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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

24 janvier 2014

Nouvel An Chinois : 99 livres numériques des éditions Philippe Picquier à 4.99€

Du 24 janvier au 9 février 2014, à l’occasion du Nouvel An Chinois, les Éditions Philippe Picquier proposent de télécharger 99 livres numériques de leur fonds de littérature asiatique au prix unique de 4.99 € (marquage sans DRM). La librairie ePagine participe à cette belle opération (cliquez ici pour découvrir les titres choisis ou suivez ce lien pour découvrir la page dédiée à cette opération sur ePagine). À ne pas manquer !

 

 

Pour la deuxième année consécutive, les éditions Philippe Picquier ont décidé de décliner dans l’univers numérique leur grande opération « poche » annuelle en librairie intitulée le NOUVEL AN CHINOIS DES ÉDITIONS PHILIPPE PICQUIER.

99 titres à 4.99 €

À l’occasion de l’année chinoise du CHEVAL, qui commence dans la nuit du 31 janvier 2014, marquant ainsi la fête la plus importante pour les communautés chinoises à travers le monde entier, ePagine, en partenariat avec la maison d’édition, vous propose une mise en avant de 99 livres numériques du fonds Picquier, au prix unique de 4.99 € et sans DRM Adobe, du 24 janvier au 9 février 2014 (ces baisses de tarif pourront parfois dépasser les 50 % par rapport aux prix habituels du catalogue numérique). Romans, nouvelles, proses poétiques, rêveries, essais mais aussi romans érotiques ou enquêtes policières, cette sélection est une belle entrée en matière pour ceux qui ne connaîtraient pas encore ce catalogue et une aubaine pour les amateurs de littérature asiatique.

 

 

Vous trouverez ci-dessous le catalogue préparé pour l’occasion par la maison d’édition, un catalogue qui présente par pays les 99 titres du Nouvel An Chinois des éditions Picquier : 41 titres du domaine chinois, 27 du domaine japonais et 31 titres d’autres pays asiatiques : Vietnam (4 titres) Tibet (6 titres), Corée (4 titres), Inde (11 titres), Mongolie (5 titres), Birmanie (1 titre). Il vous suffira de cliquer sur l’image ou sur le lien infra pour télécharger gratuitement le catalogue au format ePub. Vous pouvez également visiter cette page réalisée spécialement pour Le Nouvel an Chinois, page dans laquelle nous avons classé les titres par pays mais aussi par thématiques (romans policiers, L’Asie immédiate, romans érotiques,…) ou par auteurs emblématiques. Vous trouverez également sur cette page plusieurs mises en avant de la librairie ePagine.

Ma sélection

Dans cette sélection figurent des auteurs importants dont les textes ont souvent été mis en avant par ePagine et qui parfois ont été chroniqués ici. Je pense notamment au diptyque Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira, à la fois polar, portrait d’une génération, regard sur un quartier très « vivant » de Tokyo et dérive urbaine aussi noire que désopilante qui nous entraîne dans le quartier d’Ikebukuro en compagnie de Majima Makoto, un personnage vraiment très attachant. Japon toujours, ne passez pas à côté des Cent vues du mont Fuji de Osamu Dazai qui est pour moi l’un des plus grands (et des plus pessimistes aussi) auteurs japonais du XXe siècle. Petit détour aussi du côté de La submersion du Japon de Sakyo Komatsu qui était un roman d’anticipation et qui est devenu terriblement actuel. Enfin, last but not least, je ne peux pas ne pas vous conseiller de lire le grand poète du quotidien et du paysage, Sôseki (plusieurs titres figurent dans cette sélection, dont ces deux merveilles : La Porte et Petits contes de printemps).

Du côté de la littérature chinoise, on avait fait la part belle ici à WANG Anyi native de Shanghai qui écrit et publie dans son pays depuis les années 70 mais qu’on a découvert en France il y a dix ans seulement, grâce à Philippe Picquier. Quatre des cinq romans traduits chez Picquier figurent dans cette sélection et je vous conseille vivement Amour dans une petite ville, roman sensuel sur le corps, le désir et la danse au temps de la Révolution culturelle chinoise, un roman qui fit scandale lors de sa première parution en 1986 dans la revue Littérature de Shanghai. Si vous avez envie de découvrir un grand roman classique de la littérature érotique chinoise, jetez-vous sur De la chair à l’extase de Li Yu. Plus contemporain mais pas moins subversif, allez faire un tour dans les nuits électriques de Shanghai baby de Weihui. Enfin, pour ceux qui souhaiteraient savourer le regard lucide et l’humour très grinçant de Lao She, saisissez l’occasion : trois de ses romans et recueil de nouvelles sont dans cette liste.

À lire également l’excellent auteur mongole écrivant en langue allemande Galsan Tschinag, découvert en France par les éditions Métailié et L’esprit des péninsules. Cette année, quatre de ses romans (La fin du chant, La Caravane, Dojnaa et Belek, une chasse dans le Haut-Altaï) font partie de la sélection. Avec cet auteur vous voyagerez au cœur des steppes jusqu’aux sommets du Haut-Altaï, des temps anciens à nos jours, et en poésie.

Des dizaines d’autres auteurs vous attendent, notamment l’auteur d’origine indienne, Chitra-Banerjee Divakaruni (à lire en anglais ou en français). Enfin, si vous voulez tout connaître de la cérémonie du thé ou des saumons, cliquez sur les liens !

Bonne année à celles et ceux nés sous le signe du Cheval (et aux autres aussi) en lectures asiatiques !

ChG

Téléchargez gratuitement le catalogue numérique des éditions Picquier
au format ePub ou en PDF

1 février 2013

Nouvel An Chinois : 49 livres numériques à 4.49€ aux éditions Philippe Picquier

Du 1er au 18 février 2013, à l’occasion du Nouvel An Chinois, les Éditions Philippe Picquier proposent de télécharger 49 livres numériques de leur fonds de littérature asiatique au prix unique de 4.49 € (marquage sans DRM). La librairie ePagine participe à cette belle opération (cliquez ici pour découvrir les titres choisis). En quatre mots : à ne pas manquer ! Il y a des petits bijoux dans cette sélection.

 

 

Pour la première fois, les éditions Philippe Picquier ont décidé de décliner dans l’univers numérique, leur grande opération « poche » annuelle en librairie intitulée le NOUVEL AN CHINOIS DES ÉDITIONS PHILIPPE PICQUIER.

49 titres à 4.49 €

À l’occasion de l’année chinoise du SERPENT D’EAU, qui commencera le 10 février 2013, marquant ainsi la fête la plus importante pour les communautés chinoises à travers le monde entier, ePagine, en partenariat avec la maison d’édition, vous propose une mise en avant de 49 livres numériques du fonds Picquier, au prix unique de 4.49 € et sans DRM Adobe, du 1er au 18 février 2013 (soit des baisses pouvant aller jusqu’à 50 % par rapport au prix catalogue numérique). Romans, nouvelles, proses poétiques, rêveries, essais mais aussi romans érotiques ou enquêtes policières, cette sélection a été très bien pensée.

 

 

Vous trouverez ci-dessous le catalogue préparé pour l’occasion par la maison d’édition, un catalogue qui présente par pays les 49 titres du Nouvel An Chinois des éditions Picquier : 18 titres du domaine chinois, 15 du domaine japonais et 16 titres d’autres pays asiatiques : Vietnam (6 titres) Tibet (4 titres), Corée (2 titres), Inde (2 titres), Mongolie (1 titre), Birmanie (1 titre). Il vous suffira de cliquer sur l’image ou sur le lien infra pour récupérer le fichier au format PDF.

Ma sélection

Dans cette sélection figurent des auteurs importants dont les textes ont souvent été mis en avant par ePagine et qui parfois ont été chroniqués ici. Je pense notamment au diptyque Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira, à la fois polar, portrait d’une génération, regard sur un quartier très « vivant » de Tokyo et dérive urbaine aussi noire que désopilante qui nous entraîne dans le quartier d’Ikebukuro en compagnie de Majima Makoto, un personnage vraiment très attachant. Japon toujours, ne passez pas à côté des Cent vues du mont Fuji de Osamu Dazai qui est pour moi l’un des plus grands (et des plus pessimistes aussi) auteurs japonais du XXe siècle. Petit détour aussi du côté de La submersion du Japon de Sakyo Komatsu qui était un roman d’anticipation et qui est devenu terriblement actuel. Enfin, last but not least, je ne peux pas ne pas vous conseiller de lire le grand poète du quotidien et du paysage Sôseki (deux titres figurent dans cette sélection, deux merveilles : La Porte et Petits contes de printemps).

Du côté de la littérature chinoise, on avait fait la part belle ici à WANG Anyi native de Shanghai qui écrit et publie dans son pays depuis les années 70 mais qu’on a découvert en France il y a dix ans seulement, grâce à Philippe Picquier. Trois des quatre romans traduits chez Picquier figurent dans cette sélection et je vous conseille vivement Amour dans une petite ville, roman sensuel sur le corps, le désir et la danse au temps de la Révolution culturelle chinoise, un roman qui fit scandale lors de sa première parution en 1986 dans la revue Littérature de Shanghai. Si vous avez envie de découvrir un grand roman classique de la littérature érotique chinoise, jetez-vous sur De la chair à l’extase de Li Yu. Plus contemporain mais pas moins subversif, allez faire un tour dans les nuits électriques de Shanghai baby de Weihui. Enfin, pour ceux qui souhaiteraient savourer le regard lucide et l’humour très grinçant de Lao She, saisissez l’occasion : trois de ses romans et recueil de nouvelles sont dans cette liste.

