Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

29 janvier 2013

Ce travail qui nous travaille (une sélection de 20 titres)

 

Petite sélection aujourd’hui de romans, récits, témoignages ou réflexions sur le monde du travail et celui de l’entreprise, tous disponibles en numérique sur ePagine. Certains de ces essais ou fictions ont été écrits il y a plusieurs décennies maintenant et d’autres viennent de paraître. Qu’il soit question de notre rapport au travail aujourd’hui ou de mémoire ouvrière par exemple, chacun de ces points de vue interrogent la place des hommes et des femmes dans la société ou dans la cellule familiale par ce prisme précis. Tiraillements et autres distorsions, notamment ce que le corps reçoit et endure (fatigue, souffrance, stress, non-dits), sont ainsi mis en lumière. De ce fait, il est souvent question ici de la place de la parole, de la langue, du langage et des déplacements que cela implique en soi : la mémoire, l’expérience ou le regard étant indissociables du geste d’écrire. Vous me direz, les sujets sont graves. Oui, parce que essentiels pour comprendre et agir (qu’il s’agisse de fermetures d’usines, de licenciements, de souffrance au travail, de suicides…). Aussi parce que les conséquences dépassent le plus souvent le cadre de l’individu et peuvent toucher plusieurs familles, un quartier, toute une ville parfois. Les sujets sont graves, une deuxième fois oui, mais les traitements, eux, parce que le travail sur la langue est avant tout un travail sur soi, sont tous incarnés : analyse clinique, humour noir, prose poétique, uchronie, chacun cherchant à retrouver le bon équilibre, la bonne distance, chacun nous aidant à mieux comprendre à la fois d’où on vient et, si nous ne savons pas toujours où aller, où on est.

Dix titres sont mis en avant sur ePagine depuis hier matin. Des textes que pour la plupart j’ai lus il y a longtemps ou tout dernièrement. Certains de ces auteurs ont d’ailleurs été souvent cités sur ce blog et leurs textes chroniqués. Je pense notamment à Thierry Beinstingel, Leslie Kaplan, François Bon, Guillermo Saccomanno ou encore Joachim Séné. D’autres, comme Ouvrière de Franck Magloire, je les avais chroniqués il y a une petite dizaine d’années maintenant. Celui-ci étant désormais disponible en poche et en numérique, je reprends et réactualise infra cette petite note de lecture écrite en 2004.

Vingt titres figurent dans la sélection « ce travail qui nous travaille ». Il vous suffit de cliquer sur ce lien pour les découvrir.

 

Franck Magloire, Ouvrière
Éditions de l’Aube, 2004 ; Points Seuil, 2012

De 1972 à 2002, Franck Magloire a vu sa mère partir travailler chez Moulinex. Quand l’usine ferme, il l’interroge et se met à l’enregistrer. Au début, il lui faut se débarrasser de toute cette hérédité ouvrière, puis les mots surgissent, qui portent encore l’odeur de l’usine. Ils disent sans rancœur les gestes effectués et répétés. Petit à petit, d’autres mots prennent corps – comme son corps à elle qu’elle prend le temps de regarder, de maquiller et de vêtir, malgré la peau usée et les rides. « Nous avons tous (…) une vive singularité qui vaudrait la peine d’être narrée et qui pourrait même étonner …», lit-on. Nicole décrit alors son quotidien, le monde fermé de l’usine et dit à son fils ce qu’est une ouvrière et comme il est difficile d’en parler quand on est avant tout une femme, quand on travaille dans une usine qui fabrique de la liberté domestique. Nicole sait décrypter les différents langages de cet univers : la syntaxe patronale, les slogans syndicalistes et le phrasé métallique des ouvriers. Elle revient aussi sur les relations qui se nouent, les choses qu’on ne dit pas à sa famille et qu’on avoue aux collègues qui souvent ont déjà deviné les blessures, les épanchements restant rares mais bouleversants. Elle nous raconte aussi comment elle arrive à s’évader, comme ils sont courts mais salvateurs ses voyages mentaux, avouant aussi que l’usine demeure toujours « aux aguets, à l’arrière-plan de l’image », même dans sa vie privée.
Au-delà d’une expérience personnelle, ce récit se fait mémoire collective en nous éclairant un peu plus sur le début de la fin de l’ère industrielle : boom économique, années Mitterrand, premiers départs en préretraite, flexibilité, intérim à outrance, délocalisation, fermeture des usines en Lorraine et dans le Nord, chômage, emplois jeunes.

