Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

19 juillet 2012

Pacifico, premier roman du Comte Kerkadek (éditions de Londres)

Le 16 mai dernier, nous annoncions ici-même l’entrée au catalogue numérique de 85 titres payants (0.99 €) des éditions de Londres. D’abord diffusés gratuitement sur leur site, ces titres pouvaient cette fois être téléchargés par les internautes chez tous les revendeurs de livres numériques ainsi que sur les sites des libraires en ligne (ePagine et le réseau de libraires partenaires inclus). Dans le même temps, les éditions de Londres avaient eu la bonne idée de proposer 15 autres titres, gratuits ceux-là et toujours aux formats PDF, ePub et Mobi. Aujourd’hui, le catalogue de cette maison d’édition numérique contient 111 textes. On y trouve surtout des classiques d’auteurs francophones (Londres, Verne, Jarry, Maupassant, Lafargue, Voltaire ou encore Xavier de Maistre), des pamphlets, des tragédies, des récits de voyages et des écrits politiques (Aristophane, Bougainville, Élisée Reclus, Bakounine, Étienne de La Boétie, Kropotkine, Marco Polo, Zo d’Axa…) et quelques œuvres d’auteurs oubliés ou trop méconnus (dernièrement Georges Darien). L’originalité de cette maison d’édition, outre de proposer un catalogue très orienté et de soigner ses fichiers, est de proposer à l’intérieur du livre numérique mais également sur le site des contenus fouillés et des points de vue intéressants (préfaces qui permettent d’apporter un angle différent sur l’œuvre choisie, biographies, couvertures originales, critique…).

Il y a un mois, nous découvrions dix textes supplémentaires mais également une nouvelle charte graphique, des couvertures plus visuelles, plus travaillées.

Aujourd’hui (nouveauté attendue puisque annoncée très tôt), la maison d’édition vient de mettre en ligne non pas un texte d’un auteur classique mais d’un auteur contemporain. Et, une fois de plus, les éditeurs n’ont pas fait les choses à moitié. À la fois récit d’aventures initiatique, roman surréaliste, roman à feuilleton dans la tradition dix-neuviémiste, roman à tiroirs (il y a ici tout un jeu de miroir entre l’auteur, le narrateur, le lecteur et un certain Docteur Furtado, jeu qui démarre d’ailleurs dès la préface), road-novel,…, Pacifico (sous titré Roman vrai) joue aussi avec les codes du thriller, les romans conspirationnistes et paranoïaques tout en dénonçant le traitement inhumain des poulets en batterie et en offrant un regard acéré sur les États-Unis actuels. Si en plus de ça vous ajoutez une bonne dose de mystère autour de l’auteur, vous avez là un univers des plus délirants. Ça ne plaira pas à tout le monde c’est certain mais ce choix éditorial a le mérite d’être agréablement accompagné et dignement assumé. Pour en savoir plus, je vous conseille vivement de lire (et de savourer j’espère) la page consacrée à ce roman sur le site de la maison d’édition numérique ainsi que celle qui présente l’auteur de Pacifico, le Comte Louis de Kerkadek, dit La Pérouse, un navigateur, explorateur et écrivain français né au début des années soixante dans un hameau du Nord Finistère (où il vit toujours) dont « des périodes entières de sa vie restent à ce jour un mystère » et qui donne peu d’interviews (dixit les éditeurs).

Après un court résumé de l’histoire, je vous propose de lire infra la préface de l’auteur. Si vous souhaitez lire les trois premiers chapitres avant d’aller plus loin, sachez que vous pouvez télécharger gratuitement un extrait plus important ici. Ce roman, en France, est vendu au même prix partout : 3.99 €.

ChG

 

Récemment débarqués aux États-Unis, Gaspard et Léo trouvent du travail chez Furtado’s, la célèbre chaîne de poulets frits. Leur vie insouciante leur convient : amour, sexe, violence, cuisson des poulets. Tout semble aller pour le mieux jusqu’au jour où ils rencontrent Lucien, ancien agent de la CIA, qui leur sauve la vie puis leur révèle un incroyable secret : l’apoyotl. Cette plante du Pacifique serait le fil conducteur entre le naufrage de La Pérouse, l’assassinat de Trotsky, l’avance de l’armée rouge en 1944, Woodstock, et la disparition inexpliquée du fondateur de Furtado’s. Car l’apoyotl donnerait accès à l’Autre Monde. Gaspard et Léo comprennent alors que le destin de l’homme se lit dans le poulet, et qu’il leur faut à tout prix trouver le sens de la vie… avant qu’il ne soit trop tard.

Préface de l’auteur

“ Né de terre bretonne et de père lointain, c’est avec une certaine émotion que je vous dédie, cher lecteur, cet ouvrage, dont je suis certain, vous apprécierez à leur juste valeur les qualités humaines et littéraires.