À lire également l’excellent auteur mongole écrivant en langue allemande Galsan Tschinag, auteur découvert en France par les éditions Métailié et L’esprit des péninsules. Attention ! Seule La Caravane fait partie de la sélection mais rien ne vous empêche de lire ses autres récits (Dojnaa et Belek, une chasse dans le Haut-Altaï sont extraordinaires).

Des dizaines d’autres auteurs vous attendent, notamment l’auteur d’origine indienne, Chitra-Banerjee Divakaruni (à lire en anglais ou en français) et l’auteur d’origine vietnamienne Tran-Nhut (3 titres en promo sur les 5 figurant au catalogue). Enfin, si vous voulez tout connaître de la cérémonie du thé ou des saumons, cliquez sur les liens !

Bonne année aux Serpents d’eau (et aux autres aussi) en lectures asiatiques !

ChG

Télécharger le catalogue numérique des éditions Picquier

5 novembre 2012

Patrick Deville et Julie Otsuka, prix Femina 2012 en numérique

Toute cette semaine seront décernés les traditionnels prix d’automne (entre autres, prix Médicis, Goncourt, Renaudot, Décembre et Flore). Aujourd’hui à treize heures, Patrick Deville a reçu le prix Femina 2012 pour Peste & Choléra (Seuil) ; Julie Otsuka, le Prix Femina étranger 2012 pour son roman Certaines n’avaient jamais vu la mer (The Buddha in the Attic) traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau (éditions Phébus) et Tobie Nathan, le Prix Femina essai avec Ethno-roman (Grasset). À noter que le Prix Virilo revient cette année à Pierre Jourde et à son Maréchal absolu (Gallimard). Pour l’heure, hormis pour le livre de Joël Dicker récompensé la semaine dernière par le Grand Prix du roman de l’Académie française (La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, éditions de Fallois / L’âge d’homme), tous les titres cités dans ce billet sont disponibles en papier et en numérique. Retour aujourd’hui sur deux des auteurs que nous soutenons sur ce blog ainsi que sur ePagine et que nous sommes heureux de voir récompensés pour des projets littéraires forts et ambitieux. Pour retrouver tous les prix littéraires 2012, cliquez ici. ePagine indique à chaque fois le format numérique, le prix, si le fichier contient ou non des DRM et si vous avez la possibilité de lire en ligne ou/et télécharger un extrait.

 

Patrick Deville

Patrick Deville, avec Peste & Choléra (Prix Femina 2012), écrit sans se soucier de la chronologie, un roman foisonnant sur la liberté, une enquête déroutante sur la vie du quasi oublié Alexandre Yersin, à la fois grand voyageur et découvreur, qui cartographiera le premier l’intérieur des terres indochinoises, tiendra à jour ses découvertes sur des carnets, découvrira le bacille de la peste et son vaccin et fera notamment construire un institut Pasteur à Nha Trang (aujourd’hui au Vietnam). De cet auteur, nous conseillons également Kampuchéa, son précédent roman au Seuil, où le narrateur nous embarque sur les traces de Henri Mouhot (avec au bout Les Khmers rouges) en remontant le fleuve Mékong, depuis son delta jusqu’aux frontières de la Chine. Il y aussi un projet littéraire beaucoup moins connu de Patrick Deville que nous aimons beaucoup. Il s’agit de Vie et mort sainte Tina l’exilée (publie.net). Toujours en utilisant ses propres méthodes d’investigations et de restitution, l’auteur entreprend ici de raconter la vie de Tina Modotti, une femme qui en une moitié de XXe siècle a connu un destin exceptionnel (tour à tour ouvrière, couturière, mannequin, comédienne puis figurante à Hollywood, photographe et militante révolutionnaire…). Exilée aux Etats-Unis à la veille de la première guerre mondiale, cette femme originaire du Frioul sera sensible à la révolution mexicaine, s’y installera, deviendra l’égérie de Diego Rivera, recevra les jeunes artistes de l’époque (Manuel Alvarez Bravo, Frida Kahlo…), retournera en Europe pour prendre part à la Guerre d’Espagne et sera mêlée à quelques scandales et procès. Ce récit, outre son sujet et son traitement, mêle également les outils actuels puisqu’il contient plus de 160 liens Wikipedia qui le transforment en une aventure numérique vertigineuse.

 

Julie Otsuka

Dans Certaines n’avaient jamais vu la mer, son deuxième roman, Julie Otsuka revient sur un sujet tabou aux États-Unis : l’histoire de ces milliers de jeunes femmes (souvent vierges) qui ont quitté le Japon dans le premier quart du XXe siècle et ont débarqué aux USA pour se marier à des hommes qu’elles ne connaissaient pas et qu’elles n’avaient pas choisi. Outre le rêve d’un ailleurs, la traversée et les premières désillusions, le roman revient surtout sur ces mariages forcés mais aussi sur les conditions dans lesquelles ces exilées vivaient ainsi que sur ce qu’elles pouvaient subir au quotidien comme haines racistes, rejets, humiliations,… jusqu’à Pearl Harbor où l’ignominie atteindra des sommets. Pour raconter cette histoire terrible, Julie Otsuka a choisi de faire parler plusieurs femmes. Pas de personnage à proprement parlé ici mais des milliers de voix en une qui se succèdent (sous la forme d’un nous par exemple), des incantations qui peuvent rappeler celles des chœurs du théâtre grec antique. Une langue très bien restituée par la traduction de Carine Chichereau. (extrait du billet publié sur ce blog le 9 septembre 2012 dans lequel vous pourrez lire un chapitre entier de ce roman)

 

ChG

14 octobre 2012

Lecture de « Haïku », un thriller signé Eric Calatraba (Numeriklivres)

Après vérification dans sa filmographie sur Wikipédia, je peux affirmer sans me tromper que je n’ai jamais vu Steven Seagal au cinéma (eh oui…). En revanche, Kill Bill de Tarantino, si. The Killer de John Woo, aussi. Et Les Sept Samouraï de Kurusawa, itou.
J’ai fait du judo mais pas d’aïkido.
J’ai en tête quelques airs d’opéra mais à « Questions pour un champion », Eric Calatraba s’en sortirait haut la main.
Je connais assez bien l’Italie du Nord (la région des Lacs surtout) ; le Japon, ça sera pour le printemps prochain.
Je lis régulièrement des haïkus, ceux de Bashō et de Issa en particulier.
Je n’ai jamais conduit de moto ; à vélo, déjà, je suis un danger public (plusieurs accidents à mon actif).
Je lis très rarement des thrillers mais il m’arrive de faire des exceptions, comme cet été.
Je n’ai a priori jamais croisé de représentants de la mafia russe ou chinoise.
Jusque-là, je n’ai pas eu l’occasion de m’intéresser de près au trafic d’organes.
Je suis allé une fois à Genève et deux fois dans la région niçoise.
J’ai lu le premier tome de Haïku d’Eric Calatraba une nuit d’insomnie.
J’ai lu le deuxième tome de Haïku d’Eric Calatraba en deux soirs.
J’ai beaucoup aimé Haïku d’Eric Calatraba, la force de ce thriller tenant dans l’extrême précision des sujets abordés (cf. la liste supra).
Petit bémol toutefois : les personnages quasi gémellaires et complémentaires (l’un est le bon et l’autre le méchant – même si au fil de l’histoire l’un pourrait remplacé l’autre) sont parfois un peu trop magnifiés, me semble-t-il.
Autre petit bémol : ce roman aurait peut-être gagné en force si on l’avait allégé de quelques adjectifs.
Mais pour le rythme, la vitesse, le mélange des genres et le goût des détails, je trouve que ce thriller est sacrément efficace, bravo à l’auteur !
Pour résumer, que vous aimiez les grosses cylindrées ou pas, les poèmes japonais ou pas, les arts martiaux ou pas, l’opéra ou pas, les voyages à travers le monde ou pas, les histoires de mafia et de code de l’honneur ou pas, les courses-poursuites ou pas, ruez-vous sur Haïku ! Le premier tome est vendu 0.99 € et le deuxième, 3.49 €. C’est Eric Calatraba qui tient le sabre, c’est Numerik:)ivres qui joue avec le katana et ça se lit en numérique (sans DRM, avec tatouage). Un extrait de chacun des tomes peut être téléchargé gratuitement sur ePagine (ici et ) ainsi que sur les sites des libraires partenaires.

ChG

9 septembre 2012

Extrait de Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka (Phébus)

En ce dimanche, je vous propose un extrait de Certaines n’avaient jamais vu la mer (The Buddha in the Attic) de Julie Otsuka, traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau et publié aux éditions Phébus (15 € la version imprimée, 10.99 € sans DRM sur ePagine et les sites des libraires partenaires). Dans ce deuxième roman, Julie Otsuka revient sur un sujet tabou aux États-Unis : l’histoire de ces milliers de jeunes femmes (souvent vierges) qui ont quitté le Japon dans le premier quart du XXe siècle et ont débarqué aux USA pour se marier à des hommes qu’elles ne connaissaient pas et qu’elles n’avaient pas choisi. Outre le rêve d’un ailleurs, la traversée et les premières désillusions, le roman revient surtout sur ces mariages forcés mais aussi sur les conditions dans lesquelles ces exilées vivaient ainsi que sur ce qu’elles pouvaient subir au quotidien comme haines racistes, rejets, humiliations,… jusqu’à Pearl Harbor où l’ignominie atteindra des sommets. Pour raconter cette histoire terrible, Julie Otsuka a choisi de faire parler plusieurs femmes. Pas de personnage à proprement parlé ici mais des milliers de voix en une qui se succèdent (sous la forme d’un nous par exemple), des incantations qui peuvent rappeler celles des chœurs du théâtre grec antique. Une langue très bien restituée par la traduction de Carine Chichereau. À noter aussi que l’auteur sera présente au Festival America qui aura lieu du 20 au 23 septembre 2012 à Vincennes (on en reparlera).

