Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

6 novembre 2013

Francis Huster dans la peau d’Albert Camus (Le Passeur éditeur)

Le Passeur Éditeur a mis en ligne ses premiers livres numériques en mars 2013. Un peu plus de six mois plus tard, son catalogue comporte près de 25 titres. On y trouve des romans, des essais ou encore des biographies, notamment Le Clown et la geisha d’Alexandre Naos (un monologue en forme d’hommage à La Chute d’Albert Camus) ou Les Impostures du réel, une quête initiatique de Frédérick Tristan. Tous les titres de cette maison d’édition sont proposés sans DRM Adobe, avec tatouage numérique, et les prix sont compris entre 4.99 € et 9.99 €, la moyenne se situant autour de 5.99 €.

À l’occasion du centenaire de la naissance d’Albert Camus, Le Passeur éditeur a choisi de remettre en avant Albert Camus un combat pour la gloire de Francis Huster paru au printemps dernier et qui a fait un peu parler de lui en librairie et dans la presse, un texte dans lequel le comédien se met dans la peau de l’écrivain, prix Nobel de Littérature en 1957. Tout le mois de novembre, Albert Camus un combat pour la gloire pourra être téléchargé au prix de 4.99 € sur toutes les plateformes de téléchargement de livres numériques et, aujourd’hui mercredi 6 novembre jusqu’à minuit, il sera même proposé à 1.49 €. Pour en savoir plus, rendez-vous sur la librairie ePagine.

Le texte de Francis Huster, sorte de testament imaginaire que nous aurait légué Camus, se présente comme un long monologue. « Je suis revenu de la mort pour parler aux générations futures. Parce que je ne veux pas qu’on leur mente. Et qu’elles subissent ce que nous avons dû souffrir, comme un aboutissement logique », écrit Huster. On retrouve ici tous les thèmes abordés par Camus dans son œuvre ou à travers ses engagements : la justice, la politique, la religion, son enfance, l’Algérie, le terrorisme, le nazisme, la France de Vichy, l’artiste, Dieu, la liberté, la révolte, le nihilisme… « Le comédien, qui partage avec l’écrivain la passion du théâtre et qui a adapté avec succès La Peste sur scène, nous fait redécouvrir cette voix essentielle penchée sur le destin de l’humanité. Un plaidoyer vibrant pour un humanisme contemporain contre la barbarie », peut-on lire dans la présentation de ce récit par l’éditeur.

Albert Camus, un combat pour la gloire, Francis Huster, Le Passeur éditeur

19 juin 2013

Les aventures du Petit Nicolas en numérique

© Les surprises du Petit Nicolas, Sempé & Goscinny, IMAV éditions

Après avoir débuté sa carrière à New York, René Goscinny, au début des années cinquante, rentre en France et, en compagnie de quelques dessinateurs, va donner naissance à plusieurs personnages, des héros devenus légendaires : Astérix avec Albert Uderzo, Lucky Luke avec Morris, Iznogoud avec Tabary, les Dingodossiers avec Gotlib… Débute parallèlement une autre histoire, qui elle aussi durera longtemps, avec un autre chahuteur, le dessinateur de presse Jean-Jacques Sempé, dit Sempé, créateur entre autres de Marcellin Caillou, de Raoul Taburin, ou encore de Monsieur Lambert. Ensemble et joyeusement, ils vont créer tout un univers peuplé d’écoliers tous aussi farceurs les uns que les autres et qui deviendront célèbres grâce au langage de gosse et aux mines que les auteurs auront su leur trouver. Scénariste et dessinateur de génie, c’est au travers des aventures du Petit Nicolas et de ses camarades malicieux aux frasques redoutables et à la naïveté touchante que Goscinny et Sempé donneront toute la mesure de leur talent. Adapté depuis peu au cinéma (on annonce déjà une deuxième adaptation), la série connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. Je veux pour preuve que cette semaine sont arrivés dans le même temps dix titres des aventures du Petit Nicolas en numérique chez IMAV éditions ainsi que quatorze adaptations d’Emmanuelle Lepetit en Folio Cadet (premières lectures). À noter également (pour les parents cette fois) que les éditions Mango, juste avant la dernière présidentielle, se sont servi de cette série pour proposer un pastiche plus politique : Le petit Nicolas a bien grandi de Gospe et Sempinny peut aujourd’hui être téléchargé intégralement ou aventure par aventure (« François fait du pédalo », « Brice invente le téléphone », « Nathalie au pays des merveilles »,…). Pour retrouver tous ces titres sur le site de la librairie ePagine, cliquez ici ou bien sur les liens ci-dessous.

ChG

 

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LE PETIT NICOLAS en numérique :
à lire au format ePub sur liseuse et tablette, smartphone et ordinateur

IMAV éditions a mis en ligne dix titres : trois sont gratuits et sept autres sont vendus 3.49 € (avec marquage sans DRM). Les sept titres payants contiennent une quinzaine d’aventures (Le Petit Nicolas, Les vacances du Petit Nicolas, Les bêtises du Petit Nicolas,…). Quant aux trois titres gratuits, si Les surprises du Petit Nicolas contient seize histoires drôles, en revanche Louisette est une histoire extraite du volume Le Petit Nicolas et La plage, c’est chouette ! est une aventure extraite des Vacances du Petit Nicolas

Gallimard Jeunesse (Folio Cadet) propose quatorze aventures du Petit Nicolas novélisées par Emmanuelle Lepetit avec illustrations couleurs (La photo de classe, La bande des pirates, La leçon de code,…). Ces histoires s’adressent aux enfants qui commencent à apprendre à lire seuls (chaque volume 4.49 € avec DRM Adobe)

• Les éditions Mango et leur pastiche pour adultes : Le petit Nicolas a bien grandi de Gospe et Sempinny (le volume complet 7.99 € avec marquage sans DRM et chaque histoire 0.99 €)

 

 

© Les surprises du Petit Nicolas de Sempé et Goscinny (IMAV éditions, 2013 pour l'édition numérique)

21 février 2013

La voix de Sébastien Ayreault, Loin du monde (Au diable vauvert)

Il y a tout juste un an, je découvrais le style de Sébastien Ayreault grâce à la maison d’édition numérique StoryLab qui publiait coup sur coup un roman, Sous les toits, et une nouvelle, Le cri de l’oiseau moqueur (lire le billet de janvier 2012). C’est d’abord son écriture qui a fait mouche, un style direct, à la Calaferte, mais également imprégné de littérature anglo-saxonne, américaine principalement (Bukowski ou Fante). Sébastien Ayreault, né à Cholet et qui aujourd’hui vit aux USA (Atlanta), tient également un blog, propose des textes et feuilletons en ligne sur d’autres sites et écrit des chansons. Ce fut ma deuxième rencontre avec lui, son autre voix. En décembre 2012, j’apprends qu’un nouveau roman, Loin du monde, va paraître aux éditions Au diable vauvert (en papier et en numérique) et que Sébastien Ayreault sera en France pour quelques jours. Rendez-vous pris, avec le texte d’abord, avec lui ensuite, place du Châtelet à Paris où le rencontrer (IRL et non plus via URL) et entendre sa voix, avec accent celle-là.

Pour lire Loin du monde il me fallait me défaire de ce que j’avais lu précédemment de lui. Parce que ce roman, dans son projet de trilogie, précède chronologiquement Sous les toits (qui sera retravaillé pour sa sortie Au diable vauvert). D’autre part, parce que si Sous les toits est une écriture simple et brutale, incarnée et viscérale, à la hauteur du personnage (David Serre a vingt ans et se bat avec une ville qui l’avale, Paris), Loin du monde se déroule en revanche dix ans plus tôt. Et parce que le personnage, ce même David, a dix ans (et non vingt), qu’il vit dans une petite ville de l’Ouest de la France (et non Paris), Sébastien Ayreault, pour rester à la hauteur du personnage devait lui trouver une voix autre, celle de la préadolescence. Et à la lecture de Loin du monde, c’est d’abord ça que je me suis dit, cette voix il l’a (re)trouvée. En quelques mots, son premier roman est aussi attachant que poignant et aussi drôle qu’incisif. On parle donc d’un premier volet, d’un premier roman aussi, et c’est vrai. Car même si Sébastien a publié d’autres textes avant celui-ci, Loin du monde est bien le premier roman qu’il a achevé et, qui plus est, « loin du monde » de ses dix ans puisque écrit de l’autre côté de l’Atlantique, à Atlanta, tandis que son fils venait de naître.

Pas évident pourtant de faire parler un gamin de dix ans, surtout quand ce gamin est en grande partie sa propre histoire. Pas évident non plus de faire machine arrière, de replacer au présent les années 80 sans tomber dans la nostalgie habituelle (lire aussi France 80 de Gaëlle Bantegnie), de nous faire entrer dans une famille ouvrière sans misérabilisme ou jugement, de parler de son enfance sans en exagérer les accrocs. Et surtout, quand on connaît la fin de ce premier volet, pas évident surtout de tenir le lecteur en haleine, de le garder sur la brèche, jusqu’à la dernière page, jusqu’à la chute brutale. Ainsi Loin du monde décrit avec simplicité et efficacité (style fluide, à l’anglaise peut-être) le difficile passage de l’enfance à l’adolescence pour son personnage David, cet enfant précoce qui un matin va découvrir dans le même temps le plaisir sexuel et la culpabilité, Eros et Thanatos, le manichéisme et la dualité, Dieu et le Diable, la jouissance et la petite mort, les pulsions et la punition, un enfant qui, à partir de ce jour, n’aura qu’une obsession, découvrir ce que cache le sexe féminin. Et si de temps en temps, David convoque Dieu (qui est en haut du frigo), c’est avec l’originalité de ses dix ans.