Auteur novice, trop occupé pendant les quarante dernières années à vivre pleinement mes aventures plutôt qu’à les conter je me mis à la plume sur le tard. C’est donc non pas par facétie mais bien par modestie congénitale que je me refusai à la première personne, préférant utiliser le « il » pour narrer mes exploits. Je laissai la première personne au second rôle, à l’exception de la troisième partie. La première personne sera donc endossée par mon disciple, être prometteur que je ne décourage pas de l’ambition légitime qu’il a un jour de me ressembler.

Cet ouvrage, qu’il connaisse la gloire ou l’anonymat, est un organisme vivant, à l’instar des poulets dont il y est question. Déjà le fruit de multiples transformations, il est certainement destiné à enfanter une progéniture nombreuse. Pour le meilleur ou pour le pire, car il est des poulets comme des hommes, il ne faut jamais se fier à sa première impression. Les hommes comme les poulets sont perfectibles, à condition d’ouvrir les portes des hangars où tristement ils s’abîment dans l’oubli.

Un dernier mot. Longtemps j’hésitai entre deux titres : Mémoires d’Outre Tombe, en hommage au malouin Chateaubriand, et La danse macabre du poulet, en hommage aux poulets. Le choix de Pacifico fut le terme ultime d’une litanie de considérations légales. Mais les œuvres littéraires et leurs titres sont comme les poulets voués à disparaître dans l’oubli d’un nuage de plumes.

Comte Kerkadek, dit La Pérouse ”

© Pacifico, Comte Kerkadek, éd. de Londres, juillet 2012

16 février 2012

Hemingway | Le vieil homme et la mer | nouvelle traduction

Note du 17 février 2012, 22h00 : Ce soir on en sait plus sur les raisons qui ont poussé les éditions Gallimard à demander de manière soudaine à tous les diffuseurs de retirer ce titre de leurs différentes plateformes. Alban Cerisier, secrétaire général de la maison d’édition, s’en est expliqué via le site ActuaLitté. « Si on suit strictement la règle, nous sommes en effet les seuls à pouvoir publier une traduction de cette œuvre. Mais vis-à-vis de la succession Hemingway, on ne pouvait pas faire autrement que de réagir en demandant le retrait de ces œuvres. Nous sommes tenus contractuellement de faire respecter ces droits. François Bon n’avait probablement pas connaissance de ces accords contractualisés ». Cette affaire, plus complexe qu’elle n’y paraissait au premier abord, est d’ailleurs très bien analysée par Hubert Guillaud, rédacteur en chef d’InternetActu.net. « Cette histoire (une de plus) me semble emblématique d’une incompréhension de plus en plus aiguë entre la création et le droit, entre le partage et la propriété », écrit-il sur sur le blog La Feuille, billet que je vous invite à consulter avant d’ouvrir à nouveau les fenêtres sur le monde.

Note du 17 février 2012, 17h30 : Contrairement à ce que j’écrivais hier, ce titre ne peut plus être téléchargé pour l’instant, ni sur ePagine, ni sur les sites des libraires partenaires, les éditions Gallimard venant brutalement de demander à publie.net « de retirer cet ouvrage de la vente, dont la publication et la commercialisation constituent un acte de contrefaçon » ainsi qu’à tous les diffuseurs « de procéder à son retrait immédiat » de leur plateforme (cf. le billet de François Bon sur le tiers livre).
Pour l’instant, comme personne ne m’a encore demandé de « procéder au retrait immédiat » de ce billet avec extrait de la traduction du vieil homme et la mer par François Bon, je le laisserai en ligne. En soutien à tous les passeurs de textes, de savoir et d’émotions.
Je signale aussi à tous ceux qui ne connaîtraient pas et souhaiteraient découvrir ce que propose cette maison d’édition numérique d’aller jeter à œil à son catalogue exigeant (vous pouvez aussi visiter ce blog qui a chroniqué nombre de ses titres mis en ligne depuis 3 ans). Vous y trouverez là des écrivains classiques mais surtout des auteurs d’aujourd’hui. Vous y lirez de la poésie, des fictions, des polars, de la SF, des essais. Il n’y aura pas plus beau soutien (et agréable qui plus est) à cette maison d’édition (qui est une coopérative d’auteurs) passionnée par la diffusion de toutes les formes d’écritures, les langues singulières, les voix et les idées. Ce qui s’écrit là est notre mémoire de demain, la mémoire des hommes, la mémoire et la mer (« La marée, je l’ai dans le cœur/ Qui me remonte comme un signe »).