ChG

 

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Extrait de Certaines n’avaient jamais vu la mer
© Julie Otsuka, Phébus, 2012


BIENVENUE, MESDEMOISELLES JAPONAISES !

Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes. Certaines d’entre nous n’avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d’élégants vêtements, mais la plupart d’entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté – hérité de nos sœurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n’avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l’océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s’était jetée à l’eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à notre tour.

Sur le bateau, la première chose que nous avons faite – avant de décider qui nous aimerions et qui nous n’aimerions pas, avant de nous dire les unes aux autres de quelle île nous venions et pourquoi nous la quittions, avant même de prendre la peine de faire les présentations –, c’est comparer les portraits de nos fiancés. C’étaient de beaux jeunes gens aux yeux sombres, à la chevelure touffue, à la peau lisse et sans défaut. Au menton affirmé. Au nez haut et droit. À la posture impeccable. Ils ressemblaient à nos frères, à nos pères restés là-bas, mais en mieux habillés, avec leurs redingotes grises et leurs élégants costumes trois-pièces à l’occidentale. Certains d’entre eux étaient photographiés sur le trottoir, devant une maison en bois au toit pointu, à la pelouse impeccable, enclose derrière une barrière de piquets blancs, d’autres dans l’allée du garage, appuyés contre une Ford T. Certains avaient posé dans un studio sur une chaise au dossier haut, les mains croisées avec soin, regard braqué sur l’objectif, comme s’ils étaient prêts à conquérir le monde. Tous avaient promis de nous attendre à San Francisco, à notre arrivée au port.

Sur le bateau, nous nous interrogions souvent : nous plairaient-ils ? Les aimerions-nous ? Les reconnaîtrions-nous d’après leur portrait quand nous les verrions sur le quai ?

Sur le bateau nous dormions en bas, à l’entrepont, espace noir et crasseux. Nos lits consistaient en d’étroites couchettes de métal empilées les unes sur les autres, aux rudes matelas trop fins, jaunis par les taches d’autres voyages, d’autres vies. Nos oreillers étaient garnis de paille séchée. Entre les couchettes, des miettes de nourriture jonchaient le sol, humide et glissant. Il y avait un hublot et, le soir, lorsqu’il était fermé, l’obscurité s’emplissait de murmures. Est-ce que ça va faire mal ? Les corps se tournaient et se retournaient sous les couvertures. La mer s’élevait, s’abaissait. L’atmosphère humide était suffocante. La nuit nous rêvions de nos maris. De nouvelles sandales de bois, d’infinis rouleaux de soie indigo, de vivre dans une maison avec une cheminée. Nous rêvions que nous étions grandes et belles. Que nous étions de retour dans les rizières que nous voulions si désespérément fuir. Ces rêves de rizières étaient toujours des cauchemars. Nous rêvions aussi de nos sœurs, plus âgées, plus jolies, que nos pères avaient vendues comme geishas pour nourrir le reste de la famille, et nous nous réveillions en suffoquant. Pendant un instant, j’ai cru que j’étais à sa place.

Les premiers jours sur le bateau nous étions malades, notre estomac ne gardait rien, et nous étions sans cesse obligées de courir jusqu’au bastingage. Certaines d’entre nous étaient prises de vertiges, au point de ne plus pouvoir se lever, et demeuraient sur leur couchette dans une morne torpeur, incapables de se souvenir de leur nom sans parler de celui de leur futur mari. Rappelle-moi encore une fois, je suis Mrs Qui, déjà ? Certaines se tenaient le ventre et priaient à haute voix Kannon, la déesse de la miséricorde – Où es-tu ? – tandis que d’autres préféraient verdir en silence. Souvent au beau milieu de la nuit nous étions réveillées par le mouvement violent de la houle, et l’espace d’un instant nous ne savions plus où nous étions, pourquoi nos lits ne cessaient de bouger, ni pourquoi nos cœurs cognaient si fort d’effroi. Tremblement de terre, voilà la première pensée qui nous venait. Alors nous cherchions notre mère car nous avions de tout temps dormi entre ses bras. Dormait-elle en ce moment ? Rêvait-elle ? Songeait-elle à nous nuit et jour ? Marchait-elle toujours trois pas derrière notre père dans la rue, les bras chargés de paquets, alors que lui ne portait rien du tout ? Nous enviait-elle en secret d’être partie ? Est-ce que je ne t’ai pas tout donné ? Pensait-elle à aérer nos vieux kimonos ? À donner à manger au chat ? Nous avait-elle bien appris tout ce dont nous avions besoin ? Tiens ton bol à deux mains, ne reste pas au soleil, ne parle jamais plus qu’il ne faut.

Sur le bateau nous étions dans l’ensemble des jeunes filles accomplies, persuadées que nous ferions de bonnes épouses. Nous savions coudre et cuisiner. Servir le thé, disposer des fleurs et rester assises sans bouger sur nos grands pieds pendant des heures en ne disant absolument rien d’important. Une jeune fille doit se fondre dans le décor : elle doit être là sans qu’on la remarque. Nous savions nous comporter lors des…

1 juin 2012

offres découvertes publie.net (week-end du 1er juin)

L’offre découverte publie.net, c’est très simple : chaque semaine (du vendredi matin au lundi soir) la coopérative d’auteurs et maison d’édition numérique publie.net propose de découvrir à prix lancement sa ou ses dernières nouveautés et, à prix découverte, des titres issus du catalogue numérique, remis à jour ou en avant. Cette semaine, 5 textes à la une, chacun à 0.99 €, et pas des moindres.

— D’abord, un roman noir, périurbain, social, politique, poétique, L’affranchie du périphérique de Didier Daeninckx mis en ligne cette nuit (court extrait à lire ci-dessous) ;

— un roman d’anticipation d’Olivier Le Deuff dans la collection e-styx, Print brain technology ;

— un récit labyrinthique, surréaliste, urbain, onirique et fantastique de Cécile Portier, Saphir Antalgos (travaux de terrassement du rêve), ePub révisé & augmenté par Roxane Lecomte ;

— un ensemble de textes délicats (L’ange comme extension de soi) tous issus des Carnets Web de La Grange de Karl Dubost qui chaque jour, à travers ses voyages, ses lectures et ses rencontres, questionne le temps (qui passe et qu’il fait), sa relation aux autres (physique et virtuelle), le numérique, son quotidien, la ville et, avant toute chose, sa place dans le monde (distance).

— et pour terminer, un classique, La Mer de Jules Michelet, ePub revu par Gwen Catala.

Comme d’habitude, tous ces titres peuvent être téléchargés sur ePagine ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici). Vous pouvez également cliquer sur l’image ci-dessous pour accéder directement à cette mise en avant.

Bonne découverte à tou(te)s !

ChG

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L’affranchie du périphérique
Didier Daeninckx
© Didier Daeninckx et publie.net pour la version numérique,
juin 2012

 LA PREMIÈRE FOIS QUE je me suis aventurée de l’autre côté du périphérique, par les berges du canal Saint-Denis, c’était il y a tout juste un an. Nous étions partis à vélo de notre appartement de la rue Oberkampf, Alain et moi, pour rejoindre des amis qui participaient à un spectacle de cirque en plein air, au parc de la Villette. Leur travail consistait à maquiller des nuées de gamins en leur dessinant des papillons, des libellules, des oiseaux multicolores sur les joues, le front, autour des yeux. Quand ils se mettaient à courir, sillonnant les pelouses, ça faisait comme des envols d’animaux souriants. J’avais pris quelques photos alors qu’ils se précipitaient vers un imposant jeu de construction en forme de dragon et que la bouche du monstre semblait vouloir les absorber. Ils s’amusaient de leur peur qui nous arrivait aux oreilles, en cris aigus. Des mouettes exilées striaient la surface du bassin en se posant sur l’eau. Soudain, le ciel s’était obscurci et des éclairs aveuglants avaient choisi de faire craquer un lourd nuage noir au-dessus de nos têtes, noyant la fête sous un déluge de grêle. Le chapiteau était trop petit pour accueillir la foule transie et les centaines d’enfants aux visages arcs-en-ciel. Alain m’avait entraînée dans un café qu’on aurait cru rescapé du temps, face à la maçonnerie montante qui enserre les écluses. Devanture bois et vitres, bec-de-cane, carillon, inscription en relief pour rappeler qu’il fut un temps où l’on téléphonait en chiffres et en lettres : « Tel : FLA 36-52 », banquettes en moleskine, tables rondes habillées de marbre, chaises cannelées. Nous avions attendu devant un demi que l’orage s’éloigne, puis Alain m’avait guidée dans ce quartier des anciens abattoirs où d’autres industries le disputaient, en ces années-là, à la seule tuerie animale : fabriques de bougies, de confitures, entrepôts de bois précieux, ateliers de verrerie et de travail des émaux, fonderies, distilleries… J’avais fermé les yeux pour mieux comprendre ses mots, et, aux bouffées de vapeur humide qui montaient de l’asphalte, étaient venues se mêler l’odeur âcre du sang des échaudoirs, celle de la poussière de charbon, celles des alcools tièdes, celle du caramel qui naît des ébullitions sucrées. Nous avions traversé le boulevard des Maréchaux afin de pouvoir accéder à un escalier en pente raide qui menait au chemin de halage avant de nous élancer vers la naissance du canal, à quelques kilomètres de là, face à l’Île-Saint-Denis, dans un méandre du fleuve. Les pavés disjoints mettaient nos machines et nos bras à rude épreuve, et c’est tout juste si je parvenais à saisir quelques bribes du paysage. Des terrains vagues, des darses, des magasins généraux aux toits crénelés, des centrales-béton autour desquelles s’agglutinaient des camions-toupies aux flancs jaune et noir, semblables à de monstrueuses abeilles protégeant une ruche. Nous venions de dépasser la maison de l’éclusier qui veille au mouvement des vannes hydrauliques du secteur des Vertus, quand la roue avant de ma bicyclette avait suivi, malgré moi, le tracé d’un rail rouillé qui filait droit vers le portail déglingué d’une usine désaffectée. Le coup de frein m’avait déséquilibrée, et il s’en était fallu de quelques centimètres que je ne termine mon vol plané dans les remous provoqués par l’hélice d’une péniche qui s’apprêtait à pénétrer dans le sas. Un pêcheur de gardons était venu à mon secours tandis qu’Alain continuait de pédaler en direction du pont de Stains. Il avait fini par rebrousser chemin quand il s’était aperçu qu’il parlait dans le vide… ”

