Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

18 mars 2013

Les Avenirs d’Hafid Aggoune (édition revue et corrigée) chez StoryLab

Les Avenirs est le premier roman d’Hafid Aggoune pour lequel il a reçu le prix de l’Armitière 2004 et le prix Fénéon 2005. Je me souviens (je travaillais alors à la librairie Les Sandales d’Empédocle à Besançon) l’avoir lu lors de sa parution aux éditions Farrago, maison d’édition qui a cessé son activité en 2006. Et si ce roman m’avait touché (il faisait partie des textes que j’avais largement recommandé), l’annonce de la fermeture de Farrago m’avait rendu très triste. L’auteur, lui, a continué de publier (une fois encore chez Farrago, ensuite chez Denoël et Joël Losfeld, titres non disponibles en numérique). Avec un titre comme celui-là, Les Avenirs ne pouvait pas ne pas renaître. Étant épuisé, l’auteur a récupéré ses droits et a choisi de le reprendre, de le corriger, de proposer cette nouvelle édition à une maison d’édition. Mais parce qu’on est presque dix ans plus tard et parce que nous sommes face à des dizaines d’avenirs possibles, le roman d’Hafid Aggoune paraît cette fois non pas chez un éditeur papier mais en numérique, aux éditions StoryLab.

Récit sur la mémoire individuelle et collective, l’exil, l’absence, les blessures et le retour à la vie, ce roman d’Hafid Aggoune n’a pas perdu de sa vigueur ni de sa troublante sensualité. Les Avenirs est aussi un voyage dans le temps et dans l’histoire, un exercice délicat mais réussi, tantôt d’une lucidité cruelle tantôt poétique voire onirique. Les Avenirs est aussi un roman d’amour doublé d’un roman d’apprentissage inversé où le lecteur suit le narrateur dans sa lente remontée du siècle dernier, jusqu’au choc, jusqu’à la perte. Les Avenirs dresse également le portrait d’un homme qui, par le manque, l’absence et grâce aux souvenirs (même si ceux-ci sont douloureux), a choisi de revivre. Les Avenirs, enfin, est une ode à la création, à la vie.

Le roman d’Hafid Aggoune est disponible sur ePagine au format ePub au prix de 5.99 €. Le fichier est fourni avec un dispositif de protection par filigrane (sans DRM Adobe). Ce procédé permet une lecture sur les différents supports disponibles (liseuses, tablettes, ordinateurs, smartphones) et ne limite pas son utilisation, qui demeure strictement réservée à un usage privé.

Pour en savoir plus sur l’auteur et son roman, visionnez l’interview infra.

Si vous souhaitez consulter ou télécharger Les Avenirs, cliquez ici.

ChG

 

 

Les Avenirs, Hafid Aggoune, StoryLab, 2013, 5.99 €

22 février 2013

À propos du prix à payer en numérique (L’œuvre Éditions)

Pour marquer le passage en poche du titre Le prix à payer de Joseph Fadelle (traduit en espagnol, en italien, en allemand et vendu à plus de 60 000 exemplaires), L’œuvre Éditions a décidé de baisser définitivement le prix de sa version numérique à 4.99 €. En outre, les deux autres titres disponibles au catalogue (Celle qui dit non et Une vie sous le regard de Dieu) seront également au prix de 4.99 € du vendredi 22 février au dimanche 10 mars inclus (contre 10.99 € et 11.99 € habituellement). Présentation infra des trois titres par la maison d’édition.

 

 

Le Prix à payer de Joseph Fadelle

Le Prix à payer est le récit d’une conversion au christianisme en terre d’islam. Mohammed Moussaoui, fils aîné d’une grande famille chiite, se destine à la vie aisée d’homme d’affaires lorsqu’il fait la connaissance de Massoud, un chrétien. Cette rencontre le transforme au point de se convertir. Une fatwa est lancée contre lui. Obligé de se cacher pour vivre sa foi, il s’enfuit en Jordanie. Joseph Fadelle vit en France avec sa famille depuis 2001. Il a le statut de réfugié politique.

 

Celle qui dit non de Marie-Neige Sardin

L’histoire de Marie-Neige Sardin est à peine croyable. Libraire de quartier, elle se fait persécuter depuis des années, sans qu’on lui vienne en aide. Sans que police, mairie ou quelque autorité de l’État lui viennent en aide. Violée par un groupe de jeunes, elle voit ses agresseurs libérés. Ils reviendront la narguer. Insultée, terrorisée, ses plaintes restent sans suite. Les autorités locales craignent tant les émeutes de quartier, qu’ils préfèrent sacrifier une femme sans défense, pour sauver la « paix » dans la cité. Le blog de Marie-Neige Sardin est visité par des centaines de milliers de personnes. Des télévisions étrangères, américaines même, viennent tourner des sujets sur elle. Son malheur a fait de Marie-Neige une victime-star. Son crime est qu’elle ne veut pas céder son commerce, quitter son quartier sous la pression. Devenue étrangère dans sa ville natale, la libraire du Bourget continue à croire à la République et à ses valeurs. Son témoignage interpelle les consciences.

