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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

17 septembre 2013

[note de lecture] Javier Marías, Comme les amours

• SÉLECTION EPAGINE AUTOMNE 2013 • Lecture du roman Comme les amours de Javier Marías (Gallimard, collection Du monde entier), traduit de l’espagnol par Anne-Marie Geninet et disponible en papier et en numérique [cliquez ici pour consulter la fiche sur ePagine].

 

« Chaque matin, dans le café où elle prend son petit déjeuner, l’éditrice madrilène María Dolz observe un couple qui, par sa complicité et sa gaieté, irradie d’un tel bonheur qu’elle attend avec impatience, jour après jour, le moment d’assister en secret à ce spectacle rare et réconfortant. Or, l’été passe et, à la rentrée suivante, le couple n’est plus là. María apprend alors qu’un malheur est arrivé. Le mari, Miguel Desvern, riche héritier d’une compagnie de production cinématographique, a été sauvagement assassiné dans la rue par un déséquilibré. Très émue, elle décide de sortir de son anonymat et d’entrer en contact avec sa femme, Luisa, qui est devenue un être fragile, comme anesthésié par la tragédie. Dans l’entourage de Luisa, María rencontre Javier Díaz-Varela, le meilleur ami de Miguel, et elle comprend vite que les liens que cet homme tisse avec la jeune veuve ne sont pas sans ambiguïté… »

 

Ma première rencontre avec Javier Marías a eu lieu au début des années 2000 avec L’Homme sentimental, publié alors aux éditions Rivages (non disponible en numérique). Cet observateur attentif au moindre détail, à la psychologie et aux gestes des personnages, cet écrivain aux longues phrases sinueuses et aux digressions, cet amateur de romans à tiroirs… a très vite fait partie des auteurs dont j’ai eu envie de tout lire, et avec lenteur. Depuis ce jour j’ai lu Un cœur si blanc, Demain dans la bataille pense à moi (lire l’extrait) et Comme les amours qui vient de paraître chez Gallimard (désormais son éditeur en France).

Partant toujours d’un sujet très simple et resserré autour de quelques personnages, Marías parvient à chaque fois à faire progresser son histoire tout en ellipses à la manière de Proust. Les longues discussions très littéraires avec ses nombreuses descriptions et ellipses peuvent également rappeler certains romans de Thomas Bernhard mais sans la haine jubilatoire contre sa nation ni l’humour noir de l’auteur autrichien. L’amour, la jalousie, la mort, l’exil, le désir, la trahison, sont autant de thèmes que Marías creuse, démonte, découpe avant de les reconstruire avec une extrême minutie. La littérature est également toujours au cœur de ses romans : Shakespeare mais aussi Balzac ou Alexandre Dumas pour ne citer que ceux-là. Il y a également une douce ironie chez lui que j’affectionne. C’est parce qu’il aime profondément ses contemporains qu’il n’hésite pas à dénoncer leurs travers complexes. Ce n’est jamais cynique, jamais amer, plutôt drôle et très intelligent. Dans son dernier roman, ce qu’il peut dire par exemple du monde de l’édition via sa narratrice me paraît très juste, pas manichéen ni stéréotypé, simplement clairvoyant.

Si je dis tout ça c’est pour signaler que Comme les amours ne surprendra pas ceux qui connaissent et apprécient l’œuvre de cet auteur. Et pourtant, la magie opère à nouveau : sa phrase, c’est encore et toujours sa phrase qui mène le bal. Comme dans d’autres romans de lui, la moindre phrase qui nous harponne peut faire des pages. Et aujourd’hui encore j’ai beau relire toutes ces phrases (ces pages) surlignées sur la tablette, il m’est très difficile d’en extraire quelques mots tellement tout y est enchevêtré : forme et fond, rythme de la phrase et idées développées. À la fin de ce billet, je donnerai néanmoins quelques exemples que je trouve remarquables.

Comme on peut le lire dans le résumé des éditeurs, le roman est entièrement tourné vers l’assassinat du producteur de cinéma Miguel Desvern (ou Deverne) sauf que l’histoire est racontée par une narratrice, María Dolz. Après avoir été attitée par cet homme et sa femme au café (un rituel important pour elle avant de rejoindre la maison d’édition dans laquelle elle peine à travailler) et après avoir été bouleversée par la mort du producteur, María se décide de parler à sa veuve, Luisa. S’ensuivent de longues réflexions sur la mort, le crime, la responsabilité, le deuil (les passages sur la peur de la mère face à ses enfants devenus orphelins de père sont splendides) mais aussi sur le sentiment amoureux et l’amitié.

Une nouvelle de Balzac court tout au long du roman de Marías, il s’agit du Colonel Chabert décortiqué et même retraduit parce qu’il y est question d’un homme annoncé comme mort, un soldat qui voudrait revenir chez lui auprès de sa femme mais qui finira par gêner ceux qui en avaient fait leur deuil et ont recommencé une autre vie ailleurs, sans lui. Et c’est également un des sujets centraux de Comme les amours sauf qu’ici le mort a été amené à réfléchir à cette question avant son assassinat.

Faux roman à enquête mais tout aussi passionnant parce que bouleversant tous les codes du genre, Comme les amours s’amuse à jouer avec les sentiments (l’amitié, l’amour, le désir, la fidélité et la confiance par exemple) ainsi qu’avec le vrai et le faux. L’auteur coupe les cheveux en quatre et rajoute des nœuds au fil déjà complexe. Il décortique ainsi les rapports ambigus entre les hommes et les femmes via leurs discussions, nous démontre comment parvenir à ses fins alors même qu’on est mort. Marías tente enfin de nous faire comprendre quel pacte lie certains personnages de l’histoire, un pacte tenu longtemps secret, un secret que ne doit pas connaître la belle absente autour de qui tout le roman s’écrit : la veuve tant convoitée.

C’est par la présence de Javier Díaz-Varela que le roman psychologique prendra des allures de thriller, au fil des discussions rapportées par la narratrice (qui fait part de ses observations, de ses réflexions, de ses craintes et de ses doutes mais qui rapporte précisément les discussions qu’elle peut avoir avec les autres protagonistes de l’histoire qui eux-mêmes ont pour habitude de décortiquer leurs sentiments, leurs actes). Des dizaines de tiroirs secrets s’ouvrent à mesure que le récit avance, ce qui le rend plus dense, plus opaque, plus mystérieux encore, jusqu’à la libération, jusqu’aux aveux.

ChG

 

Extraits

« Je n’arrête pas de me représenter ce moment, ces secondes, celles qu’a duré l’agression jusqu’à ce qu’il cesse de se défendre et ne se rende plus compte de rien, jusqu’à ce qu’il perde connaissance et ne ressente plus rien, ni désespoir ni douleur ni… (…) Ni la sensation d’un adieu. »

« (…) chacun se conduit ainsi avec ses morts. On tente d’oublier la manière, on reste avec l’image du vivant, à la rigueur avec celle du mort, mais on évite de penser à la frontière, au passage, à l’agonie, à la cause. »

« (…) nous le faisons tous à des degrés divers, chercher refuge dans ce qui a existé et qui n’existe plus. »

« Nous ne pouvons prétendre être les premiers, ou les préférés, nous sommes tout simplement ce qui est disponible, les laissés-pour-compte, les survivants, ce qui désormais reste, les soldes, et c’est sur des bases si peu nobles, que s’érigent les amours les plus grandes et que se fondent les meilleures familles, nous provenons tous de là, de ce produit du hasard et du conformisme, des rejets, des timidités et des échecs d’autrui, et même dans ces conditions nous donnerions parfois n’importe quoi pour continuer auprès de celui que nous avons un jour récupéré dans un grenier ou une brocante, que par chance nous avons gagné aux cartes ou qui nous ramassa parmi les déchets ; contre toute vraisemblance nous parvenons à nous convaincre de nos engouements hasardeux, et nombreux sont ceux qui croient voir la main du destin dans ce qui n’est autre qu’une tombola de village quand l’été agonise… »