19 mars 2012

L’art du contresens de Vincent Eggericx (extrait)

Filed under: + Conseils de lecture,+ Extraits en ligne — Étiquettes : , , , , , , — Christophe @ 08:30

Depuis le premier jour du Salon du Livre de Paris (cf. billet du 14 mars), chaque matin le blog ePagine vous a offert un extrait à lire en ligne d’un titre issu du catalogue numérique. Après Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira (éditions Philippe Picquier), Ce n’est pas un hasard de Ryoko Sekiguchi (éditions P.O.L) et Fuji San de Jacques Roubaud, aujourd’hui, pour le dernier jour, place à L’art du contresens de Vincent Eggericx (éditions Verdier), un récit magnifique où il est question de la ville de Kyôto et de ses paradoxes, de l’apprentissage du tir à l’arc et de la culture nipponne, de souffle, de « rédemption » et d’amour. Plutôt que de gloser comme j’ai trop l’habitude de le faire, je vous propose de lire l’extrait infra et d’écouter l’auteur parler de son récit (de voyage) doublé d’une réflexion sur le monde et sur soi.

L’art du contresens de Vincent Eggericx fait partie du catalogue numérique de ePagine et des libraires partenaires. Proposée avec DRM Adobe, la version électronique (format ePub) est vendue au même prix chez tous les revendeurs de livres numériques (10.65 €) et peut être lue sur tous supports (ordinateur, liseuse, tablette, smartphone…). Pour rappel, Verdier c’est aujourd’hui 7 titres en numérique (format ePub). Enfin, deux autres titres de Vincent Eggericx chez sont disponibles en numérique chez publie.net, La Position de l’observateur et Paradis violent.

ChG



 

© Extrait de L’art du contresens
de Vincent Eggericx,
Verdier, 2010


« On pourrait croire qu’au pays des bonsaïs la circulation des vélos est organisée aussi méticuleusement que celle de la sève des arbousiers. Elle est soumise à un arbitraire total, qui croît à mesure de l’âge des protagonistes et de l’éloignement de la capitale pour atteindre un paroxysme à Kyôto, chez l’octogénaire, dont la conduite atteint une perfection pareille à celle des vieux calligraphes : débarrassée de toutes les fioritures, libérée de l’attachement à la réalité, elle consiste à tracer son chemin en ligne droite en fonction du but à atteindre sans tenir aucun compte ni des sens interdits, ni des voitures, ni des piétons, ni a fortiori des autres vélos. L’allure de ces obâsans est celle d’un char d’assaut : elles parviennent à donner à leur silhouette minuscule un volume insoupçonné en déployant de part et d’autre de leur destrier de métal leurs coudes et leurs genoux comme des ailerons, et en poussant en avant leurs épaules rachitiques, dans lesquelles elles rentrent des têtes d’oiseaux de proie impassibles. On les voit souvent rouler à contresens sur des artères où déboulent une file de bolides qu’elles ignorent majestueusement. Ponctuellement elles se précipitent sur un piéton ; si celui-ci a le malheur de rester sur le trottoir, elles font mine de s’écraser sur l’avenue, freinent laborieusement quelques mètres plus loin et restent ainsi au milieu de la route, proférant sans même se retourner de vagues malédictions contre l’imprudent.
Leur exemple est suivi très tôt par les écolières les plus inoffensives : elles développent une indifférence au sens de la circulation qui trouve son achèvement à Kyôto, où s’est développé au plus haut point l’art du contresens.
Cet art est condensé dans le tir à l’arc japonais : atrocement simple, puisque l’acte de plier l’arc à l’envers de sa courbure naturelle pour y tendre la corde signe le moment où vous vous enfoncez dans l’envers des choses, et délicieusement compliqué, car vous devrez non pas bander l’arc, mais entrer en son intérieur. Plutôt que d’actionner vos muscles vous devrez utiliser votre souffle et vos os. Votre main gauche tiendra l’arc sans le tenir ; votre main droite qui, dans l’ordre du visible, tire la corde, devra pousser la poignée et votre main gauche qui, objectivement, pousse l’arc, devra « en esprit » tendre la corde. Cet océan de contradictions, qui donnerait des vertiges au loup de mer le plus amariné, est résumé dans la façon dont les flèches sont disposées avant le tir : la première regardant la cible, l’autre visant la direction opposée.
Tandis qu’à l’Ouest la croix a été utilisée pour crucifier de doux philosophes en transperçant leurs jointures avec des clous de charpentier après la leur avoir fait porter tout le long d’un chemin pentu sous les huées d’une foule vociférante, il s’agit dans le kyudô de dessiner avec le corps de l’homme des croix dans l’espace, de les animer en une danse lente dont un élément anecdotique et essentiel sera le son produit par l’impact de la flèche sur la cible.
Les premiers pas sont ingrats : on répète les gestes à vide, en suivant les huit phases de la cérémonie qui amène le tir. Après quelques séances où votre corps apprend à faire un éventail de ses jambes et à élever ses bras vers le ciel, on vous donne un gomkyu, littéralement un arc en caoutchouc ; une fois que l’enchaînement des mouvements est compris on vous confie un arc de faible puissance pour apprendre à vous placer par rapport à sa corde et à sa courbe.
La rencontre avec la cible peut se traduire de trois manières : la flèche touche la cible ; la flèche transperce la cible ; la flèche existe dans la cible. Arriver à ce dernier résultat nécessite un entraînement sans fin qui vous plongera dans des affres de parturiente, ou dans des transes de derviche tourneur. (…)
»

18 mars 2012

Fuji San de Jacques Roubaud (extrait)

Depuis avant-hier, durant toute la durée du Salon du Livre de Paris (cf. billet du 14 mars), chaque matin le blog ePagine vous offre un extrait à lire en ligne d’un titre issu du catalogue numérique. Après Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira (éditions Philippe Picquier) et Ce n’est pas un hasard de Ryoko Sekiguchi (éditions P.O.L), aujourd’hui il sera question du Fuji San de Jacques Roubaud (publie.net). Ou plutôt il sera question du Non Fuji. Ou disons (puisque le grand poète oulipien (ne l’ayant pas vu) vient à douter de son existence) qu’il s’agira plutôt de le convaincre que le Fuji existe bel et bien alors même qu’il fera lui-même le voyage Tokyo-Kyoto… Pas besoin de vous faire un dessin, vous avez compris la règle du jeu. Au voyage réel se superposera donc dans Fuji San d’autres voyages – imaginaires, temporels, fantasmés, potentiels et poétiques. Et le lecteur, pour peu qu’il aime jouer avec le réel, les mots et les monts, jubilera. Ici, haïkus et poésie médiévale japonaise côtoieront les poètes d’aujourd’hui et le sérieux se mêlera au tragiquement drôle et au ludique. Vous verrez aussi que pour Roubaud si chaque mot a sa place, les couleurs aussi. Là le rouge accentuera les mots japonais, le vert sera réservé aux poèmes et le bleu aux souvenirs, à la mémoire (ce qu’il peut nommer les « parenthèses formelles »). Alors bon voyage ! Et si jamais vous voyez le Mont Fuji, écrivez-lui un sonnet (en vert).

Fuji San de Jacques Roubaud est au catalogue numérique de ePagine et des libraires partenaires. Proposé sans DRM mais avec tatouage numérique, le fichier (format ePub) est vendu au même prix chez tous les revendeurs de livres numériques (3.49 €) et peut être lu sur tous supports (ordinateur, liseuse, tablette, smartphone…). Pour rappel, publie.net c’est aujourd’hui plus de 450 titres au format ePub (et plus encore en y ajoutant les autres formats) qui ébouriffent pixels et lecteurs et vous font gravir les plus hauts sommets du monde sans jamais les voir, le luxe !

(la photo est de Pierre Ménard)

ChG


© Extrait de Fuji San
de Jacques Roubaud,
publie.net, 2008


« @ 16 Revenons au Fuji. Il y avait, m’expliqua-t-on, un moyen très sûr de le voir : le shinkansen, le TGV nippon, pendant le trajet Tokyô-Kyôto, et réciproquement. Il suffisait de faire attention (le train va vite), de se placer convenablement dans le wagon, près de la fenêtre, et la vision était garantie, l’aware assuré dans le kokoro (coeur) de tout hito (humain) normalement constitué mis en présence de ce grand mono.