 

Une vie sous le regard de Dieu de Laurent de Gaulle

La dimension chrétienne est non seulement au centre de la vie privée de Charles de Gaulle, mais aussi dans l’accomplissement de son destin, si étroitement mêlé à celui de la France. Laurent de Gaulle n’était qu’un enfant à la mort de son grand-oncle. De ce manque sont nées une quête et une conviction profonde: sans une relation singulière avec Dieu, Charles de Gaulle n’aurait pas été le grand homme que nous connaissons. Des indices de cet enracinement chrétien sont présents dès l’enfance du petit Charles. Dans son comportement de soldat, de résistant, d’homme d’État, l’empreinte chrétienne apparaît comme une évidence. Cette véritable redécouverte, permet de mieux saisir le sens de son engagement presque sacerdotal au service de la France. De Gaulle est un soldat de Dieu qui combat au nom du Bien contre le mal. La démonstration de l’auteur emporte la conviction. Elle impose une vision nouvelle du personnage du général et de son action.

9 septembre 2012

Extrait de Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka (Phébus)

En ce dimanche, je vous propose un extrait de Certaines n’avaient jamais vu la mer (The Buddha in the Attic) de Julie Otsuka, traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau et publié aux éditions Phébus (15 € la version imprimée, 10.99 € sans DRM sur ePagine et les sites des libraires partenaires). Dans ce deuxième roman, Julie Otsuka revient sur un sujet tabou aux États-Unis : l’histoire de ces milliers de jeunes femmes (souvent vierges) qui ont quitté le Japon dans le premier quart du XXe siècle et ont débarqué aux USA pour se marier à des hommes qu’elles ne connaissaient pas et qu’elles n’avaient pas choisi. Outre le rêve d’un ailleurs, la traversée et les premières désillusions, le roman revient surtout sur ces mariages forcés mais aussi sur les conditions dans lesquelles ces exilées vivaient ainsi que sur ce qu’elles pouvaient subir au quotidien comme haines racistes, rejets, humiliations,… jusqu’à Pearl Harbor où l’ignominie atteindra des sommets. Pour raconter cette histoire terrible, Julie Otsuka a choisi de faire parler plusieurs femmes. Pas de personnage à proprement parlé ici mais des milliers de voix en une qui se succèdent (sous la forme d’un nous par exemple), des incantations qui peuvent rappeler celles des chœurs du théâtre grec antique. Une langue très bien restituée par la traduction de Carine Chichereau. À noter aussi que l’auteur sera présente au Festival America qui aura lieu du 20 au 23 septembre 2012 à Vincennes (on en reparlera).

ChG

 

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Extrait de Certaines n’avaient jamais vu la mer
© Julie Otsuka, Phébus, 2012


BIENVENUE, MESDEMOISELLES JAPONAISES !

Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes. Certaines d’entre nous n’avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d’élégants vêtements, mais la plupart d’entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté – hérité de nos sœurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n’avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l’océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s’était jetée à l’eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à notre tour.

Sur le bateau, la première chose que nous avons faite – avant de décider qui nous aimerions et qui nous n’aimerions pas, avant de nous dire les unes aux autres de quelle île nous venions et pourquoi nous la quittions, avant même de prendre la peine de faire les présentations –, c’est comparer les portraits de nos fiancés. C’étaient de beaux jeunes gens aux yeux sombres, à la chevelure touffue, à la peau lisse et sans défaut. Au menton affirmé. Au nez haut et droit. À la posture impeccable. Ils ressemblaient à nos frères, à nos pères restés là-bas, mais en mieux habillés, avec leurs redingotes grises et leurs élégants costumes trois-pièces à l’occidentale. Certains d’entre eux étaient photographiés sur le trottoir, devant une maison en bois au toit pointu, à la pelouse impeccable, enclose derrière une barrière de piquets blancs, d’autres dans l’allée du garage, appuyés contre une Ford T. Certains avaient posé dans un studio sur une chaise au dossier haut, les mains croisées avec soin, regard braqué sur l’objectif, comme s’ils étaient prêts à conquérir le monde. Tous avaient promis de nous attendre à San Francisco, à notre arrivée au port.

Sur le bateau, nous nous interrogions souvent : nous plairaient-ils ? Les aimerions-nous ? Les reconnaîtrions-nous d’après leur portrait quand nous les verrions sur le quai ?

Sur le bateau nous dormions en bas, à l’entrepont, espace noir et crasseux. Nos lits consistaient en d’étroites couchettes de métal empilées les unes sur les autres, aux rudes matelas trop fins, jaunis par les taches d’autres voyages, d’autres vies. Nos oreillers étaient garnis de paille séchée. Entre les couchettes, des miettes de nourriture jonchaient le sol, humide et glissant. Il y avait un hublot et, le soir, lorsqu’il était fermé, l’obscurité s’emplissait de murmures. Est-ce que ça va faire mal ? Les corps se tournaient et se retournaient sous les couvertures. La mer s’élevait, s’abaissait. L’atmosphère humide était suffocante. La nuit nous rêvions de nos maris. De nouvelles sandales de bois, d’infinis rouleaux de soie indigo, de vivre dans une maison avec une cheminée. Nous rêvions que nous étions grandes et belles. Que nous étions de retour dans les rizières que nous voulions si désespérément fuir. Ces rêves de rizières étaient toujours des cauchemars. Nous rêvions aussi de nos sœurs, plus âgées, plus jolies, que nos pères avaient vendues comme geishas pour nourrir le reste de la famille, et nous nous réveillions en suffoquant. Pendant un instant, j’ai cru que j’étais à sa place.