ChG


billet du 16 février 2012

Après Lovecraft, Melville et Kafka, un autre grand auteur du XXe siècle, Hemingway, vient de rejoindre le répertoire numérique de publie.net en bénéficiant lui aussi d’une nouvelle traduction. Si le Bartleby de Melville (cf. billet du 27 juillet 2011) et les histoires terrifiantes de Lovecraft sont traduites par Ruth Szafranski (cf. également ses récentes traductions de Dashiell Hammett), si les 57 récits brefs de Kafka (cf. billet du 6 février dernier) sont traduits par Laurent Margantin, Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway, lui, a été travaillé au plus près par François Bon. Voici d’ailleurs ce qu’il en dit : « Traduire c’est reprendre un texte comme du gravier, lentement. Par rapport aux autres textes d’Hemingway, presque un travail de statuaire : si peu de mots, et le tournoiement de leurs répétitions, des didascalies qui détourent les phrases comme un vitrail. Le jeu précis de miroitements entre les paroles que le vieil homme dit à haute voix pour le ciel, le poisson ou lui-même, et son monologue intérieur. Le travail comme sur du marbre entre homme et animal, et l’égalité terrible devant mort et destin. L’énorme défi de ce texte, c’est comment l’universel tient à ce rythme, et ce concret. Puis la violence de la fable, l’émergence crue de beauté qui en est le complément nécessaire, presque incestueux. »

Cette nouvelle traduction du vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway mise en ligne par publie.net peut être téléchargée sur toutes les plateformes de ventes de livres numériques, ePagine et ses libraires partenaires inclus (multi-formats dont ePub, marquage sans DRM, 2.99€).

Et tout de suite un long extrait qui rappellera bien des choses à tous les amateurs de ce monument de la littérature mondiale qui est aussi le dernier texte connu écrit par Hemingway avant son suicide en 1961.

ChG

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Extrait du vieil homme et la mer

« (…)

Juste avant la nuit, alors qu’ils passaient une grande île de sargasses qui se soulevaient et balançaient dans la lumière de la mer comme si l’océan faisait l’amour avec quelque chose qui se cachait sous une couverture jaune, un dauphin attrapa la ligne arrière. Il le vit tout d’abord quand il sauta en l’air, tout doré dans la dernière lumière du soleil, battant violemment dans son saut. Il sauta de nouveau et de nouveau, des sauts que la peur rendait acrobatiques, et il l’amena jusqu’à sa poupe, accroupi, tout en retenant la grande ligne de sa main et du bras droits, ramenant le dauphin de sa main gauche, retenant la ligne chaque brasse de son pied nu. Quand le poisson fut à toucher le canot, plongeant et se hérissant de tous les côtés par désespoir, le vieux se pencha sur le plat-bord, et souleva le poisson d’or poli avec ses taches mauves par-dessus la poupe. Ses mâchoires battaient convulsivement dans des morsures rapides contre l’hameçon, et il battait le fond du bateau de son long corps plat, de la queue et de la tête, jusqu’aux coups de gourdin sur la tête brillante et dorée qui le laissaient tressaillant, mais inerte.
Le vieux décrocha le poisson, remit un appât sur sa ligne avec une autre sardine et la remit à la traîne. Puis il revint laborieusement à la proue. Il lava sa main gauche et l’essuya sur son pantalon. Puis il passa la grande ligne de sa main droite à sa main gauche et lava sa main droite dans la mer tout en regardant le ciel plonger dans l’océan, et surveillant l’inclinaison de la ligne.
– Elle n’a pas changé du tout, dit-il. Mais suivant le mouvement de l’eau le long de sa main, il remarqua qu’ils avaient encore ralenti.
– Si je laisse les deux avirons à la traîne, ça devrait le ralentir encore pour cette nuit, dit-il. Il est bon pour la nuit et moi aussi.
Ce serait mieux de dépecer le dauphin un peu plus tard, pour que le sang reste dans la viande, pensa-t-il. Je peux faire ça dans un moment, quand je mettrai mes avirons à la traîne. C’est mieux de laisser le poisson tranquille maintenant, et de ne pas trop le déranger au crépuscule. Le coucher du soleil est un moment difficile pour tous les poissons.
Il sécha sa main droite dans l’air du soir, puis assura de nouveau sa prise sur la ligne et s’arrangea comme il put, se débrouillant pour s’allonger contre le plat-bord pour que le bateau ait sa part de la traction, et partage avec lui.
J’apprends comment le faire, pensa-t-il. Enfin, cette partie-là. Puis se souvint qu’il n’avait rien mangé depuis qu’il avait pêché ce thon gardé comme appât, et qu’il avait besoin de se nourrir. J’ai mangé le thon en entier, demain je mangerai le dauphin. Il l’appelait dorado. Peut-être que je devrais en manger un morceau quand je le viderai. Ce sera plus difficile à manger que la bonite. Mais ici rien n’est facile.
– Tu vas comment, le poisson, demanda-t-il à voix haute. Moi je me sens bien, ma main gauche va mieux, j’ai de quoi manger pour cette nuit et demain. Tire mon bateau, le poisson.
Il ne sentait pas si bien que cela, la douleur due à la corde en travers de son dos avait dépassé la simple douleur, était devenue un engourdissement dont il se méfiait. Mais j’ai traversé des choses bien pires, pensait-il. Ma main est seulement coupée et la crampe est partie de l’autre. Mes jambes vont bien. Et maintenant j’ai un avantage sur lui dans comment se nourrir.