@ 17 J’ai fait le trajet plusieurs fois, dans un sens et dans l’autre. Je n’ai jamais vu le Fuji. Sa vue s’est cruellement dérobée à moi. J’ai senti, maintes fois, de la déception dans la voix de mes interlocuteurs nippons quand j’avouais que je ne l’avais encore pas aperçu. Comment une pareille chose était-elle possible ? Même un étranger, un ‘gaijin’, ne pouvait manquer de ressentir l’aware devant le vénérable, l’imposant, le majestueux Fuji-san. Mais je n’ai pu mentir. Non, je n’ai jamais vu, de mes yeux vu, le Fuji. J’ai fini, à mon grand regret, par conclure que le Fuji n’existait pas, ou plus.

@ 18 De retour à Paris, après un nouvel échec, je composai un sonnet sur ma triste expérience.


@ 20 Bien des personnes, pourtant honorables, Agnès Disson, Anne Portugal, Pierre Alferi, etc. tentèrent de me persuader
de l’existence réelle et pas seulement poétique, virtuelle et touristique du Fuji. Je reçus même un jour une carte postale m’annonçant une preuve photographique à suivre. Mais on dut, plus tard, m’avouer que la pellicule n’avait pas été, elle, impressionnée par la conviction du photographe.

@ 21 Je considérai donc la question comme réglée. Mais je n’avais peut-être pas été très convaincant. Je le constatai en constatant les réactions, généralement amusées, à ma prise de position ferme et définitive sur la question du Fuji.

@ 22 Mais je trouvai un allié inattendu et difficilement récusable : Zeami, le grand maître du Nô. Il écrit dans son traité, sous la rubrique « La Fleur de la plus profonde profondité » :  » A LA VIEILLE PAROLE, « LE MONT FUJI EST SI ÉLEVÉ QUE LA NEIGE NE DISPARAIT JAMAIS DE SON SOMMET », IL FAUT SUBSTITUER CELLE-CI :  » LE MONT FUJI EST SI PROFOND QUE LA NEIGE NE DISPARAIT JAMAIS DE SES PROFONDEURS ». D’où il s’ensuit, en particulier, qu’on ne saurait l’apercevoir du Shinkansen. »

17 mars 2012

Ce n’est pas un hasard de Ryoko Sekiguchi (extrait)

Chaque jour durant toute la durée du Salon du Livre de Paris (cf. billet du 14 mars), le blog ePagine vous offre un extrait à lire en ligne d’un titre issu du catalogue numérique. Hier, vous avez découvert le quartier d’Ikebukuro avec Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira (éditions Philippe Picquier). Aujourd’hui, autre quartier de Tokyo, autre auteur, autre sujet, autre voix, celle de Ryoko Sekiguchi, poétesse et traductrice japonaise vivant en France. Son texte, Ce n’est pas un hasard, et sous-titré Chronique japonaise (éditions P.O.L), est écrit sous forme de journal (du 10 mars au 30 avril 2011). C’est à Paris que Ryoko Sekiguchi apprend que son pays d’origine vient de subir un nouveau tremblement de terre suivi d’impressionnants tsunamis et de l’accident nucléaire de Fukushima. Elle raconte tout ça au jour le jour dans cette sorte de journal commencé la veille du tremblement de terre mais elle y dit également ses doutes, son rapport à sa famille, à ses amis, ses peurs et ses colères. Elle y consigne ses souvenirs d’autres catastrophes. Un mois après, elle décide de retourner dans son quartier de Shinjuku. Son errance l’amène à revisiter la ville meurtrie à travers les lieux de son enfance, à tenter de décoder les regards, les gestes, les réactions des habitants, les hasards, à faire face à l’autocensure ou aux fantômes et à s’interroger sur ce qu’est la catastrophe en général ou l’après séisme.

Pour aller plus loin, vous pouvez aller lire sur Sitaudis.fr une chronique très perspicace de Julien Bielka. Pour découvrir d’autres travaux de Ryoko Sekiguchi, je vous invite également à consulter les sites remue.net et celui de la Maison de la Poésie de Nantes. Enfin, après l’extrait à lire ci-dessous, j’ai intégré une vidéo de Jean-Paul Hirsch des éditions P.O.L qui a filmé l’auteur au moment de la sortie de sa chronique japonaise.

Ce n’est pas un hasard vient d’entrer au catalogue numérique de ePagine et des libraires partenaires. Protégée par la DRM Adobe, la version électronique (format ePub) de ce roman est vendue au même prix chez tous les revendeurs de livres numériques (9.99 €) et peut être lue sur tous supports (ordinateur, liseuse, tablette, smartphone…). Un extrait plus long (en ePub) que celui proposé aujourd’hui est également téléchargeable gratuitement (pour ce faire, cliquez sur la couverture ci-dessous). Pour rappel, les Éditions P.O.L proposent aujourd’hui plus de 300 titres en numérique, une belle aubaine quand on sait quels textes importants contient ce catalogue de littérature contemporaine. Bonnes lectures !

ChG


© Extrait de la version numérique de
Ce n’est pas un hasard de Ryoko Sekiguchi,
Éditions P.O.L, 2012


« Je commence par la veille.

 

Le 10 mars 2011

J’achève un échantillon de traduction du livre d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne. Je ne suis pas mécontente du résultat.

 

Le 11 mars

Vers minuit, j’ai une conversation téléphonique avec Jun’ichi, un ami japonais dont je viens de relire une traduction. Brève séance de travail. Il me demande si j’accepterais de lui rapporter un foulard Hermès pour sa compagne quand je viendrai au Japon début avril. On ne trouve pas ce modèle ici, je te rembourserai. J’accepte, bien sûr. Je lui demande de m’envoyer une photo et le nom du modèle.

Vers huit heures du matin, j’allume mon ordinateur. Je trouve un mail de cet ami, avec la photo du carré Hermès, Pégase. Je consulte en même temps, comme d’habitude, le Facebook japonais. Les commentaires parlent d’une grosse secousse sismique. « Dis donc, ça a secoué aujourd’hui ! » « Toutes mes bibliothèques se sont renversées, il va m’en falloir, du temps, pour ranger tout ça. » Une secousse forte, certes, comme on en a deux ou trois fois par an, mais rien d’alarmant. Je vais tout de même appeler mes parents pour prendre des nouvelles. Je suis sûre qu’ils vont me rassurer, sans doute même plaisanter sur ce qui vient de se passer.
Ça ne répond pas. Ils sont sans doute sortis. J’appelle sur leurs portables respectifs. Pas de réponse. Cela m’agace un peu ; ma mère a la fâcheuse habitude d’oublier d’activer sa boîte vocale, et elle ne répond pas toujours sur son portable. Mon père doit être encore au travail.
Je rappelle ma mère. C’est impossible, une telle inattention ; comme je lui dis toujours, si tu oublies d’activer ta messagerie, je ne pourrai pas te laisser de message, au cas où.
Je n’avais pas encore compris que ce jour-là, c’était justement l’au-cas-où. J’appelle en continu pendant une demi-heure, sans succès. Chez mon frère non plus. Je commence à m’inquiéter. Je leur écris un mail collectif. Je comprends enfin que si ça ne répond pas, ce n’est pas que ma mère a égaré son portable mais que la ligne est saturée.

Un appel. Je décroche. Un ami français. « Je suis devant la télé, il me dit, les tsunamis sont impressionnants… » Là, je m’emporte. C’est plus fort que moi, brusquement, je lui coupe la parole : « Impressionnants ou pas, je m’en fous ! Pour nous, ce n’est pas une image, c’est la réalité qui nous tombe sur la tête ! » Pourtant, au moment où je dis cela, dans la distance, ce ne doit pas être pour moi autre chose qu’une image. Habitude de ces images. Mais à cet instant, je ne prends pas la mesure de la gravité de la situation.
L’impossibilité de joindre ma famille, sans doute, m’a fait sortir de mes gonds. Peut-être aussi ai-je dramatisé un peu parce que je m’adressais à un étranger. Il ne doit pas avoir beaucoup d’expérience des catastrophes. Tentation de prendre le dessus en la matière. Pourtant il n’y a pas de quoi être fière. Les informations que je possédais à ce moment-là rappelaient des catastrophes que l’on a pu connaître par le passé. Graves, certes ; mais on en a connu de graves aussi.

Trois heures plus tard j’ai enfin ma mère au téléphone.
Elle va bien mais elle est sans nouvelles de mon père.

Coup de fil d’un agent de l’opérateur de téléphonie mobile qui me propose « des forfaits intéressants ». En général, je suis plutôt patiente avec ce genre d’appel, je m’imagine à la place de ceux qui doivent faire le boulot. Mais cette fois, impossible, je n’ai pas la tête à ça, je le dis à la femme au bout du fil qui répond : « D’accord, c’est noté. »
« C’est noté » ? C’est noté quoi ?

Okai, un ami au Japon, s’inquiète des centrales nucléaires, je lis son commentaire sur un site et me mets à consulter les pages spécialisées. Jusque-là personne autour de moi n’avait fait allusion à ce risque, tant on était captivé par l’image du tsunami.

Quand j’y repense, ce premier jour, jusqu’en fin d’après-midi, la plupart des Japonais ont cru avoir affaire à une catastrophe naturelle du type de celles qu’ils avaient déjà vécues, même si la puissance du tsunami était incomparable.

Pourtant, ce n’est jamais la même chose. Même si l’on en a déjà vécu d’autres, toute catastrophe est sans précédent au moment où on la vit. Et cette fois-ci, je crains que ce ne soit plus vrai que jamais.

En rentrant, je regarde en boucle sur mon ordinateur la chaîne NHK, chaîne d’information par excellence dans ce genre de situation. Alors je commence à prendre conscience de l’énormité de la catastrophe.