Les premiers jours sur le bateau nous étions malades, notre estomac ne gardait rien, et nous étions sans cesse obligées de courir jusqu’au bastingage. Certaines d’entre nous étaient prises de vertiges, au point de ne plus pouvoir se lever, et demeuraient sur leur couchette dans une morne torpeur, incapables de se souvenir de leur nom sans parler de celui de leur futur mari. Rappelle-moi encore une fois, je suis Mrs Qui, déjà ? Certaines se tenaient le ventre et priaient à haute voix Kannon, la déesse de la miséricorde – Où es-tu ? – tandis que d’autres préféraient verdir en silence. Souvent au beau milieu de la nuit nous étions réveillées par le mouvement violent de la houle, et l’espace d’un instant nous ne savions plus où nous étions, pourquoi nos lits ne cessaient de bouger, ni pourquoi nos cœurs cognaient si fort d’effroi. Tremblement de terre, voilà la première pensée qui nous venait. Alors nous cherchions notre mère car nous avions de tout temps dormi entre ses bras. Dormait-elle en ce moment ? Rêvait-elle ? Songeait-elle à nous nuit et jour ? Marchait-elle toujours trois pas derrière notre père dans la rue, les bras chargés de paquets, alors que lui ne portait rien du tout ? Nous enviait-elle en secret d’être partie ? Est-ce que je ne t’ai pas tout donné ? Pensait-elle à aérer nos vieux kimonos ? À donner à manger au chat ? Nous avait-elle bien appris tout ce dont nous avions besoin ? Tiens ton bol à deux mains, ne reste pas au soleil, ne parle jamais plus qu’il ne faut.

Sur le bateau nous étions dans l’ensemble des jeunes filles accomplies, persuadées que nous ferions de bonnes épouses. Nous savions coudre et cuisiner. Servir le thé, disposer des fleurs et rester assises sans bouger sur nos grands pieds pendant des heures en ne disant absolument rien d’important. Une jeune fille doit se fondre dans le décor : elle doit être là sans qu’on la remarque. Nous savions nous comporter lors des…

13 janvier 2012

Les 2 premiers titres de Sabine Wespieser éditeur en numérique (Kéthévane Davrichewy et Léonor de Récondo)

Sabine Wespieser éditeur est une maison d’édition connue pour publier de la littérature française et étrangère. Soutenue depuis ses débuts par les libraires elle a fait le choix de privilégier la qualité à la quantité, de faire connaître des auteurs qui étaient peu connus du grand public et qui le sont désormais (Diane Meur, Yanick Lahens, André Bucher, Vincent Borel…) et d’accompagner des auteurs plus confirmés (l’Irlandaise Nuala O’Faolain, la Vietnamienne Duong Thu Huong, le Pakistanais Tariq Ali ou encore la Française Michèle Lesbre). Appréciée également pour la qualité de ses ouvrages (couverture typo, pages de garde, belle mise en page, encre marron…) la maison vient de faire un saut important en proposant à ePagine de fabriquer en ePub deux de ses nouveautés, Rêves oubliés de la violoniste Léonor de Récondo et Les Séparées de Kéthévane Davrichewy qui fait partie des cinq finalistes du prix RTL-Lire qui sera décerné le 15 mars 2012. Ces deux titres paraissent donc conjointement dans leur version imprimée et en numérique. Proposés respectivement 17 € et 18 € en papier ils sont vendus au format ePub 12.99 € et 13.99 €. Ces deux fichiers ne contiennent pas de DRM (verrous) mais une protection par filigrane (tatouage numérique ou watermarking). Ci-dessous, petite présentation de ces deux titres avec reproduction du début de chaque texte. Si vous souhaitez aller plus loin, un extrait plus long peut être téléchargé gratuitement via ePagine sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici).


Kéthévane Davrichewy est aujourd’hui l’auteur de Tout ira bien (Arléa, 2004), du très remarqué La Mer Noire (Sabine Wespieser éditeur, 2010, Prix Version Femina – Virgin Megastore 2010, Prix Landerneau 2010, Prix Le Prince Maurice du roman d’amour) et des Séparées qui vient de paraître dans lequel il sera question de la « génération Mitterrand », d’amitiés fortes puis brisées, de musique et de littérature, de la confusion des sentiments et du deuil de l’enfance.