(…) »

© Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer, traduction François Bon, publie.net, 2012.

16 décembre 2011

Bartleby est gratuit et publie.net est trop chouette !

Tandis que Publie.net propose ce titre en téléchargement gratuit sur toutes les plateformes de vente (liste des libraires partenaires d’ePagine à jour ici) du 16 au 31 décembre inclus, reprise aujourd’hui du billet avec extrait qui en juillet dernier avait été consacré à la nouvelle traduction du Bartleby de Melville. Si après l’avoir téléchargé vous avez apprécié ce texte et le travail de cette maison d’édition, en échange de ce geste faites donc un tour dans le catalogue. Vous attendent des centaines de titres en littérature contemporaine, des polars, des récits d’anticipation, de la SF, des classiques, de la poésie, du théâtre, des essais sur le paysage ou l’art contemporain, des revues… à des prix abordables (moins de 4 euros) et sans DRM. Sûr que vous y trouverez là votre bonheur, des textes qui méritent d’être lus et un auteur à découvrir, à partager.

ChG


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reprise du billet publié en juillet 2011 sur ce blog

On ne pouvait pas ne pas saluer la nouvelle traduction du grand Bartleby d’Herman Melville. Rebaptisé Bartleby, commis aux écritures (et sous-titré une histoire de Wall-Street) on doit cette traduction à Ruth Szafranski (déjà traductrice de Lovecraft pour publie.net). Pour lire la présentation de ce texte où il est aussi question de son travail, visitez cette page du tiers livre. Et pour le plaisir, tout de suite, voici un extrait. Merci aux éditeurs de nous avoir permis ça.
Petite précision : hormis pendant ces quinze jours où il est proposé gratuitement, ce texte est vendu en numérique (2,99 €, sans DRM) sur tous les sites des revendeurs de livres numériques dont ePagine. On y court !

 