Le soir, j’invite des amis à se réunir chez moi. Mieux vaut être à plusieurs, ne pas rester chacun dans son coin à envisager le pire. Plus on est loin, plus l’imagination s’emballe.
Nous sommes à sept collés au site de NHK.
Parmi mes amis, certains n’ont toujours pas réussi à joindre leur famille. Chaque fois que la télévision annonce une nouvelle réplique, un départ d’incendie, l’un d’eux décroche le téléphone, en vain.
C’est alors que je suis saisie par une étrange sensation : j’ai déjà vécu ça.
Je me souviens, mon frère et moi étions restés jusqu’à trois ou quatre heures du matin à regarder brûler la ville de Kôbé, rongée par les flammes comme après un bombardement. Je me souviens, j’étais collégienne quand un quartier de l’île de Miyake fut détruit par la lave à 70 %. Je me souviens aussi d’un tremblement de terre dans la région même qui est touchée aujourd’hui.

Tant d’images me reviennent, de tremblements de terre et de typhons, que je ne parviens plus à les distinguer. Les images se superposent les unes aux autres. Et tout à la fois ce sont et ce ne sont pas des images. Lorsqu’on est concerné, l’image n’est pas une image, c’est la réalité ; mais quand on n’est pas directement touché, l’image conserve en quelque sorte son statut d’image, et ce sont ces réalités-images qui nous assaillent chaque fois que le Japon est victime d’une catastrophe, et qui se superposent devant nos yeux quand nous sommes rivés devant la télévision.

Mais dans la distance, loin du drame, ici à Paris, c’est autre chose que je ressens soudain, au milieu de mes amis japonais rassemblés dans mon petit appartement, comme de petits animaux cherchant à s’abriter.
Il m’apparaît tout à coup qu’il y a des gens qui ne connaissent pas cela, qui n’ont jamais de leur vie été confrontés à une telle situation, comme les Français, debout sur la terre ferme – c’est une chance inouïe.
Nous-mêmes, dans cette angoisse, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que nous sommes, nous aussi, des Parisiens bien à l’abri.
»


16 mars 2012

Ikebukuro – West Gate Park de ISHIDA Ira (extrait)

Comme annoncé avant-hier, pendant toute la durée du Salon du Livre de Paris, chaque jour ce blog mettra en ligne un extrait d’un livre numérique. Pour saluer à notre manière le Japon, pays invité d’honneur cette année, ainsi que ses auteurs ou encore ceux que ce pays inspire ou rejette. Aujourd’hui, vous partirez à Tokyo pour une dérive urbaine aussi noire que désopilante dans le quartier d’Ikebukuro en compagnie de Majima Makoto, un personnage vraiment très attachant. À la fois polar, portrait d’une génération et regard sur un quartier très « vivant » de Tokyo, Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira est publié aux éditions Philippe Picquier et il vient d’intégrer le catalogue numérique de ePagine et des libraires partenaires. Proposée sans DRM mais avec tatouage numérique, la version électronique (format ePub) de ce roman est vendue au même prix chez tous les revendeurs de livres numériques (5.99 €) et peut être lue sur tous supports (ordinateur, liseuse, tablette, smartphone…). Un extrait plus long (en ePub) que celui proposé aujourd’hui est également téléchargeable gratuitement (pour ce faire, cliquez sur la couverture ci-dessous). Pour rappel, les Éditions Picquier en numérique c’est aujourd’hui 49 titres et des pépites il y en a, je peux vous l’assurer ! Bonnes lectures !

ChG


© Extrait de la version numérique de
Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira,
traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai,
Éditions Philippe Picquier, 1998-2008

« Je m’appelle Majima Makoto. Je suis sorti l’an dernier d’un lycée professionnel de mon quartier, Ikebukuro. La belle affaire. Dans ce lycée, un tiers des élèves abandonnent en cours de route. Yoshioka, de la brigade des mineurs, me disait que mon bahut, c’était un élevage de yakouzes. Bagarres, drogue, et des drôles de fréquentations. Ceux qui étaient doués étaient très vite repérés et recrutés. Y en avait même qui étaient trop fêlés pour faire yakouze. Yamai par exemple. Une de mes vieilles relations d’école primaire. Il était énorme, carré, disjonctait pour un rien et pour une raison mystérieuse avait les cheveux dressés sur la tête. Imaginez un frigo de 185 centimètres avec une bonne dizaine de milliers de bouts de câble dorés fichés au sommet. Sans oublier les piercings qui reliaient ses oreilles et ses narines avec une chaîne pour chien méchant. Son palmarès ? Je dirais 500 combats, 499 victoires, 1 défaite. De cette défaite je reparlerai tout à l’heure.
C’est l’été, l’année de notre deuxième année de collège, que s’est produite l’affaire d’où il devait tirer son surnom. Yamai et je ne sais plus qui de la classe ont fait un pari stupide. Savoir s’il arriverait à l’emporter sur le gigantesque doberman qu’on voyait souvent près du gymnase municipal côté sortie est de la gare. Yamai a affirmé qu’il gagnerait, l’autre a soutenu le contraire, et on tous a parié l’argent de nos goûters sur l’un ou sur l’autre. Le samedi suivant, Yamai & Co ont quitté le portail de l’école pour se diriger vers le gymnase. Le chien était là. Sur la place devant le gymnase. Son maître, un petit vieux, était assis plus loin. Le doberman furetait en reniflant les odeurs sous un banc. Yamai a pris dans sa main gauche un morceau de bœuf saignant et l’a présenté au chien. Le chien, aux anges, s’est précipité vers lui en frétillant de la queue. Yamai a pris son arme dans sa main droite. Un bâton transpercé d’un clou de charpentier. En forme de T comme un tire-bouchon bon marché. J’avais vu Yamai affûter l’extrémité de son arme avec une meule pendant le cours de techno. Des étincelles jaillissaient du clou. Quand le doberman s’est jeté sur lui en bavant, il a planqué la viande et tendu devant lui la main droite. Les clous se sont enfoncés dans la tête étroite du chien. Je regardais la scène d’un peu plus loin, je n’ai pas entendu le moindre son. Yamai a imprimé une rotation à sa main droite avant de la retirer. Le chien s’est écroulé à ses pieds. Il n’y avait presque pas de sang sur son front. Le doberman, l’écume aux lèvres, convulsait. J’ai entendu quelqu’un vomir. On s’est tous éjectés de la place en vitesse.
Le lundi suivant, Yamai avait un nouveau surnom : « le tueur de dober ».

Une fois fini le lycée, j’ai glandé. Je n’avais aucune chance de trouver un vrai travail, et je n’en cherchais pas non plus. Même pour un petit boulot j’avais la flemme. Quand les fonds devenaient trop bas, j’allais donner un coup de main à ma mère dans son magasin de fruits pour me faire un peu d’argent de poche.
Il ne faut pas s’imaginer une boutique comme ces épiceries de luxe qu’on trouve à Ginza. On est dans la première rue d’Ikebukuro Ouest. Ça devrait suffire comme indication pour ceux qui connaissent le coin. Nos voisins, ce sont des salons de massages, des magasins de vidéos X, des restaurants de viande grillée. C’est ma mère qui défend ce magasin, genre étal à peine évolué, que nous a légué papa en mourant. A la devanture, que des fruits chers, melons, pastèques, nèfles précoces, cerises. Un magasin comme on en trouve à coup sûr près de n’importe quelle gare et qui reste ouvert jusqu’à l’heure du dernier train puisque la cible, ce sont les soûlards prêts à toutes les largesses. Voilà, ça c’est chez moi. Du magasin, il n’y a que cinq minutes à pied jusqu’au square d’Ikebukuro sortie ouest. Et la moitié de ce temps, on le perd à attendre que les feux passent au vert.
L’été dernier, quand j’avais un peu de monnaie ou que l’un de nous avait un peu d’argent, on se retrouvait sur un banc du square. On restait assis comme ça, à rien faire, en attendant que quelque chose arrive. On n’avait rien à faire de la journée et aucun projet pour le lendemain. Vingt-quatre heures d’ennui qui se répétaient indéfiniment. Mais même des jours pareils, on se faisait des amis.

Mon associé à l’époque c’était Masa. Masa, alias Mori Masahiro. Un petit génie qui, sorti de notre lycée, avait miraculeusement réussi à se glisser dans une université de quatrième catégorie. Mais il n’y mettait quasiment jamais les pieds, préférant traîner avec moi au Square Ouest. Il prétendait qu’être avec moi facilitait les choses avec les filles. Il portait la chemise largement ouverte sur un torse au bronzage entretenu dans des salons d’UV, et avait trois piercings aux oreilles. Un jour de pluie de juin dernier, on se trouvait au grand magasin Marui du côté ouest de la gare. On s’abritait. La pluie, c’est une plaie quand on est fauché. Nulle part où aller. Ni Masa ni moi n’avions le moindre yen, on ne pouvait rien acheter, on se contentait de déambuler dans les rayons. L’ennui nous a menés jusqu’à la librairie du Virgin Megastore au sous-sol, et là on est tombés sur un spectacle intéressant. Au rayon des livres chers, peinture, photographie, un petit maigre à lunettes était en train de fourrer un livre grand format dans sa besace. Le petit maigre est passé ensuite sans encombre devant les caisses. Il est remonté par l’escalier roulant au rez-de-chaussée puis ressorti par l’entrée principale. On l’a suivi, franchi le carrefour et on l’a rattrapé sur la place devant le théâtre des Arts de Tôkyô. Il a fait un bond d’un mètre quand on l’a hélé dans le dos. Le pigeon rêvé. Combien on allait pouvoir en tirer ? On l’a entraîné dans un café.