 

Travaillez bien et bonnes lectures !

ChG

16 mars 2011

Le polar made in Catherine Fradier

Dix années ont été nécessaires à la documentation du projet de Catherine Fradier : Cristal Défense. L’an passé paraissait en version papier aux éditions Au diable vauvert la saison 1, Cristal Défense (Prix polar Michel-Lebrun 2010). Et on se souvient que ce thriller d’espionnage économique sur fond d’OGM et de crise alimentaire avait tenu les lecteurs en haleine de bout en bout, à l’instar des grandes séries addictives américaines. Après un an d’attente… les lecteurs retrouveront ce rythme endiablé qu’impose Catherine Fradier à tous ces personnages dans ce thriller très fouillé qui reste une des entrées les plus intéressantes pour quiconque souhaiterait comprendre les enjeux actuels et les menaces liées à l’alimentation mondiale. Pour saluer la sortie de la saison 2 en papier, La Face cachée des miroirs, Au diable vauvert a décidé de commercialiser les deux titres de cette série en numérique, n’hésitant pas à arguer que le projet de Catherine Fradier s’annonce comme LA série polar indispensable sur liseuse. Et c’est tout le mal qu’on lui souhaite ! Disponibles depuis deux jours sur ePagine à 9,99€ chacun (en ePub et sans DRM), ces deux ebooks bénéficieront jusqu’au lundi 28 mars d’un prix exceptionnel de lancement à 3,99 € chacun. Pour tous ceux qui ne connaîtraient pas encore cette série, je vous propose de lire ici-même le premier épisode de chacune de ces deux saisons. Un extrait plus long peut être téléchargé sur ePagine ; il suffit pour cela de cliquer sur les liens proposés (titres et couvertures). Bonnes lectures !

ChG

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Présentation et extrait du premier chapitre de Cristal Défense

Les entreprises sont entrées en guerre, une guerre de l’ombre sans merci pour préserver ou conquérir des parts de marché. Campagnes de désinformation, sabotage, barbouzes, espions, chantage. De bien étranges méthodes autrefois l’apanage des services de renseignement, aujourd’hui pratiques courantes dans le monde chaotique de la guerre économique. Il existe toutefois une parade à cette guerre, l’Agence de sécurité économique, trois hommes et deux femmes spécialistes de l’intelligence économique, du renseignement, du contre-espionnage et de l’info. Recrutés pour leur expérience de terrain et leur savoir-faire, ils savent qu’ils sont le dernier recours pour la protection des entreprises nationales. Pour réussir leur mission, ils doivent mettre en place des stratégies à la hauteur des war rooms d’Outre-Atlantique, voire à user des méthodes employées par ceux qu’il traquent. Ils sont commandités par le gouvernement, l’agence est habilitée Cristal Défense. Jusqu’au jour où l’alimentation mondiale se trouve au cœur de leur mission, et l’agence prise dans des complots qui impliquent sa propre hiérarchie et dont les enjeux les dépassent….

