Aujourd’hui Qui lit quoi ? #7 en compagnie de Nolwenn Euzen qui a fait le choix de faire se rencontrer ici les langues poétiques et les univers explosifs de deux écrivains contemporains majeurs, Bernard Noël (Le mal de l’espèce) et Jean-Michel Espitallier (En guerre). Ces deux textes sont publiés en numérique par publie.net. Ils sont disponibles à la vente dans plusieurs formats (celui de JM Espitallier a été optimisé pour lecture sur iPad et contient une lecture audio inédite) et ils peuvent être téléchargés sur le site de l’éditeur ainsi que chez tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici). Grand merci à Nolwenn d’avoir répondu à mon invitation ainsi que pour sa patience.
Ce billet est le 485e publié sur ce blog qui a deux ans aujourd’hui. Merci à tous ceux qui sont venus au moins une fois ici lire, écrire, commenter, spammer, par hasard ou pas, et qui parfois sont même revenus.
ChG
Le mal de l’espèce, Bernard Noël
S’agit-il d’un texte érotique ? D’un discours amoureux ? Nu et attentif, d’être fidèle à la rencontre de l’autre. Son accueil. Cette disponibilité à « elle ». « Elle » : la femme, « elle » : la rencontre des corps qui s’écoutent, se parlent, interagissent, érectiles, érogènes. La place de l’autre est place intérieure et physique. Toucher, succion, mouvements, regards. Écoute active des corps pour qu’ils se contactent charnellement avec tout le sensible de la pensée. Entrées en réactions, stimulations, rétentions. Autant qu’en don de présence. Reprise du self. Tensions. Détente. Le plaisir comme repris du dedans à l’implosion sensuelle pour incarner l’altérité, le partage. Il pourrait être question de métaphysique ou de sacralité amoureuses. Nous retenons « confiance », « néant », dans les mots des amants conscients. Cherchant à ne pas éloigner leur étreinte d’eux-mêmes par leur sursaut réflexif. À inventer l’enveloppe charnelle qu’ils épousent. Leur désir au seuil d’un saut qualitatif que le mot « amour » ne recouvre jamais. Un texte puissant et inépuisable d’une quadrature quasi parfaite.
En guerre, Jean-Michel Espitallier
Construit comme une machine de guerre, En guerre est d’abord le calibrage d’un geste critique. Une rhétorique parfaitement huilée pour en dénoncer une autre autrement plus puissante et destructrice, celle des guerres réelles qui nous entourent. Résonne aussi, plus intérieur, un soi en guerre. Contre. Et c’est donc sans illustrer, c’est le collectage dans les signifiants environnants qui fait discours. Accumulation d’impacts de guerre à travers titres de livres, films, paroles, listes d’événements, de munitions (charge explosive), d’appareils de combat (menace). Art de la chute et conduite rhétorique comme on apprend à viser au tir. Le flux de référents accumulés, la phrase qui charrie ses objets en coulées, contient au bout du compte autant de sérieux que de plaisanterie : la diffraction d’un obstacle impossible à cerner ou la main joueuse dans une armée de petits soldats. Sans compter le plaisir du texte à parodier la généalogie des rois d’un inventaire cochon. « guerre » cela a toujours à voir avec l’excès de sérieux, et comment dans ces conditions se mettre en guerre ? C’est ce que réussit à nous rendre éloquent Jean-Michel Espitallier distillant avec humour et efficacité les grimaces de ce sérieux.
Nolwenn Euzen est bibliothécaire le jour, auteur de poésie et blogueuse dans la grande menuiserie (quand elle peut). Elle a publié plusieurs textes en revue ainsi que deux livres, Présente (Le dé bleu, 2007) et La Fonction minuscule (in Triages, Tarabuste, 2009). Elle a également participé à quelques échanges lors des vases communicants via son blog-notes et a par ailleurs un projet d’écriture intitulé Cours ton Calibre : une série de notes poétiques, décalées et décapantes sur son rapport à l’autre, au quotidien et au monde ainsi que sur ces difficultés. Si on a pu lire ces notes sur son blog (elles n’existent plus aujourd’hui), par ici ou bien par là, elles sont désormais réunies sur calaméo. « Ce texte n’est pas fait pour rester dans mon ordinateur, écrit-elle sur Facebook, et je ne suis pas une coureuse de fond dans la recherche éditoriale, alors sans table des matières, ni numéros de pages, ni illustrations ni couleurs, j’ai logé ce traité d’écologie relationnelle dans un autobook calaméo. Après le livre, ceux et celles qui le souhaitent peuvent participer à un jeu concours élémentaire : vous trouvez le nombre de pages, vous gagnez un timbre-phrase « Cours ton calibre » utilisable pour tous les courriers jusqu’à 20 g ! Pour cela il suffit de me communiquer inbox (nolwen [point] euzen [arobase] gmail [point] com) votre réponse et une adresse postale. Vous recevrez le timbre-phrase par la poste pour l’adresser à qui vous voulez. »
Bernard Noël est né en Lozère, en 1930. Un des principaux écrivains français d’aujourd’hui, il a bâti une œuvre considérable, poésie, essai, fiction, politique (parmi les textes les plus importants publiés par P.O.L : L’Outrage aux mots, Les Plumes d’Éros, Un trajet en hiver, La Peau et les Mots, La Maladie du sens, Treize cases du je, La Langue d’Anna, La Castration mentale, Onze romans d’œil). Voir textes et dossiers sur remue.net, sur Tiers Livre, fiche bio-biblio chez son éditeur principal, P.O.L, ainsi que les récentes vidéos de Jean-Paul Hirsch. Bernard Noël est présent depuis le début sur publie.net (Le mal de l’espèce et À bas l’utile)
Jean-Michel Espitallier est né le 4 octobre 1957. Il vit à Paris. Cet écrivain et poète inclassable joue sur plusieurs claviers et selon des modes opératoires constamment renouvelés. Listes, détournements, boucles rythmiques, répétitions, proses désaxées, faux théorèmes, propositions logico-absurdes, sophismes tordent le cou à la notion si galvaudée de poésie en inventant des formes neuves pour continuer de faire jouer tout le bizarre de la langue et d’en éprouver les limites. Entre rire jaune, tension comique, syllogismes vides, absurde et dérision, la poésie de Jean-Michel Espitallier use de la plus radicale fantaisie pour coller un faux-nez au tragique et à l’esprit de sérieux mais aussi pour faire voler en éclat et problématiser encore davantage, la notion de genre et de frontières esthétiques. Cofondateur de la revue Java (1989-2006), il travaille actuellement sur plusieurs projets multimédias et mène parallèlement une carrière de batteur, notamment du groupe Prexley. Membre du jury du Prix du livre rock. Derniers livres parus : Caisse à outils, un panorama de la poésie française aujourd’hui, Pocket, 2006 ; Army, Al Dante, 2008 ; Syd Barrett, le rock et autres trucs, Editions Philippe Rey, 2009 ; Cent quarante-huit propositions sur la vie et la mort, et autres petits traités, Al Dante, 2011 ; En guerre, publie.net, 2011.