« LE VISAGE DE FRANÇOIS MITTERRAND se dessinait peu à peu sur l’écran de télévision. Ses parents, leurs amis bondissaient hors des canapés, poussaient des hurlements. Alice fixait Cécile, qui sortit de la pièce, la démarche nonchalante tranchant au milieu de l’hystérie collective. Ses sœurs la saisirent maladroitement, lui piétinèrent les pieds. Ses grands-parents s’étaient levés, la serrant jusqu’à l’oppresser. Alice ne distinguait plus les visages, ne décelait aucune expression, les individus familiers qui composaient le dîner quelques instants auparavant ne faisaient plus qu’un. Elle fut entraînée dans une danse titubante qui occupa l’espace du salon-salle à manger-cuisine de l’appartement où ils vivaient. Leurs cris faisaient écho à ceux de la rue, aux commentaires des présentateurs de télévision.
Alice parvint à se détacher de la cohue et se réfugia près de la fenêtre. Sur le boulevard, une foule avait envahi les trottoirs, les voitures ralentissaient, klaxonnaient, les conducteurs et leurs passagers avaient baissé les vitres, se penchaient au dehors, brandissaient des pancartes, agitaient les bras, les mains. La fièvre, la fierté, contagieuses, l’envahirent. Ils avaient gagné.
Puis l’euphorie retomba, chacun s’assit, reprit son souffle. Alice rejoignit Cécile dans la chambre. Une petite pièce, meublée de trois couchages, trois bureaux escamotables, trois tables de nuit identiques, qu’elle partageait avec Salomé et Nine.
Allongée sur le lit d’Alice dans la position du fœtus, Cécile feuilletait l’anthologie de la poésie française, dont les pages étaient froissées, presque déchirées à force d’avoir été consultées. Elles avaient ensemble souligné des vers, coché des passages pour préparer le bac de français, mais aussi pour se rappeler les extraits de leurs poèmes préférés. Patti Smith, dont la voix grave résonnait sans relâche dans l’intimité des salles de bains, recopiait dans des carnets l’intégralité des poèmes qu’elle aimait. Alice et Cécile l’imitaient, espérant fébrilement inventer un jour, à leur tour, un autre monde. Devenir des artistes. »

© Kéthévane Davrichewy, Les Séparées, Sabine Wespieser éditeur, 2012.


Léonor de Récondo est violoniste et spécialiste de la musique baroque (on peut notamment l’entendre sur cet enregistrement du Stabat Mater de Boccherini). Après La Grâce du cyprès blanc, roman publié aux éditions Le temps qu’il fait, Rêves oubliés vient de paraître chez Sabine Wespieser éditeur. L’auteur interroge ici ses origines à travers le portrait d’une famille née dans le Pays-Basque espagnol, contrainte à l’exil en plein franquisme et trouvant refuge en France près d’Hendaye puis dans les Landes. Deux voix se superposent, celle d’une narration classique à la troisième personne et celle de la mère via des phrases qui sont tirées de son journal intime. Si la question de la fuite et de l’exil est incontournable, l’auteur rend hommage ici à cette famille déracinée mais très forte car soudée.

« AÏTA EST ASSIS SUR LE LIT DÉFAIT, il tient sa tête entre ses mains. Partir maintenant. Ces mots martèlent sa pensée. Partir maintenant à Irún. Il se lève, fait quelques pas dans la chambre. Il jette un coup d’oeil distrait au miroir qui surplombe la commode. Il scrute un instant cette vie qu’il laisse. Pour combien de temps ? Quelques mois, tout au plus. Le temps de retrouver Ama et les enfants.
Être ensemble, c’est tout ce qui compte.
Il s’approche de la commode et prend une des photos encadrées, celle qu’il préfère, celle qu’il regarde chaque soir avant de se coucher. Il y a Ama et son sourire, Ama et leurs trois fils. Le petit est dans ses bras, les deux autres s’accrochent à sa jupe. Bonheur furtif, piégé sur du papier, volé par lui un après-midi ensoleillé, alors qu’ils se promenaient dans les jardins d’Aranjuez, cette ville qu’il doit quitter. Il sort la photo de son cadre en verre biseauté. Il la caresse du regard, puis la glisse dans la poche de sa chemise.
Être ensemble, c’est tout ce qui compte.
Mais comment partir sans se faire tuer ? Un léger rire secoue ses épaules, il n’avait jamais imaginé se poser un jour une telle question. Et pourtant, cette réalité est bien là.
Aïta revoit la scène du restaurant qui s’est déroulée quelques instants auparavant.
Lui est installé à sa table habituelle, deux hommes se sont assis au bar. Ils parlent fort, méprisant tous ceux qui les entourent. Ils sont entrés sûrs de leur fait et commandent deux verres à Miguel. Puis encore deux.
Aïta ne les écoute pas, il mange en lisant le journal comme il le fait chaque jour quand Ama et les enfants séjournent à Irún. Les nouvelles sont mauvaises, le Pays basque tombe aux mains des franquistes. S’il ne se sent pas directement menacé à Aranjuez, il sait que le danger pointe pour la famille d’Ama. L’éloignement lui pèse.
Comment vont-ils ? »

© Léonor de Récondo, Rêves oubliés, Sabine Wespieser éditeur, 2012.

20 mars 2010

Passeport gratuit pour l’exil

Sur la nouvelle version du site ePagine, téléchargez gratuitement le dossier Histoires d’exilés dans lequel vous trouverez cinq extraits de romans écrits par Marie NDiaye, Bachir Kerroumi, Antoine Matha, Abasse Ndione et Mehdi Charef.

Les cinq romans sélectionnés dans ce dossier mettent en scène des personnages qui, à un moment donné de leur vie, ont fait le choix de quitter, voire de fuir, leur pays et leur situation. Certains le font en toute légalité, d’autres rejoignent le groupe des clandestins. Au bout de la route, de l’espoir et de la possible délivrance se trouve un pays rêvé, fantasmé. Mais pour ceux qui parviennent à franchir les frontières, d’autres problèmes vont surgir, ceux liés à l’immigration, au statut de l’étranger et au sentiment d’identité nationale.