Les vitres fumées du building se reflétaient en lueurs fantomatiques sur la pellicule d’eau qui couvrait le parvis, jeu de miroirs soudain déformé par le pas d’un homme en combinaison de travail estampillée Euroclean. Il portait un lourd bidon qu’il chargea à l’arrière d’un utilitaire marqué au même logo. Une trentaine de mètres plus loin, deux hommes, l’un crâne rasé et l’autre cheveux gris coupés en brosse, attendaient dans une voiture en stationnement, observant l’employé arrimer le bidon contre la paroi de l’utilitaire. Après avoir vérifié que la sangle était bien tendue, l’employé retourna vers l’immeuble pour récupérer un autre bidon.
Sans bruit, les deux hommes sortirent du véhicule et le suivirent en courant, silencieux et lestes malgré leur corpulence. Le crâne rasé dissimulait une batte de baseball contre son bras. En blousons et treillis sombres, leurs silhouettes se fondaient dans le camaïeu gris de la nuit. L’employé perçut leur présence au moment où ils lui agrippèrent un bras. Un coup sec et violent du plat de la main sous le menton brisa son cri dans un claquement de mâchoire. Ils l’entraînèrent au fond du hall, franchirent une porte et dévalèrent un escalier qui s’enfonçait dans le sous-sol.
Au niveau de la chaufferie, le cheveux en brosse plaqua l’employé contre le mur, le bâillonna à l’aide d’une large bande de scotch transparent qu’il déchira d’un coup de dents, tandis que son comparse descendait la glissière de la combinaison de travail. L’homme gesticulait plus qu’il ne se débattait, roulant des yeux vitreux de l’un à l’autre, implorant la pitié pour un pauvre type qui travaillait la nuit contre un salaire de survie.
Le ronflement de la chaudière couvrait ses grognements inutiles, étouffés par le bâillon. Quand il ne lui resta sur le dos qu’un caleçon, un tee-shirt immaculé et des chaussettes de tennis, il tomba à genoux sur le béton. La ranger coquée du crâne rasé l’envoya valdinguer contre le mur, un second coup de pied le fit basculer dos contre terre. Le crâne rasé empoigna alors la batte, leva les bras et l’abattit sur les tibias nus. Un soubresaut accompagna le craquement d’os dans un hurlement ventral. L’homme perdit connaissance à la troisième frappe. À la quatrième, le cheveux en brosse retint son mouvement et essuya la batte sur le tee-shirt blanc de l’homme à terre, qu’il macula de sang mêlé de fragments d’os.
Visiblement satisfait du travail accompli, le crâne rasé remonta son ceinturon d’un geste mécanique et donna le signal du départ d’un mouvement de la tête.
Ils n’avaient pas échangé un mot.

Vêtu de la combinaison Euroclean, brosse dissimulée sous une casquette, l’agresseur, un bidon à la main, franchit le sas d’un hall dont les lignes épurées rivalisaient de fausse sobriété avec le marbre gris et les larges baies serties d’aluminium. Sur toute la largeur du mur, un néon à la lumière glacée affichait Alta Biotechnologies.
L’air méfiant, un vigile assis derrière un comptoir observait l’agent d’entretien qui s’avançait vers lui.
— Alfred ne vient pas ?
— Il a eu un malaise, je le remplace.
— Rien de grave ?
— Non, il sera vite sur pied.
— Faut qu’on vous accompagne ?
— Inutile, je connais les lieux. Alfred m’a déjà emmené ici.
Le vigile posa les doigts sur un clavier, effleura des yeux le badge sur la combinaison et consulta sa montre.
— C’est comment votre nom ?
— Verdier. Daniel Verdier.

Plus haut dans les étages, Daniel Verdier poussait un chariot d’entretien au milieu d’une enfilade de box cloisonnés à mi-hauteur. Des petits tubes bleu fluo, spongieux et aux extrémités arrondies, flottaient sur tous les écrans plats des bureaux high-tech. Sans doute l’une de ces bactéries inactivées par Alta Biotechnologies.
Verdier immobilisa le chariot dans un bureau plus grand et, contrairement aux autres, pourvu d’une porte et de cloisons vitrées jusqu’au plafond. Le bureau d’un chef.
Verdier décrocha un aspirateur du chariot, le brancha et se mit à le passer tout en évaluant l’ordinateur et ses périphériques. Il arrêta l’appareil, attrapa un chiffon et un spray puis sortit de sa poche de poitrine une clé USB qu’il connecta à l’unité centrale après avoir balayé d’un regard tout l’étage. Sans lâcher le chiffon, il entra un mot de passe, sélectionna un dossier et cliqua. Un sablier indiqua que la manœuvre de chargement allait prendre moins de deux minutes.
Tout en surveillant l’écran et les travées de box, il promena le chiffon sur les surfaces planes dans l’environnement immédiat de l’ordinateur.

© Catherine Fradier, Cristal Défense, Au diable vauvert, 2010.

 

 

Présentation et extrait du premier chapitre de La Face cachée des miroirs

Après le démantèlement de l’Agence de sécurité économique et la mise hors circuit de ses collaborateurs, Éléonore de Coursange doit se trouver de nouveaux alliés pour poursuivre l’enquête. Dans ce jeu de miroirs menteurs, ils doivent passer à l’offensive et contrer l’Institut européen d’analyse et de prospective, au risque de se perdre dans les labyrinthes du pouvoir.

 

Il y a dix-huit mois…

 

L’Agence de sécurité économique, mandatée par le gouvernement, était chargée d’enquêter sur une série d’attaques visant Aristee, le premier semencier mondial, une multinationale américaine dans laquelle l’État français avait des intérêts. Meurtres de ses cadres, piratage de ses réseaux informatiques, destruction de parcelles en cours d’étude, une vaste entreprise de déstabilisation la fragilisait.
Autour d’Éléonore de Coursange, directrice de l’ASE, les agents du premier cercle : Karl Saint-Léger, Éric Laville, Latifa Boubaker et Igor Sokolov. Ils finirent par démasquer les instigateurs commandités par la Chine.
L’enquête aurait dû s’arrêter là, mais c’était sans compter sur la sagacité et le professionnalisme des analystes de l’équipe de Léo. Désireux d’éclaircir des zones d’ombre qui entachaient l’affaire, ils découvrirent les terribles objectifs d’Aristee, parmi lesquels la mainmise sur tous les semenciers, la fabrication et la commercialisation de Liquidator, une semence modifiée génétiquement pour produire des graines stériles et ainsi obliger les agriculteurs à racheter des semences chaque année, avec pour moyen de contrainte l’agent doré, un composé chimique dérivé du phosphore blanc à la combustion sans flammes qui réduit en cendres toute matière organique.
Dans le même temps et contre toute attente, Aristee bascula dans le giron d’une entité opaque aux capitaux exclusivement européens : le puissant Institut européen d’analyse et de prospective, dirigé par Jean-Charles Gerbod, secrétaire général du Renseignement national. Son objectif : faire de l’Europe une forteresse et d’Aristee une arme contre la faim dans le but d’obtenir, aux meilleures conditions, matières premières, gaz et pétrole auprès des pays producteurs, et ce, à n’importe quel prix, même à celui des libertés fondamentales de ses citoyens.
Pour avoir voulu s’opposer à ce funeste projet, les membres du premier cercle de l’ASE ont payé au prix fort leur quête de vérité. Karl croupit à Fleury-Mérogis en attendant d’être jugé pour agression sexuelle à l’encontre d’un mineur ; les photos dans la chambre de l’hôtel, les témoignages de son ex-femme Belinda et du garçonnet, accablants, augurent d’un verdict sévère. Latifa a été mise au secret pour terrorisme, de même qu’Éric, accusé d’intelligence avec une puissance étrangère. Accusation similaire retenue contre le père de Léo dont elle n’a pas davantage de nouvelles.
En l’espace de quelques minutes, l’univers de Léo, resté précaire à la mort de son mari, s’est effondré ce 25 novembre au matin, quand les forces spéciales aux ordres de Gerbod ont investi les locaux de l’Agence de sécurité économique pour en prendre le contrôle.

© Catherine Fradier, La Face cachée des miroirs, Au diable vauvert, 2010.

 

Fonctionnaire de police (première femme de la brigade de nuit du 13e arrondissement de Paris), agent de sécurité, VRP, Catherine Fradier est aujourd’hui scénariste, romancière et nouvelliste. Elle a reçu en 2006 le Grand prix de littérature policière pour La Colère des enfants déchus et le Prix SNCF du polar français en 2008 pour Camino 999, qui fut attaqué par l’Opus Dei lors d’un procès retentissant. Elle vit dans la Drôme et se consacre aujourd’hui à l’écriture.

 

23 novembre 2010

Thierry Beinstingel, Retour aux mots sauvages (Fayard)

J’ai rencontré Thierry Beinstingel à Besançon quand j’étais encore libraire aux Sandales d’Empédocle. C’était en 2004 je crois. Il animait déjà son site littéraire Feuilles de route et avait trois romans à son actif, tous publiés chez Fayard, ainsi qu’un récit chez Inventaire/Invention (maison disparue depuis). Je suivais son site, j’avais lu tous ses textes et rêvais de l’inviter. On avait passé là un très beau moment (il doit rester une photo sur l’ancien site prise par lui je crois). Nous nous sommes un peu revus (me souviens d’un rendez-vous à Troyes où je venais de fracasser une voiture de location) puis nous nous sommes perdus de vue. En juillet dernier j’ai lu le billet de François Bon consacré à Retour aux mots sauvages, roman que Thierry Beinstingel allait faire paraître à la rentrée chez Fayard. Il y a eu ensuite les listes du Goncourt – chaque année les membres du jury réservent une place à un vrai écrivain au cas où quelqu’un les soupçonnerait d’endogamie littéraire puis en général ils l’évincent au dernier moment (faut pas trop tirer sur la corde hein ?). Du coup, la presse s’y est mise et Fayard m’a envoyé son livre (format papier) il y a deux semaines. Il y a eu aussi entre-temps l’attente du prix Wepler. Vendredi dernier, je me suis dit : au point où tu en es (le livre a paru il y a trois mois : une éternité) tu n’es plus à un jour près ; le prix Wepler c’est le 22, publie ton billet le 23, qu’il ait ou pas ce prix, ça ne changera rien vu que tu as aimé le texte. Vous le savez peut-être : c’est Linda Lê avec Cronos qui l’a reçu (je viens d’ailleurs de l’acheter, en papier aussi). Désolé Thierry mais rien n’est perdu : la preuve, ce billet qui retourne au « brutal » fera (au moins) le tour du monde sinon plus. Et vous, chers lecteurs-internautes, ne vous arrêtez pas en si bon chemin, lisez tout Beinstingel ! Dernière chose : ce texte est disponible en papier mais aussi en numérique sur ePagine ainsi que tous ses romans précédents. Qu’on se le dise : l’œuvre d’un écrivain, fort heureusement, ne s’arrête pas aux célébrations !

Cet homme que vous suivrez dans Retour aux mots sauvages travaillait de ses mains pour une grande entreprise spécialisée dans les télécommunications jusqu’à ce qu’on vienne l’affecter, comme tant d’autres collègues avant lui, dans un autre service : à la hotline. C’est sa bouche désormais qui doit « prendre le relais de ses mains ». Dans son service il se prénomme Éric, et ce pseudonyme, cet avatar presque (puisque nous sommes dans le cadre de relations téléphoniques, virtuelles), qui suffit à lui donner une identité quand il s’adresse aux clients, est celui qui le fait disparaître dans le même temps dans l’entreprise comme individu.

« Le danger, oui, serait peut-être de croire qu’Éric existe pour de bon, faire le jeu de l’entreprise en quelque sorte, imaginer que cette identité professionnelle est librement consentie alors qu’elle a été fabriquée de toutes pièces par une organisation à laquelle on participe, morceau d’un vaste corps social. (…) Autrefois, il se serait représenté comme une main, un ensemble de tendons, un avant-bras noueux, quelque chose d’utile. Éric est devenu un bas morceau, un fessier, un pli disgracieux, une ride : le corps social a vieilli. »

S’il a choisi lui-même son pseudonyme, c’est bien parce qu’on lui a demandé de le faire. Et cette chose, dans le cadre de son travail, est la pire de toutes : apprendre la schizophrénie jusqu’à devoir nier son propre nom. On ne connaîtra jamais son patronyme ni celui de ses collègues ou de sa famille. Ici, Thierry Beinstingel, en choisissant volontairement le « il » ou « Éric », fait d’emblée de cet homme un exemple, un modèle (ni héros ni anti-héros) – ce que l’entreprise pourrait décliner à l’instar de ses nombreux produits marketing – car bien évidemment il n’est pas le seul employé à subir ça. D’ailleurs, quelques-uns ont mis fin à leurs jours : en se défenestrant le plus souvent. (Toute ressemblance avec…)

Une double identité à gérer du jour au lendemain pour Éric, c’est quoi ? Comment passe-t-on des relations humaines à la virtualité des échanges (commerciaux en plus de ça) quand votre message d’accueil a été enregistré (pour donner l’illusion d’une présence), quand les réponses doivent être choisies parmi une liste sur l’écran ? Comment appréhender à nouveau le monde réel, une fois quitté le plateau de la hotline ?

En ouvrant Retour aux mots sauvages, je pensais lire un roman sur le monde du travail, un roman social comme on dit (et c’est le cas) mais je ne m’attendais pas à ce qu’il soit autant question de corps et d’identité. Bien sûr, il en a toujours été question dans les romans précédents de Beinstingel (je vous conseille également, si pas encore fait, la lecture de Central, Composants ou Paysage avec portrait en pied de poule) mais là je dois l’avouer : il m’a bluffé.

Le langage du corps. La littérature par la désignation du corps, ce roman ne l’oublie pas : mains, bouche, mâchoires, mèche de cheveux, crâne, rides… Car pour Éric, tout passe désormais non plus par le toucher mais par la vue (sur le plateau) et par l’ouïe (au téléphone) : l’oreille pour rester aux aguets et sa voix (non modifiée par un programme informatique). Au moins avec le travail physique, manuel, Éric voyait les marques sur le corps (coupures, brûlures, mains calleuses, abîmées…). Avec cette nouvelle activité, pas de traces visibles : cette fois, elles sont psychologiques (stress, harcèlement, malaise, souffrance, tous ces mots qu’on associe maintenant à celui de « travail »). D’où l’absentéisme, l’abandon ou pire encore, le corps comme mis aux arrêts. Et l’auteur, se mettant dans la peau du personnage, se pose les mêmes questions : comment trouver sa voix, poser sa voix, changer de voix ? Ça marche aussi avec « voie ». Alors, pour tenir, se sentir vivant et reprendre conscience de son corps, Éric se met à courir et à noter dans un carnet ses progressions à chaque séance d’entraînement (foulées, pulsations…). Sentir son corps, ses mouvements, c’est avoir à nouveau les pieds sur terre.

« Ainsi cadencée, la course devient une étrange sensation, un ensemble pourtant familier, chevilles, genoux, tendons qu’on devine bandés comme des élastiques. La douleur récurrente au côté droit à l’articulation de la cuisse et qui s’estompe au bout de l’échauffement, toute une mécanique, un corps, individu, unité, créature, personne ou quelqu’un, quelque chose d’aggloméré, de tangible, d’existant. (…) En courant, il devine ses mains devenues trop blanches et trop molles, sa bouche devenue sèche à force de parler. Restent les pieds qui courent, et pourquoi, après tout, on leur restituerait pas leur force initiale. Aller à l’encontre de l’histoire, retourner à l’état d’homme sauvage, juste capable de poser un pied devant l’autre. »

Pour ne pas seulement envisager son prochain comme une masse indistincte (« le client »), Éric devra faire un pas de côté. Le hasard lui permettra cela : aller vers l’autre, retrouver sa peau (corps encore : l’autre est paralytique). Il se mettra également à dresser des listes de noms (ceux qui se sont suicidés dans le cadre de leur travail) quand l’auteur, lui, listera des verbes à l’infinitif le plus souvent. Des verbes d’action (ce qu’il avait déjà expérimenté dans un précédent roman, Composants). Et à chaque fois qu’il est question du réel, c’est toujours par l’angle littéraire que l’auteur s’y attelle.

« Retour brutal aux mots sauvages : se défenestrer. Le verbe, l’action, l’infinitif, le définitif, le mélange d’une terrible grammaire. D’abord l’élan du pronom avant le verbe, pronom réfléchi, réflexif, adressé à soi-même, se mordant la queue. Puis réfléchi au sens de prudent, circonspect, pensé, imaginé, ordinaire, déductible, rapidement devancé, doublé, débordé, devenu extraordinaire. Enfin réfléchi comme son propre visage reflété dans une vitre, qu’on reconnaît à peine tant la douleur le déforme. »

« Retour brutal aux mots sauvages » : pourquoi le mot « brutal » (pourtant indissociable de la phrase) a-t-il disparu du titre du roman ? « Brutal » ferait-il trop brutal, moins vendeur ? Exit le « brutal » de la couverture alors qu’il parcourt tout le roman : secousses des corps, violence des échanges en milieu tempéré, non-dits accablants, frustrations managériales, humiliations, plans marketing, changements de service, de tâches, d’horaires, de plateaux… Brutal, le verbe. Brutal parce qu’on s’y défenestre (corps toujours). Brutal parce que corps et noms sont niés. Brutal quand l’homme (son corps, sa place) est renvoyé aux machines, quand le corps est pris dans la machine, quand on parle « d’huiler la machine », de replacer l’humain « au cœur de la machine », quand le corps humain n’a même plus la beauté de la mécanique, quand la voiture a son garagiste tandis que le corps a un DRH. Brutal dans le dire et le cacher, dans le « tout va bien madame la Marquise ». Brutal aussi : les syndicats déboussolés ou l’équipe soudée tant qu’on est présent (solidarité interne et externe compliquée). Brutal toujours de penser qu’il suffit juste d’être éjecté pour être oublié. Brutale, l’indifférence. Brutal, ce roman d’un faux calme, violence sourde par les mots, par la langue, par la voix, que j’aime.

Dans ses deux premiers romans (Central et Composants), Thierry Beinstingel proposait, à partir de sa propre expérience, une plongée dans le monde du travail et des intérimaires. Avec Paysage et portrait en pied-de-poule, il quittait l’usine pour la ferme et les machines industrielles pour les machines agricoles. Deux univers et d’autres solitudes même si on le sentait déjà soucieux de donner à chaque fois la parole à ceux qui comptent les minutes et semblent si perdus, souvent habités par un vide qu’ils peinent à expliquer mais qu’ils réussissent parfois à remplir grâce à des détails ; ce qui les sauvent : leurs joies simples et ce regard tellement habitué à énumérer ou à regarder l’horizon. Ces romans de Thierry Beinstingel et les suivants allient tous mémoire et humanisme ; ils savent également rendre compte de milieux et de paysages souvent traversés, rarement aimés. Né à Langres en 1958, Thierry Beinstingel était cadre dans les télécommunications (aujourd’hui je ne sais pas). Il anime un des plus anciens sites de littérature (Feuilles de route) dans lequel il tente d’exposer son travail littéraire à la vue de tous et met à jour notes de lectures, photos ou carnets de voyage. Certaines de ses « feuilles » ont été réunies en numérique chez publie.net (extrait gratuit à télécharger). Il a publié chez Fayard six romans tous disponibles en numérique sur ePagine : Central (2000), Composants (2002), Paysage et portrait en pied-de-poule (2004), CV roman (2007), Bestiaire domestique (2009) et Retour aux mots sauvages (2010) et chez Maren Sell, 1937 Paris-Guernica (2007). Le billet de François Bon cité infra est à lire sur le tiers livre.

Christophe Grossi

 

 

 

25 janvier 2010

Les histoires de mecs et de nanas de Jean-Charles Massera

Quand tout va bien, aller de Montreuil (Croix de Chavaux, ligne 9) à Malakoff (lignes 6 et 4 puis bus 194 ou 295) prend une petite heure. Ponctué par de fréquents changements (descente, déambulation dans les couloirs, attente, remontée), ce trajet permet néanmoins de lire – si toutes les conditions sont réunies (on voit de quoi je parle) – entre une demi-heure et trois quarts-d’heure, c’est-à-dire une trentaine de pages en moyenne, l’équivalent de Croissance, familles savoyardes et baskets à scratchs de Jean-Charles Massera, publié dans la collection « L’atelier de l’écrivain » par Publie.net.

Ce matin-là, ayant anticipé le mouvement, j’avais ouvert ma tablette sur le quai et sélectionné le livre de Jean-Charles Massera ; humainement je ne valais pas mieux que les autres, tête penchée, pouces en garde mais j’avais une place assise ; tout allait bien. Et tout allait mieux encore une fois arrivé à Malakoff : je venais de terminer les trois textes qui composent ce recueil et j’avais ri plus d’une fois. Mais rassurez-vous, comme pour les autres, je n’avais partagé ce plaisir du texte, cette jouissance, avec personne. Sans doute aussi parce que mon rire était mâtiné de jaune et de noir et que parfois je me sentais coupable, honteux même, de rire des malheurs des personnages décrits par Massera – personnages qui sont autant de vrais gens de la vie de tous les jours, personnages que vous pourriez avoir rencontrés, que vous pourriez même connaître (ce qui est mon cas). Alors, me sentant concerné par les questions et les humiliations de ces personnages, à nouveau plein d’empathie, soudain je me suis rendu compte que c’était sur mon malheur que je m’étais mis à rire.

Dans « Proposition d’amendement d’une nana qui comme moi… », Massera met en scène une employée de petits sapins verts censés désodoriser votre voiture (maltraitée, sous-payée, exploitée, harcelée, soumise à un contrat de travail humiliant) et un de ses supérieurs, son DRH peut-être. Entre eux deux, que tout sépare (le quotidien, le pourquoi de la présence dans l’entreprise, le rapport au travail, à l’altérité…), l’auteur a inséré des textes de lois issus du Code du travail qui creusent encore plus l’humiliant fossé qui sépare ce mec et cette nana.

« Savoir quel appauvrissement de la communication nous… » fonctionne de la même manière que le précédent, l’auteur confrontant ici aussi deux points de vue, deux rapports à la langue, à la souffrance mais cette fois en utilisant les argumentaires du commerce, de la communication et du marketing : pourquoi le fabricant de jeux vidéos est responsable du redoublement de Jordan, élève de CM2 ? Tandis que la mère s’inquiète de l’attitude de son enfant (qui ne lit pas assez et mélange la réalité avec tout un tas de mondes imaginaires) et argumente que la pauvreté de l’environnement des jeux vidéos « est à l’origine du succès de l’appauvrissement de la communication auprès des jeunes », « le patron des êtres vivants qui ont des sentiments et qui ont la chance de pouvoir se transformer en un monstre plus gros quand il survient un danger » lui explique pourquoi « le passage en CM2 de [Jordan] n’était pas industriellement efficace » et pourquoi il est important que son enfant, déjà consommateur, se rue sur les Frosties. « Ce retard dans la maîtrise de la lecture et de l’écriture est pour nous un moyen exceptionnel d’être présents sur le segment gosses qui courent dans tous les sens et tournent comme des toupies avec leur nouveau T-shirt en répétant qu’ils sont Gabumon ou Garrurumon. »

Dans « The Growth of Thes People_ Uncanny Fat-Cats October 2007″, l’auteur choisit de faire parler deux magnats de la finance dont l’un s’est installé dans la vallée de Chamonix et s’inquiète d’être rejeté par les habitants. Sur fond de spéculation financière et immobilière, l’auteur prend à contrepied le discours sur l’arrivée massive des traders en France en se plaçant du côté de « l’envahisseur » qui soudain souffre de ne pas être accepté.

Dans chacun de ces textes, Jean-Charles Massera mixe langue orale, notes de services, rapports, cours d’économie, argumentaires marketing et commerciaux ou discours administratif ; il fait se mêler l’expression d’une blessure, d’un doute, d’une peur à celle du consumérisme, du pouvoir, de l’exploitation et de la déshumanisation ; et derrière cela il s’agit de montrer (sans prosélytisme, sans théorie ni exercice de style) ce qu’est la langue de la domination à travers le monde de l’entreprise, du commerce ou de la finance. Et c’est tout l’intérêt de son travail : comment, par la fiction, exprimer le côté aliénant de notre société régie par les valeurs du marché, celles qu’imposent les actionnaires, les financiers via leurs bras armés : responsables du marketing et de la communication, directeurs des ressources humaines et goldenboy.

Pour tous ceux qui n’auraient pas encore plongé dans l’univers de Jean-Charles Massera, auteur entre autres de We Are L’Europe ou de United Emmerdements of New Order, ces trois textes réunis par Publie.net sous le titre Croissance, familles savoyardes et baskets à scratchs en sont une des portes d’entrée.

Christophe Grossi

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Jean-Charles Massera (1965) vit, télécharge et travaille entre Paris et Berlin (fictions, essais, pièces sonores, expositions…). Retrouvez-le également sur son site (rencontres, débats, lecture-performances, tournées de ses textes mis en scène…).

Livre numérisé chroniqué ici :

Autres livres de Jean-Charles Massera (sélection) :

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