« Certes, les morts ont tort de revenir, et malgré cela ils le font presque tous, ils ne renoncent pas et s’efforcent de devenir le fardeau des vivants jusqu’à ce que ces derniers s’en débarrassent pour avancer. Nous n’éliminons jamais tous les vestiges, cependant, nous ne parvenons jamais à ce que la matière passée se taise vraiment et pour toujours, et parfois nous entendons un souffle presque imperceptible, comme celui d’un soldat agonisant que l’on aurait jeté nu dans une fosse avec ses compagnons morts, ou comme les gémissements imaginaires de ces derniers, comme les soupirs étouffés que certaines nuits celui-là croyait encore entendre, peut-être pour les avoir trop longtemps côtoyés et par sa condition si proche, car il fut sur le point d’être l’un d’eux ou peut-être le fut-il, et alors ses aventures postérieures, sa déambulation dans Paris, son retour de flamme et ses misères et sa soif de restitution, se résumèrent-ils à un fragment de pierre tombale dans une salle de musée, aux ruines d’un tympan aux inscriptions désormais illisibles, brisées, à l’ombre d’une trace, à un écho d’écho, à l’esquisse d’une courbe, à une cendre, à une matière passée et muette qui refusa de passer et de se taire. J’aurais pu être moi-même quelque chose de semblable pour Deverne, mais je n’ai pas su l’être. Ou peut-être n’ai-je pas voulu que sa lamentation la plus ténue filtre dans le monde, à travers moi. »

© extraits de Comme les amours de Javier Marías, Gallimard (collection Du monde entier), traduit de l’espagnol par Anne-Marie Geninet, 2013

18 mars 2013

Les Avenirs d’Hafid Aggoune (édition revue et corrigée) chez StoryLab

Les Avenirs est le premier roman d’Hafid Aggoune pour lequel il a reçu le prix de l’Armitière 2004 et le prix Fénéon 2005. Je me souviens (je travaillais alors à la librairie Les Sandales d’Empédocle à Besançon) l’avoir lu lors de sa parution aux éditions Farrago, maison d’édition qui a cessé son activité en 2006. Et si ce roman m’avait touché (il faisait partie des textes que j’avais largement recommandé), l’annonce de la fermeture de Farrago m’avait rendu très triste. L’auteur, lui, a continué de publier (une fois encore chez Farrago, ensuite chez Denoël et Joël Losfeld, titres non disponibles en numérique). Avec un titre comme celui-là, Les Avenirs ne pouvait pas ne pas renaître. Étant épuisé, l’auteur a récupéré ses droits et a choisi de le reprendre, de le corriger, de proposer cette nouvelle édition à une maison d’édition. Mais parce qu’on est presque dix ans plus tard et parce que nous sommes face à des dizaines d’avenirs possibles, le roman d’Hafid Aggoune paraît cette fois non pas chez un éditeur papier mais en numérique, aux éditions StoryLab.

Récit sur la mémoire individuelle et collective, l’exil, l’absence, les blessures et le retour à la vie, ce roman d’Hafid Aggoune n’a pas perdu de sa vigueur ni de sa troublante sensualité. Les Avenirs est aussi un voyage dans le temps et dans l’histoire, un exercice délicat mais réussi, tantôt d’une lucidité cruelle tantôt poétique voire onirique. Les Avenirs est aussi un roman d’amour doublé d’un roman d’apprentissage inversé où le lecteur suit le narrateur dans sa lente remontée du siècle dernier, jusqu’au choc, jusqu’à la perte. Les Avenirs dresse également le portrait d’un homme qui, par le manque, l’absence et grâce aux souvenirs (même si ceux-ci sont douloureux), a choisi de revivre. Les Avenirs, enfin, est une ode à la création, à la vie.

Le roman d’Hafid Aggoune est disponible sur ePagine au format ePub au prix de 5.99 €. Le fichier est fourni avec un dispositif de protection par filigrane (sans DRM Adobe). Ce procédé permet une lecture sur les différents supports disponibles (liseuses, tablettes, ordinateurs, smartphones) et ne limite pas son utilisation, qui demeure strictement réservée à un usage privé.

Pour en savoir plus sur l’auteur et son roman, visionnez l’interview infra.

Si vous souhaitez consulter ou télécharger Les Avenirs, cliquez ici.

ChG

 

 

Les Avenirs, Hafid Aggoune, StoryLab, 2013, 5.99 €

21 novembre 2012

L’Employé de Guillermo Saccomanno, Asphalte éditions

Avec L’Employé (traduit par Michèle Guillemont pour Asphalte éditions), c’est une impressionnante et sombre dystopie qu’a écrit là l’écrivain argentin Guillermo Saccomanno.

Concentré autour du trio amoureux tchekhovien (ici l’employé, la secrétaire et le chef) ainsi que du personnage incontournable dans toute contre-utopie : LA VILLE, son roman (grâce à une mise à distance efficace) pousse d’emblée le lecteur à devenir le spectateur-voyeur d’une société du spectacle malmenée, ultra-violente où même le sensationnel est devenu banal. Aucune pitié n’est possible dans cette ville polluée, agressive et agressée. La famille, le bureau, le métro et la rue sont soumis à des tensions permanentes. Et tandis que chacun ici n’a pas d’autre choix pour s’en sortir que de faire couler le sang ou d’utiliser son sexe, seul l’employé – ce boiteux, ce Bartleby, ce castré, cet homme battu par sa femme et ses gosses (sauf par le petit dernier qui lui ressemble, un gamin chétif et fragile, « un albinos, avec un œil blanc »), cet idéaliste, ce tâcheron humilié au travail mais aussi cet homme frustré et jaloux –, en deviendra rapidement le jouet. Et un jouet, ça s’abandonne vite, ça se casse, un jouet.

C’est au milieu d’une nuit ordinaire, au bureau, que l’employé va tomber amoureux d’une autre femme que la sienne. Ça devait être une belle histoire. Ça aurait pu mais pas ici. Passionnée de kickboxing, cette jeune femme est la secrétaire du chef mais surtout la maîtresse du chef. « Depuis [que l’employé] est amoureux d’elle, il est un autre », lit-on (vu ce qui l’attend chez lui on le comprend) mais il ne fait pas le poids – tout comme son collègue absorbé par l’étude de la littérature russe et l’écriture cyrillique qui soudain disparaît (faut dire qu’on disparaît assez vite ici, du bureau, de la ville, de la circulation). L’employé ne fait donc pas le poids et tout le monde semble le savoir sauf lui. C’est peut-être là sa plus grande faiblesse. Dans une ville en crise comme celle-là où les ascenseurs tombent régulièrement en panne, où des chiens clonés errent de jour comme de nuit, où des camions militaires patrouillent sans cesse, où le métro subit des attaques des guérilleros, où on larde de coups de poignards des seins siliconés, où une pompiste fait exploser la station-service dans laquelle elle travaillait tout en filmant son attentat qui sera retransmis à la TV, où l’on passe en quelques heures des crimes domestiques aux attentats terroristes, des viols aux fusillades entre narcotrafiquants, où l’on licencie abusivement, où le gouvernement veille et « avertit la population qu’il considérera désormais toute manifestation pacifiste comme une forme de soutien au terrorisme » et que « la répression s’abattra avec toute la force de la loi », on ne peut pas tout miser sur l’amour.

• L’employé en idéaliste romantique : « Un naufrage, dit-elle. Elle sort d’un naufrage. Il a bien entendu. Il suffit qu’elle prononce ce mot pour qu’une situation romantique lui vienne à l’esprit. S’il se trouvait en plein naufrage, à bord d’un canot de sauvetage prévu pour seulement deux passagers, lui aux rames et face au choix de qui doit survivre, sans hésiter il repêcherait cette jeune femme et, s’il le fallait, il frapperait les têtes et les mains des autres sinistrés. Il refuse de s’imaginer une hache à la main. Parce qu’il n’hésiterait pas à fendre des crânes, à couper des doigts et des bras, pour ne la sauver qu’elle. »

• La jalousie de l’employé : « Il pense que les préservatifs se trouvent dans la table de nuit, à portée de main, parce qu’elle les utilise avec le chef. […] Il ne doute pas que le chef en baise d’autres qu’elle. […] Comment imaginer qu’elle n’ait pas elle aussi d’autres amants que le chef […] Il veut bien mourir entre les jambes de cette fille. […] Il va finir pas se bloquer s’il n’arrête pas de penser […] S’il tuait la jeune femme ici et maintenant, personne n’entendrait rien. Personne, rien. Un crime parfait. L’une des si nombreuses morts violentes de la zone. Pour justifier le crime, il prendrait l’argent dans le sac à main. La patrouille accuserait des gamins des rues. Si on découvrait qu’il en était l’auteur, à l’interrogatoire il répondrait qu’il l’a tuée pour la conserver toujours plus belle dans son souvenir. Mais d’où lui vient cette idée, se demande-t-il. »

(Extraits de L’Employé de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, Asphalte éditions, 2012)