Le retour, l’ailleurs, l’exil. Trois femmes, trois histoires : l’une revient dans son pays natal, l’autre l’a quitté pour suivre son mari et la troisième aimerait le fuir. Malgré la noirceur des thèmes abordés, ce livre est lumineux et touche parfois au merveilleux. Là est le talent de cet écrivain, dans sa capacité à jouer avec un imaginaire, une forme et une langue qui lui sont propres, à faire corps avec ses personnages, un corps qui d’ailleurs exprime tout à la fois la puissance, la déliquescence, le désarroi et l’obstination : un corps qui résiste malgré tout.
Trois femmes puissantes de Marie NDiaye, Gallimard (Prix Goncourt 2009)

Un jeune Oranais de quinze ans, qui a fui son quartier de misère et où sévit la corruption, arrive en France comme sans-papiers. Après deux années passées à vivre d’expédients et à lutter contre la xénophobie ambiante, cet exilé perd soudain la vue. Mais ni l’ostracisme ni les nombreuses galères n’auront raison de sa volonté de fer : bien au contraire, le narrateur de ce roman sobre et bien tenu va trouver en lui des ressources et prendre son destin à bras-le-corps.
Le Voile rouge de Bachir Kerroumi, Gallimard / Haute enfance

Raymond quitte son Afrique natale pour Paris, « ville cannibale ». Grâce à la cocaïne, il s’enrichit très vite et envoie un billet d’avion à Fargas, le narrateur de ce roman très stylé, qui d’emblée s’inscrit en fac. Vivant aux crochets de son ami voyou, tombant amoureux d’une Française, découvrant les musiciens Schönberg, Berg, Webern, il tentera également de comprendre cette société qui se cherche une identité nationale… jusqu’au drame et au retour funèbre vers l’Afrique.
Épitaphe de Antoine Matha, Gallimard / Continents noirs


Bref, sobre et bouleversant, ce récit nous permet de vivre de l’intérieur une traversée… celle qu’entreprennent de jeunes Sénégalais qui, sur un coup de tête (« Mbëkë mi »), vont fuir leur pays pour tenter de rejoindre Ténérife en pirogue par l’Océan Atlantique. Une aventure périlleuse, folle, extrême, où l’espoir et la beauté se superposent toujours aux conditions précaires, au destin, à la violence des éléments et des hommes…
Mbëkë mi : à l’assaut des vagues de l’Atlantique de Abasse NDione, Gallimard / Continents noirs

Du reg algérien de son enfance aux baraquements de Nanterre, Mehdi Charef raconte dans ce roman les tribulations d’un petit garçon au milieu des années 1960. Avec humour, panache et tendresse, l’auteur dresse un tableau attachant de sa famille et propose ici le récit de son expérience d’immigré.
À bras le coeur de Mehdi Charef, Mercure de France

Christophe Grossi

13 mars 2010

Téléchargements gratuits

Sur la nouvelle version du site ePagine en ligne depuis aujourd’hui, vous pouvez désormais télécharger gratuitement des extraits de livres numériques (en format epub) – nos coups de cœur ou encore les derniers titres disponibles au catalogue. Nous vous proposons également de télécharger (toujours aussi gratuitement) des dossiers thématiques dans lesquels vous trouverez une sélection d’extraits de livres de notre catalogue. Les deux premiers dossiers portent sur l’amour et l’exil.  Aujourd’hui je vous parlerai de Fragments d’un éloge amoureux qui comporte cinq extraits de livres presque tous chroniqués sur ce blog.

Si, pour Roland Barthes, l’amour est philosophie, Alain Badiou, lui, rappelle dans la présentation de Éloge de l’amour (qui fait suite au dialogue public donné lors du Festival d’Avignon en 2008 entre le journaliste Nicolas Truong et lui) que quiconque – même le philosophe – peut succomber à « cette force cosmopolite, louche, sexuée » qui transgresse « frontières et statuts sociaux ». À partir de cet éloge, disponible désormais en format numérique, nous vous proposons une sélection d’extraits de romans, de contes et de nouvelles (sensibles, drôles, décalés ou sensuels) où l’amour est conjugué à tous les temps et décliné sous toutes ses formes : de la rencontre à la découverte de l’autre en passant par la jalousie. Composé comme un ensemble de fragments du sentiment amoureux, ce dossier est à partager avec l’être aimé, sans modération.