« (…)
Maintenant, mon travail original – celui d’un gestionnaire de portefeuilles et prestataire d’actes abscons de toutes sortes – s’était considérablement augmenté en devenant maître des requêtes. Il y avait maintenant vraiment du travail pour des copistes. Non seulement j’avais de quoi fournir aux clercs qui m’accompagnaient, mais je devais leur procurer une aide supplémentaire. Suite à ma petite annonce, j’aperçus un matin un jeune homme immobile sur le pas de la porte, qu’on avait laissée ouverte parce que c’était l’été. Je me remémore facilement cette silhouette aujourd’hui – blême et bien coiffé, pitoyablement respectable, incurablement solitaire : c’était Bartleby !
Après un bref entretien sur ses qualifications, je l’engageai, heureux de disposer dans ma brigade de commis d’un homme aussi singulièrement pondéré d’aspect, dont je pensais qu’il serait d’une influence bénéfique sur le tempérament inconstant de Turkey, et celui agité de Nippers.
J’aurais dû préciser auparavant qu’une porte vitrée divisait mes locaux en deux parties, l’une d’entre elles occupée par mes deux copistes, l’autre par moi-même. Selon l’humeur du jour, je laissais cette porte ouverte ou la refermais. Je décidai d’attribuer à Bartleby le coin auprès de la porte vitrée, mais de mon propre côté, et avoir ce garçon tranquille à portée d’appel pour toutes les petites choses insignifiantes qu’on aurait à faire. Je lui installai son pupitre le long d’une petite fenêtre de côté, une fenêtre qui au départ procurait une vue latérale sur une cour de briques crasseuse, mais qui désormais, en raison des constructions successives, ne procurait plus de vue du tout, mais quand même un peu de lumière. À moins d’un mètre des vitres il y avait un mur aveugle, et la lumière arrivait de loin au-dessus, entre deux immeubles très hauts, comme une toute petite ouverture dans un dôme. Pour un arrangement satisfaisant, j’achetai un haut paravent en accordéon vert, qui isolerait complètement Bartleby de ma vue, mais le garderait à portée de voix. Et de cette façon espace privé et relation sociale s’ajoutaient.
Au début, Bartleby remplit une quantité extraordinaire d’écriture. Comme affamé depuis longtemps de quelque chose à copier, il semblait se gaver lui-même de mes documents. Il n’y avait pas de pause pour la digestion. Il continuait presque jour et nuit, copiant à la lumière du jour puis à la chandelle. J’aurais dû me sentir réjoui de cette application, si j’y avais senti une industrie joyeuse. Mais il écrivait en silence, avec indifférence, mécaniquement.
C’est bien sûr une part indispensable du travail de copiste que vérifier l’exactitude de sa copie, collationnée mot à mot. Quand il y a deux copistes ou plus dans un bureau, ils s’épaulent l’un l’autre pour cette vérification, l’un lisant la copie, l’autre tenant l’original. C’est une affaire morne, fastidieuse, léthargique. Je peux vraiment imaginer qu’elle paraisse intolérable à certains tempéraments sanguins. Par exemple, je ne peux accorder foi à l’idée qu’un poète fougueux comme Byron aurait été heureux de s’asseoir à côté de Bartleby pour la vérification d’un acte juridique de – disons cinq cents pages, écrites serrées par une main précise.
De temps en temps, dans l’urgence des affaires, j’avais pris l’habitude de collationner certains brefs documents moi-même, convoquant Turkey ou Nippers pour m’aider. Mon but, en plaçant ainsi Bartleby à ma portée derrière son paravent, était de profiter de ses services en de telles occasions courantes. C’était le troisième jour, je crois, après son arrivée, avant que la nécessité se soit présentée de collationner une de ses propres copies, qu’ayant à me presser de boucler une affaire de routine, j’appelai soudain Bartleby. J’étais assis la tête penchée, l’original posé devant moi sur ma table, tendant la main droite de côté, agitant avec un peu de nervosité la copie, de telle façon qu’émergeant à l’instant de sa retraite, Bartleby puisse s’en saisir et qu’on procède à notre vérification sans le moindre délai.
C’est en tout cas dans cette attitude que je me tenais quand je l’appelai, lui résumant rapidement ce que je voulais qu’il fasse – en l’occurrence, relire un court texte avec moi. Imaginez ma surprise, non : ma consternation, quand sans même bouger de son repaire, avec une voix singulièrement douce, mais ferme, me répondit :
« Je préférerais ne pas.
– Préférerais pas quoi », je repris en écho, me levant en pleine fièvre, et traversant la pièce d’une enjambée : « Vous voulez dire quoi ? Vous tombez de la lune ? Si vous voulez m’aider à collationner cette feuille-là, vous la prenez », et je la lui lançai.
« Je préférerais ne pas », dit-il.
Je le fixai avec résolution. Son visage maigre impassible, ses yeux gris vagues et calmes. Pas un soupçon d’agitation qui se soit emparé de lui. Aurait-il été le moindre du monde mal à l’aise, coléreux, insolent ou impertinent dans ses façons, en d’autre mots, y aurait-il eu quoi que ce soit d’humainement ordinaire dans son propos, sans aucun doute je l’aurais immédiatement renvoyé de mes locaux. Mais tel que c’était, j’aurais pu aussi bien mettre à la porte mon buste pâlichon de Cicéron en plâtre de Paris. Je restais à le fixer pendant un moment, tandis qu’il continuait sa propre recopie, puis me rassit à mon bureau. Voilà qui est étrange, je pensai. Qu’est-ce que j’aurais pu faire de mieux ? Mais le travail pressait. J’en conclus qu’il valait mieux oublier ça pour l’instant, et y revenir un peu plus tard. Et donc, appelant Nippers dans l’autre pièce, le document fut vite expédié. »

© Herman Melville, Bartleby, traduit de l’anglais par Ruth Szafranski (publie.net)

30 avril 2011

Lire Michael Collins (Christian Bourgois éditeur)