Dans cette ville, la pitié n’existe donc pas. La vengeance, si. Le crime aussi. Et le suicide. Mais supprimer son collègue, la secrétaire, son chef ou lui-même, l’employé en est bien incapable. L’une de ses voix intérieures tentera bien le coup mais non : il préférera aller au bout de sa nuit, jusqu’à l’aube qu’on ne discerne plus, faire cette descente vertigineuse dans la ville et se confronter au monde de la nuit, aux petites frappes, aux enfants prostitués, aux « papillons de nuit » et aux jetsetteurs quitte à en perdre sa fierté. Dans son excellente préface, Rodrigo Fresán écrit que « les rêves d’un employé sont des rêves de fin de mois, des rêves mesquins et bien délimités. Les rêves du conformisme que le capitalisme impose. Des rêves à payer par mensualités. Et qui hypothéqueront notre vie. […] L’alternative emploi ou amour est fausse et sans espoir, mais c’est celle qui se présente à l’employé en termes “idéalistes”, répondant à une double […] L’Employé se lit – ou du moins je le lis moi, ou le relis maintenant pour écrire ces lignes – comme le cabinet intime d’une fièvre dans le corps public, le symptôme d’une maladie lente mais incurable. […] Dans L’Employé, la grande ville est un cauchemar sans fin et ses habitants sont des somnambules qui se résignent à ne jamais s’éveiller. »

La version numérique que j’ai lue sur tablette se clôt sur une playlist : un hyperlien vous permettra de visionner sur le site de la maison d’édition les onze vidéos choisies par l’auteur.

Merci aux éditions Asphalte de m’avoir fait découvrir cet auteur que je vais désormais suivre de près. Un autre roman a également été traduit par Michèle Guillemon et publié au printemps dernier : 77 aux éditions Atinoir (version imprimée uniquement).

ChG

 

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L’Employé de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemon chez Asphalte éditions (novembre 2012) est disponible dans sa version imprimée (18 €) et en numérique sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires (9.99 €, sans DRM).

9 octobre 2012

Grégoire Polet et la rentrée littéraire 100% numérique de StoryLab

L’éditeur numérique StoryLab présente en cette rentrée littéraire quatre textes inédits d’auteurs par ailleurs publiés dans des maisons d’édition traditionnelles : Grégoire Polet (Leurs vie éclatantes et Les ballons d’hélium chez Gallimard), Frédéric Mars (plusieurs thrillers chez Michel Lafon et J’ai lu ainsi que Non stop chez Black Moon), Aymeric Patricot (Gallimard, Flammarion, Leo Scheer) ou encore Sébastien Gendron (Éditions Baleine, Les Petits matins). Certains d’entre eux, comme l’écrivain et traducteur belge Grégoire Polet, ont d’ailleurs obtenu plusieurs prix littéraires ces dernières années. Parallèlement à leurs projets d’écriture plus ambitieux, ces quatre auteurs ont choisi via StoryLab de jouer le jeu du numérique en publiant des textes très narratifs, des nouvelles noires, nerveuses, chorales (selon la sensibilité) aux chapitres courts et adaptés à la lecture nomade. Aujourd’hui, coup de projecteur sur Les bouts de ficelle de Grégoire Polet lu cet été sur tablette et présentation des trois autres textes (non lus à ce jour) par la maison d’édition.

Tous ces titres disponibles uniquement en numérique peuvent être téléchargés sur epagine.fr ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires (liste ici).

 

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Les bouts de ficelle de Grégoire Polet, StoryLab, septembre 2012, 2.99 €, format ePub, marquage sans DRM, disponible sur ePagine

Les bouts de ficelle de Grégoire Polet est un puzzle à assembler patiemment, une longue nouvelle urbaine où une dizaine de personnages vont se croiser sans cesse sans forcément savoir ce qui a priori les relie. D’autres forceront le destin. Petit à petit, l’araignée tisse sa toile, l’auteur nouera des bouts de ficelle (à l’instar du magicien) via une fiction très bien construite dans laquelle la ville de Paris (l’Est parisien surtout et un bar en particulier, Le Verre brisé) se retrouve être l’agitatrice de rencontres et de ruptures. Eh oui… l’amour, le manque, le trop plein et le trop peu d’amour, le désamour et l’anamour sont au centre de cette novela chorale. Ici un vendeur de paquets de Kleenex installé au feu rouge croisera un attaché de presse en scooter qui n’aura d’yeux que pour les chevilles d’Emma, un apprenti prestidigitateur et cleptomane tombera amoureux de celle que personne ne désire, l’écrivain Irwin se verra offrir un prix pour l’ensemble de son œuvre tandis qu’il vivra cet événement comme « un enterrement de première classe, et du vivant de l’auteur », on redécorera le magasin de Pompes funèbres tandis que la « remarquable obèse » et vendeuse de pompes de « Ô talons » attendra le prince charmant. On se bousculera dans Paris une journée durant, on klaxonnera, une portière de voiture sera rayée, la tension montera, on tanguera… Ce roman court est publié dans la collection DécaLab, dirigée par Jean-Baptiste Gendarme, (on en a déjà parlé ici). Pour aller plus loin vous pouvez également lire l’entretien de Grégoire Polet sur Lettres numériques

ChG

 

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Autres titres de StoryLab

 

Le livre qui rend dingue
Frédéric Mars
2.99 €, format ePub, marquage sans DRM

« C’est le plus grand best-seller de tous les temps. Le livre raz-de-marée. En quelques semaines, il se vend à des centaines de millions d’exemplaires, le monde entier est subjugué. Mais bientôt d’étranges phénomènes frappent les lecteurs… »

disponible sur ePagine

 

 

L’amour chien
Aymeric Patricot
2.99 €, format ePub, marquage sans DRM

« Elle est élégante et cultivée, il est réfléchi et honnête. Rien ne laissait présager la passion soudaine et envahissante d’Amandine pour les chiens, ni les conséquences que celle-ci allait avoir dans leur vie bien huilée… »

disponible sur ePagine

 

 

Zeus
Sébastien Gendron
0.99 €, format ePub, marquage sans DRM

« Zeus est un tueur-né. Zeus aime le sang, il est violent, il est incontrôlable. Tom, petite frappe du banditisme bordelais, aurait préféré ne jamais croiser sa route… Mais on n’a pas toujours le choix. »

disponible sur ePagine

14 février 2012

Offrez de l’amour à votre libraire…

14 février 2012, Saint Valentin, fête des amoureux, un des incontournables marronniers. Difficile de l’ignorer. Même si vous faites partie des agacés ou des blasés, vous n’avez pas pu passer à côté, les commerçants non plus d’ailleurs. Pour les éditeurs et les libraires, idem. Chez ePagine, cette année on a donc choisi, non pas de ne rien faire (ce qui était le cas l’an passé) mais de détourner légèrement cette tradition, avec humour. Quoi ? Vous ne trouvez pas ça drôle ? Ah bon…



Un bandeau a d’abord été placé en page d’accueil du site sur lequel on peut lire ce message : “Le 14 février, offrez de l’Amour à votre libraire… achetez un livre numérique !”. Ce n’est donc pas le libraire qui fera un cadeau à son client adoré mais cette année c’est bien le lecteur qui va lui prouver qu’il l’aime. Comment ? En cliquant sur le bandeau ! L’internaute arrive ensuite vers une sélection d’une petite centaine de titres disponibles en numériques chez 35 éditeurs (de Gallimard à Flammarion en passant par les éditions de Minuit, P.O.L, publie.net, Numeriklivres, Gaïa, Actes Sud, Albin Michel, Larousse, First, Gallimard jeunesse, Le Rouergue, Grasset, Fleurus, Denoël, éditions de l’Opportun, éditions de l’Olivier, éditions Philippe Picquier, Seuil, Presses de la Cité, Marabout, Harlequin, Thierry Magnier, Fetjaine, Mille et une nuits, Hachette pratique, Alphabet de l’espace, Stock, D’un noir si bleu, Série Noire, Hachette Jeunesse, Interface, Le Manuscrit, JC Lattès…) Une sélection qui se veut la plus large possible : romans et récits, essais, guides et manuels, livres pour adultes et pour la jeunesse, polars et romances. Et des prix qui s’échelonnent entre 0.99€ à 18.99€ (beaucoup de titres à moins de 7€). Dans cette sélection, certains titres sont proposés par l’éditeur avec DRM (verrous) et d’autres, sans. À chaque fois, le libraire vous le signale.

Sur la page d’accueil d’ePagine toujours, 15 romans, essais, manuels et guides ont été mis en avant sur une « table » que vous ne pouvez pas manquer (15 titres parmi la petite centaine citée plus haut). Le slogan, cette fois : “Une sélection… à partager avec l’élu(e). Mais attention : les amours finissent mal en général, dit la chanson. Alors faites le bon choix !

