des plateformes de téléchargement illégales, c’est soupçonner son lecteur. C’est la dernière chose à faire pour un éditeur. Il y a un minimum de libre circulation pour l’utilisateur à garantir. Poser des DRM, alors qu’elles sont rapidement « crackables », c’est comme si on se faisait peur et qu’on cherchait à se rassurer avec un outil qui ne marche pas, et qui pénalise le lecteur. Je trouve ça exagéré ; il me semble qu’on peut lutter contre la piraterie par d’autres moyens, en soignant l’offre, en ayant une politique de prix raisonnable, en responsabilisant les lecteurs.

 


 

Propos recueillis par Christophe Grossi pour le blog ePagine, novembre 2011.

26 novembre 2011

ePagine, sélections 11/11 #4 Tours du monde

Quatrième et dernière sélection ePagine du moment. Après les éditions Actes sud, la lecture 100% numérique et les prix littéraires 2011, aujourd’hui je vous propose un petit tour d’horizon de la littérature étrangère et un grand tour du monde (au pluriel même) avec traversée du ghetto de Prague.


Une sélection de livres numériques issus du rayon Littérature étrangère

 

Vous voyagez peu mais vous aimeriez bien faire le tour du monde, et même plusieurs fois par semaine. Comment faire ? Jetez un œil dans la rubrique Littérature étrangère sur ePagine et découvrez des centaines d’auteurs de langue anglaise, allemande, espagnole et portugaise, italienne, russe, des auteurs nordiques, d’Afrique du Nord, d’Afrique Noire, du Moyen-Orient ou d’Asie…, des auteurs d’hier et d’aujourd’hui. Lisez-les en numérique tout simplement.

Sur la page d’accueil vous trouverez également une sélection (reproduite en image ci-dessus) qui vous entraînera aux quatre coins du monde sans même souffrir du décalage horaire en compagnie de Philip Roth, E.T.A. Hoffmann, Ursula Priess, James Frey, Arnaldur Indridason, David Grossman, Mario Vargas Llosa, Henry Miller, Alessandro Piperno, Laura Kasischke, Shumona Sinha, Sofi Oksanen ou encore Alessandro Rimassa et Antonio Incorvaia.

Mais si nous commencions notre voyage en traversant les murs du ghetto de Prague en compagnie de Gustav Meyrink ? Vous auriez préféré une destination plus douce et plus ensoleillée ? Mais les grands textes, ce sont vers les profondeurs de la ville et de l’âme qu’ils nous entraînent le plus souvent. Et si ça ne remue pas votre être c’est qu’il n’y a pas eu de voyage ou en tout cas que celui-ci (comme le veut la célèbre phrase de Nicolas Bouvier) ne vous a pas fait ni ne vous a défait. En tout cas, avec Le Golem, ce roman fantastique, terrifiant même parfois, écrit en 1915 (la traduction de Denise Meunier date de 1929), préparez-vous à vivre une des expériences les plus détonantes et les plus folles. Et tout de suite, un extrait (plutôt soft vous verrez). Puissiez-vous lire la suite…

ChG

___________________
Gustav Meyrink, Le Golem
traduction de Denise Meunier
© version numérique publie.net, 1.99 €

1, sommeil

« La lumière de la pleine lune tombe sur le pied de mon lit, lourde, ronde et plate comme une grosse pierre. Quand le disque commence à rétrécir et l’une de ses moitiés à se rentrer comme un visage vieillissant montre des rides et maigrit d’un côté d’abord, c’est alors que vers cette heure-là de la nuit, un trouble douloureux s’empare de moi.
Ni éveillé ni endormi, je glisse dans une sorte de rêve où ce que j’ai vécu se mêle à ce que j’ai lu et entendu, comme se mêlent des courants de teintes et de limpidités différentes.
Avant de me coucher, j’avais lu quelque chose sur la vie du Bouddha Gautama et sans cesse ces quelques phrases passaient et repassaient dans mon cerveau, identiques et fluctuantes :
« Une corneille vola jusqu’à une pierre qui ressemblait à un morceau de graisse, se disant : il y a peut-être là quelque chose de bon à manger.
« Mais comme elle ne trouva rien de bon à manger, elle s’en alla à tire-d’aile. Semblables à la corneille qui s’approche de la pierre, nous – les chercheurs – nous abandonnons l’ascète Gautama, parce que nous avons perdu le plaisir que nous prenions en lui. »
Et l’image de la pierre qui ressemblait à un morceau de graisse grossit monstrueusement dans mon cerveau.
Je traverse un lit de rivière à sec en ramassant des cailloux lissés.
Gris-bleu dans une poussière miroitante et légère que je ne peux m’expliquer, bien que je me creuse la tête à grand effort, puis noirs avec des taches jaune soufre comme les ébauches pétrifiées de lézards dodus et mouchetés faites par un enfant.
Et je veux les jeter loin de moi, ces cailloux, mais ils me tombent des mains et je ne peux les bannir de ma vue.
Toutes les pierres qui ont jamais joué un rôle dans ma vie se dressent autour de moi. Beaucoup s’efforcent péniblement de se dégager du sable pour arriver à la lumière, comme de gros crabes ardoisés à l’heure où monte le flot ; on dirait qu’ils font tout pour attirer mon attention sur eux et me dire des choses d’une importance infinie.
D’autres, épuisés, retombent dans leur trou et abandonnent l’espoir de jamais placer un mot.
Parfois, j’émerge de la pénombre de mes rêveries et j’aperçois de nouveau, l’espace d’un instant, la lumière de la pleine lune sur le pied renflé de ma couverture, lourde, ronde et plate comme une grosse pierre, pour repartir en aveugle à la poursuite tâtonnante de ma conscience qui s’évanouit, cherchant sans trêve cette pierre qui me tourmente, qui doit se trouver cachée quelque part sous les décombres de mes souvenirs et qui ressemble à un morceau de graisse.
Je m’imagine qu’une descente pour l’eau de pluie a dû déboucher sur le sol à côté d’elle autrefois, coudée en angle obtus, les bords mangés de rouille, et je m’acharne à faire surgir de force son image dans mon esprit pour tromper mes pensées effarouchées et trouver l’apaisement du sommeil. Je n’y parviens pas.
Encore et toujours, avec une obstination imbécile, une voix bizarre répète en moi, infatigable tel un volet que le vent fait battre à intervalles réguliers contre un mur, ce n’était pas du tout cela, ce n’était pas du tout la pierre qui ressemblait à un morceau de graisse. Et impossible de me débarrasser de la voix. Quand j’objecte pour la centième fois que c’est en réalité très secondaire, elle s’arrête bien pendant un court instant, puis se réveille à nouveau sans que je m’en aperçoive et recommence, butée : bon, bon, entendu, mais ce n’est pas la pierre qui ressemblait à un morceau de graisse.
Lentement, un intolérable sentiment d’impuissance m’envahit.
Ce qui s’est passé après, je l’ignore. Ai-je volontairement abandonné toute résistance, ou mes pensées m’ont-elles subjugué, garrotté ? Je sais seulement que mon corps est allongé, endormi dans le lit et que mes sens ne sont plus liés à lui.
Tout à coup, je veux demander qui est « je » maintenant, mais je m’avise que je n’ai plus d’organe qui me permette de poser la question ; et puis j’ai peur d’éveiller de nouveau la voix stupide, de recommencer à entendre son rabâchage sans fin sur la pierre et la graisse.
Alors je me détourne. »

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