Comment réinventer l’amour ? Peut-on comprendre la philosophie sans avoir connu l’amour ? Pourquoi l’amour aujourd’hui est menacé (notamment par les sites de rencontres sur Internet qui prônent l’amour sans risques alors que tomber amoureux est en soi une prise de risque ; se tromper, souffrir, décevoir ne donnent-il d’ailleurs pas sens et ardeur à la vie) ? Quels liens entretient l’amour avec les philosophes, l’art ou la politique ? Comment le concept de vérité intervient-il dans la construction amoureuse ? Autant de questions que le philosophe Alain Badiou aborde dans cet éloge de l’amour, passionné et passionnant.
(Éloge de l’amour de Alain Badiou avec Nicolas Truong, Flammarion, chroniqué le 11 janvier 2010)

Au Japon, un Français reconnaît dans une délégation russe son premier amour clandestin, son « amant russe », rencontré onze ans auparavant en URSS, sous l’ère Brejnev : il était alors un jeune lycéen français de seize ans et son amant, lui, un étudiant de vingt-six ans. Gilles Leroy parvient à matérialiser le désir adolescent (impétueux, impérieux et impatient) et décrit avec subtilité comment deux personnes du même sexe dans un pays totalitaire parviennent à s’aimer malgré les surveillances et les interdits.
(L’amant russe de Gilles Leroy, Mercure de France, chroniqué le 13 janvier 2010)

À travers 17 nouvelles (sensibles, décalées, pathétiques, torrides…), comme autant de tranches de vies masculines modernes, l’auteur nous emmène du côté des histoires d’amour précaires, débridées, impossibles ou fantasmées. Et si une forme de désenchantement se dégage de ce recueil, nous retenons que le désir, lui, sait résister aux déceptions, ratages, frustrations, problèmes de communication et aux écrans qui nous séparent plus qu’ils nous rapprochent.
(Combien de fois je t’aime de Serge Joncour, Flammarion, chroniqué le 19 janvier 2010)

Victime d’un cambriolage à son retour d’Amérique, Mariana, artiste, se rend à la gendarmerie pour déclarer que son manoir, une maison de famille, a été saccagé. Elle y rencontre alors un homme (Daniel, chercheur en physique nucléaire) vêtu d’une combinaison de plongée – seuls effets qui lui restent suite au départ de sa femme qui a vidé tout l’appartement. Chacun constatant son propre désastre, ces deux-là peuvent alors tenter quelque chose ensemble. Mais pour cela, il faudra encore apprendre à se débarrasser des autres liens qui les attachent à leur vie passée. Aller vers le dénuement pour vivre, neufs, leur propre histoire.
(La femme promise de Jean Rouaud, Gallimard, chroniqué le 27 janvier 2010)

Il faut imaginer ce Jour de souffrance de Catherine Millet comme le négatif d’une photographie, celui du livre précédent, La Vie sexuelle de Catherine M., qui avait fait polémique lors de sa parution en 2001. Ici, point de voyeurisme mais un récit où la douleur et la jouissance, souvent liées, sont analysées et commentées ; très distancié, quasi clinique, ce livre – où nous découvrons également le parcours de cette spécialiste de l’Art Contemporain – est un essai très structuré sur les émotions et les réactions d’une femme jalouse qui découvre les nombreuses infidélités de son mari tandis qu’elle-même a la vie sexuelle libérée que l’on sait.
(Jour de souffrance de Catherine Millet, Flammarion)

À Tryphène, le roi Pausole (qui vit en compagnie de 366 femmes) accorde et recommande une grande liberté de mœurs à tous ses sujets, souhaitant le bonheur de son peuple, en proie au désarroi. Quand sa fille, la princesse Aline, s’échappe en compagnie d’une jolie danseuse déguisée en prince charmant, Pausole décide de partir à sa recherche, avec mule, eunuque, page et quarante soldats armés de lances ou de tulipes. Derrière un ton faussement léger, cet hommage à Voltaire (dernier roman à avoir été publié du vivant de l’auteur en 1901) cache des réflexions décoiffantes sur l’amour, la sexualité et la morale et surtout beaucoup d’humour – entre François Rabelais, Alfred Jarry et Jacques Tati.
(Les Aventures du Roi Pausole de Pierre Loüys, Flammarion /GF)

Christophe Grossi

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Livres numérisés contenus dans le dossier Fragments d’un éloge amoureux :

29 janvier 2010

Entrée en littérature par une épitaphe

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La collection Continents noirs de Gallimard – une soixantaine de titres pour plus de trente auteurs – a dix ans. Consacrée aux écritures africaines, principalement d’expression française, cette collection réunit des textes littéraires (romans et essais) rédigés par des écrivains du continent noir et, plus souvent de sa diaspora. « Nous parions, ici, sur l’écriture des continents noirs pour dégeler l’esprit romanesque et la langue française du nouveau siècle. Nous parions sur les fétiches en papier qui prennent le relais des fétiches en bois », écrivait Jean-Noël Schifano, le responsable de la collection en 2000. Parmi le catalogue figurent le premier roman de Antoine Matha, Épitaphe, qui vient d’être numérisé. Notons également que le nouveau roman de Fabienne Kanor, Anticorps, qui vient de paraître à la rentrée de janvier 2010, sera bientôt numérisé et disponible au catalogue ePagine.