J’ai découvert Michael Collins en 2002 avec Les Profanateurs (indisponible en numérique), road-movie « familial » entre le New-Jersey et le Michigan sur fond de quête et d’enquête à la fois identitaire et psychologique. À partir de là j’ai quasiment tout lu, ayant tout de suite été en phase avec nombre des thématiques abordées dans ses romans : comment il s’inscrit dans le territoire et le paysage, comment il dépeint les petites villes désindustrialisées du Midwest et ces autres gérées par des notables compromis, comment il s’empare de l’enfance, du double, du mensonge, des désillusions ou encore de l’identité. Et avec quelle maîtrise il fait ça : son regard porté sur la perte de repères de la société américaine doublé d’un travail de fond sur ses contemporains aux personnalités plurielles et au passé louche (armée d’hypocrites, d’assassins par procuration, de boucs-émissaires, de marginaux pas si paumés que ça, ainsi que de personnalités aux dents rayant le parquet et prêtes à tout pour sauver un mince territoire ou leur statut social) est impressionnant. Lisez donc Les âmes perdues, ce faux polar dans lequel on s’active de tous les côtés pour étouffer une affaire délicate : une petite fille retrouvée morte sur le bord de la route, écrasée par un chauffeur qui pourrait être cet étudiant  très en vue – petite star dans le monde du football américain local… Jetez-vous sur La filière émeraude (indisponible en numérique) et suivez ses trois personnages arrachés dans ce marche ou crève étasunien. Quand vous aurez lu ces romans-là, ouvrez La Vie secrète de Robert E. Pendleton où Collins s’attaque au monde universitaire et à celui de la critique littéraire avec en toile de fond une affaire (comme toujours) étouffée et nauséabonde. Ici aussi il sera question d’une jeune femme assassinée et d’un suicide… raté. Voilà de quoi vous faire passer un bon paquet de nuits blanches. De mon côté je vais lire Minuit dans une vie parfaite qui vient de paraître en papier et en numérique. Je vous en reparle bientôt.

Tous les titres de Michael Collins cités supra sont tous traduits de l’anglais par Jean Guiloineau sauf Minuit dans une vie parfaite, par Isabelle Chapman et publiés chez Christian Bourgois éditeur. Les trois romans disponibles en numérique sur ePagine contiennent chacun un extrait au format ePub que vous pouvez télécharger gratuitement. Pour vous donner un premier aperçu, je reproduis dès à présent les premières lignes de chacun d’entre eux.

ChG

Téléchargez gratuitement un extrait sur ePagine.

Extrait des Âmes perdues

Chapitre premier

Il était plus de minuit quand je suis rentré chez moi, la nuit d’Halloween. La lumière des phares a balayé la cour. On avait décoré la maison avec du papier-toilette. Je suis descendu de voiture et j’ai vu que les gosses avaient décoloré la pelouse pour écrire le mot PORC. L’air sentait le détergent chimique. J’en avais l’habitude. En tant que représentant de l’ordre dans la ville, j’étais la cible des farces, des jeux d’initiation des adolescents, de leurs premiers actes de révolte. Je m’entendais bien avec les gens, surtout depuis mon divorce. Quand ma voiture n’était pas là les gosses savaient qu’il n’y avait personne chez moi, à part mon chien Max.
Je l’ai entendu aboyer dans le sous-sol, où il était enfermé. Je suis descendu et je l’ai laissé monter dans la maison.
On disait que cette nuit, les morts se promenaient au milieu des vivants, et la soirée s’était déroulée avec le spectacle habituel, des groupes hétéroclites quémandant des bonbons de maison en maison. Dans ma voiture de flic, j’avais suivi les spectres qui erraient dans le quartier, des gosses déguisés en fantômes avec des chaînes, des sorcières couvertes de verrues, des diables à queue fourchue, des squelettes armés de faux, des sorciers et des magiciens, des mariées monstrueuses, et tout l’assortiment habituel des superhéros : Superman, Spiderman, Batman, l’Incroyable Hulk. De temps en temps, je mettais la sirène et le gyrophare, simplement pour ajouter au fantastique de la soirée.
Le seul crime de la nuit avait été commis par quelques gosses qui avaient attaché un ruban de pétards à la queue d’un chat, plus un incident bidon rapporté par un gosse mauvais joueur qui disait avoir trouvé une lame de rasoir dans une pomme.
Max était groggy mais il est venu me lécher la main. Je lui avais donné un calmant parce qu’il aboyait beaucoup. Je ne voulais pas que les gosses le harcèlent pendant que j’étais de service. Il a grogné un peu, comme s’il était furieux contre moi. Je lui ai parlé du chat. Le mot « chat » lui a fait dresser les oreilles. Rien que d’entendre ma voix le faisait haleter. Il a regardé par la fenêtre comme s’il y avait eu un chat dans le coin. C’était agréable de voir ce genre de fidélité, même si ça venait d’un chien. On s’accroche à ce qu’on a.
J’ai ouvert le frigidaire. Une odeur de viande s’est répandue dans la cuisine. J’ai mis du ketchup dessus, comme il aimait, et je lui ai donné à manger.
J’ai bu un verre de lait pour tuer le temps. Je ne dormais pas bien. Mon reflet me fixait dans la fenêtre – comme si je regardais dans un vieux souvenir.
J’avais vécu deux ans auparavant un divorce qui m’avait retourné. Ma femme, Janine, était partie avec mon fils. Je n’avais pas encore appris à vivre dans le silence de la maison. Mon fils me manquait, voilà ce qu’il y avait. Les vacances y étaient pour quelque chose. Pour certains elles représentaient le bonheur, pour d’autres le regret.