Pour sauter à la conclusion, on n’en a pas tiré un rond. Il nous a juste payé nos cafés glacés. Le petit maigre s’appelait Mizuno Shunji. Le livre volé était un recueil de dessins d’un maître français de l’animation. Au début Shun n’était pas capable de sortir un mot qui tienne, et puis tout à coup il s’est mis à parler à toute vitesse et cette fois on ne pouvait plus l’arrêter. Ça faisait trois mois qu’il avait quitté sa campagne pour entrer dans une école de graphisme à Tôkyô. Il n’avait quasiment parlé avec personne pendant tout ce temps. Il n’avait pas d’amis. L’école était peuplée de crétins finis. Les cours n’avaient aucun intérêt.
Même quand il parlait à toute vitesse, son regard était inexpressif. Ça craignait. Masa et moi on s’est regardés. Pas de veine. On n’en tirerait rien. Shun a sorti de sa besace un carnet de croquis et nous a montré ses dessins. Ils étaient super. Mais bon, ce n’étaient que des dessins. On est sortis du café et on s’est quittés.
Le lendemain, alors que Masa et moi étions assis sur notre banc du Square Ouest, Shun nous a rejoints et s’est assis en silence à côté de nous. Il a sorti son carnet de croquis et s’est mis à dessiner. Pareil le lendemain. Shun était devenu l’un des nôtres.

C’est tard dans la nuit le week-end que le square d’Ikebukuro sortie ouest (dit Square Ouest, et quand on veut frimer on l’appelle West Gate Park) révèle son vrai visage. La place circulaire avec son jet d’eau central devient le colisée de la drague. Les filles s’asseyent sur les bancs, les garçons dessinent des cercles autour d’elles et leur adressent la parole à tour de rôle. Accord conclu, les intéressés quittent le parc. Il y a tout ce qu’il faut à proximité, bars, karaoké, love-hôtels. Devant le jet d’eau s’alignent des radiocassettes de la taille d’une armoire, et des groupes de danseurs répètent leur chorégraphie sur des rythmes de basse qui vous secouent les tripes. De l’autre côté des jets d’eau, les chanteurs assis par terre guitare à la main chantent à s’en casser la voix. Quand le dernier bus a quitté le terminal, les voitures de « ceux de Saitama » se laissent dériver lentement à la queue leu leu en tentant par-dessus leurs vitres fumées de convaincre les filles. Un tour avec nous, ça vous dirait ? Dans le prolongement du parc se trouve le théâtre des Arts de Tôkyô avec son rideau de fer baissé pour la nuit, et la place juste devant est une piste rêvée. Des groupes de boarders et de riders en BMX rivalisent de figures. Dans le Square Ouest, chaque groupe a son territoire invisible et, à la frontière, des G-boys agressifs rôdent comme des requins qui pistent l’odeur du sang. Les toilettes publiques au coin du parc, c’est le grand bazar. Toute la nuit, il y en a qui vendent et d’autres qui achètent. Des vendeurs disparaissent toutes les cinq minutes dans les toilettes pour hommes, et des minettes, les chaussettes dégoulinant sur les chevilles, disparaissent avec eux.
Tous les samedis soir, dans ce Square Ouest, on attendait nous aussi que le temps passe, plongés jusqu’au cou dans une eau brûlante. Il arrivait qu’on emballe une fille, il arrivait qu’on soit dragués. Il arrivait qu’on cherche la bagarre, il arrivait qu’on nous cherche. Mais la plupart du temps il ne se passait rien, et pendant qu’on attendait en vain qu’il se passe quelque chose, le ciel à l’est devenait transparent, un jour d’été se levait, le premier train se mettait en branle. Pourtant, on continuait à aller à West Gate Park.
Parce qu’on n’avait rien d’autre à faire.
»

14 mars 2012

Japon, salon du livre, littérature et numérique

Pour la deuxième fois en 15 ans, les auteurs japonais (auteurs de romans (dont un prix Nobel), de poèmes, de haïkus, de mangas,…) sont les invités d’honneur du Salon du livre de Paris. Du 16 au 19 mars, ils participeront à des débats, des lectures, des séances de signatures (voir le programme d’animations) et parleront de leur rapport à l’écriture, à l’image, au dessin, à la musique, à la vidéo mais aussi à la société japonaise ainsi qu’au nucléaire (un an après le tremblement de terre et la catastrophe de Fukushima).

 

 

Auteurs japonais invités

Les auteurs invités de cette 32e édition sont Kaori EKUNI (romancière, nouvelliste et auteur pour la jeunesse), Hideo FURUKAWA (romancier), Taro GOMI (auteur jeunesse), Moto HAGIO (auteure de mangas de science-fiction et de shôjo manga), Keiichiro HIRANO (romancier), Toshiyuki HORIE (romancier et nouvelliste), Mitsuyo KAKUTA (romancière et auteur de livres pour la jeunesse), Satoshi KAMATA (journaliste d’investigation et essayiste engagé), Kunio KATO (dessinateur et auteur de films d’animation), Katsumi KOMAGATA (auteur-illustrateur jeunesse), Madoka MAYUZUMI (poétesse, auteur de haïkus), Taku NISHIMURA alias Jean-Paul NISHI (auteur de mangas), Kenzaburo OE (Prix Nobel de Littérature 1994), Ryoko SEKIGUCHI (poétesse, essayiste et traductrice), Masahiko SHIMADA (romancier, dramaturge, essayiste, poète), Yoko TAWADA (romancière et essayiste), Hitonari TSUJI (chanteur de rock, cinéaste et romancier, prix Femina étranger en 1999), Risa WATAYA (écrivain et journaliste), Mari YAMAZAKI (auteur de mangas), Gozo YOSHIMASU (poète et romancier). Je vois d’ici quelques déceptions : les inconditionnels des deux MURAKAMI (Haruki et Ryû) ne rencontreront pas ces deux auteurs sur le salon.

Du côté du numérique

Mis à part Ce n’est pas un hasard de Ryoko Sekiguchi (chronique très touchante qui vient de paraître chez P.O.L de cette poétesse et traductrice née au Japon et vivant en France), aucun autre texte des auteurs invités n’est disponible en France en numérique. En revanche (les absents n’ayant pas toujours tort), 12 romans de Haruki Murakami sont désormais téléchargeables au format ePub sur ePagine. D’autres romans japonais incontournables ainsi que des récits, des chroniques et des romans écrits par des auteurs non japonais (mais où le Japon en est la figure centrale) mais aussi des essais, des méthodes de langue, des guides… ont également intégré le catalogue numérique (merci notamment aux éditions Philippe Picquier !).

Le Japon et la littérature japonaise sur ePagine

Afin que vous puissiez vous y retrouver, trois tags viennent d’être créés sur ePagine :

littérature japonaise (28 titres)
Japon (78 titres)
salon du livre 2012 (47 titres)

Il vous suffira de cliquer sur l’un de ces liens pour accéder aux listes de titres sélectionnés. Vous verrez que de nombreux extraits peuvent être téléchargés gratuitement.

Par ailleurs, pour accueillir cette littérature que j’aime tout particulièrement, un bandeau a également été placé sur la page d’accueil d’ePagine et des libraires partenaires.

Enfin, pendant toute la durée du salon, je posterai chaque jour sur ce blog un extrait d’un texte disponible en numérique, soit parce que l’auteur est japonais, soit parce que le Japon est le « personnage » central du texte. En revanche, si je ne proposerai pas un extrait de Retour d’Iwaki de Christophe Fiat, je vous invite néanmoins à lire (ou à relire) le billet (avec extrait) que je lui avais consacré le 7 décembre 2011 sur ce même blog.

Les 4 textes sélectionnés

Ikebukuro West Gate Park de Ishida IRA, Éditions Philippe Picquier, 5.99 €
Ce n’est pas un hasard (Chronique japonaise) de Ryoko Sekiguchi, P.O.L, 9.99 €
Fuji San de Jacques Roubaud (voyage réel vers le mont Fuji et voyage oulipien dans l’histoire de la poésie japonaise), Publie.net, 3.49 €
L’art du contresens de Vincent Eggericx, Éditions Verdier, 10.65 €

ChG

 

7 décembre 2011

Christophe Fiat, Retour d’Iwaki

Christophe Fiat devait passer trois semaines au Japon en avril 2011 pour écrire une pièce de théâtre sur le monstre le plus célèbre du cinéma japonais, Godzilla. Il se trouvait alors près de Fukushima. On était un mois à peine après le séisme et en pleine contamination. Très vite il a fait un voyage jusqu’à Iwaki, une ville balnéaire sinistrée par le tsunami du 11 mars et menacée par les rejets de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. C’est d’abord cette traversée-là qu’il entreprend de raconter, carnet à la main, celle d’une embardée dans le paysage d’après la catastrophe, lui le premier français (« à part les journalistes ») à être entré dans la zone de contamination. Un drôle de road-movie donc dans lequel sont consignés des conversations, des lectures, des entretiens, des choses entendues à la radio, des témoignages, des rêves, des visions mais aussi des réflexions politiques, un récit qui nous emmènera aussi sur les lieux d’une autre catastrophe, à Hiroshima, qui saura convoquer d’autres tragédies (Tchernobyl notamment), reviendra sur les premiers essais nucléaires américains et tentera de comprendre la relation « explosive » entre le Japon et les États-Unis. Le récit de Christophe Fiat suit également le fil de ses longs compagnonnages (Barthes, Dante, Duras…) mais aussi celui du mythique Godzilla (et de son cri).