Épitaphe, donc – ou comment entrer en littérature en commençant par la fin. Raymond quitte son Congo natal pour Paris, « ville cannibale ». Grâce à la cocaïne, il s’enrichit très vite et envoie un billet d’avion à Fargas, le narrateur de ce roman très stylé, qui d’emblée s’inscrit à la faculté, en philo puis en lettres. Vivant (paradoxalement) aux crochets de son ami voyou, tombant amoureux d’une Française, découvrant les musiciens Schönberg, Berg, Webern, ce fils d’instituteur tentera également de comprendre cette société qui se cherche une identité nationale… jusqu’au drame et au retour funèbre vers le Congo. « La fin tragi-comique, entre la délivrance d’une carte de séjour au prix d’une paternité fictive et le voyage d’un cadavre durant plusieurs mois dans son pays déchiré par la guerre civile, vient donner à ce premier roman son ampleur. » (Chloé Brendlé, Le Matricule des anges, 2009)

Pour aller plus loin, je vous invite à lire l’entretien de Antoine Matha sur le blog de Florence Courthial (octobre 2009) et l’étude comparée de Gare du Nord d’Abdelkader Djemaï (livre également au catalogue ePagine) et Épitaphe d’Antoine Matha par Virginie Brinker sur le blog La Plume Francophone (octobre 2009).

Christophe Grossi

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Livres numérisés cités dans cette chronique :

Autre livre cité :

  • Anticorps de Fabienne Kanor, Gallimard / Continents noirs

21 janvier 2010

Double handicap

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Dans Le Voile rouge de Bachir Kerroumi, publié dans la collection Haute enfance chez Gallimard en 2009, un jeune oranais de quinze ans fuit son quartier de misère où sévit la corruption et arrive en France comme sans-papiers.

« Je viens d’un monde où l’adolescence n’existe pas. L’insouciance qui, d’habitude, protège les enfants d’une réalité âpre nous quittait trop vite. Je l’avais ressenti très tôt, peut-être dès l’âge de dix ans, dans les regards de mes camarades. Chaque mois qui passait voyait disparaître un peu de l’innocence qui pétillait dans nos yeux. »

Après deux années passées à vivre d’expédients et à lutter contre la xénophobie ambiante, la situation du jeune homme semble s’améliorer mais le sort semble s’acharner sur lui : il perd soudain la vue. Mais ni l’ostracisme ni les nombreuses galères n’auront raison de sa volonté de fer : bien au contraire, le narrateur de ce roman sobre et bien tenu va trouver en lui, malgré son double handicap, des ressources insoupçonnées et prendre son destin à bras-le-corps.

Bachir Kerroumi est né en 1959 à Oran. En 1978, il perd la vue. Dans les années qui suivent, il obtient sa ceinture noire de judo, crée un centre de formation en informatique. En 1995, il publie Les Personnes handicapées et le marché du travail (Éditions d’organisation, aujourd’hui indisponible) avant de soutenir sa thèse de doctorat en sciences de gestion sur «Les déficiences du management face au handicap» en 2001. Le Voile rouge paraît chez Gallimard en 2009.

Christophe Grossi

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Livre numérique cité dans cette chronique :

17 janvier 2010

Mehdi Charef, l’immigration et les femmes

Filed under: + Conseils de lecture — Étiquettes : , , — Christophe @ 06:28

Entre deux films, le cinéaste et romancier Mehdi Charef revient dans À bras-le-coeur (publié au Mercure de France en 2006 et disponible aujourd’hui dans sa version numérique) sur son enfance au milieu des années 1960. Avec humour, panache et tendresse, l’auteur dresse un tableau attachant de sa famille (des femmes en particulier) et propose ici le récit de son expérience d’immigré, du reg algérien aux bidonvilles de Nanterre.

Récit de la colonisation et de la guerre d’Algérie (brutalité, incendies, assassinats, viols…), ce roman est aussi un bel hommage aux figures féminines, la mère et la grand-mère surtout, le père étant souvent absent. Quant à Amalia (cette soeur que le petit garçon adore), sa mort accidentelle sera l’un des moments les plus poignants de cette histoire. D’autres figures importantes traversent également le roman : les femmes nues dans le hammam qui l’éveillent à la sensualité et la jeune voisine qui l’initiera à la sexualité.

Mehdi Charef prend à bras-le-corps deux pays, deux cultures, dit ce qu’est quitter son chez-soi et  ceux qu’on aime (qui eux vont rester là) pour retrouver un ailleurs qui est loin d’être un nouveau chez-soi – l’exil transformant aussi la langue, modifiant l’individu, le jeune homme devient un l’émigré puis un immigré, l’immigré, l’étranger. Et le narrateur sait très bien restituer le climat des années soixante à Nanterre où il se retrouve à vivre, en compagnie d’autres immigrés, dans des conditions pitoyables. Étranger parmi les étrangers, c’est la langue française qui sauvera ce garçon sensible et doué pour les lettres.

Né en Algérie, Mehdi Charef arrive en France à l’âge de dix ans ; il vivra dans des cités de transit de la région parisienne et travaillera à l’usine jusque dans les années 80. Écrivain, il débute en tant que réalisateur grâce à Costa-Gavras qui lui conseille de réaliser lui-même l’adaptation d’un de ses romans, Le Thé au harem d’Archi Ahmed (César de la meilleure première œuvre et Prix Jean Vigo). Si les thèmes abordés par Mehdi Charef sont souvent durs et graves, ses créations littéraires ou cinématographiques sont souvent l’occasion de dresser, comme dans À bras-le-coeur, de beaux portraits de femmes.