Tout cela permet de remarquer que
1) l’amour, le désir, la sexualité, la vie à deux… restent des thèmes porteurs et incontournables dans le paysage éditorial actuel.
2) le catalogue de livres numériques s’étoffe de jour en jour (le quart des éditeurs cités cette année n’était pas au catalogue l’an passé).
3) de plus en plus de titres sont vendus sans DRM.
4) même si tout le monde n’a pas joué le jeu, les prix ont tout de même baissé depuis un an (entre 20 et 25% en moyenne).

Bonne lecture et Peace&Love en numérique !

ChG


11 novembre 2011

Manu Causse, Petit guide des transports à l’usage du trentenaire amoureux (extrait)

L’année dernière, parmi les premiers ebooks des éditions D’un Noir si Bleu figurait le recueil de nouvelles de Manu Causse, Visitez le purgatoire, un ensemble que j’avais chroniqué sur ce blog en septembre 2010 et billet que j’avais repris le 4 juin dernier lorsque l’éditeur avait choisi d’abandonner les DRM au profit d’un tatouage. Avant ce recueil, Manu Causse en avait publié un autre aux éditions Page à Page, un ensemble que reprennent aujourd’hui en numérique les éditions D’un Noir si Bleu. Ce livre, Petit guide des transports à l’usage du trentenaire amoureux, est sous-titré sept portraits de Loena Brens car c’est bien plus à un jeu de piste autour d’une figure féminine idéalisée (Loena Brens) que nous convie ici l’auteur plutôt qu’à une succession de nouvelles sur l’amour. Bien que ce recueil soit à première vue plus léger que le précédent, méfiez-vous… ici les glissements de terrain sont nombreux et les personnages toujours à fleur de peau. Par ailleurs, trilogie oblige, si Petit guide à l’usage… incarne la version paradisiaque du sentiment amoureux et si Visitez le purgatoire nous entraînait dans un temps d’épreuves où les vies, ces équilibres instables, pouvaient basculer d’un côté ou de l’autre du monde de l’entre-deux, il reste pour clore cette Divine comédie caussienne à explorer l’Enfer. Ce sera chose faite si j’en crois l’éditeur avec la parution prochaine de Déjà que tout seul j’ai du mal à vivre ensemble, ensemble que j’attends de pied ferme. En attendant, voici un extrait de la première nouvelle du Petit guide des transports à l’usage du trentenaire amoureux intitulée « Signes » et qui se termine ici sur une question. Lisez et téléchargez la suite si votre cœur (amoureux) vous en dit. Bonne lecture.

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Extrait de la nouvelle « Signes » de Manu Causse
in Petit guide des transports à l’usage du trentenaire amoureux
D’un Noir si Bleu éditeur


« Je vous demande pardon, je peux vous emprunter votre…
Oh, you only speak English, do you ? That’s all right, I have to improve anyway. So, I beg your pardon, Sir, could I borrow your newspaper ?
Merci infiniment, Monsieur. Excusez mon accent…
Vous voyez, j’ai déjà quelque chose à lire, mais c’est un peu… hermétique, hein ? Le genre de livre sur lequel on ne peut pas se concentrer plus de deux ou trois heures à la suite… Évidemment. Difficile de faire autrement. Mais vous avez raison, c’est très pratique.
Je vous demande pardon, je ne comprends pas ce titre… C’est quoi, cette histoire de gourou ?
Oui, j’ai entendu parler de ce terrible accident d’avion. C’est arrivé en Inde, non ? Pauvres gens. Un typhon, une tornade ? Ah.
Tout compte fait, il y a eu relativement peu de victimes, non ? Je vois que l’avion était loin d’être plein – mais je ne comprends pas pourquoi…
Une prédiction, juste au moment de l’embarquement ? La plupart des passagers sont descendus parce qu’un homme a annoncé que l’avion allait s’écraser ? D’accord, je comprends le titre de l’article, maintenant, cette histoire de signes…
Pas possible… Ça semble tellement… Oui, incroyable.
Les signes ? Bien sûr que non, je ne crois pas aux signes.
Si on croit aux signes…
Si on croit aux signes, on doit croire au Destin, à la Prédestination… Et quoi d’autre ? Le Karma, les horoscopes ? Le coup de foudre ? Pourquoi pas le Père Noël ?
Moi, ça me pose un problème de logique. Qu’est-ce que c’est, un présage, un signe ? La marque que quelque chose va se produire. Ça veut dire que l’ordre des choses est déterminé à l’avance, non ? Donc, si on se fie aux signes, c’est qu’on croit à cet ordre des choses. Et donc qu’on croit en Dieu, ou à Vishnou ou n’importe quelle connerie… Je n’y crois pas. Tant mieux pour ces gens, si ça les a sauvés d’écouter des prédictions fantaisistes, mais je ne pense pas que l’ordre des choses soit prédéterminé. Je ne crois qu’en la logique. Je suis un homme rationnel. Je suis psychologue.
Non, pas ce genre de psy. Je ne suis pas thérapeute, je ne fais pas d’analyse. Je ne demande pas aux gens de s’allonger sur mon divan pour me raconter les vieilles conneries freudiennes, genre mon papa, ma maman, le sexe et la mort. Je ne fais pas semblant d’écouter les gens avec des hum hum et un regard compréhensif, pendant que je pense à ma prochaine voiture ou que j’essaye de ne pas péter.
Je ne m’occupe pas des problèmes personnels. Je suis chercheur en psychologie, pour une entreprise privée. Non, vous ne connaissez certainement pas, on ne s’adresse pas au grand public.
Ce que nous faisons ?
Eh bien, notre objectif est de déterminer ce qui influence les pensées et les réactions des gens. Les couleurs. Les odeurs. Les mots. L’environnement. Le fait de se trouver en groupe ou seul, dans telle ou telle ambiance…
Non, ce n’est pas exactement du marketing, ni de la publicité. Mettons que je fais de la recherche fondamentale. Mais le plus souvent, vous avez raison, c’est pour le compte d’agences de pub et de marketing. Je suis chargé de mettre en place des études et des expériences. Souvent des expériences de groupe. Oui, comme dans les universités – enfin, comme dans les universités d’il y a vingt ans. Quand il y avait encore des crédits publics pour ça. Vous savez, de nos jours, la plupart des expériences importantes dans le domaine psychologique sont menées pour le compte d’investisseurs privés. C’est mon boulot.
Combien ça rapporte ? Ça, c’est direct. Non, ça ne me gêne pas, mais c’est une question qu’on ne pose pas si facilement en France. Alors disons que ça rapporte assez quand vous travaillez pour une bonne boîte, et que ça rapporte vraiment si cette boîte est à vous.
Non, ce n’est pas mon cas, malheureusement. Pas encore. Mais ça fait six ans que je bosse pour un des meilleurs cabinets, et je suis en train de monter ma propre entreprise. C’est une question de semaines. Je suis prêt.
Vous voyez, je ne suis pas le genre de type à croire aux signes. Je suis practical – c’est comme ça qu’on dit ?
Tenez, laissez-moi vous montrer…
Vous voyez ces deux jeunes gens, là, à la table ? Regardez. Il y plein de choses qui me disent qu’ils avaient rendez-vous ici.
Pourquoi ? (…) »

© Manu Causse, Petit guide des transports à l’usage du trentenaire amoureux (sept portraits de Loena Brens), D’un Noir si Bleu éditeur, 2011

Pour lire la suite de cette première nouvelle du recueil de Manu Causse, vous pourrez télécharger gratuitement un extrait plus long au format ePub (ou le recueil pour 10.99€) sur ePagine ainsi que chez votre libraire en ligne.

