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9 janvier 2014

Interview d’Ayerdhal pour la sortie de « Bastards »

Le 6 janvier 2014, pour débuter une nouvelle année en fanfare, les éditions Au Diable Vauvert sortent une nouvelle pépite écrite par Ayerdhal : Bastards. Comme pour le précédent opus de l’auteur chez ce même éditeur, Rainbow Warriors, (lui sur 6 épisodes), la sortie numérique s’effectue ici sur 12 épisodes, s’étalant du 6 janvier au 6 février 2014. Là les deux premiers épisodes sont gratuits. Ce qui permet de se faire une très bonne idée du genre et de la manière d’écrire de l’auteur. Pour marquer cette sortie, nous avons interviewé Ayerdhal.

 

Entretien avec AYERDHAL

eP : Le premier épisode de Bastards est sorti ce 6 janvier. Peux-tu nous faire le pitch en quelques lignes (de ton cru) et nous donner le genre dans lequel s’inscrit Bastard ? S’il est pertinent de vouloir mettre une étiquette sur cette nouvelle parution, bien entendu.
Ayerdhal : Alexander Byrd ne parvient plus à écrire depuis qu’il a été récompensé par le prix Pulitzer. Colum McCann l’incite à arpenter New York en inventant mentalement des vies pour les inconnus qu’il croise et à lier ces vies autour d’un fait divers peu banal : une très vieille dame, non identifiée, qui a occis trois agresseurs avec un outil de jardin et l’aide d’un chat. Sur les traces de celle que les médias surnomment Cat-Oldie, Alexander arpente les cimetières du Queens en rollers avec, dans sa capuche, Folksy, son propre chat ou, plutôt, le chat qui le possède. Dans sa quête de l’inspiration, il cherche aussi conseil auprès de Paul Auster, Norman Spinrad, Jerome Charyn, Toni Morrison, Michael Chabon, Siri Hustvedt… C’est finalement sur la tombe d’Houdini qu’il retrouve Cat-Oldie, dont il découvre qu’elle a connu l’illusionniste, comme elle a fréquenté des personnalités aussi fascinantes que Ian Fleming, Robert Capa ou John Steinbeck, au cours d’une vie si longue qu’elle pourrait bien être la doyenne de l’humanité et si mystérieuse que plusieurs services secrets n’ont eu de cesse tour à tour de l’employer et de la pourchasser.
Une étiquette… pas facile ! Thriller un brin déjanté ?

eP : La première publication numérique va se faire sous forme d’épisodes, 12 au total, qui sortiront du 6 janvier au 6 février. Les deux premiers épisodes sont gratuits, les suivants téléchargeables pour la modeste somme de 0,99 € chaque épisode. Y aura-t-il, comme il y a eu pour Rainbow Warriors, une édition numérique complète reprenant tous les épisodes ?
Ayerdhal : Oui, il y aura une version complète numérique et une version papier.

eP : C’est donc, te concernant au Diable Vauvert, la deuxième « prépublication » sous forme d’épisodes. Est-ce Ayerdhal qui tient à cette prépublication, l’éditeur Au Diable Vauvert ou une réflexion commune vous amenant à travailler ainsi ?
Ayerdhal : Le Diable m’a soufflé l’idée et nous avons poursuivi la réflexion ensemble.

eP : Comment a été écrit Bastards ? A-t-il été écrit et pensé en feuilleton ? Était-il déjà écrit et ensuite a été découpé, ou est-il écrit « en temps réel », comme l’a fait Pierre Bordage cet été ?
Ayerdhal : Ni l’un, ni l’autre. J’avais écrit un peu plus de 200 pages lorsque la Diablesse en chef m’a demandé un pitch, auquel j’ai joint quelques chapitres. En discutant, nous nous sommes aperçus que Bastards ferait une bonne série TV. De là à passer à l’acte, il n’y avait qu’à remodeler ce qui était déjà écrit et à calibrer l’ensemble sur le principe des séries américaines. Environ 50 min de lecture par épisode, avec une scène pré-générique, une histoire interne développant une méta-histoire plus complexe et un cliffhanger. Pour ce qui était déjà écrit, j’ai dû tout reprendre à zéro, ce qui m’a permis de choper le rythme et de poursuivre sur la lancée… bon, j’ai un petit peu dû aussi modifier mon scénario et les personnages originels.

eP : As-tu des retours sur les ventes numériques concernant Rainbow Warriors ?
Ayerdhal : En novembre, nous atteignions un total de 1690 téléchargements.