Christophe Grossi

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Livre de Medhi Charef numérisé :

Autres livres de Mehdi Charef :

4 décembre 2009

Suite Olivier Rolin : lâchons les fauves

Filed under: + Conseils de lecture — Étiquettes : , , , — Christophe @ 00:08

La visite de la Suite Olivier Rolin continue aujourd’hui avec la pièce consacrée à Pertuiset, le chasseur de lions, ce tableau de Manet qui met en scène un curieux bonhomme à la fois trafiquant d’armes, chasseur de trésors, menteur, rêveur, opportuniste, monomaniaque, vulgaire, aventurier maladroit et ami du peintre précédemment cité.

« On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait », écrivait Nicolas Bouvier dans L’Usage du monde. Si cette phrase peut s’appliquer à tous les projets littéraires de l’écrivain Olivier Rolin, elle semble encore plus vraie à mesure qu’on avance dans la lecture de son roman, Un chasseur de lions. En effet, ici aussi on croit qu’on va suivre un personnage (Pertuiset) mais c’est bientôt un autre qu’on accompagne (Manet) puis un autre encore – le narrateur qui, en creux et dans les parenthèses, dissèque son rapport à l’autre, au temps, au « dépaysement » et à l’exil intérieur.

Ainsi donc, tout pourrait commencer au musée de Sao Paulo lorsque le narrateur découvre le portrait de Pertuiset par Manet. Ou bien alors tout commencerait en Patagonie, dans un livre que le narrateur aurait acheté et dans lequel il serait question de ce Pertuiset. (Je conseille d’ailleurs de lire et de relire la fantastique et lamentable expédition en Terre de Feu organisée par Pertuiset autour de la recherche d’un certain trésor Inca.) Ou bien, rien de tout cela n’aurait vraiment d’importance. On voyagerait, narrateur et personnages, autour du monde (Santiago, Lima, Paris, Valparaiso, Punta Arenas, la Terre de feu, l’Algérie), on en profiterait pour croiser des révoltes et des révolutions, ou bien pour revenir sur l’Histoire de Paris et parler de Baudelaire, de Mallarmé, de Berthe Morisot, de peinture, de littérature, de poètes maudits, de bars, d’alcool, de femmes, de navigation, d’aventuriers, de coucheries… et d’animaux bien sûr. Et derrière tout cela, l’auteur viendrait interroger à nouveau la mémoire qui est universelle et pourtant qui nous est unique, avec comme compagnon ce démon récurrent : le temps et son travail de sape sur les corps.

 Crédit Jacques Descloitres, MODIS Land Rapid Response Team

© Jacques Descloitres, MODIS

Ce que j’aime chez Olivier Rolin, c’est que nous pouvons faire le tour du monde, de sa bibliothèque, d’un musée ou d’une grande ville, le temps d’une phrase ; ce qui le pousse à voyager et à écrire n’a rien à voir avec l’exotisme (on s’en serait douté) ni avec la vantardise. Non. Mais, l’auteur a néanmoins tant voyagé, lu, échangé, pensé et vécu que sa palette lui permet d’utiliser désormais chacune de ses expériences. Et c’est cela-même qui vient alimenter sa prose, ses phrases, son style ; c’est ce corpus qui donne un ton inimitable à ses écrits : singuliers, personnels et à son univers : unique.

Nous le savons, Olivier Rolin – par le biais des incursions du narrateur (notamment dans ses parenthèses où ironie et autodérision vont bon train) – aime jouer avec les genres littéraires. C’est d’ailleurs ce qui fait son style, sa patte, sa marque de fabrique. Ici (et ce n’est qu’un exemple), c’est bien l’autoportrait de l’auteur qui se dessine peu à peu – jusque dans sa peur de ressembler parfois à ce qu’il déteste le plus – à travers les aventures de ce drôle de couple (Pertuiset / Manet) qu’il unit et désunit. Un chasseur de lions, qui contient plusieurs labyrinthes, plusieurs façons de tricoter et de détricoter les histoires, est encore une fois l’occasion pour Olivier Rolin de rendre un très bel hommage à Proust, à sa recherche qui nous hante jusqu’à la dernière page. Ce roman est aussi un livre-enquête dans lequel le narrateur, arpentant Paris sur les traces de Manet jusqu’à sa mort, revient sur les lieux qu’il a lui-même foulés dans sa jeunesse lors de son apprentissage politique dans les années 60-70 (lire Tigre en papier et ma chronique du 30 novembre dernier).

Suite de la Suite Olivier Rolin la semaine prochaine avec les trois recueils de textes, conférences et articles édités chez Publie.net. Mais avant de lâcher les fauves, un dernier verre pour la route, donc, et trois extraits de Un chasseur de lions :

à propos de Manet : Le monde est un pervers polymorphe, un spectacle foisonnant et trivial, une fontaine de formes et de couleurs où la beauté jaillit parfois de la laideur.

à propos des vingt ans du narrateur, de ses idéaux : tu as beau t’en défendre, la figure qui te fascine n’est pas celle du militant mais celle, beaucoup plus romantique, de l’aventurier. Tu désires à la fois la fraternité et la solitude. Tu te sens toi aussi dépaysé dans le monde.

à propos du temps perdu : pays où la vie passée se mêle à la vie rêvée, seule chasse où on est assuré d’être au bout tué par le fauve, seule exploration où l’on finit toujours sous la dent des anthropophages.

Christophe Grossi

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Livres numérisés cités dans cette chronique :

Autres livres ou auteurs cités :

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