Le grand écrivain, poète et psychanalyste J.-B. Pontalis est mort la semaine dernière, le jour de son anniversaire, à l’âge de 89 ans. Parmi les nombreux hommages rendus ces derniers jours à cet homme dont la pensée rêvante a traversé deux siècles, des rives et des récits de vie intime, vous trouverez quelques liens sur le site déboîtements ainsi qu’un dossier sur le site de la librairie Ombres blanches. Aujourd’hui, nous nous attacherons ici à dresser la liste des titres disponibles en numérique sur ePagine et proposerons un extrait du dernier ouvrage publié de l’auteur, Le laboratoire central : l’avant-propos de Michel Gribinski qui est également l’éditeur de la collection penser/rêver aux éditions de L’Olivier.
Treize titres de J.-B. Pontalis sont désormais disponibles en numérique, ses essais psychanalytiques mais aussi ses récits singuliers et personnels. Si une bonne dizaine de ses ouvrages sont présents au catalogue depuis 2009 en PDF image (collection Blanche et Connaissance de l’inconscient chez Gallimard), deux autres ne le sont que depuis quelques mois seulement : Un jour, le crime (Folio) ou Le laboratoire central (éditions de l’Olivier) qui contient neuf entretiens et exposés de Pontalis prononcés ou publiés entre 1970 et 2012. Dans ce recueil, vous retrouverez un homme en questionnement, toujours prêt à « penser contre soi » et à refuser la facilité, quitte à se mettre en danger. Ses interlocuteurs, entre autres Pierre Bayard ou Marcel Gauchet, l’amènent à se pencher à nouveau sur les rapports complexes entre psychanalyse et littérature et, même parfois, sur le lien entre psychanalyse et politique. Quelques figures traversent également réflexions et échanges, Sartre et Lacan bien sûr, mais aussi Max Jacob qu’il a rencontré avant sa déportation. Souvent accessible, ce recueil est une autre manière de lire, de relire et de retrouver J.-B. Pontalis, qu’on soit grand connaisseur en matière de psychanalyse ou tout simplement lecteur de ses récits singuliers à la frontière de plusieurs genres littéraires, des sciences humaines et de la poésie.
J.-B. Pontalis a également dirigé une revue et plusieurs collections. Cinq titres de la collection Connaissance de l’inconscient figurent pour l’instant au catalogue numérique ainsi que 45 titres de la Nouvelle Revue de Psychanalyse et 9 titres de sa collection de littérature L’un et l’autre.
Bonne lecture, en marge des jours.
ChG
Avant-propos de Michel Gribinski
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Ce vingtième volume de la collection « penser/rêver » accueille l’auteur de la « pensée rêvante », belle expression qui définit tout autant la méthode de réflexion du psychanalyste que celle de sa pratique. Et c’est, pour une part, à l’apparition et au développement de ce qui aboutira à cette expression que l’on assiste, au long des neuf entretiens qui composent ce recueil, et qui s’échelonnent sur quelque quarante années – entre le premier, qui date de 1970, et le dernier qui est d’hier : février 2012. Dès le premier entretien en effet, la pensée rêvante est comme en attente, derrière le refus affirmé par J.-B. Pontalis de l’imposture qui consiste à « se prendre pour » : quand le psychanalyste se prend pour un psychanalyste, sa pensée n’est pas loin de se prendre pour un raisonnement qui vaut raison. La pensée rêvante sera un peu plus tard, au fil des entretiens, l’état mouvant de l’être qui se défait du leurre de l’identité et de sa vulgarité suffisante – et là, tous les individus de l’« espèce humaine » sont concernés. Elle sera enfin, dans une liste non limitative, épreuve, c’est-à-dire traversée d’un morceau d’inconscient.