Plus tôt dans la soirée, j’avais vu mon fils au centre commercial où se tenait la distribution municipale officielle de bonbons. C’était deux ans après les assassinats au Tylenol à Chicago et l’affaire n’était toujours pas résolue. J’avais installé un détecteur de métaux dans le centre commercial afin de contrôler les bonbons des enfants. J’étais habillé en Obi-Wan Kenobi et un gosse déguisé en E.T. est venu vers moi vider son sac de friandises. Je les ai passées au détecteur de métaux en forme d’épée de lumière. Il avait le costume complet – c’est-à-dire jusqu’à ce que je voie les yeux de mon fils qui me regardaient par les trous du masque, et à ce moment-là j’ai su, mais Eddy n’a rien dit. Il s’est retourné pour regarder derrière lui. Il ne savait pas quoi faire, comme s’il avait peur de se faire gronder s’il me parlait. Ce n’était pas le jour où je devais l’avoir. Il était plus perdu que l’extraterrestre qu’il faisait semblant d’être, mais je n’ai pas voulu le démasquer. Ce n’était pas lui le problème.
Alors qu’il s’en allait, je lui ai simplement dit : « Téléphone à la maison, E.T. »
Un peu plus loin, j’ai vu mon ex-femme avec son nouveau mari, Seth Hansen. Ils étaient déguisés en vampires, enchaînés l’un à l’autre, et chacun traînait un boulet, exactement comme je les voyais dans la vie réelle.
La queue pour recevoir les « Paquets de la peur » s’étirait jusqu’au juge, notre maire, le maître des cérémonies, déguisé en Gomez Adams. Nous avons dû garder le centre commercial ouvert jusqu’à vingt-deux heures passées pour que tous les enfants puissent serrer la main du maire. Tout ce que j’ai gardé comme souvenir c’est une photo du maire donnant un prix à Eddy pour son costume. Eddy était caché par son masque et il regardait Janine. J’avais espéré qu’il me regarde aussi, là, au milieu des spectateurs.
Malgré tous mes efforts au centre commercial ce soir-là, je n’ai trouvé qu’une lame de rasoir dans une pomme, et j’ai compris qu’il s’agissait d’un canular parce que je connaissais le gosse, Bobby James. Il n’arrêtait pas de regarder la foule derrière lui. Les grands frères de Bobby James étaient des bons à rien. Ils l’avaient poussé à faire ça. Ma parole, je ne voulais pas participer à ces conneries. Mon fils se promenait dans le centre commercial. Légalement, je n’avais pas le droit d’entrer en contact avec lui.
Nous avons interrogé Bobby James, parce que je devais considérer le canular comme quelque chose de sérieux. Arnold Fisher, un agent de sécurité du centre commercial
qui avait travaillé à mi-temps pour nous, a dû chercher dans quelles maisons le gosse avait reçu des friandises. On a pris sa photo avec la pomme et la lame de rasoir. L’image allait définir Halloween pour notre communauté, un de ces témoignages de notre innocence perdue. Je me demandais toujours comment les plus dépravés entraient dans notre esprit, comment ils ressentaient les courants souterrains de nos vies, comment ils anticipaient notre déclin.

© Michael Collins & Christian Bourgois éditeur, 2004.


Téléchargez grauitement un extrait sur ePagine.