Retour d’Iwaki n’est ni un essai ni un roman. C’est un récit nucléaire (je me permets de détourner cette définition du principe d’une réaction nucléaire). Au cœur du périple se produit une réaction de fission : un homme se déplace et percute des êtres vivants dans un paysage en ruine, le regard absorbe le réel mais il devient tellement instable qu’il éclate. Il se divise alors en deux parties et libère de l’énergie, celle du geste d’écrire. C’est ainsi qu’à plusieurs moments Christophe Fiat parvient à fictionner ce qu’il voit et entend.

Place maintenant à la voix de cet écrivain, poète, metteur en scène, que je vous invite à aller lire si vous ne l’avez pas encore fait. Un texte très différent de ce que j’ai pu lire de lui ces quinze dernières années mais dans lequel on retrouve ses thèmes et obsessions, ses fulgurances, son sens de l’ironie et sa rigueur. Ici, le 3ème chapitre de la première partie, « Le cri du monstre » de Retour d’Iwaki.

ChG

_____________
Christophe Fiat,
Retour d’Iwaki

© L’Arpenteur, 10.80 €
version ePub, avec DRM Adobe


3.

Aujourd’hui, on est le 21 avril. Il est 9 heures. Le temps est maussade. Je descends à la gare de Komaba-Todaimae, au sud-ouest de Tokyo. Oriza Hirata m’attend devant chez lui avec Aki, mon interprète, et une dizaine de ses acteurs.

« Christophe, on va s’approcher au plus près de la zone de contamination, dit-il. Tu es le premier Français, à part les journalistes, à être allé jusque-là. Tu as peur ? »

Je lui réponds en montant dans sa Mitsubishi :

« Tu as un compteur Geiger ?

— Non, on n’en trouve plus. Il y a rupture de stock. »

Puis il ajoute :

« À Iwaki, il peut y avoir de plus grosses secousses qu’à Tokyo… »

Ensuite, il règle son GPS et met une cassette de Yamaguchi Momoe. C’est parti. Le voyage dure trois heures. On a deux cents kilomètres à faire.

Je suis à l’arrière avec Aki. Il lit un entretien de son père paru dans Asahi. Il travaille à l’Institute of Nuclear Safety of Japan. Je regarde le paysage qui défile. J’essaye alors de m’imaginer le globe terrestre avec le Japon au centre. En Occident, c’est toujours le continent africain qui occupe cette place, mais si l’on y met le Japon, on a dans l’axe, du sud au nord, le Brésil, puis le Groenland, le pôle Nord, la Russie de l’Est, puis le Japon et dessous, l’Australie, et l’Antarctique puis le pôle Sud. Vu sous cet angle, on constate que la terre est composée essentiellement d’eau. Ici, les océans envahissent tout !

Alors, je pense à Godzilla dont l’eau est justement l’élément naturel. Au début de chaque film, soit il somnole sur une de ces minuscules îles qui font du Japon un archipel, soit il dort dans le Pacifique entre le 30e et le 40e parallèle, celui qui relie Tokyo à Los Angeles. Il fait sa première apparition sur l’île d’Odo, île introuvable, inventée pour les besoins du scénario du film d’Ishiro Honda.

Voici ce que j’ai trouvé sur Wikipédia à List of fictional locations in Godzilla films. Je l’ai recopié dans mon carnet : « Odo Island is a southern Japanese fishing village, is from where the monster Godzilla receives his namesake. This island, probably part of the Izu group, is featured in the original Godzilla and referenced in a few subsequent films. Gojira was an antiquated legend of the Odo islanders. In “the old days”, according to an elder, when the fishing was poor, the villagers sacrificed young virgins to appease the sea monster’s hunger. When ships began inexplicably sinking off the coast of Odo Island in 1954, the natives performed a purification ceremony, the last remnant of the old traditions, in a village temple. Odo is the first location where the kaiju is known to have come ashore. While its appearance was presumably coincidence, paleontologist Kyohei Yamane elected to name it “Gojira” after the legend. »

Maintenant, Oriza arrête la musique et met une radio locale qui diffuse en boucle des informations pour les sinistrés. Je demande à Aki de me faire une traduction simultanée.

« Il a été décidé qu’une seule personne par famille ira chercher les affaires personnelles dans la zone sinistrée. Ces personnes seront regroupées dans des bus qui seront mis à leur disposition à une date qui sera précisée ultérieurement. Par ailleurs, la zone à évacuer passe aujourd’hui de dix à huit kilomètres. Le Premier ministre a eu un entretien avec le préfet du département de Fukushima pour parler du dédommagement nécessaire des victimes. Le préfet a dit qu’il voudrait que la situation se rétablisse le plus tôt possible par l’initiative de la Tepco afin que les gens qui sont dans les camps de réfugiés puissent rentrer à la maison le plus tôt possible. Pour répondre à ces exigences, le Premier ministre a promis que le gouvernement japonais ferait de son mieux. Après l’entretien, le préfet a déclaré que pour autoriser les gens à rentrer dans la zone sinistrée, il faut avoir l’accord des représentants des régions et des quartiers et qu’il faudra continuer à faire des efforts pour que les gens évacués puissent reprendre une vie normale ainsi que ceux qui travaillent en relation avec les centrales. Il encourage aussi les techniciens et les ouvriers qui sont sur le terrain. Puis un homme qui travaille dans la région explique son cas. On lui a permis de rentrer dans la zone sinistrée en raison de son travail. Il avait besoin de retourner à son bureau. Mais quand cette zone sera interdite, il ne pourra plus y accéder et ça l’inquiète. »

Oriza est concentré. C’est normal, on approche d’Iwaki. Aki se tourne vers moi et dit que les travaux de ravalements de la chaussée qu’on peut voir depuis dix minutes sont les effets du tremblement de terre. Peu après, la Mitsubishi s’engouffre dans une dizaine de tunnels, collés les uns aux autres.

Je note dans mon carnet : « Okubo-Daïchi Tunnel, Okubo-Paisa Tunnel, Suwa-Daïchi Tunnel, Suwa-Daïni Tunnel, Hirasawa Tunnel, Daoin Tunnel, Kurakase-Tunnel, puis il y a le Gitsu Tunnel et le Juo Tunnel, et enfin le dernier, l’Enoami-Tunnel. »

Quand on arrive, je vois une énorme pancarte : Welcome to Iwaki City ! C’est de circonstance. Iwaki ressemble à une ville américaine avec des petites maisons étalées le long de larges avenues qui descendent vers la mer.

On est accueillis par une amie d’Oriza. Elle s’appelle Michiko Ishii. Elle enseigne l’art dramatique au lycée de la ville. Elle est drama teacher. C’est écrit sur la carte de visite qu’elle me tend des deux mains. Elle est en larmes. Nous sommes les premiers Tokyoïtes à venir ici depuis le tremblement de terre.

Elle nous donne un plan de la ville où je lis en majuscules : Sunshine Iwaki. Je le parcours et, chose étrange, un premier rayon de soleil apparaît. Je ne fais pas tout de suite le lien avec le plan qui présente Iwaki comme une station balnéaire. Je pense aux radiations. Je pense aussi au vent qui souffle depuis qu’on est arrivés. Il apporte peut-être des particules toxiques.

Pendant le repas, l’ambiance est détendue. Michiko rit.

Ensuite on reprend la voiture et on va au port. C’est alors que j’aperçois les premières maisons détruites. La plupart ont le toit arraché. Les vitres sont brisées, les portes défoncées, les rideaux déchirés. Tout ce qu’il y avait à l’intérieur a été emporté. Une voiture est renversée sur le côté, les deux roues en l’air. Un bateau est échoué et un hangar laisse voir ses armatures en ferraille à travers lesquelles passent les nuages.

Oriza coupe le moteur. Je fais quelques pas. À mes pieds, il n’y a que des débris. Comment c’était avant ? Impossible de savoir. Le désastre s’étend à perte de vue. Des ouvriers s’affairent pour nettoyer. Ils n’ont qu’une pelleteuse pour trois. Ni pelles, ni sécateurs, ni pioches. Ils sont hagards.

Alors, je sors mon appareil, un Sony Cyber-shot 14.1 MP que Louise m’a offert pour mes quarante-cinq ans, et je shoote. Personne ne prend des photos à part moi. Je n’en crois pas mes yeux. J’ai l’impression d’être un Japonais à Paris.

Puis on repart.

Dans la Mitsubishi, la radio est coupée. Le silence est assommant. On avance de cinq kilomètres en suivant le bord de mer. Direction Hisanohama. Aki me dit qu’on va accéder à une zone dont l’accès est interdit. En effet, il y a un check point. Michiko parle au gardien et nous entrons. Oriza gare la voiture.

La visite commence. Oriza et Aki marchent devant. Les acteurs font des petits groupes. Je traîne. L’envie de faire des photos est de plus en plus forte. Je shoote, je shoote, je shoote. Mais petit à petit, je mesure l’horreur du séisme.

Ici, plus rien ne tient debout. Tout est rasé. Tout a été soufflé. Pas de ruine. Les seules maisons qui ont résisté à la vague ne ressemblent à rien de ce qu’on peut imaginer. J’ai vu, comme tout le monde, des images d’amateurs tourner en boucle, à la télévision et sur le Net – et elles étaient autrement plus violentes –, mais maintenant que je suis là, j’ai l’impression de voir les restes d’un supplice et d’être un témoin impuissant et étranger, mais malgré tout utile, à quoi ? Je ne sais pas. Pour la première fois de ma vie, j’aimerais me rendre utile. Mais ce n’est pas le moment. Je ne suis pas là pour ça.

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