Car ces entretiens (en cela ils font écho à ce qui se dit en séance) sont structurés non comme un langage, mais comme un témoignage : voici ce que j’ai vu, ce que j’ai souffert et pensé et avant cela ce que je n’ai pas su penser, et à peine percevoir, voici ce que j’ai ignoré et par quoi j’ai été touché, ce contre quoi je me suis élevé, ce à quoi j’ai pris plaisir. Voici le témoignage des rêves sur ce qui structure mes jours, l’engagement des rêves, et voici la réalité sur laquelle il faut agir. Voici des paroles d’homme, de jeune homme ou, comme le dit J.-B. Pontalis dans Avant, de quelqu’un qui a tous les âges, et qui est, lors de chaque entretien, dans la « force de l’âge ». Et récuse toujours de la façon la plus inattendue la raison qui vieillit la pensée, la rationalité qui déçoit l’intelligence. Là-dessus on ne transigera pas. On veut bien de l’intermédiaire, on réclame même de l’entre-deux, et d’ailleurs l’approximative démocratie est en tant que telle nécessaire à ce que la psychanalyse et la pensée puissent s’exercer librement. Mais s’il faut choisir un camp, ce sera sans compromission celui, déraisonnable, de la jeunesse de la pensée. Celui de sa genèse aussi bien.
Dit-il dans ces pages comment s’y prendre ? se demande le lecteur impatient. Le lecteur découvrira lui-même le fil rouge, les fils nombreux (on est toujours saisi quand on écrit « fil » au pluriel) de ces entretiens, de même que leur évolution, les moments rapides de transformation, le courant créatif que ces pages tracent à mesure. Mais nous ne gâcherons pas le plaisir de la découverte, ou de la redécouverte des échanges, au sens fort, ici rassemblés – la plupart, parus dans des journaux, des magazines, des revues, sont devenus introuvables – en soulignant que l’amour de la littérature y joue pleinement, la littérature sur laquelle Freud s’est si fortement appuyé et qui, toujours, découvre les vérités lumineuses de demain pendant que la psychanalyse devine les fantômes obscurs des vérités d’hier.
Entre demain et hier, par-dessus le temps qui passe et ne passe pas, un poète, un homme de la littérature, a donné ses mots au titre du recueil. Avec le présent titre, J.-B. Pontalis rend hommage à son ami éphémère, Max Jacob, dont les portraits par Modigliani, Picasso, bien d’autres sont curieusement et de manière frappante des « portraits rêvants », aux mille couleurs, alors que ses photos, grises et sèches, semblent vouloir montrer un visage de sentinelle.
Pontalis et Max Jacob se sont fréquentés quelque temps avant l’arrestation du poète par la Gestapo, le 22 février 1944, et la reprise de ce titre salue le souvenir d’une amitié que Pontalis évoque dans le dernier entretien. Il y dit aussi comment s’est fait le choix du titre – « Le laboratoire central » a d’abord été celui de la réponse, publiée dans le présent recueil, à une enquête d’André Green. Deux mots qui parlent également de l’entretien qui est au principe de la séance d’analyse, et de l’entretien qu’on aura avec soi-même en se plongeant dans le mouvement des pages qui suivent.
La pensée de J.-B. Pontalis est mouvementée : c’est qu’il épouse avec une curiosité et un bonheur contagieux les deux contrées toujours neuves de la psychanalyse et de la littérature – et leurs champs parfois absolument contraires, heurtés, quand les mots qui manquent à la première envahissent l’autre ; quand l’une ne sait que tout réduire à des concepts, souvent post-freudiens, ou tout balbutier, alors que l’autre dit d’un trait la chose réelle avec des mots simples ; quand celle-là est toujours au service de plus de vie, et que celle-ci, la littérature, ne l’est pas forcément.
On est reconnaissant à ces épousailles incessantes. Sous leur façon discrète, elles s’opposent à la barbarie.
M. G.
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© J.-B. Pontalis, Le laboratoire central (avant-propos Michel Gribinski, éditions de L’Olivier, 2012)