Extrait de La Vie secrète de Robert E. Pendleton

1

Par un calme vendredi après-midi, dans le département d’anglais de l’université Bannockburn, E. Robert Pendleton écoutait la rumeur de la vie de l’autre côté de la fenêtre. Il avait essayé de se distraire en corrigeant des copies. Cela n’avait pas marché. Il ôta ses lunettes et essuya les verres de la façon un peu solennelle qu’il avait mise au point
des années plus tôt pour faire une pause au milieu de ses cours.
Il regarda une nouvelle fois la pendule, bien qu’il se fût juré de ne plus le faire. Encore une demi-heure à attendre avant de partir à l’aéroport pour aller chercher le  romancier Allen Horowitz, dont le dernier livre, une autobiographie, était resté en tête de la liste des best-sellers du New York Times pendant presque toute l’année 1985.  Horowitz venait faire une conférence dans le cadre de la série de conférences exceptionnelles de l’université Bannockburn, et si le département n’avait pas attendu Pendleton au tournant à cause du fiasco qui entourait cette visite, il aurait bu quelque chose. Mais il resterait sobre au moins jusqu’à la réception qui aurait lieu chez lui ce soir.
Devant la fenêtre de son bureau, les bâtiments couverts de lierre qui entouraient la cour carrée étaient de nouveau devenus une armée de banderoles que gonflait le vent – la fête annuelle, week-end au cours duquel les étudiants exaltaient leur rivalité avec l’université quaker Carleton, un match qui opposait les incroyants aux vrais croyants. Traditionnellement, les étudiants de Bannockburn rappelaient d’anciens scores pendant le match et les quakers de nombreuses références aux Écritures.
Mais aujourd’hui, en cette vingt-deuxième fête annuelle de sa carrière à Bannockburn, les choses étaient différentes, et même lui, fatigué et inquiet comme il l’était, raterait le spectacle, ce mythe de l’université Bannockburn, qui se décrivait elle-même comme le « vénérable berceau du savoir ». En réalité, l’université était le « vénérable berceau de la médiocrité », un amortissement universitaire accrédité, vendu à des prix exorbitants aux rejetons paresseux et peu doués de parents riches et désespérés.
Qu’on puisse encore refiler le mythe de Bannockburn à des gens, Pendleton en restait stupéfait. Dans une certaine mesure, lui aussi avait été séduit par ce mythe, une brochure avec des photos prises dans la lumière dorée de l’automne, la saison des changements, un étudiant adossé contre un arbre en train de lire, une étudiante aux longs cheveux, photographiée à l’improviste, un livre niché entre les seins, l’intérieur d’une salle de classe, cadre d’un séminaire, des étudiants autour d’un professeur lisant à haute voix de façon théâtrale un livre tenu à bout de bras. Qui n’aurait pas souhaité connaître ça ?
Pendleton prit une grande respiration et se rendit compte qu’il regardait chaque chose pour la dernière fois. Il avait devant lui le rapport du conseil de la faculté concernant sa titularisation.
En bas, l’agitation était à son comble avec l’arrivée massive des parents après le déjeuner, les voitures neuves brillaient dans les rayons obliques du soleil, des feux de feuilles dégageaient une odeur de rituel presque païen et de la viande grillait sur les barbecues autour desquels les confréries d’étudiants accueillaient leurs invités.
Des voix lui parvinrent alors qu’il se levait et s’avançait vers la fenêtre. On disputait une partie de football sous l’œil attentif du père fondateur de l’université, un industriel russe émigré, Iosif Zhvanetsky, devenu philanthrope au début du vingtième siècle en imitation d’industriels comme Carnegie. D’après Pendleton, il y avait beaucoup de demi-dieux dans ce pays, des hommes qui s’étaient hissés en haut de l’échelle, puis avaient tout redistribué, des hommes qui voulaient des monuments érigés à leur mémoire. Telle était l’ironie essentielle d’universités comme Bannockburn, créées par des génies intuitifs et illettrés, des hommes sortis de nulle part et qui avaient tout gagné sans avoir ouvert un livre.
Pendleton n’avait jamais considéré qu’une éducation fondée uniquement sur la culture générale puisse être vraiment bénéfique.
En fait, l’histoire de Bannockburn était directement issue de ce genre de rapacité et de contrition. Pendleton en connaissait par cœur cinquante pour cent. On avait construit l’université sur les ruines d’une fabrique de vêtements installée autrefois sur un méandre d’un demi-mile de la Saint Joe River. Ce méandre était devenu officiellement une île quand l’émigré russe illettré, fondateur de la fabrique, avait fait enlever la mince bande de terre pour créer une sorte de fief féodal. Avant un incendie criminel qui détruisit la fabrique en 1911 et tua dix-huit femmes enfermées à l’intérieur, le Russe avait amassé une fortune. Blanchi de tout soupçon de négligence, il
mourut célibataire quelques années plus tard en léguant toute sa fortune pour la création d’une université destinée aux femmes sur l’emplacement des ruines de la fabrique. On avait appris que le nom de Bannockburn avait été choisi par le Russe à cause d’un amour malheureux pour une femme mariée, Lucy Bannockburn, qui avait repoussé ses avances et avait péri dans l’incendie.

© Michael Collins & Christian Bourgois éditeur, 2007.


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Extrait de Minuit dans une vie parfaite

1

Tout a commencé au bord du précipice de la quarantaine, au sein d’un mariage sans enfant, lorsque je me suis trouvé confronté aux statistiques : j’avais désormais moins d’années devant moi que derrière. Lori, ma femme, faisait face à la même échéance – la mort était notre avenir –, et de trois ans mon aînée, à l’âge navrant de quarante-trois ans, sa crise semblait plus sérieuse que la mienne. Son compte à rebours biologique était lancé, et comme elle n’avait pas réussi à tomber enceinte « à l’ancienne », elle s’était sentie obligée de nous livrer tous les deux corps et âme aux bons soins de la science, attifés de blouses ouvertes dans le dos, condamnés à être examinés, palpés, auscultés, dans une ultime tentative de donner la vie.
Inutile de dire que cette année a été la plus périlleuse de notre histoire. