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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

20 septembre 2013

[note de lecture] Béton armé de Philippe Rahmy

Lecture du récit de Philippe Rahmy Béton armé (La Table Ronde, collection Vermillon), disponible en papier et en numérique [cliquez ici pour consulter la fiche sur ePagine]. Langue, rythme, tension, poésie, humour, travail sur la mémoire, la filiation et le deuil : tout est remarquable dans ce récit où l’écriture, prolongement du regard, montre le corps-à-corps, tantôt sensuel tantôt douloureux, du narrateur avec la ville de Shanghai et avec ceux qui la traversent. Ce récit fait partie de la sélection « ePagine Automne 2013 ».

 

« Shanghai. Ce nom explose sous sa masse. Dans aucun pays, sous aucun régime, l’homme n’a produit un tel dieu. Il tranche l’espace, il prolifère. Irrésistiblement, le petit jeu des analogies se met en place. À quoi ressemble ce qu’on n’a jamais vu ? Des images folles se bousculent. Le réel est une machine à rêver… » (Philippe Rahmy, Béton armé)

 

Jusque-là le narrateur de Béton armé, un écrivain suisse atteint de la maladie des os de verre, n’avait jamais voyagé. Après avoir accepté l’invitation de l’Association des écrivains de Shanghai qui lui propose de l’accueillir pour une résidence d’écriture dans la mégalopole chinoise, le narrateur-écrivain va devoir transbahuter du jour au lendemain son corps fragile dans les rues shanghaiennes, prendre en pleine face son activité débordante mais découvrir aussi des moments de pure magie, lorsque par exemple quelques habitants se retrouvent dans un parc pour danser. Son regard affuté, circulaire (où embrasser les lignes horizontales et verticales mais aussi les diagonales), n’abdique jamais. Et malgré les souvenirs que lui renvoient les vitres des buildings ou les yeux des passants, des souvenirs parfois douloureux, le narrateur reste dans le présent (le « moi ici maintenant » mais aussi le cadeau des jours).

 

« Il n’y a pas de vision d’ensemble. Il y a en chaque homme, à chaque instant, le kaléidoscope des choses à sa portée. » (Philippe Rahmy, Béton armé)

 

J’aime la langue de ce récit, son rythme, sa tension : un arc bandé où sont tendues l’énergie vitale et meurtrière, la brutalité imbécile et soumise, la beauté malade d’elle-même de cette ville qui se dresse et s’enfonce, s’étend et se comprime à mesure que les hommes la font, la défont. J’aime le corps-à-corps du narrateur (et le mot n’est pas assez fort encore) avec la ville et avec ceux qui la traversent, la gravissent, s’y enfoncent ou s’y cognent, ces multiples corps qui pourraient ployer et se briser à n’importe quel moment : celui du narrateur (il revient régulièrement sur sa maladie), celui des travailleurs, des errants urbains, des exilés, des assoiffés de sang, de sexe, de musique, celui de la ville elle-même. Et c’est dans ce rapport à corps perdu dans la ville que soudain la mémoire de celui qui a entrepris de raconter son séjour et ses allées et venues va prendre le pouvoir et le dessus sur l’événement (la résidence d’écriture). Le récit partira ici dans une autre direction, celle de la quête intime (quasi proustienne), de la dette : la vue d’un corps inerte sur la route faisant ressurgir de manière inattendue un autre corps immobile. C’est d’un autre combat qu’il sera question désormais : corps cassé accueillant ceux qui ne sont plus, corps fragile et toujours plus alourdi par les pertes dans cette ville où les corps sont portés, transportés, emportés. Le narrateur refera alors le voyage, des dizaines d’années en arrière et des milliers de kilomètres plus à l’Ouest, parce que la mort aura posé le visage d’un enfant disparu sur celui d’un autre, à cet endroit précis où se comprime et résiste la ville, où elle ne tient debout que par l’astucieux assemblage d’un matériau qui allie béton et acier et où les vitres posées par les hommes, en Narcisse, se reflètent indéfiniment en défiant les mortels, le ciel et peut-être même l’invisible.

 

« J’ai plus de quarante ans. Je n’ai jamais voyagé. Je pensais que je finirais ma vie comme je l’avais menée, réglée par des rituels permettant d’atténuer les effets de ma maladie. J’ai aussi pensé que je ne pourrais être que déçu du monde que j’allais découvrir après l’avoir imaginé depuis le fond d’un lit ou d’un fauteuil. Je me rends à l’évidence. Ma tristesse a d’autres causes, car les joies fulgurantes que la ville me procure ne sont en rien amoindries quand elles me soulèvent. » (Philippe Rahmy, Béton armé)

 

Ce qui pourrait s’opposer à la maladie des os de verre est au contraire une image saisissante dans ce récit sensoriel : comme pour le béton, le corps du narrateur résiste très faiblement aux efforts de traction, lui aussi a dû s’armer pour tenir debout, non pas en s’alliant à l’acier mais à une autre armature : la littérature, aux histoires lues par sa mère qui l’ont fait se relever et, plus tard, en se coltinant aux mots, au rythme, au souffle, à l’écriture. Et au-delà de sa manière d’être au monde, dans ce monde inconnu, étrange, étranger, c’est cette langue qui donne sa puissance au style de Philippe Rahmy, une langue qui tente de résister à la compression et à la traction.

 

« Voyager à travers le langage comme à travers le paysage. Être, à parts égales, le monde et les mots. Shanghai est le texte que je porte, autant que l’espoir de pouvoir l’écrire. » (Philippe Rahmy, Béton armé)

 

Le sujet pourrait paraître gravement traité et pourtant il ne l’est pas. Le récit, souvent poignant, est d’ailleurs ponctué de moments très drôles et touchants, de scènes absurdes aussi. On est touché par ce narrateur doté d’un regard perçant, d’une grande force mentale mais aussi d’un humour littéraire (ironique jamais cynique). On y lit sa peur de blesser et sa joie de vivre malgré les douleurs répétées dues à l’extrême fragilité de ses os. On le suit dans son combat, celui qui le fait écrire « pour faire taire la bête en soi. »

ChG

 

Pour aller plus loin

► Visiter le site de Philippe Rahmy, rahmyfiction
► Lire Philippe Rahmy sur remue.net
Bio-bibliographie de l’auteur sur Wikipédia
► Consulter ses titres disponibles en numérique sur ePagine

17 septembre 2013

[note de lecture] Javier Marías, Comme les amours

• SÉLECTION EPAGINE AUTOMNE 2013 • Lecture du roman Comme les amours de Javier Marías (Gallimard, collection Du monde entier), traduit de l’espagnol par Anne-Marie Geninet et disponible en papier et en numérique [cliquez ici pour consulter la fiche sur ePagine].

 

« Chaque matin, dans le café où elle prend son petit déjeuner, l’éditrice madrilène María Dolz observe un couple qui, par sa complicité et sa gaieté, irradie d’un tel bonheur qu’elle attend avec impatience, jour après jour, le moment d’assister en secret à ce spectacle rare et réconfortant. Or, l’été passe et, à la rentrée suivante, le couple n’est plus là. María apprend alors qu’un malheur est arrivé. Le mari, Miguel Desvern, riche héritier d’une compagnie de production cinématographique, a été sauvagement assassiné dans la rue par un déséquilibré. Très émue, elle décide de sortir de son anonymat et d’entrer en contact avec sa femme, Luisa, qui est devenue un être fragile, comme anesthésié par la tragédie. Dans l’entourage de Luisa, María rencontre Javier Díaz-Varela, le meilleur ami de Miguel, et elle comprend vite que les liens que cet homme tisse avec la jeune veuve ne sont pas sans ambiguïté… »

 

Ma première rencontre avec Javier Marías a eu lieu au début des années 2000 avec L’Homme sentimental, publié alors aux éditions Rivages (non disponible en numérique). Cet observateur attentif au moindre détail, à la psychologie et aux gestes des personnages, cet écrivain aux longues phrases sinueuses et aux digressions, cet amateur de romans à tiroirs… a très vite fait partie des auteurs dont j’ai eu envie de tout lire, et avec lenteur. Depuis ce jour j’ai lu Un cœur si blanc, Demain dans la bataille pense à moi (lire l’extrait) et Comme les amours qui vient de paraître chez Gallimard (désormais son éditeur en France).

Partant toujours d’un sujet très simple et resserré autour de quelques personnages, Marías parvient à chaque fois à faire progresser son histoire tout en ellipses à la manière de Proust. Les longues discussions très littéraires avec ses nombreuses descriptions et ellipses peuvent également rappeler certains romans de Thomas Bernhard mais sans la haine jubilatoire contre sa nation ni l’humour noir de l’auteur autrichien. L’amour, la jalousie, la mort, l’exil, le désir, la trahison, sont autant de thèmes que Marías creuse, démonte, découpe avant de les reconstruire avec une extrême minutie. La littérature est également toujours au cœur de ses romans : Shakespeare mais aussi Balzac ou Alexandre Dumas pour ne citer que ceux-là. Il y a également une douce ironie chez lui que j’affectionne. C’est parce qu’il aime profondément ses contemporains qu’il n’hésite pas à dénoncer leurs travers complexes. Ce n’est jamais cynique, jamais amer, plutôt drôle et très intelligent. Dans son dernier roman, ce qu’il peut dire par exemple du monde de l’édition via sa narratrice me paraît très juste, pas manichéen ni stéréotypé, simplement clairvoyant.

Si je dis tout ça c’est pour signaler que Comme les amours ne surprendra pas ceux qui connaissent et apprécient l’œuvre de cet auteur. Et pourtant, la magie opère à nouveau : sa phrase, c’est encore et toujours sa phrase qui mène le bal. Comme dans d’autres romans de lui, la moindre phrase qui nous harponne peut faire des pages. Et aujourd’hui encore j’ai beau relire toutes ces phrases (ces pages) surlignées sur la tablette, il m’est très difficile d’en extraire quelques mots tellement tout y est enchevêtré : forme et fond, rythme de la phrase et idées développées. À la fin de ce billet, je donnerai néanmoins quelques exemples que je trouve remarquables.

Comme on peut le lire dans le résumé des éditeurs, le roman est entièrement tourné vers l’assassinat du producteur de cinéma Miguel Desvern (ou Deverne) sauf que l’histoire est racontée par une narratrice, María Dolz. Après avoir été attitée par cet homme et sa femme au café (un rituel important pour elle avant de rejoindre la maison d’édition dans laquelle elle peine à travailler) et après avoir été bouleversée par la mort du producteur, María se décide de parler à sa veuve, Luisa. S’ensuivent de longues réflexions sur la mort, le crime, la responsabilité, le deuil (les passages sur la peur de la mère face à ses enfants devenus orphelins de père sont splendides) mais aussi sur le sentiment amoureux et l’amitié.

Une nouvelle de Balzac court tout au long du roman de Marías, il s’agit du Colonel Chabert décortiqué et même retraduit parce qu’il y est question d’un homme annoncé comme mort, un soldat qui voudrait revenir chez lui auprès de sa femme mais qui finira par gêner ceux qui en avaient fait leur deuil et ont recommencé une autre vie ailleurs, sans lui. Et c’est également un des sujets centraux de Comme les amours sauf qu’ici le mort a été amené à réfléchir à cette question avant son assassinat.

Faux roman à enquête mais tout aussi passionnant parce que bouleversant tous les codes du genre, Comme les amours s’amuse à jouer avec les sentiments (l’amitié, l’amour, le désir, la fidélité et la confiance par exemple) ainsi qu’avec le vrai et le faux. L’auteur coupe les cheveux en quatre et rajoute des nœuds au fil déjà complexe. Il décortique ainsi les rapports ambigus entre les hommes et les femmes via leurs discussions, nous démontre comment parvenir à ses fins alors même qu’on est mort. Marías tente enfin de nous faire comprendre quel pacte lie certains personnages de l’histoire, un pacte tenu longtemps secret, un secret que ne doit pas connaître la belle absente autour de qui tout le roman s’écrit : la veuve tant convoitée.

C’est par la présence de Javier Díaz-Varela que le roman psychologique prendra des allures de thriller, au fil des discussions rapportées par la narratrice (qui fait part de ses observations, de ses réflexions, de ses craintes et de ses doutes mais qui rapporte précisément les discussions qu’elle peut avoir avec les autres protagonistes de l’histoire qui eux-mêmes ont pour habitude de décortiquer leurs sentiments, leurs actes). Des dizaines de tiroirs secrets s’ouvrent à mesure que le récit avance, ce qui le rend plus dense, plus opaque, plus mystérieux encore, jusqu’à la libération, jusqu’aux aveux.

ChG

 

Extraits

« Je n’arrête pas de me représenter ce moment, ces secondes, celles qu’a duré l’agression jusqu’à ce qu’il cesse de se défendre et ne se rende plus compte de rien, jusqu’à ce qu’il perde connaissance et ne ressente plus rien, ni désespoir ni douleur ni… (…) Ni la sensation d’un adieu. »

« (…) chacun se conduit ainsi avec ses morts. On tente d’oublier la manière, on reste avec l’image du vivant, à la rigueur avec celle du mort, mais on évite de penser à la frontière, au passage, à l’agonie, à la cause. »

« (…) nous le faisons tous à des degrés divers, chercher refuge dans ce qui a existé et qui n’existe plus. »

« Nous ne pouvons prétendre être les premiers, ou les préférés, nous sommes tout simplement ce qui est disponible, les laissés-pour-compte, les survivants, ce qui désormais reste, les soldes, et c’est sur des bases si peu nobles, que s’érigent les amours les plus grandes et que se fondent les meilleures familles, nous provenons tous de là, de ce produit du hasard et du conformisme, des rejets, des timidités et des échecs d’autrui, et même dans ces conditions nous donnerions parfois n’importe quoi pour continuer auprès de celui que nous avons un jour récupéré dans un grenier ou une brocante, que par chance nous avons gagné aux cartes ou qui nous ramassa parmi les déchets ; contre toute vraisemblance nous parvenons à nous convaincre de nos engouements hasardeux, et nombreux sont ceux qui croient voir la main du destin dans ce qui n’est autre qu’une tombola de village quand l’été agonise… »

« Certes, les morts ont tort de revenir, et malgré cela ils le font presque tous, ils ne renoncent pas et s’efforcent de devenir le fardeau des vivants jusqu’à ce que ces derniers s’en débarrassent pour avancer. Nous n’éliminons jamais tous les vestiges, cependant, nous ne parvenons jamais à ce que la matière passée se taise vraiment et pour toujours, et parfois nous entendons un souffle presque imperceptible, comme celui d’un soldat agonisant que l’on aurait jeté nu dans une fosse avec ses compagnons morts, ou comme les gémissements imaginaires de ces derniers, comme les soupirs étouffés que certaines nuits celui-là croyait encore entendre, peut-être pour les avoir trop longtemps côtoyés et par sa condition si proche, car il fut sur le point d’être l’un d’eux ou peut-être le fut-il, et alors ses aventures postérieures, sa déambulation dans Paris, son retour de flamme et ses misères et sa soif de restitution, se résumèrent-ils à un fragment de pierre tombale dans une salle de musée, aux ruines d’un tympan aux inscriptions désormais illisibles, brisées, à l’ombre d’une trace, à un écho d’écho, à l’esquisse d’une courbe, à une cendre, à une matière passée et muette qui refusa de passer et de se taire. J’aurais pu être moi-même quelque chose de semblable pour Deverne, mais je n’ai pas su l’être. Ou peut-être n’ai-je pas voulu que sa lamentation la plus ténue filtre dans le monde, à travers moi. »

© extraits de Comme les amours de Javier Marías, Gallimard (collection Du monde entier), traduit de l’espagnol par Anne-Marie Geninet, 2013

21 mars 2013

Salon du livre de Paris 2013 : Ombres Blanches & ePagine offrent un livre numérique à leurs lecteurs

« Un écrivain en arrivera toujours à parler de l’avantage que la solitude lui procure. J’aime être seul jusque dans la foule, oui, seul parmi les autres alors que pour beaucoup il s’agirait là de la pire des choses. Dans le flot, la cohue même, rien ne me distingue ou presque et je peux devenir très étrange en moi, jusqu’à être libre, si ça me chante, de ne plus me ressembler […] et il faut croire que j’ai besoin aussi de continuer à m’accrocher au réel, un temps au moins. C’est ce temps exaltant où l’esprit bouillonne, où tout s’écrit vivement à l’intérieur de soi, au risque que certaines idées, que l’on estime originales, se perdent en chemin. » Pascal Dessaint, Quelques pas de solitude

 

À l’occasion du Salon du Livre de Paris et de la parution prochaine aux éditions Rivages de Maintenant le mal est fait (le 3 avril), la librairie Ombres Blanches à Toulouse et ePagine offrent à tous les lecteurs un récit de Pascal Dessaint, Quelques pas de solitude.

Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont, L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono et L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry fabriqués par ePagine publications numériques, un quatrième titre vient en effet d’être mis en ligne sur la librairie epagine.fr : Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint, auteur de polars, de chroniques (et bientôt d’un roman) aux éditions Rivages, une œuvre dans laquelle il est beaucoup question des rapports complexes et parfois ambigus que l’Homme entretient avec la Nature.

Ce titre, contrairement aux trois autres, est le fruit d’une association entre la librairie Ombres Blanches à Toulouse et ePagine. Tout d’abord, l’été dernier, la librairie Ombres Blanches a édité hors commerce et à tirage limité le récit Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint. Ce texte (bientôt collector dans sa version papier) a ensuite été remis à Sébastien Cretin et à toute l’équipe du studio ePub (Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez) et depuis quelques jours il est également disponible en format numérique.

Comme pour les précédents titres disponibles sur le site de la librairie epagine.fr, ce récit de Pascal Dessaint sera offert en permanence avec tout téléchargement de livres numériques payants ou gratuits mais également sur simple demande. Et comme ePagine sera sur le Salon du Livre de Paris du 22 au 25 mars 2013, Quelques pas de solitude sera offert à tout visiteur (pas besoin de créer de compte ou de s’identifier, c’est cadeau !). Rendez-vous sur le stand ePagine (Allée E, stand 21), demandez le livre numérique et commencez à lire !

En offrant à ses lecteurs ce texte de Pascal Dessaint, variation sur le thème de la solitude, la librairie Ombres Blanches à Toulouse et la librairie ePagine.fr souhaitent remercier tous ceux qui restent fidèles aux livres et aux librairies, sociétés de toutes nos solitudes, lieux de partage de toutes les lectures et de toutes les productions singulières ou collectives.

Pour en savoir plus sur le projet de ePagine publications numériques et les modalités pratiques, je vous invite à consulter ce billet : ePagine jour après jour plante sa forêt numérique.

ChG

 

18 mars 2013

Les Avenirs d’Hafid Aggoune (édition revue et corrigée) chez StoryLab

Les Avenirs est le premier roman d’Hafid Aggoune pour lequel il a reçu le prix de l’Armitière 2004 et le prix Fénéon 2005. Je me souviens (je travaillais alors à la librairie Les Sandales d’Empédocle à Besançon) l’avoir lu lors de sa parution aux éditions Farrago, maison d’édition qui a cessé son activité en 2006. Et si ce roman m’avait touché (il faisait partie des textes que j’avais largement recommandé), l’annonce de la fermeture de Farrago m’avait rendu très triste. L’auteur, lui, a continué de publier (une fois encore chez Farrago, ensuite chez Denoël et Joël Losfeld, titres non disponibles en numérique). Avec un titre comme celui-là, Les Avenirs ne pouvait pas ne pas renaître. Étant épuisé, l’auteur a récupéré ses droits et a choisi de le reprendre, de le corriger, de proposer cette nouvelle édition à une maison d’édition. Mais parce qu’on est presque dix ans plus tard et parce que nous sommes face à des dizaines d’avenirs possibles, le roman d’Hafid Aggoune paraît cette fois non pas chez un éditeur papier mais en numérique, aux éditions StoryLab.

Récit sur la mémoire individuelle et collective, l’exil, l’absence, les blessures et le retour à la vie, ce roman d’Hafid Aggoune n’a pas perdu de sa vigueur ni de sa troublante sensualité. Les Avenirs est aussi un voyage dans le temps et dans l’histoire, un exercice délicat mais réussi, tantôt d’une lucidité cruelle tantôt poétique voire onirique. Les Avenirs est aussi un roman d’amour doublé d’un roman d’apprentissage inversé où le lecteur suit le narrateur dans sa lente remontée du siècle dernier, jusqu’au choc, jusqu’à la perte. Les Avenirs dresse également le portrait d’un homme qui, par le manque, l’absence et grâce aux souvenirs (même si ceux-ci sont douloureux), a choisi de revivre. Les Avenirs, enfin, est une ode à la création, à la vie.

Le roman d’Hafid Aggoune est disponible sur ePagine au format ePub au prix de 5.99 €. Le fichier est fourni avec un dispositif de protection par filigrane (sans DRM Adobe). Ce procédé permet une lecture sur les différents supports disponibles (liseuses, tablettes, ordinateurs, smartphones) et ne limite pas son utilisation, qui demeure strictement réservée à un usage privé.

Pour en savoir plus sur l’auteur et son roman, visionnez l’interview infra.

Si vous souhaitez consulter ou télécharger Les Avenirs, cliquez ici.

ChG

 

 

Les Avenirs, Hafid Aggoune, StoryLab, 2013, 5.99 €

27 février 2013

Atiq Rahimi, au cinéma et en numérique

Syngué sabour. Pierre de patience est d’abord un roman d’Atiq Rahimi, un huis clos entre un soldat dans le coma (il a reçu une balle dans la nuque) et sa femme afghane qui d’abord le veille, espère, prie, puis s’emporte, se révolte, crie sa rage, son impuissance d’être fille, femme et épouse dans ce pays et sa haine de la guerre jusqu’à se libérer. Paru en 2008 il avait reçu le prix Goncourt.

Désormais Syngué sabour. Pierre de patience est aussi un film, toujours d’Atiq Rahimi. Tandis qu’il est projeté dans les salles de cinéma depuis quelques jours, la version numérique de ce roman (publié aux éditions P.O.L et disponible sur le site de la librairie ePagine) vient de subir une baisse de prix importante (5.99 € au lieu de 10.99 €). Par ailleurs, trois autres de ses romans peuvent être lus au format numérique, Maudit soit Dostoïevski, le plus récent (2011), Les Mille Maisons du rêve et de la terreur (2002), mi-roman mi-conte tour à tour halluciné et apaisé et ce cri de terreur étouffé qu’est Terre et cendres (sur la guerre russo-afghane, le deuil et le silence), roman aussi court que percutant qui l’avait fait connaître en 2000 et qu’il a également adapté au cinéma en 2004. Il reste pour moi un texte important. Relu pour la énième fois, j’en donne une note de lecture infra.

Par ailleurs, P.O.L, la maison d’édition de Atiq Rahimi, a mis à disposition sur son site plusieurs vidéolectures ou/et bandes annonces ainsi que, dans l’atelier de l’auteur, un article sur le poète et philosophe afghan, Sayd Bahodin Majrouh, assassiné à Peshawar, dans son exil au Pakistan, Majrouh, voie magnétique (article publié une première fois dans Le Magazine Littéraire en janvier 2009). Dernière précision qui a son importance : si Terre et cendres et Les Mille Maisons du rêve et de la terreur ont été écrits en persan et traduits par Sabrina Nouri, ses deux derniers romans ont été directement écrits en français.

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Atiq Rahimi, Terre et cendres, P.O.L, 2000
(roman traduit du persan par Sabrina Naouri)

Quelque part en Afghanistan une bombe russe s’abat sur un village. Quelque part en Afghanistan entre Kaboul et la mine de Karkar un vieillard part chercher son fils qui travaille depuis quatre ans à la mine de Karkar. Quelque part un vieillard accompagné de son petit-fils doit annoncer une nouvelle terrible à son fils, le père de l’enfant. Mais comment dire à son fils qu’il n’aura plus jamais la paix, quelles paroles choisir, comment ne pas être le poignard qui le tuera ? « Tu es venu chercher de l’eau, pas des larmes. »

Quelque part Dastaguir, le vieillard, voudrait parler à quelqu’un mais aucun son ne sort. La plaie reste muette et la parole saigne de l’intérieur. Pour Yassin, le petit-fils, la guerre n’est plus qu’un lointain chaos, une lourde détonation dans sa mémoire qui à jamais l’a rendu sourd. « Le monde de Yassin est devenu un autre monde. Un monde muet. » Un monde où les hommes, inutilement, remuent encore les lèvres.