ChG

5 septembre 2011

So long, Luise de Céline Minard (avec extrait)

Avec So long, Luise Céline Minard frappe à nouveau très fort. On a déjà parlé de son style, de sa voix, de sa langue et de son univers (cf. notamment ce billet sur Olimpia) et lire ses textes reste pour moi une expérience très remuante. Parce qu’elle a cette capacité à construire une phrase où sa langue est brassée par plusieurs autres langues mortes ou vivantes (français, latin, italien, anglais, ancien français…), où le beau et le laid se mêlent le temps d’un décrochement ou d’une fulgurance, où la question du sexe et de la mort est omniprésente, où rien n’est linéaire, ni l’espace ni le temps. Ces personnages sont insaisissables, heureusement complexes et bourrés de paradoxes. Nerveux, brillants, blessés, visionnaires, odieux, brutaux, élégants, ils portent en eux une colère froide et surtout un appétit d’ogre ou d’ogresse. Avec So long, Luise on n’échappe pas à la règle. Ici une vieille femme écrivain mondialement reconnue (la narratrice) s’adresse à son amante à travers un testament qu’elle ne cesse de réécrire. Si ce personnage nous bringuebale à la manière de Proust d’une époque à une autre de sa vie (son enfance, son choix d’écrire dans une autre langue que la sienne, sa rencontre avec son amante artiste, l’amour, le sexe, le monde des courtisans, celui de l’art, les voyages, la vie en Irlande, en Italie, en Suisse, à la campagne…) c’est à Gertrude Stein que nous penserons très souvent dans cette manière éclatée et viscérale qu’elle a de dire le monde. Je suis bien conscient que ce texte ne plaira pas à tout le monde, qu’il dérangera peut-être. Mais je suis sûr que ceux qui parmi vous accepteront de plonger dans ce texte ludique, fort et troublant, ne le regretteront pas. Pour vous donner une idée du style de Céline Minard voici un court extrait, le début du texte, de So long, Luise (un extrait plus long peut être téléchargé gratuitement en ePub sur ePagine, Place des libraires numériques ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires d’ePagine proposant à la vente des livres numériques).

ChG

 

« J’ai choisi cet hôtel pour la multitude de libellules déprimées qui baguenaudent autour des piliers entre les roseaux – bleu Porsche, ahanant du coffre avec une pulsation de métronome, pour ses trompettes aussi, qui poussent en paillasse dans les bois, pour le blé à tige bleue, à tête d’or, qui nappe la colline au loin jusqu’aux premiers jours d’août, et parce que j’apprécie, quand j’arrive à faire les six cents pas quotidiens qui me sont prescrits, de croiser un tapis de cinq fleurs de petit liseron posé sur un bout de ravine sèche à côté d’une merde fraîche.
Particulièrement si cette dernière n’est pas humaine mais un tortillon luisant égrené d’un chevreuil ou le paquet noir d’un sanglier.
Dans cette retraite, car cette fois je crois que c’en est une, j’ai tout loisir d’immobiliser le temps et de revoir, à l’ombre clignotante du grand saule qui balance entre le tertre et l’eau et couvre à la fois la barque et le ponton branlant, ma dernière copie.
J’ôte, je tranche, je précise et je puise dans les crêtes claires de ma mémoire, essayant de conserver, dans la brusquerie de leur apparition, la vigueur des sentiments dont je sais qu’ils m’ont traversée mais pour lesquels, parfois, je ne dispose que d’une métatrace, trace d’une trace, souvenir d’un souvenir, souvent lui-même appauvri.
Je ne me rappelle plus, maintenant, le personnage grotesque auquel je lègue une nasse à écrevisses avec son mode d’emploi dans la première version de cette dernière copie que je n’ai cessé, finalement, de reprendre de façon périodique et presque rituellement durant les cinq dernières décennies de mon âge. Mais lumineuse, par contre, et nette comme une épreuve sous le compte-fils, est l’image du lézard gris qui rôdait sous les pierres du taillis d’épines à Fayl l’été où je découvris que la chaleur continentale, proprement écrasante, se supporte plus aisément sous un paréo flottant que totalement nue dans l’ombre d’un parasol.
Ce petit lézard gris, vert, palpite encore de la vie précipitée d’un après déjeuner consacré aux mousses et aux lichens, châtain, châtain clair, du corps chéri qui se berçait, longues cuisses de sauterelle débordant de part et d’autre, dans un hamac usé jusqu’à la corde. Narines palpitantes, peau verte, peau blanche sous les ptérocaryers envahissants, le rythme de sa respiration au moment où s’étaient crispés ses mains et ses pieds tendus concentrés sur le bouleversement du plaisir, correspondait à l’intervalle près à la contraction fébrile du petit lézard gris, vert, enfoncé dans les pierres que j’observais quelques instants après.
Avec lui les trois pêches dures et velues du minuscule pêcher, le bruit des merles fouillant dans les feuilles de l’année passée et l’œil vert de l’étang qui nous regarde – un de nos premiers étangs – et nous borde en frémissant – reviennent. Ainsi la grâce du jour.

Maintenant, dans le parc de cet ancien hôtel que j’ai fait débarrasser de ses haies (des charmilles torves et pour la plupart pourries qui délimitaient les parcelles d’un camping périclitant), je sais, alors que tout l’étang m’appartient, que j’ai beaucoup possédé et parfois construit de mes mains, que nous ne possédons rien si ce n’est la puissance et, peut-être, le talent de recréer, allongé sous un saule dans un fauteuil articulé, ce que nous avons soi-disant déjà vécu.

J’ai rédigé mon premier testament alors que je m’engageais de plus en plus profondément dans la troisième décennie de mon âge et que mes succès commerciaux montaient comme une lame de fond dans une mer d’huile, dans le souci de contrer efficacement les effets possibles de spoliation post mortem ou autrement dit, les ravages que peuvent produire le droit tacite, le droit légal institué par défaut quand rien n’est fait pour le contredire.
Le jour où je compris, après un enterrement affligeant, que ceux qu’on appelle communément les proches, étaient capables de nier fondamentalement et de but en blanc des relations ébauchées au fil de cinquante ans de patience et d’attention, je décidai de passer chez le Notaire pour y faire Noter au regard de la Loi les noms, prénoms et qualités des ayants droit que je me reconnaissais. En toute conscience, franche au collier.
Je ne vois pas pourquoi je ferais la fortune et le confort d’un petit petit chose que je n’aurais jamais vu mais qui aurait eu l’idée hasardeuse de naître des couilles ou des ovules fécondés d’un de mes plus ou moins directs latéraux co-sanguine.
Adoncques, je lègue et transmets à tous mes agnats, ascendances et latéralités qu’on voudra, le droit de s’adresser par libelle ou prière maugréée à mon âme éternelle dans les termes les plus regrettables et sur le ton qu’ils voudront bien prendre ou affecter – sans garantie de réponse.
Maintenant, pour l’ensemble de mes affaires et l’essentiel de mes biens, je désigne comme ayant droit sur ma fortune, sur mon corps et advienne, papiers compris et archives à brûler, celle qui se tient debout dans la lumière et se dispense de vaciller, Luise XX, heres esto, artiste de son état. Qu’elle fasse fructifier, comme nous l’avons fait de concert, le hasard de notre rencontre. Qu’elle joye et considère que les congrats sexuels, tous temps, tous lieux, sont autant de légèretés arrachées aux semelles plomb de la vie ; car tous nous sommes soubz mortel coutel. See you later, amour.
Je sais que tu n’y crois pas. Je sais qu’ayant ouvert la fenêtre comme promis ou m’ayant ramassée dehors ou trouvée sur le fauteuil, qu’ayant pris peut-être mon corps dans tes bras, ce see you later n’a pour toi aucun sens. Tout comme la proposition « l’actuel roi de France est chauve » n’a aucun sens. Eh bien, comme en chacune de nos disputes, tout mon art s’il en est, et tout ce qui suit n’a d’autre fin que de te prouver le contraire. See you later, now et long temps encore. Je ne parle pas d’éternité, je t’aime. »

© Cécile Minard, So long, Luise, Denoël, 2011.

31 mars 2011

Joanne Anton, Le découragement, Allia

Téléchargez ce texte sur epagine.fr.

Les éditions Allia viennent de rejoindre le catalogue numérique avec deux premiers textes, dont Too much future (7,50 €) de Michael Boehlke et Henryk Gericke sur le punk en République Démocratique Allemande (une de mes prochaines lectures) et Le découragement (3 €), premier roman de Joanne Anton dont il sera question aujourd’hui. Notez bien que ces deux textes sont disponibles en ePub (sans DRM) sur ePagine et qu’un extrait assez long du Découragement peut être téléchargé gratuitement.

Amorçant l’écriture d’un récit sur le découragement, Joanne Anton reprend à son compte les procédés narratifs utilisés par Samuel Beckett dans Watt ou Thomas Bernhard dans Marcher, récits marqués par une pensée en mouvement, obsessionnelle et tourmentée, et dans lesquels est remise en question la fonction propre de la narration. « Ce qui serait soudain possible, ce serait d’écrire pour nous qui avons lié notre existence à la langue. On écrirait non pas une histoire candide sur un joli mercredi, on ne serait pas en mesure de fictionner à ce point, mais une question qui nous permettrait de tricher avec le croupier, même lorsqu’il semble nous laisser gagner. Parce qu’on le connaît. Cela fait des années qu’il nous fait le coup du joli mercredi. Du chanceux mercredi. De l’amour du mercredi et de la vie qu’il contient. (Le jeudi tout est foutu.) », écrit Joanne Anton. À travers une quête (inachevée) à la fois identitaire et intrinsèque à celle qui tente de faire oeuvre, l’auteur de ce « premier roman », malgré le sujet et le propos, se met rapidement en branle (marcher/penser, penser/marcher), jouant de la mise en abîme (comment ne pas se décourager face à un sujet comme celui-là ? écrit-on sur le découragement quand le récit qu’on voudrait réellement écrire n’avance pas ?), n’hésitant pas non plus à faire entrer dans cette spirale Eros et Thanatos. Bien que la question du découragement soit centrale ici (on parlera en effet d’écriture mais aussi d’amour, de réussite sociale, de sexe, de folie et de suicide), le récit prend rapidement forme grâce au rythme imposé par cette langue et via une pensée tout à la fois dynamique et bouillonnante, border line et sur le fil. C’est vers ce vertige-là que le lecteur sans cesse tenu et balloté (à l’instar des deux grands auteurs cités précédemment) sera entraîné. Oui sans doute que certains abandonneront ce récit en cours de route. Ce n’est pas mon cas.

« Il faut que nous marchions pour pouvoir penser, dit Oehler, tout comme il nous faut penser pour pouvoir marcher, une démarche découle de l’autre; et chaque démarche découle de l’autre tandis que notre habileté en tout cela ne fait que croître. Mais tout cela uniquement jusqu’à ce degré d’épuisement. Nous ne pouvons pas dire : nous pensons comme nous marchons, tout comme nous ne pouvons pas dire : nous marchons comme nous pensons, parce que nous ne pouvons pas marcher comme nous pensons ni penser comme nous marchons. Si nous marchons un certain temps en pensant intensément, dit Oehler, nous sommes bientôt obligés d’interrompre la marche ou la pensée, parce qu’il n’est pas possible de penser et de marcher pendant un certain temps avec la même intensité. » (Thomas Bernhard, Marcher, Gallimard)

Si nous devinons quel récit aurait pu naître ici, c’est bien un autre qui finit par percer : récit sur l’écriture, et en particulier sur la difficulté d’écrire au quotidien (labeur). « Corps et pensée sont à bout maintenant qu’ils sont tournés vers le souvenir de l’amour qui est lié à l’écriture, et son vide. » Derrière le mal de l’écriture il y a bien aussi cette difficulté de vivre, ce combat incessant entre le corps et l’âme. Corps lourd, main lourde, la difficulté d’écrire se fait procrastination, le désir de disparaître n’étant jamais bien loin mais « tout disparu que nous soyons, nous vivons. Eh oui. » Pour sortir de ce cercle infernal, il faut s’arracher, s’extraire, trouver force et courage : oublier par exemple la suite logique des jours, épouser les creux, les mauvais, les sourds et puis marcher vers l’est ou vers l’ouest selon que nous serons lundi ou mercredi, car marcher c’est poser un pied devant l’autre, c’est déjà se mettre en marche, marcher c’est penser et c’est déjà écrire. « C’est parce qu’on imagine simultanément tous les pas qu’on devra faire qu’on se décourage, alors qu’il s’agit de les aligner un à un », écrit Marcel Jouhandeau.

ChG

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Premières pages du découragement

EST-CE possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit ? Le mieux, le moins pire serait de traiter la question par une marche en crabe. Lentement, avec les pinces de la langue, s’approcher, alors que l’on aurait l’air de se diriger ailleurs. Par exemple dans une histoire. On ne pourrait pas inventer une histoire dans cet état. On se servirait d’une influence. À cause du découragement profond, on aurait perdu nos moyens et surtout nos illusions de fabriquer quelque chose avec la langue, surtout une histoire. Cela ferait longtemps, des semaines entières, que le découragement nous aurait travaillé, mâché, mordu au corps et à la pensée, et on n’aurait plus tellement de consistance pour assumer un récit. On chercherait à le mettre sous la protection d’une influence qui résulterait de la dernière lecture marquante pour notre esprit. Aussi maladivement découragé qu’il soit, cet esprit n’aurait pas perdu le goût des autres proses, seulement celui de la sienne et de tout ce qu’il produit : réflexions, souvenirs, actes, rêves, perceptions. On continuerait de penser, malgré tout, dans l’absence de possibilité autre. On penserait à Marcher de Thomas Bernhard. À partir de là, on verrait si c’est possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit. On commencerait sans plus tarder. On aurait l’impression d’avoir éloigné de quelques centimètres de soi le découragement, l’impression avant de se lancer de pouvoir se lancer et on se penserait moins découragé que dix minutes auparavant, quand il nous semblait impossible de faire quoi que ce soit. On aurait peut-être piégé le découragement en décidant d’écrire sur lui. On commencerait sur ce faible espoir.
On ne se décourage pas spécialement le lundi et le mercredi, écrirait-on, non, les jours ne sauraient être ici sélectionnés à l’avance, mais il est vrai que l’on n’a pas d’autre alternative – sauf extrême – que celle de marcher avec. Ainsi, on marche avec selon des horaires, des jours et des semaines parfois entières qui nous sont imposés. Même si l’on veut penser qu’il nous reste le libre arbitre dans cet agencement du temps soudain rempli contre notre volonté, et qu’il suppose que l’on puisse commander à son corps l’arrêt de tout mouvement, surtout celui de la respiration, même si l’on veut le penser donc, on doit reconnaître une contrariété : non, il ne suffit pas de vouloir ne plus marcher (avec le découragement) pour devenir un non être, un non marchant – et se libérer de son instinct de survie très décourageant, ainsi que de la souffrance liée à ces horaires affreux de marche où l’on fait surtout du surplace (sans avoir la chance de l’ignorer). Quant à l’asile de Steinhof, ce n’est pas non plus une offre accessible, écrirait-on. Car. On s’arrêterait. On mettrait un point n’importe où pour souffler. Car la folie paraît, tandis que l’on marche ainsi (avec le découragement), être un mouvement plus sécurisant bien que l’on ignore tout de cet état ; c’est même la raison qui nous le fait imaginer. Car. Avec toute sa raison on marche – le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi, le vendredi, le samedi, le dimanche et ainsi de suite – avec le découragement (sur les talons). Car on n’a pas le choix. Puisque l’on ne sait pas mourir.

© Joanne Anton, Le découragement, Allia, 2011.

15 février 2011

« Éloge de l’amour » d’Alain Badiou à 2,90 €

à télécharger sur ePagine

Si, pour Roland Barthes, l’amour est philosophie, Alain Badiou, lui, rappelle dans la présentation de Éloge de l’amour (qui fait suite au dialogue public donné lors du Festival d’Avignon en 2008 entre le journaliste Nicolas Truong et lui) que quiconque – même le philosophe – peut succomber à « cette force cosmopolite, louche, sexuée » qui transgresse « frontières et statuts sociaux ».

Comment réinventer l’amour ? Peut-on comprendre la philosophie sans avoir connu l’amour ? Pourquoi l’amour aujourd’hui est menacé – notamment par les sites de rencontres sur Internet qui prônent l’amour sans risques alors que tomber amoureux est en soi une prise de risque ; se tromper, souffrir, décevoir ne donnent-il d’ailleurs pas sens et ardeur à la vie ? Quels liens entretient l’amour avec les philosophes, l’art ou la politique ? Comment le concept de vérité intervient-il dans la construction amoureuse ? Autant de questions que le philosophe Alain Badiou aborde dans cet Éloge de l’amour, passionné et passionnant.

D’abord paru dans la collection « Café Voltaire », Flammarion profite de sa sortie en papier dans la collection « Champs essais » pour proposer ce texte en numérique à moins de 3 euros. Cet entretien, à partager sans modération avec l’être aimé, peut être feuilleté ici et un extrait (plus long que celui proposé ci-dessous) est à télécharger .

ChG

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Nicolas Truong. Dans un livre devenu célèbre, De quoi Sarkozy est-il le nom ? vous soutenez que “l’amour doit être réinventé mais aussi tout simplement défendu, parce qu’il est menacé de toutes parts. (…) Je crois qu’une récente publicité pour un site de rencontres par Internet vous a particulièrement frappé…

Alain Badiou. C’est vrai, Paris a été couvert d’affiches pour le site de rencontres Meetic, dont l’intitulé m’a profondément interpellé. Je peux citer un certain nombre de slogans de cette campagne publicitaire. Le premier dit – et il s’agit du détournement d’une citation de théâtre – “Ayez l’amour sans le hasard !”. Et puis, il y en a un autre : On peut être amoureux sans tomber amoureux ! Donc, pas de chute, n’est-ce pas ? Et puis, il y a aussi : Vous pouvez parfaitement être amoureux sans souffrir ! Et tout ça grâce au site de rencontres Meetic … qui vous propose de surcroît – l’expression m’a paru tout à fait remarquable – un “coaching amoureux”. Vous aurez donc un entraîneur qui va vous préparer à affronter l’épreuve. Je pense que cette propagande publicitaire relève d’une conception sécuritaire de l’“amour”. C’est l’amour assurance tous risques : vous aurez l’amour, mais vous aurez si bien calculé votre affaire, vous aurez si bien sélectionné d’avance votre partenaire en pianotant sur Internet – vous aurez évidemment sa photo, ses goûts en détail, sa date de naissance, son signe astrologique, etc. – qu’au terme de cette immense combinaison vous pourrez vous dire : Avec celui-là, ça va marcher sans risques ! Et ça, c’est une propagande, c’est intéressant que la publicité se fasse sur ce registre-là. Or, évidemment, je suis convaincu que l’amour, en tant qu’il est un goût collectif, en tant qu’il est, pour quasiment tout le monde, la chose qui donne à la vie intensité et signification, je pense que l’amour ne peut pas être ce don fait à l’existence au régime de l’absence totale de risques. Ça me paraît un petit peu comme la propagande qu’avait faite à un moment donné l’armée américaine pour la guerre “zéro mort”. (…)

La guerre “zéro mort”, l’amour “zéro risque”, pas de hasard, pas de rencontre, je vois là, avec les moyens d’une propagande générale, une première menace sur l’amour, que j’appellerai la menace sécuritaire. Après tout, ce n’est pas loin d’être un mariage arrangé. Il ne l’est pas au nom de l’ordre familial par des parents despotiques, mais au nom du sécuritaire personnel, par un arrangement préalable qui évite tout hasard, toute rencontre, et finalement toute poésie existentielle, au nom de la catégorie fondamentale de l’absence de risques. Et puis, la deuxième menace qui pèse sur l’amour, c’est de lui dénier toute importance. La contrepartie de cette menace sécuritaire consiste à dire que l’amour n’est qu’une variante de l’hédonisme généralisé, une variante des figures de la jouissance. Il s’agit ainsi d’éviter toute épreuve immédiate, toute expérience authentique et profonde de l’altérité dont l’amour est tissé. Ajoutons tout de même que, le risque n’étant jamais éliminé pour de bon, la propagande de Meetic, comme celle des armées impériales, consiste à dire que le risque sera pour les autres ! Si vous êtes, vous, bien préparé pour l’amour, selon les canons du sécuritaire moderne, vous saurez, vous, envoyer promener l’autre, qui n’est pas conforme à votre confort. S’il souffre, c’est son affaire, n’est-ce pas ? Il n’est pas dans la modernité. De la même manière que “zéro mort”, c’est pour les militaires occidentaux. Les bombes qu’ils déversent tuent quantité de gens qui ont le tort de vivre dessous. Mais ce sont des Afghans, des Palestiniens… Ils ne sont pas modernes non plus. L’amour sécuritaire, comme tout ce dont la norme est la sécurité, c’est l’absence de risques pour celui qui a une bonne assurance, une bonne armée, une bonne police, une bonne psychologie de la jouissance personnelle, et tout le risque pour celui en face de qui il se trouve. Vous avez remarqué que partout on vous explique que les choses se font “pour votre confort et votre sécurité”, depuis les trous dans le trottoir jusqu’aux contrôles de police dans les couloirs du métro. Nous avons là les deux ennemis de l’amour, au fond : la sécurité du contrat d’assurance et le confort des jouissances limitées. (…)

Je crois en effet que libéral et libertaire convergent vers l’idée que l’amour est un risque inutile. Et qu’on peut avoir d’un côté une espèce de conjugalité préparée qui se poursuivra dans la douceur de la consommation et de l’autre des arrangements sexuels plaisants et remplis de jouissance, en faisant l’économie de la passion. De ce point de vue, je pense réellement que l’amour, dans le monde tel qu’il est, est pris dans cette étreinte, dans cet encerclement, et qu’il est, à ce titre, menacé. Et je crois que c’est une tâche philosophique, parmi d’autres, de le défendre. Ce qui suppose, probablement, comme le disait le poète Rimbaud, qu’il faille le réinventer aussi. Ça ne peut pas être une défensive par la simple conservation des choses. Le monde est en effet rempli de nouveautés et l’amour doit aussi être pris dans cette novation. Il faut réinventer le risque et l’aventure, contre la sécurité et le confort.

© Extraits de Éloge de l’amour, Alain Badiou avec Nicolas Truong, Éditions Flammarion, collection Café Voltaire, 2009 et Champs essais, 2011, 2,90 € en numérique.

13 mars 2010

Téléchargements gratuits

Sur la nouvelle version du site ePagine en ligne depuis aujourd’hui, vous pouvez désormais télécharger gratuitement des extraits de livres numériques (en format epub) – nos coups de cœur ou encore les derniers titres disponibles au catalogue. Nous vous proposons également de télécharger (toujours aussi gratuitement) des dossiers thématiques dans lesquels vous trouverez une sélection d’extraits de livres de notre catalogue. Les deux premiers dossiers portent sur l’amour et l’exil.  Aujourd’hui je vous parlerai de Fragments d’un éloge amoureux qui comporte cinq extraits de livres presque tous chroniqués sur ce blog.

Si, pour Roland Barthes, l’amour est philosophie, Alain Badiou, lui, rappelle dans la présentation de Éloge de l’amour (qui fait suite au dialogue public donné lors du Festival d’Avignon en 2008 entre le journaliste Nicolas Truong et lui) que quiconque – même le philosophe – peut succomber à « cette force cosmopolite, louche, sexuée » qui transgresse « frontières et statuts sociaux ». À partir de cet éloge, disponible désormais en format numérique, nous vous proposons une sélection d’extraits de romans, de contes et de nouvelles (sensibles, drôles, décalés ou sensuels) où l’amour est conjugué à tous les temps et décliné sous toutes ses formes : de la rencontre à la découverte de l’autre en passant par la jalousie. Composé comme un ensemble de fragments du sentiment amoureux, ce dossier est à partager avec l’être aimé, sans modération.

Comment réinventer l’amour ? Peut-on comprendre la philosophie sans avoir connu l’amour ? Pourquoi l’amour aujourd’hui est menacé (notamment par les sites de rencontres sur Internet qui prônent l’amour sans risques alors que tomber amoureux est en soi une prise de risque ; se tromper, souffrir, décevoir ne donnent-il d’ailleurs pas sens et ardeur à la vie) ? Quels liens entretient l’amour avec les philosophes, l’art ou la politique ? Comment le concept de vérité intervient-il dans la construction amoureuse ? Autant de questions que le philosophe Alain Badiou aborde dans cet éloge de l’amour, passionné et passionnant.
(Éloge de l’amour de Alain Badiou avec Nicolas Truong, Flammarion, chroniqué le 11 janvier 2010)

Au Japon, un Français reconnaît dans une délégation russe son premier amour clandestin, son « amant russe », rencontré onze ans auparavant en URSS, sous l’ère Brejnev : il était alors un jeune lycéen français de seize ans et son amant, lui, un étudiant de vingt-six ans. Gilles Leroy parvient à matérialiser le désir adolescent (impétueux, impérieux et impatient) et décrit avec subtilité comment deux personnes du même sexe dans un pays totalitaire parviennent à s’aimer malgré les surveillances et les interdits.
(L’amant russe de Gilles Leroy, Mercure de France, chroniqué le 13 janvier 2010)

À travers 17 nouvelles (sensibles, décalées, pathétiques, torrides…), comme autant de tranches de vies masculines modernes, l’auteur nous emmène du côté des histoires d’amour précaires, débridées, impossibles ou fantasmées. Et si une forme de désenchantement se dégage de ce recueil, nous retenons que le désir, lui, sait résister aux déceptions, ratages, frustrations, problèmes de communication et aux écrans qui nous séparent plus qu’ils nous rapprochent.
(Combien de fois je t’aime de Serge Joncour, Flammarion, chroniqué le 19 janvier 2010)

Victime d’un cambriolage à son retour d’Amérique, Mariana, artiste, se rend à la gendarmerie pour déclarer que son manoir, une maison de famille, a été saccagé. Elle y rencontre alors un homme (Daniel, chercheur en physique nucléaire) vêtu d’une combinaison de plongée – seuls effets qui lui restent suite au départ de sa femme qui a vidé tout l’appartement. Chacun constatant son propre désastre, ces deux-là peuvent alors tenter quelque chose ensemble. Mais pour cela, il faudra encore apprendre à se débarrasser des autres liens qui les attachent à leur vie passée. Aller vers le dénuement pour vivre, neufs, leur propre histoire.
(La femme promise de Jean Rouaud, Gallimard, chroniqué le 27 janvier 2010)

Il faut imaginer ce Jour de souffrance de Catherine Millet comme le négatif d’une photographie, celui du livre précédent, La Vie sexuelle de Catherine M., qui avait fait polémique lors de sa parution en 2001. Ici, point de voyeurisme mais un récit où la douleur et la jouissance, souvent liées, sont analysées et commentées ; très distancié, quasi clinique, ce livre – où nous découvrons également le parcours de cette spécialiste de l’Art Contemporain – est un essai très structuré sur les émotions et les réactions d’une femme jalouse qui découvre les nombreuses infidélités de son mari tandis qu’elle-même a la vie sexuelle libérée que l’on sait.
(Jour de souffrance de Catherine Millet, Flammarion)

À Tryphène, le roi Pausole (qui vit en compagnie de 366 femmes) accorde et recommande une grande liberté de mœurs à tous ses sujets, souhaitant le bonheur de son peuple, en proie au désarroi. Quand sa fille, la princesse Aline, s’échappe en compagnie d’une jolie danseuse déguisée en prince charmant, Pausole décide de partir à sa recherche, avec mule, eunuque, page et quarante soldats armés de lances ou de tulipes. Derrière un ton faussement léger, cet hommage à Voltaire (dernier roman à avoir été publié du vivant de l’auteur en 1901) cache des réflexions décoiffantes sur l’amour, la sexualité et la morale et surtout beaucoup d’humour – entre François Rabelais, Alfred Jarry et Jacques Tati.
(Les Aventures du Roi Pausole de Pierre Loüys, Flammarion /GF)

Christophe Grossi

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Livres numérisés contenus dans le dossier Fragments d’un éloge amoureux :

27 janvier 2010

Attention : irruption inopinée de l’amour !

Filed under: + Conseils de lecture — Étiquettes : , — Christophe @ 06:11

Voici comment débuterait La Femme promise de Jean Rouaud, roman sur l’irruption inopinée de l’amour, publié chez Gallimard en 2009 et numérisé aujourd’hui : « Un homme, une femme, deux vies jusque-là un peu ratées, une rencontre improbable ».

Victime d’un cambriolage à son retour d’Amérique, Mariana, artiste, se rend à la gendarmerie pour déclarer que son manoir, une maison de famille, a été saccagé. Elle y rencontre alors un homme (Daniel, chercheur en physique nucléaire) vêtu d’une combinaison de plongée – seuls effets qui lui restent suite au départ de sa femme qui a vidé tout l’appartement. Chacun constatant son propre désastre, ces deux-là peuvent alors tenter quelque chose ensemble. Mais pour cela, il faudra encore apprendre à se débarrasser des autres liens qui les attachent à leur vie passée. Aller vers le dénuement pour vivre, neufs, leur propre histoire.

Comme l’écrit Jean-Claude Lebrun, dans L’Humanité, « leurs existences se donnent alors à voir, par fragments, tandis qu’avance lentement l’aventure enclenchée par la rencontre à la gendarmerie, chacun étant remué par ses désordres intimes. » Et leurs existences, voilà bien la chose qu’il leur importe de léguer à l’autre – pour mieux se connaître et jeter aux orties les hontes et les malheureux héritages (mort des parents pour l’un, antisémitisme et collaboration pour l’autre). Parallèlement à ce récit, nous assistons à une discussion dans une grotte entre un vieil homme (qui contemple les peintures rupestres) et sa fille, Mariana, discussion qui nous ramène avec bonheur vers Le Paléo-circus, texte que Jean Rouaud avait publié il y a plus de dix ans maintenant.

Pour ceux qui connaissent déjà Jean Rouaud, ils ne seront pas surpris de retrouver, comme dans L’Invention de l’auteur notamment, la présence dans celui-ci de l’écrivain lui-même. Se plaçant non loin des amants, il donnera (à la Flaubert, dirions-nous) son avis, jugera, se moquera tantôt de lui tantôt de nous, se livrera lui aussi, évoquera sa propre histoire, écrira de belles volutes phrasées (une écriture « consciente d’elle-même) » sur la rencontre amoureuse et aidera même les deux personnages à prendre leur décision.

Notons également que Publie.net a mis en ligne en novembre 2008 Les Villes fantômes, ensemble de textes sur la ville que Jean Rouaud avait remis précédemment à Place publique, « revue de réflexion et de débat sur les questions urbaines (…) qui privilégie la raison à l’émotion, la durée à l’éphémère, [qui croise] les savoirs, les regards, les approches [et] permet la confrontation des projets. » Les Villes fantômes (formats pdf tablette, epub, mobi, pdf ou html) est consultable ici ou achetable . Dernière chose, pour plus d’informations sur l’auteur, voir son site.

Christophe Grossi

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Livres numérisés de Jean Rouaud :

Sélection d’autres ouvrages de Jean Rouaud :

19 janvier 2010

Un peu, beaucoup, à la folie… 17 fois Joncour

Filed under: + Conseils de lecture — Étiquettes : , , — Christophe @ 06:41

Les deux derniers ouvrages de Serge Joncour, Combien de fois je t’aime et L’homme qui ne savait pas dire non, publiés chez Flammarion, viennent d’entrer au catalogue ePagine ; avant de les commander auprès du libraire-partenaire, vous pourrez les feuilleter ou télécharger un extrait gratuitement.

À travers 17 nouvelles (sensibles, décalées, pathétiques, torrides…), comme autant de tranches de vies masculines, l’auteur de Combien de fois je t’aime, Serge Joncour, nous emmène du côté des histoires d’amour précaires, débridées, impossibles ou fantasmées. Et si une forme de désenchantement se dégage de ce recueil, nous retenons que le désir, lui, sait résister aux déceptions, aux ratages, aux frustrations, aux problèmes de communication et aux écrans qui nous séparent plus qu’ils nous rapprochent.

Bien que ces histoires décrivent les relations amoureuses dans notre société contemporaine, mobile, textotée, internetée, ces nouvelles, par le biais d’un enfant ou d’un homme mûr qui tous parlent à la première personne, montrent l’universalité et l’intemporalité des histoires d’amour : l’attente, le désir, la rencontre, la découverte de l’être aimé et l’espoir mais aussi son envers : les désillusions, la séparation, l’adultère ou encore la maladie.

« Serge Joncour est né le 28. Très tôt il est allé à l’école, puis par la suite il en est sorti. Il a commencé des études de philosophie alors qu’il voulait faire nageur de combat, mais au bout de six mois il a tout laissé tomber, faute de temps. En fait il a toujours plus ou moins essayé de faire ce qui lui chante, tantôt cela lui aura été profitable, tantôt pas. La seule constante aura été les pages blanches, les seules à suivre les déménagements. » (biographie extraite du site du Dilettante) Il a également écrit le scénario du film Elle s’appelait Sarah, d’après le roman éponyme de Tatiana de Rosnay, avec Kristin Scott Thomas, sortie prévue au second semestre 2010 sur les écrans. Il est enfin, avec Jacques Jouet, Hervé Le Tellier, Gérard Mordillat et bien d’autres artistes et écrivains, l’un des protagonistes de l’émission de radio Des Papous dans la tête de France Culture.

Christophe Grossi

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Livres numérisés de Serge Joncour :

Combien de fois je t’aime, Flammarion, 2008
L’homme qui ne savait pas dire non, Flammarion, 2009

Autres livres de Serge Joncour :

Vu, Le Dilettante, 1998 ; Folio, 2000
U.V., Le Dilettante, 2003 ; Folio, 2005, Prix France Télévision 2003
Kenavo, Flammarion, 2000 ; J’ai lu, 2002
Situations délicates, Flammarion, 2001 ; J’ai lu, 2003
In vivo, Flammarion, 2002 ; J’ai lu, 2006
L’Idole, Flammarion, 2004 ; J’ai lu, 2009
Que la paix soit avec vous, Flammarion, 2006

Autres livres ou auteurs cités :
Elle s’appelait Sarah de Tatiana de Rosnay, éditions Héloïse d’Ormesson, 2007 ; Livre de Poche, 2008
Jacques Jouet
Hervé Le Tellier
Gérard Mordillat

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