© photo : dans le métro, sous la Place du Châtelet _ Sébastien Ayreault par Christophe Grossi, février 2013

Loin du monde retrace également avec minutie le quotidien d’une famille modeste dans les années 80 avec notamment en toile de fond le passage de l’ère industrielle à l’ère post-moderne (peur du chômage, changement plus fréquent de boulot, de ville…) mais aussi l’ennui, le bled pourri, les fugues avortées, les réunions de famille, la grand-mère qui n’a rien à envier à Céline et Artaud réunis, le sexe de la voisine et de la cousine, la mère distante et si mauvaise cuisinière, le père adoré, fan de Johnny et fumeur de Gauloises… La liste serait longue et l’essentiel n’est pas là mais dans sa restitution, dans le style, dans la justesse du ton.

En septembre ou en janvier prochains paraîtra la version retravaillée de Sous les toits. Dans le troisième volet de la trilogie (non écrit à ce jour), David Serre aura cette fois trente ans et il sera père… Ne passez pas à côté de cette voix, lisez Loin du monde ! Le livre broché coûte 15 €, la version numérique 4.99 € sur ePagine (sans DRM).

ChG

 

Titres de Sébastien Ayreault disponibles en numérique sur ePagine :

Loin du monde, Au diable Vauvert, 2013
Le cri de l’oiseau moqueur, StoryLab, 2012

11 octobre 2012

Extrait du « Veau » de Mo Yan (prix Nobel de Littérature 2012)

L’écrivain chinois Mo Yan a publié plus d’une vingtaine de romans et de recueils de nouvelles dans son pays. Traduit en français depuis le début des années 90, on trouve ses textes principalement aux éditions du Seuil mais aussi chez Actes Sud, Philippe Picquier et aux éditions Caractères. Depuis quelques heures, il est également le nouveau Prix Nobel de Littérature.

Je m’empresse de faire un tour sur la catalogue d’ePagine et remarque qu’un seul titre est disponible actuellement dans sa traduction française en numérique (d’autres à venir dans les prochains mois ?). Il s’agit du Veau suivi du Coureur de fond, un recueil de deux nouvelles qui vient de paraître au Seuil. Pour les autres titres, je vous renvoie sur le site des éditions du Seuil puisqu’une page lui est consacrée ainsi que sur la page Wikipédia qui dresse une bibliographie complète (à signaler qu’à peine apprenions-nous la nouvelle que la mention du prix Nobel était déjà en ligne sur la fiche de Mo Yan sur Wikipédia).

Ci-dessous, un extrait du début du Veau, nouvelle dans laquelle l’auteur revient sur son adolescence paysanne dans la province du Shandong en Chine, un exercice qui lui permet, à travers le prisme de l’enfance, de parler de l’époque maoïste, du quotidien, des querelles, de la pauvreté des villageois qu’il a connus mais aussi des astuces en tous genres pour pallier à la misère.

Le Veau suivi du Coureur de fond est disponible en numérique sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires.

ChG


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Extrait du premier chapitre du Veau de Mo Yan,
traduit du chinois par François Sastourné
© Éditions du Seuil, 2012


I

À cette époque, j’étais adolescent.
À cette époque, j’étais l’adolescent le plus turbulent du village.
À cette époque, j’étais aussi l’adolescent le plus pénible du village.
Le plus embêtant chez un adolescent de ce genre, c’est qu’il ne se rend pas compte à quel point les gens le détestent. Il va toujours se fourrer là où il se passe quelque chose. Quelle que soit la personne qui parle et quoi qu’elle dise, il tend l’oreille et écoute ; qu’il comprenne ou non, il faut qu’il intervienne. Lorsqu’il a entendu ou vu quelque chose, il fait le tour du village et le raconte à tout le monde : s’il rencontre un adulte, il lui en parle ; s’il rencontre un enfant, il lui en parle aussi ; s’il ne rencontre personne, il parle tout seul, comme si le fait de garder une phrase par-devers lui risquait de lui faire exploser la panse. Il croit à tort que les autres l’aiment. Il est capable de faire un tas de folies pour se faire aimer des autres.
Par exemple, cet après-midi-là, un groupe de villageois désœuvrés jouaient aux cartes sous le saule près du bassin ; je m’approchai et, pour attirer leur attention, je bondis dans l’arbre comme un chat, je m’assis sur la fourche d’une branche et me mis à imiter le coucou. Personne ne réagit. Au bout d’un moment, je m’en lassai et je me mis à observer la partie depuis ma position élevée. Puis la langue commença à me démanger, et je criai : « Zhang San a tiré un roi ! » Zhang San leva la tête et gueula : « Luo Han, t’en as assez de vivre ? » Li Si tira un valet et je ne pus me retenir : « Li Si a tiré un valet ! » Et Li Si dit : « Si la langue te démange, t’as qu’à la gratter contre l’écorce ! » Je continuai à jaser comme une pie dans mon arbre. Les joueurs finirent par se fâcher et se mirent à me lancer des bordées d’injures. Du haut de mon perchoir, je leur répondis sur le même ton. Excédés, n’y tenant plus, ils arrêtèrent leur partie, ramassèrent par terre des morceaux de brique ou de tuile, puis se mirent en ordre de bataille et les lancèrent sur moi. Au début je crus que c’était pour rire, mais je reçus une brique sur le crâne, et ma tête résonna comme un gong. Je vis mille étoiles, et heureusement que j’étais bien accroché à ma branche, sinon je serais tombé à coup sûr. C’est alors que je compris qu’ils étaient sérieux. Pour éviter les projectiles, je grimpai vers la cime, qui se cassa, et je tombai dans le bassin avec une branche morte, faisant un grand plouf et éclaboussant tout le monde. Les badauds éclatèrent de rire. J’étais très content du résultat : s’ils riaient, cela voulait dire qu’ils ne m’en voulaient plus. Mais j’avais une belle bosse et j’étais couvert de boue. Quand je sortis du bassin, tel un singe de terre, je me rendis compte confusément que j’avais fait exprès de me risquer en haut de l’arbre, pour attirer l’attention de tout le monde, pour les faire rire, pour les amuser. J’avais un peu mal à la tête, et l’impression que mille insectes me grimpaient sur le visage. Les gens me regardaient avec étonnement, et je les dévisageais. Lorsque j’arrivai en titubant au pied de l’arbre et que je m’appuyai sur le tronc, quelqu’un s’exclama : « Misère, ce gamin va y passer ! » Tout le monde se regarda, interdit, poussa un cri, et les badauds se dispersèrent comme sous le souffle du vent. Je trouvais cela plus qu’ennuyeux et je m’assis contre l’arbre. En un rien de temps, je m’assoupis.
Lorsque je me réveillai, il y avait de nouveau un attroupement au pied du saule. Un de mes oncles, au visage grêlé, chef de la brigade de production, me tira de sous l’arbre : « Luo Han, dit-il, m’appelant par mon petit nom, qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que tu t’es fait à la tête ? Regarde-moi ça, tu es beau ! Ta mère s’égosille à t’appeler partout, et toi tu es là à traîner ! Fiche le camp, dépêche-toi de filer à la maison ! »
Debout sous le soleil éblouissant, j’avais le vertige. J’entendis mon oncle dire : « Et lave-moi cette boue et ce sang ! »
Je m’accroupis au bord du bassin, m’aspergeant d’eau, me lavant sommairement plusieurs fois. L’eau froide sur ma blessure me fit un peu mal, mais ce n’était pas grave. À ce moment-là, je vis maître Du, responsable de l’élevage dans notre brigade de production, approcher en tenant trois veaux par une corde. Il leur disait : « Allez, allez, pas la peine d’avoir peur, on dirait des laiderons qui ont peur de rencontrer leur belle-mère ! »
Aucun d’eux n’avait d’anneau dans le nez. Ils levaient la tête et, tirant sur leur corde, résistaient. Ces trois veaux étaient mes amis : lorsque le foin avait manqué à la fin de l’hiver, je les avais gardés avec maître Du dans les prés couverts de neige. Comme les autres, ils avaient appris avec la vache mongole à creuser la neige avec leurs sabots pour trouver l’herbe. Ils étaient alors petits et je n’aurais pas imaginé qu’en quelques semaines ils seraient devenus si grands. Deux d’entre eux étaient de la race Luxi, à la robe beige et au museau blanc. Ils se ressemblaient comme des jumeaux, avec le même air abruti. L’autre, à la robe rousse, avait une double bosse sur l’échine ; c’était un veau de cette vache mongole à la queue en tirebouchon ; je lui avais donné un nom : Double Échine. C’était un sacré chenapan : l’hiver dernier, lorsque nous l’avions gardé, il essayait à tout bout de champ de monter les vaches. Au début, maître Du se moquait de lui, il croyait qu’il grimpait les femelles pour rien, mais très vite il s’était aperçu qu’il était déjà tout à fait capable de commettre le péché de chair. Il s’était empressé de lui lier les deux pattes de devant – ce qui ne l’avait pas empêché de continuer à vouloir sauter toutes les vaches, y compris sa mère. Maître Du avait conclu : « Ce chameau se prend pour le roi, il veut même se taper sa mère. » (…)

13 janvier 2012

Les 2 premiers titres de Sabine Wespieser éditeur en numérique (Kéthévane Davrichewy et Léonor de Récondo)

Sabine Wespieser éditeur est une maison d’édition connue pour publier de la littérature française et étrangère. Soutenue depuis ses débuts par les libraires elle a fait le choix de privilégier la qualité à la quantité, de faire connaître des auteurs qui étaient peu connus du grand public et qui le sont désormais (Diane Meur, Yanick Lahens, André Bucher, Vincent Borel…) et d’accompagner des auteurs plus confirmés (l’Irlandaise Nuala O’Faolain, la Vietnamienne Duong Thu Huong, le Pakistanais Tariq Ali ou encore la Française Michèle Lesbre). Appréciée également pour la qualité de ses ouvrages (couverture typo, pages de garde, belle mise en page, encre marron…) la maison vient de faire un saut important en proposant à ePagine de fabriquer en ePub deux de ses nouveautés, Rêves oubliés de la violoniste Léonor de Récondo et Les Séparées de Kéthévane Davrichewy qui fait partie des cinq finalistes du prix RTL-Lire qui sera décerné le 15 mars 2012. Ces deux titres paraissent donc conjointement dans leur version imprimée et en numérique. Proposés respectivement 17 € et 18 € en papier ils sont vendus au format ePub 12.99 € et 13.99 €. Ces deux fichiers ne contiennent pas de DRM (verrous) mais une protection par filigrane (tatouage numérique ou watermarking). Ci-dessous, petite présentation de ces deux titres avec reproduction du début de chaque texte. Si vous souhaitez aller plus loin, un extrait plus long peut être téléchargé gratuitement via ePagine sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici).


Kéthévane Davrichewy est aujourd’hui l’auteur de Tout ira bien (Arléa, 2004), du très remarqué La Mer Noire (Sabine Wespieser éditeur, 2010, Prix Version Femina – Virgin Megastore 2010, Prix Landerneau 2010, Prix Le Prince Maurice du roman d’amour) et des Séparées qui vient de paraître dans lequel il sera question de la « génération Mitterrand », d’amitiés fortes puis brisées, de musique et de littérature, de la confusion des sentiments et du deuil de l’enfance.

« LE VISAGE DE FRANÇOIS MITTERRAND se dessinait peu à peu sur l’écran de télévision. Ses parents, leurs amis bondissaient hors des canapés, poussaient des hurlements. Alice fixait Cécile, qui sortit de la pièce, la démarche nonchalante tranchant au milieu de l’hystérie collective. Ses sœurs la saisirent maladroitement, lui piétinèrent les pieds. Ses grands-parents s’étaient levés, la serrant jusqu’à l’oppresser. Alice ne distinguait plus les visages, ne décelait aucune expression, les individus familiers qui composaient le dîner quelques instants auparavant ne faisaient plus qu’un. Elle fut entraînée dans une danse titubante qui occupa l’espace du salon-salle à manger-cuisine de l’appartement où ils vivaient. Leurs cris faisaient écho à ceux de la rue, aux commentaires des présentateurs de télévision.
Alice parvint à se détacher de la cohue et se réfugia près de la fenêtre. Sur le boulevard, une foule avait envahi les trottoirs, les voitures ralentissaient, klaxonnaient, les conducteurs et leurs passagers avaient baissé les vitres, se penchaient au dehors, brandissaient des pancartes, agitaient les bras, les mains. La fièvre, la fierté, contagieuses, l’envahirent. Ils avaient gagné.
Puis l’euphorie retomba, chacun s’assit, reprit son souffle. Alice rejoignit Cécile dans la chambre. Une petite pièce, meublée de trois couchages, trois bureaux escamotables, trois tables de nuit identiques, qu’elle partageait avec Salomé et Nine.
Allongée sur le lit d’Alice dans la position du fœtus, Cécile feuilletait l’anthologie de la poésie française, dont les pages étaient froissées, presque déchirées à force d’avoir été consultées. Elles avaient ensemble souligné des vers, coché des passages pour préparer le bac de français, mais aussi pour se rappeler les extraits de leurs poèmes préférés. Patti Smith, dont la voix grave résonnait sans relâche dans l’intimité des salles de bains, recopiait dans des carnets l’intégralité des poèmes qu’elle aimait. Alice et Cécile l’imitaient, espérant fébrilement inventer un jour, à leur tour, un autre monde. Devenir des artistes. »

© Kéthévane Davrichewy, Les Séparées, Sabine Wespieser éditeur, 2012.


Léonor de Récondo est violoniste et spécialiste de la musique baroque (on peut notamment l’entendre sur cet enregistrement du Stabat Mater de Boccherini). Après La Grâce du cyprès blanc, roman publié aux éditions Le temps qu’il fait, Rêves oubliés vient de paraître chez Sabine Wespieser éditeur. L’auteur interroge ici ses origines à travers le portrait d’une famille née dans le Pays-Basque espagnol, contrainte à l’exil en plein franquisme et trouvant refuge en France près d’Hendaye puis dans les Landes. Deux voix se superposent, celle d’une narration classique à la troisième personne et celle de la mère via des phrases qui sont tirées de son journal intime. Si la question de la fuite et de l’exil est incontournable, l’auteur rend hommage ici à cette famille déracinée mais très forte car soudée.

« AÏTA EST ASSIS SUR LE LIT DÉFAIT, il tient sa tête entre ses mains. Partir maintenant. Ces mots martèlent sa pensée. Partir maintenant à Irún. Il se lève, fait quelques pas dans la chambre. Il jette un coup d’oeil distrait au miroir qui surplombe la commode. Il scrute un instant cette vie qu’il laisse. Pour combien de temps ? Quelques mois, tout au plus. Le temps de retrouver Ama et les enfants.
Être ensemble, c’est tout ce qui compte.
Il s’approche de la commode et prend une des photos encadrées, celle qu’il préfère, celle qu’il regarde chaque soir avant de se coucher. Il y a Ama et son sourire, Ama et leurs trois fils. Le petit est dans ses bras, les deux autres s’accrochent à sa jupe. Bonheur furtif, piégé sur du papier, volé par lui un après-midi ensoleillé, alors qu’ils se promenaient dans les jardins d’Aranjuez, cette ville qu’il doit quitter. Il sort la photo de son cadre en verre biseauté. Il la caresse du regard, puis la glisse dans la poche de sa chemise.
Être ensemble, c’est tout ce qui compte.
Mais comment partir sans se faire tuer ? Un léger rire secoue ses épaules, il n’avait jamais imaginé se poser un jour une telle question. Et pourtant, cette réalité est bien là.
Aïta revoit la scène du restaurant qui s’est déroulée quelques instants auparavant.
Lui est installé à sa table habituelle, deux hommes se sont assis au bar. Ils parlent fort, méprisant tous ceux qui les entourent. Ils sont entrés sûrs de leur fait et commandent deux verres à Miguel. Puis encore deux.
Aïta ne les écoute pas, il mange en lisant le journal comme il le fait chaque jour quand Ama et les enfants séjournent à Irún. Les nouvelles sont mauvaises, le Pays basque tombe aux mains des franquistes. S’il ne se sent pas directement menacé à Aranjuez, il sait que le danger pointe pour la famille d’Ama. L’éloignement lui pèse.
Comment vont-ils ? »

© Léonor de Récondo, Rêves oubliés, Sabine Wespieser éditeur, 2012.

6 juin 2011

Que font les rennes après Noël ? d’Olivia Rosenthal, 37e prix du Livre Inter, en numérique

Mise à jour du 4 juin 2012 : pour tout savoir sur le Prix du Livre Inter 2012, Supplément à la vie de Barbara Loden de Nathalie Léger, cliquez ici.

 


Déjà récompensée par le Prix Alexandre-Vialatte, Olivia Rosenthal vient d’obtenir le 37e prix du Livre Inter avec son roman Que font les rennes après Noël ? (Verticales). Disponible en papier et en numérique depuis fin août 2010, j’avais consacré le 3 septembre dernier un billet sur ce récit dans lequel l’auteur explore une fois encore les troubles identitaires mais à la différence près qu’il est ici autant question des hommes que des animaux. Via ePagine et Place des libraires numérique, vous pouvez toujours le feuilleter en ligne ou/et télécharger gratuitement un extrait à lire sur ordinateurs, tablettes, liseuses ou smartphones…

Olivia Rosenthal, Que font les rennes après Noël ? (Verticales)

reprise du billet posté le 3 septembre 2010

Que font les rennes après Noël ? d’Olivia Rosenthal est l’histoire d’un affranchissement ; et comme toute libération, celle-ci doit nécessairement, avant d’atteindre sa pleine maturité, passer par plusieurs phases et se dérouler suivant différentes étapes. Car s’émanciper prend du temps, se réaliser pleinement demande de la patience, de l’opiniâtreté et du courage. Mais par quel bout prendre la chose, par quoi commencer ?

Il est d’abord et surtout question ici d’une femme, la narratrice qu’on suivra de sa naissance à l’âge adulte. Nul doute qu’elle semble déjà différente de ses parents mais le premier choc viendra lorsque, souhaitant un animal de compagnie, sa demande se verra refusée. On la suit alors dans son parcours, de son attachement à la mère et à la cellule familiale, jusqu’à cette impérieuse volonté de s’en défaire (et les difficultés qui vont avec) ainsi que dans son rapport à l’autre, à l’étranger, à l’inconnu (évocations de la peur du vide et du désir, approches du suicide et de la sexualité, phénomène d’identification). Et tout ça au vocatif. Ça sent le dédoublement et la schizophrénie chez cette narratrice partagée entre la peur et le désir de s’émanciper, cette jeune fille qui grandit et commence à s’imaginer en bête captive et domestiquée : enfermée, bichonnée, rabrouée, nourrie, soignée, élevée, éduquée… Ça se sent aussi dans le vocabulaire utilisé par Olivia Rosenthal (imprégné, domestiqué, conditionné…). D’autres signes d’une libération possible, déjà perceptibles dans sa prime jeunesse, prendront de plus en plus d’ampleur (le film fantastique de Jacques Tourneur, La Féline, en écho) jusqu’à s’imposer. Reste encore à se réaliser (phase de rébellion oblige) mais comment exprimer sa part animale, sa propre animalité (rentrée) ? Comment aller vers la parole ou rester dans son le silence sans trahir ? Comment oublier ses colères ? Comment vivre, assumer, revendiquer, sa sexualité si différente du modèle sociétal en général et parental en particulier ? Mais cette histoire en raconte plusieurs autres, en parallèle, qui se répondent ou s’interpénètrent : histoires d’hommes et d’animaux, des « Je » dont l’activité est liée aux bêtes qu’on dresse, qu’on soigne, qu’on abat, qu’on mange : soigneurs, paysans, éleveurs, bouchers d’abattoir… ; histoires de lois et de décrets aussi ; histoires de ces expériences faites sur les animaux qui permettent de faire progresser la science mais profitent aussi aux chasseurs ou encore celles de ces militants d’associations anti-zoo qui demandent la libération des animaux et du personnel.

Olivia Rosenthal a publié tous ses récits aux éditions Verticales : Dans le temps (1999), Mes petites communautés (1999), Puisque nous sommes vivants (2000), L’Homme de mes rêves (2002), Les sept voies de la désobéissance (2004), Les Fantaisies spéculatives de J.H. le sémite (2005), On n’est pas là pour disparaître (Prix Wepler Fondation La Poste 2007 et Pierre Simon Éthique et Réflexion) et Que font les rennes après Noël ? (2010). Elle écrit également des fictions radiophoniques, des pièces de théâtre et propose des performances qui associent l’écriture à des formes de lectures en direct.

ChG

18 avril 2011

Série Marc Pautrel #3 Le moteur à os (publie.net, 2010)

Après la lecture des deux romans édités et numérisés par Gallimard, Un voyage humain (le 28 mars) et L’homme pacifique (le 6 avril), troisième temps de cette série consacrée à Marc Pautrel. Aujourd’hui il sera question d’un recueil de courts récits, Le moteur à os, disponible uniquement en numérique chez publie.net, tout comme La vie des écrivains classiques, essai très stimulant sur l’écriture confié à publie.net lors de son lancement, texte qui d’ailleurs clôturera ces rendez-vous.  Chaque chronique est accompagnée d’un extrait à lire sur ce blog (les premières pages). Pour aller plus loin, n’hésitez pas à télécharger gratuitement un extrait plus long en ePub sur epagine.fr ou en PDF sur placedeslibraires.epagine.fr.

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à télécharger sur epagine.fr

Série Marc Pautrel #3
Le Moteur à os, publie.net, 2010

J’ai découvert l’écrivain Marc Pautrel sur le net via Facebook où il informe régulièrement de la publication du carnet qu’il tient quotidiennement en ligne depuis quatre ans maintenant (la forme adoptée est la même que pour Eric Chevillard : le tryptique) ; il suffit alors de cliquer sur le lien pour voir apparaître la photo et les trois phrases du jour. Plus tard j’ai lu son recueil de textes, Le moteur à os (chronique du jour), toujours sur la toile, via publie.net. Ses deux romans publiés par Gallimard et chroniqués dernièrement ici-même, je les ai lus bien après, deux fois chacun mais pas dans le bon ordre. J’ai alors remonté le temps, téléchargé son essai sur l’écriture et relu Le moteur à os. Impossible de me couper de cette vieille habitude qui consiste à arrêter soudain d’aller piocher à droite et à gauche pour s’emparer plutôt de la bibliographie d’un auteur et avoir le sentiment de l’avoir un peu lu. S’il me reste aujourd’hui à découvrir ses deux premiers textes (non numérisés à ce jour), je sais aussi que sa présence sur le net, porte ouverte sur son atelier, est une bonne chose pour tous ceux qui comme moi attendent de lire ses prochaines publications. J’aime d’ailleurs assez cette manière de publier en ligne une partie de son travail (l’autre pan continuant, lui, à s’écrire en off) qui lui permet à la fois de s’essayer à de nouvelles formes d’écriture tout en fidélisant les lecteurs. D’autres auteurs l’ont également compris depuis longtemps d’ailleurs et la pratiquent au quotidien (via sites, blogs, revues numériques, vases communicants, projets collectifs, réseaux sociaux…).

Bien que très différent (forme, longueur, sujets) des deux romans publiés chez Gallimard, Le moteur à os de Marc Pautrel n’en est pas si éloigné que ça. Lors de sa mise en ligne sur publie.net, je me souviens avoir apprécié ce procédé discret dont il use pour faire un pas de côté, glisser vers le fantastique à la manière d’un Maupassant, d’un Kafka ou d’un Borges, trouver le décalage dans un univers bien réel et bien concret afin d’exorciser peurs, pulsions, craintes et autres fantasmes. Jusque-là on pourrait dire que les récits et les romans nous emmènent dans deux univers très différents. C’est plutôt par l’intermédiaire des thématiques abordées que les similitudes vont nous sauter aux yeux : son travail très fin sur l’enfance et la filiation, par exemple, et l’omniprésence de cette question qui traverse également Un voyage humain et L’homme pacifique : quelle décision prendre, à quel moment, quelles en seront les conséquences et comment l’assumer ?

Sur l’aspect fantastique du recueil, des revenants (morts-vivants) reviennent là où ils ont vécu, envahissent villes et maisons et n’arrivent plus à mourir parce qu’il « reste toujours quelque chose à dire » (il y aurait un parallèle à faire avec ce que l’auteur écrit ici et ce qu’il dit dans son essai à propos de « l’écrivain classique » mais on y reviendra) ; un homme retourne cinquante ans après dans sa salle de classe mais si les élèves et le surveillant ne le voient pas, lui ne sait plus ce qu’il était venu chercher ; des mortes demandent à un homme de les guider vers la sortie de la crypte ; des marcheurs célestes (des géants) marchent dans l’espace ; un homme se promène dans sa ville et soudain, n’entendant plus de bruit de fond, il comprend alors que le silence existe. Sur la filiation, vous verrez des parents prendre la fuite en compagnie de leur prétendu fils, vous suivrez un homme né sans père et entendrez parler d’une famille très unie mais quasi invisible et immortelle. Sur les peurs liées à l’enfance, les rêves et les cauchemars, vous assisterez à des tueries ou suivrez un homme face au vide. Quant aux enfants, certains vivent seuls ou sont livrés à eux-mêmes, d’autres cherchent à retrouver le lieu de leur origine pour connaître « le jour exact de leur naissance et leur vrai prénom, leur prénom caché », certains ne vivent que dans l’attente de la boulangère ambulante ou bien tiennent à rendre leurs devoirs à l’heure alors que la maladie les gagne chaque jour un peu plus.