Quelque part Dastaguir retarde l’instant, fouille dans sa mémoire, dialogue avec ses rêves, avec ses visions. Les morts ressuscitent pour mieux disparaître. Apparitions morbides sur ces routes qui ne semblent mener nulle part comme pour aiguiser encore un peu plus la douleur. « Tu te perds au fond de toi, là où se tapit ta détresse. (…) Tu es incapable de décrire ton chagrin : il n’a pas encore pris forme. »

Quelque part dans le récit un narrateur tutoie les personnages, les interpelle. Il est leur conscience, celle qui guide les personnages et leur permet d’agir. Il dit le malheur d’un homme, de son petit-fils et le destin douloureux d’un peuple. Car ce texte est aussi cela : « un roman cathartique, comme il en faudrait bien d’autres pour que les Afghans survivent à leur histoire, mais c’est aussi un roman humain et universel. » (Sabrina Nouri, traductrice du roman).

La lecture de Terres et cendre à peine achevée nous laisse sans voix alors que notre seul désir est d’en parler.

 

Bibliographie

Terre et cendres (Khâkestar-o-khâk), Paris, P.O.L, 2000.
Les Mille Maisons du rêve et de la terreur, Paris, P.O.L, 2002.
Le Retour imaginaire, Paris, P.O.L, 2005.
Syngué sabour. Pierre de patience, Paris, P.O.L, 2008, Prix Goncourt.
Maudit soit Dostoïevski, Paris, P.O.L, 2011.

Filmographie

Terre et cendres (Khâkestar-o-khâk), 2004, Prix Regard vers l’avenir au Festival de Cannes 2004, Prix du meilleur réalisateur au Festival international des jeunes réalisateurs de Saint-Jean-de-Luz 2004
Syngué sabour. Pierre de patience, 2013, Prix du meilleur film au Festival international des jeunes réalisateurs de Saint-Jean-de-Luz 2012

 

photo : © Atiq Rahimi, site P.O.L

Atiq Rahimi est né en 1962 à Kaboul en Afghanistan. Il est romancier et réalisateur de nationalité française et afghane. En 1984, il quitte l’Afghanistan pour le Pakistan à cause de la guerre, puis demande et obtient l’asile politique en France où il passe un doctorat de communication audiovisuelle à la Sorbonne. Depuis, il écrit et publie des romans, réalise des films documentaires ainsi que des films adaptés de ses romans. Il a reçu le prix Goncourt en 2008 pour Syngué sabour. Pierre de patience. En 2011, pour France Culture, il produit et réalise avec Manoushak Fashahi Les Grandes traversées / Afghanistan (doc), une série radiophonique consacrée à l’Afghanistan. La même année, il adapte avec Jean-Claude Carrière son roman Syngué sabour. Pierre de patience pour le cinéma. Ce film, dont il est également le réalisateur, est sorti en février 2013. Hormis le livre de photos sur Kaboul après le départ des talibans, Le Retour imaginaire (2005), ses quatre romans tous publiés aux éditions P.O.L sont disponibles au format numérique sur le site de la librairie ePagine (entre 4.49 € et 12.99 €).

 

ChG

6 avril 2011

Série Marc Pautrel #2 L’homme pacifique (Gallimard, 2009)

Après la lecture de Un voyage humain (le 28 mars), deuxième temps de cette série consacrée à Marc Pautrel. Aujourd’hui il sera question de L’homme pacifique. Très prochainement on poursuivra cette traversée avec Le moteur à os et autres récits pour terminer avec son essai sur l’écriture et les écrivains, La vie des écrivains classiques. Comme je le signalais la dernière fois, chaque chronique est accompagnée d’un extrait à lire sur ce blog (les premières pages). Pour aller plus loin, n’hésitez pas à télécharger gratuitement en ePub un extrait plus long sur ePagine. Pour ce faire, cliquez sur les titres ; un lien vous mènera directement sur la fiche de présentation.

 

À télécharger sur epagine.fr

Série Marc Pautrel #2 L’homme pacifique (Gallimard, 2009)

Un voyage humain (chroniqué la semaine dernière) et L’homme pacifique sont deux textes qui vont bien ensemble, chacun « s’emparant » de la vie ou d’un segment particulier de la vie d’un personnage. À chaque fois les événements (même les plus lointains) sont racontés au présent (un présent de narration le plus souvent). Et dans les deux cas il sera également question des choix (qu’on fait ou pas, qu’on assume ou pas) mais aussi de paternité et de filiation. Là s’arrête la ressemblance. Pour le reste, le narrateur de Un voyage humain et le personnage dont il est question dans L’homme pacifique se situent à l’extrême opposé. Si nous ne savons pas grand chose de l’histoire passée du premier (sinon à travers les bribes de ce qu’il vit au moment où il nous le raconte), le narrateur de L’homme pacifique entreprend de nous raconter la vie de son oncle et parrain, un homme qui vient de mourir. Nous commencerons donc ici par la fin et ferons des incursions dans tout le vingtième siècle en compagnie d’un homme né en 1926 et mort quatre-vingts ans plus tard, un homme qui face aux traumatismes (seconde guerre mondiale, mort prématurée de ses parents, mort de la femme de sa vie qui n’aura jamais pu avoir d’enfants…) aura toujours préféré l’apaisement à la colère.