eP : Le sujet est assez étonnant venant d’un auteur prolifique comme toi : le manque d’inspiration. Pourquoi utiliser ce sujet en trame de fond ?
Ayerdhal : Le syndrome de la page blanche est moins une trame de fond qu’un point de départ. C’est un phénomène que beaucoup d’auteurs connaissent de très près et que certains événements peuvent rendre totalement handicapant. Ainsi, Jean Carrière a éprouvé les pires difficultés à se relever du prix Goncourt décerné à L’épervier de Maheux en 1972 (il a d’ailleurs écrit Le Prix d’un Goncourt en 1987 pour expliquer ce qui lui est arrivé et ce qu’il a ressenti). Pour des raisons d’ordre personnel, j’ai moi-même traversé une période inféconde de plusieurs années. J’ai eu envie de jouer avec.

eP : Cette prépublication se fait en numérique. Lis-tu toi-même en numérique ? Si oui, que lis-tu ?
Ayerdhal : Je lis majoritairement en numérique, sur liseuse ou sur tablette, voire même sur ordinateur en usant de Calibre. Il m’arrive souvent de transformer en epub les fichiers doc ou odt des copains qui me demandent une « première lecture » pour travailler dessus plus confortablement.

eP : Est-ce qu’un auteur très remarqué et reconnu comme toi doit publier des œuvres en papier et d’autres en numérique ? Le fais-tu pour toucher un lectorat plus large, par goût du jeu, parce que tu es sensible aux évolutions technologiques, etc ?
Ayerdhal : J’écris pour être lu. Même si j’aime les livres papier et que la maison en déborde, je ne m’attache pas au support quand je travaille. Or le papier comme le numérique ne sont que des supports. L’ouvrage n’existe que par son contenu, et celui-ci est œuvre de l’esprit, comme le rappelle le Code de la Propriété Intellectuelle.

 

Merci à Ayerdhal pour ces réponses, et bonne lecture à vous, amateurs de thrillers déjantés !

David Queffélec.

Pour accéder à Bastards, épisode par épisode, cliquez ici

23 janvier 2013

Lire « la pensée rêvante » de J.-B. Pontalis en numérique

Le grand écrivain, poète et psychanalyste J.-B. Pontalis est mort la semaine dernière, le jour de son anniversaire, à l’âge de 89 ans. Parmi les nombreux hommages rendus ces derniers jours à cet homme dont la pensée rêvante a traversé deux siècles, des rives et des récits de vie intime, vous trouverez quelques liens sur le site déboîtements ainsi qu’un dossier sur le site de la librairie Ombres blanches. Aujourd’hui, nous nous attacherons ici à dresser la liste des titres disponibles en numérique sur ePagine et proposerons un extrait du dernier ouvrage publié de l’auteur, Le laboratoire central : l’avant-propos de Michel Gribinski qui est également l’éditeur de la collection penser/rêver aux éditions de L’Olivier.

Treize titres de J.-B. Pontalis sont désormais disponibles en numérique, ses essais psychanalytiques mais aussi ses récits singuliers et personnels. Si une bonne dizaine de ses ouvrages sont présents au catalogue depuis 2009 en PDF image (collection Blanche et Connaissance de l’inconscient chez Gallimard), deux autres ne le sont que depuis quelques mois seulement : Un jour, le crime (Folio) ou Le laboratoire central (éditions de l’Olivier) qui contient neuf entretiens et exposés de Pontalis prononcés ou publiés entre 1970 et 2012. Dans ce recueil, vous retrouverez un homme en questionnement, toujours prêt à « penser contre soi » et à refuser la facilité, quitte à se mettre en danger. Ses interlocuteurs, entre autres Pierre Bayard ou Marcel Gauchet, l’amènent à se pencher à nouveau sur les rapports complexes entre psychanalyse et littérature et, même parfois, sur le lien entre psychanalyse et politique. Quelques figures traversent également réflexions et échanges, Sartre et Lacan bien sûr, mais aussi Max Jacob qu’il a rencontré avant sa déportation. Souvent accessible, ce recueil est une autre manière de lire, de relire et de retrouver J.-B. Pontalis, qu’on soit grand connaisseur en matière de psychanalyse ou tout simplement lecteur de ses récits singuliers à la frontière de plusieurs genres littéraires, des sciences humaines et de la poésie.

J.-B. Pontalis a également dirigé une revue et plusieurs collections. Cinq titres de la collection Connaissance de l’inconscient figurent pour l’instant au catalogue numérique ainsi que 45 titres de la Nouvelle Revue de Psychanalyse et 9 titres de sa collection de littérature L’un et l’autre.

Bonne lecture, en marge des jours.