Inutile de vous dire que je conseille ce très bon recueil à tous ceux qui ne connaîtraient pas encore cet auteur. Et à présent place à la lecture. Notez qu’un extrait plus long peut être téléchargé sur ePagine en cliquant ici (fichier en PDF) et là (fichier ePub).

ChG

 

« La fuite » in Le Moteur à os

Il était encore trop petit, il ne savait rien de la vie. Il était si bon, si généreux, il croyait que les autres personnes, et même les animaux, ne lui voulaient que du bien. Elle devait le protéger. Elle en était responsable, elle était la gardienne de son frère. Il avait six ans. Elle avait treize ans. Comme ils ignoraient leur jour de naissance, ils se fêtaient leurs anniversaires à des dates qu’elle avait dé!ni toute seule sur le calendrier. Elle avait décidé qu’il était né un 21 mars, le jour du printemps, et qu’elle était née un 21 septembre, le jour de l’automne.
Tous les enfants possédaient des parents mais son frère et elle n’en avaient jamais eus. On les avait donc élevés dans un orphelinat et on leur avait donné des noms très laids, qu’elle avait aussitôt remplacé, appelant son frère Printemps et se faisant appeler Automnale. Ils étaient en fuite depuis deux jours. Comme des prisonniers évadés, ils allaient et venaient en se cachant de la police qui les recherchait, ils se trouvaient « en cavale ».
Ils étaient propres et bien habillés. Dans la rue, on ne faisait pas attention à eux. Les passants étaient incapables de savoir quel âge elle avait : ils pouvaient croire qu’elle avait vingt ans et que son petit frère était son !ls. Elle marchait en tenant la main de ce petit garçon qui avançait silencieusement en regardant partout. Il était ravi. Il adorait se promener et découvrir les vitrines des magasins. Il aimait également croiser des badauds sur le trottoir pour les dévisager dans l’espoir de deviner à quoi ils pensaient. Elle aimait jouer à ce jeu elle aussi : examiner les yeux de chaque passant. Mais elle essayait de ne pas le faire trop longtemps car les gens soudain tournaient le regard vers elle comme s’ils avaient senti que quelqu’un les observait, et cela signi!ait que son frère et elle risquaient d’attirer l’attention. Si on les prenait pour des enfants perdus, on les emmènerait à la police, et la police n’aimait pas les enfants, elle le savait.
Elle avait volé l’argent de l’orphelinat. Des liasses de grands billets jaunes. Avec son petit frère, ils étaient ensuite allés dans un restaurant rapide et ils avaient commandé au comptoir des hamburgers géants à la sauce piquante qu’ils avaient été manger à l’étage dans la salle des enfants. Elle s’était fait une amie de son âge et son petit frère avait joué avec d’autres enfants qui avaient six ans eux aussi.
Elle ne savait pas lire. Son petit frère non plus. Elle ne comprenait pas le sens des panneaux indicateurs verts dressés en hauteur à l’angle des rues. Elle avait décidé de suivre toujours celui qui contenait le mot le plus long car une ville dont le nom était long était certainement une ville merveilleuse qui les accueillerait et qui pourrait leur trouver des parents. Tout le monde avait des parents. S’il y avait un enfant, c’était qu’il y avait eu un parent ; de même que lorsqu’il pleuvait c’était parce qu’il y avait un ciel et des nuages pendus sur ce ciel. Son frère et elle venaient de quelque part, et ce lieu c’étaient des parents. Elle voulait retrouver le lieu de son origine pour connaître le jour exact de leur naissance et leur vrai prénom, leur prénom caché.
Jamais ils ne descendaient du trottoir pour ne pas risquer de se faire écraser par les voitures qui roulaient en trombe dans la ville. Lorsque la rue était coupée par une autre rue, ils attendaient au croisement que la lampe rouge du signal aux piétons devienne verte et que les gens s’engagent sur les bandes blanches de la chaussée ; alors ils se mêlaient au groupe et ils traversaient la route au milieu d’eux, protégés par la foule.
Elle ne lâchait pas son frère. Quand il avait trop chaud à la main, il le lui disait et elle changeait de main en le faisant marcher à droite plutôt qu’à gauche, tendant de l’autre côté une nouvelle main qu’il saisissait aussitôt. Ils marchaient le long des belles façades de la ville. Elle ne savait pas où ils allaient mais son frère et elle étaient libres.

© Marc Pautrel, Le Moteur à os, Publie.net, 2010

 

 

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