Tout au long du roman, cet homme est décrit comme courageux, très intelligent (Il est capable, mentalement, de se situer sur une carte du monde et une carte du temps. C’est beaucoup.) ; il a également une excellente mémoire. S’il est pacifique c’est aussi un amoureux des armes à feu ; bien que très sociable personne ne connaît mieux que lui la forêt environnante. Combatif mais pas batailleur, patient mais pas résigné, il cultive les paradoxes mais jamais ne revient sur ses choix et a toujours une vision singulière du monde. Quand on n’a pas d’enfants, on ressent d’une manière plus intense le devenir de l’humanité, on peut voir en surimpression sur le monde la trace du temps, telle une autoroute en pointillé, écrit Marc Pautrel qui s’attelle ici à un roman sur la filiation, une filiation très particulière puisque cet homme n’aura pas de descendants directs. Personne pour se souvenir de lui et de sa femme, dit quelque part son neveu, le narrateur. Et c’est donc lui, celui qui est bien plus que son filleul (le fils spirituel, son fils d’adoption en quelque sorte) qui viendra entretenir cette mémoire-là.

En utilisant le présent de narration, Marc Pautrel rend le personnage de l’oncle encore plus vivant, ce qu’il est toujours pour ce narrateur. Et comme dans Un voyage humain, il n’y a pas un mot de trop ici, pas de débordements, pas de lyrisme non plus même si le texte n’est jamais sec ni trop distancié. La langue est simplement belle et le verbe précis et juste.

Ce roman est également d’une extrême finesse. S’il est bien question de l’oncle ici, on n’oubliera pas que son histoire est racontée par le neveu, personnage pudique (bien qu’affecté il prend bien garde de toujours rester digne) et secret (il ne dit presque rien de lui mais ne s’empêche pas de donner son avis et d’avancer dans « la genèse de [s]es prétentions », comme l’écrit Pierre Michon). C’est d’ailleurs là  (s’il fallait chercher bien entendu) qu’on entrevoit le mieux une certaine proximité entre les narrateurs de ces deux romans publiés chez Gallimard, une familiarité qu’on retrouve également chaque jour dans les carnets de Marc Pautrel sur son site.

ChG

 

 

Extrait de L’homme pacifique

La porte s’ouvre et il est là, allongé en travers de la salle du funérarium. Son visage est terriblement creux, il donne l’impression de souffrir. Ses mains sont jointes sur le thorax comme s’il dormait, mais en souffrant. Le lit est surélevé, au-dessus un grand crucifix a été cloué au mur, tout autour par terre ont été déposées des couronnes de fleurs avec des bandeaux indiquant leur provenance. La lumière est tamisée, il règne une odeur agréable diffusée par l’aération, et il fait très froid, c’est une étrange chambre à coucher. À côté, dans une petite pièce séparée par une porte coulissante, les frères et les belles- sœurs sont assis, parlent, boivent du café et mangent des biscuits. Tout le monde discute avec animation, le défunt était âgé, sans enfants, veuf, sa maladie le faisait souffrir, ç’aura été une délivrance. Sa présence si près de nous me gêne. Je sais qu’il n’est plus là, je sais qu’il est mort, que son corps s’est changé en cadavre, mais pourtant pour moi il est encore là et je suis perturbé de me tenir à ses côtés sans pouvoir lui parler.

Ses yeux sont fermés, le visage tourné vers le plafond, mais on ne le reconnaît qu’à moitié car il ne porte pas ses lunettes. On devrait enterrer un mort avec ses lunettes ; si comme le croient les Égyptiens et les Tibétains, et aussi les juifs, les chrétiens, le mort après son décès se réveille dans un autre monde où il peut aller et venir normalement, il aura besoin de ses lunettes là-bas. Je ne connaissais son visage que chaussé de ces lunettes dont il n’avait pas changé la monture depuis quarante ans, je ne le connaissais que les yeux grands ouverts, me regardant au travers de ces lentilles grossissantes. Ce visage nu aux paupières closes m’était inconnu : celui du repos et de la concentration, de la souffrance aussi. Ce mort allongé semble tellement souffrir ; il faut supposer que l’état mortel n’est pas un état agréable.

© Marc Pautrel, L’homme pacifique, Gallimard (L’Infini), 2009

 

 

Les quatre titres de Marc Pautrel disponibles en numérique sur ePagine :

Autres textes de Marc Pautrel non disponibles en numérique :

Pour aller plus loin :

9 mai 2010

« Une année avec mon père », Geneviève Brisac (L’Olivier)

Filed under: + Conseils de lecture — Étiquettes : , , , , — Christophe @ 04:28

Une année avec mon père de Geneviève Brisac, livre publié aux éditions de l’Olivier, fait partie des dix livres sélectionnés pour le prochain prix du Livre Inter et il ne laissera sans doute pas les membres du jury insensibles. Entré récemment au catalogue, un extrait de la version numérique peut être feuilleté et / ou téléchargé auprès des libraires et sur ePagine.