ChG


Avant-propos de Michel Gribinski

«

Ce vingtième volume de la collection « penser/rêver » accueille l’auteur de la « pensée rêvante », belle expression qui définit tout autant la méthode de réflexion du psychanalyste que celle de sa pratique. Et c’est, pour une part, à l’apparition et au développement de ce qui aboutira à cette expression que l’on assiste, au long des neuf entretiens qui composent ce recueil, et qui s’échelonnent sur quelque quarante années – entre le premier, qui date de 1970, et le dernier qui est d’hier : février 2012. Dès le premier entretien en effet, la pensée rêvante est comme en attente, derrière le refus affirmé par J.-B. Pontalis de l’imposture qui consiste à « se prendre pour » : quand le psychanalyste se prend pour un psychanalyste, sa pensée n’est pas loin de se prendre pour un raisonnement qui vaut raison. La pensée rêvante sera un peu plus tard, au fil des entretiens, l’état mouvant de l’être qui se défait du leurre de l’identité et de sa vulgarité suffisante – et là, tous les individus de l’« espèce humaine » sont concernés. Elle sera enfin, dans une liste non limitative, épreuve, c’est-à-dire traversée d’un morceau d’inconscient.

Car ces entretiens (en cela ils font écho à ce qui se dit en séance) sont structurés non comme un langage, mais comme un témoignage : voici ce que j’ai vu, ce que j’ai souffert et pensé et avant cela ce que je n’ai pas su penser, et à peine percevoir, voici ce que j’ai ignoré et par quoi j’ai été touché, ce contre quoi je me suis élevé, ce à quoi j’ai pris plaisir. Voici le témoignage des rêves sur ce qui structure mes jours, l’engagement des rêves, et voici la réalité sur laquelle il faut agir. Voici des paroles d’homme, de jeune homme ou, comme le dit J.-B. Pontalis dans Avant, de quelqu’un qui a tous les âges, et qui est, lors de chaque entretien, dans la « force de l’âge ». Et récuse toujours de la façon la plus inattendue la raison qui vieillit la pensée, la rationalité qui déçoit l’intelligence. Là-dessus on ne transigera pas. On veut bien de l’intermédiaire, on réclame même de l’entre-deux, et d’ailleurs l’approximative démocratie est en tant que telle nécessaire à ce que la psychanalyse et la pensée puissent s’exercer librement. Mais s’il faut choisir un camp, ce sera sans compromission celui, déraisonnable, de la jeunesse de la pensée. Celui de sa genèse aussi bien.

Dit-il dans ces pages comment s’y prendre ? se demande le lecteur impatient. Le lecteur découvrira lui-même le fil rouge, les fils nombreux (on est toujours saisi quand on écrit « fil » au pluriel) de ces entretiens, de même que leur évolution, les moments rapides de transformation, le courant créatif que ces pages tracent à mesure. Mais nous ne gâcherons pas le plaisir de la découverte, ou de la redécouverte des échanges, au sens fort, ici rassemblés – la plupart, parus dans des journaux, des magazines, des revues, sont devenus introuvables – en soulignant que l’amour de la littérature y joue pleinement, la littérature sur laquelle Freud s’est si fortement appuyé et qui, toujours, découvre les vérités lumineuses de demain pendant que la psychanalyse devine les fantômes obscurs des vérités d’hier.

Entre demain et hier, par-dessus le temps qui passe et ne passe pas, un poète, un homme de la littérature, a donné ses mots au titre du recueil. Avec le présent titre, J.-B. Pontalis rend hommage à son ami éphémère, Max Jacob, dont les portraits par Modigliani, Picasso, bien d’autres sont curieusement et de manière frappante des « portraits rêvants », aux mille couleurs, alors que ses photos, grises et sèches, semblent vouloir montrer un visage de sentinelle.

Pontalis et Max Jacob se sont fréquentés quelque temps avant l’arrestation du poète par la Gestapo, le 22 février 1944, et la reprise de ce titre salue le souvenir d’une amitié que Pontalis évoque dans le dernier entretien. Il y dit aussi comment s’est fait le choix du titre – « Le laboratoire central » a d’abord été celui de la réponse, publiée dans le présent recueil, à une enquête d’André Green. Deux mots qui parlent également de l’entretien qui est au principe de la séance d’analyse, et de l’entretien qu’on aura avec soi-même en se plongeant dans le mouvement des pages qui suivent.

La pensée de J.-B. Pontalis est mouvementée : c’est qu’il épouse avec une curiosité et un bonheur contagieux les deux contrées toujours neuves de la psychanalyse et de la littérature – et leurs champs parfois absolument contraires, heurtés, quand les mots qui manquent à la première envahissent l’autre ; quand l’une ne sait que tout réduire à des concepts, souvent post-freudiens, ou tout balbutier, alors que l’autre dit d’un trait la chose réelle avec des mots simples ; quand celle-là est toujours au service de plus de vie, et que celle-ci, la littérature, ne l’est pas forcément.

On est reconnaissant à ces épousailles incessantes. Sous leur façon discrète, elles s’opposent à la barbarie. 

M. G.

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© J.-B. Pontalis, Le laboratoire central (avant-propos Michel Gribinski, éditions de L’Olivier, 2012)

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