Comment parler de la perte d’un proche, d’une mère, sans tomber dans le lacrymal, le pathétique (surtout quand cette mort survient de manière violente et brutale – un accident de voiture) ? Comment vivre avec la douleur et son deuil mais aussi avec la peur de perdre l’autre parent, le survivant, le père, en faisant comme si rien n’allait modifier nos propos, nos rapports à lui et aux autres, nos pas ? Comment vivre avec ce père qu’on connaît bien et mal, qui a toujours tout tenu à bout de bras ? C’est quoi une année avec son père impatient quand on est soi-même impatiente alors que l’inéluctable va venir, qu’on le sait, qu’on voudrait à la fois repousser l’événement et l’attendre ? Voilà à quoi s’attelle Geneviève Brisac dans Une année avec mon père. Avec une colère froide parfois, beaucoup d’humour, de la retenue surtout (dans les gestes, les émotions) et des chansons, des comptines, des vers, qui scandent le récit et la vie de la femme (fille, femme et mère) et de l’écrivain qu’elle est.

Pas aisé non. D’autres s’y sont risqués. Certains, de belle manière, Simone de Beauvoir, Albert Cohen, Jean Rouaud, François Bon, Yves Ravey, entre autres.  Au-delà de son expérience personnelle, qu’apporte donc Geneviève Brisac par rapport à cette question du deuil lu des dizaines de fois ? Un ton, je dirais, ce qu’on nomme le style. Une distance, ni trop éloignée du sujet ou clinique ni trop affectée. Sa colère froide aussi, dans la première saison, quand face à l’arrogance et à l’indifférence (au mépris même parfois) de l’administration, l’hôpital, l’auteur répond en écrivain. Des mots secs, justes, des flèches, des phrases bien tournées, on imagine les poings. En mieux. La pudeur de l’auteur qui épargne les autres membres de la famille, ne les citant quasi pas – pas le sujet, dit-elle. L’humour bien entendu. L’autodérision pour ne pas montrer sa perte de repères, sa peur, son anéantissement. Car l’auteur ne se voile pas la face mais elle ne se lamente pas non plus. On devine sa souffrance dans les gestes qu’elle fait, derrière les mots aussi. Des mites alimentaires qui envahissent une cuisine, une poubelle qui lui tombe sur la tête, un téléphone portable qui ne s’allume plus, voilà, parmi d’autres, les signes qui ne trompent pas. Ce qu’on appelle le deuil. Quand on se sent vraiment perdus, déboussolés, prisonniers par des émotions contradictoires. Mais ici Genviève Brisac garde le cap, celui du récit et ce qui vient sourdre c’est la politesse du désespoir.

Bien sûr il y a tout cet accompagnement, ni trop loin ni trop proche, de son père : tout ce qu’on peut faire pour venir en aide à l’autre sans donner l’impression de réagir à une pitié, sans même donner à l’autre le sentiment qu’on aimerait l’aider. Parfois il faut se retenir d’agir. La voilà à nouveau la retenue, celle qu’on retrouve sans cesse dans le récit. Bien sûr il y a ce temps qui se fige, celui qui nous mène d’avant en arrière, celui qui se rétracte… mais il n’y a pas ici à régler ses comptes – ce qu’on peut trouver dans d’autres familles. Les origines sans doute, la dignité, un code familial et une forme d’habitude, y sont sans doute pour quelque chose dans cette attitude, dans cette relation père/fille.

Reste un héros, l’anti-héros, celui qui a le mauvais rôle et fait le sale boulot, le téléphone qui par deux fois vient la surprendre dans son affairement, ce héraut moderne et mauvais augure, qui ouvre et clôt ce récit autobiographique et littéraire. Un texte qui saura sans doute toucher les jurés du prix du Livre Inter qui sera proclamé le 7 juin 2010. Avant cela, n’hésitez pas à feuilleter et / ou à télécharger un extrait de la version numérique de ce texte à des libraires et sur ePagine.

Crédit photo : Carole Bellaïche

Normalienne et agrégée de lettres, Geneviève Brisac  a enseigné tout d’abord en Seine-Saint-Denis.  Après trois livres publiés chez Gallimard, elle rejoint les Éditions de l’Olivier en 1994, elle y publie un livre mince et violent, Petite. Parallèlement, elle devient éditrice pour les enfants et adolescents à l’Ecole des Loisirs, où elle découvre et publie de nombreuses jeunes romancières et romanciers. Le Prix Femina lui est attribué en 1996 pour Week-end de chasse à la mère. Elle a écrit aussi des essais comme Loin du Paradis ou V.W., sur Virginia Woolf. Et des recueils de nouvelles ou des contes : Pour qui vous prenez-vous ? et Les Sœurs Délicata. Son dernier roman, Une année avec mon père, a paru en mars 2010. Elle est également co-scénariste de Christophe Honoré pour son film, Non ma fille, tu n’iras pas danser. (sources : site de l’auteur)

Christophe Grossi

Les sept romans numérisés sélectionnés pour le prix Livre Inter 2010 :

Les trois autres romans sélectionnés :

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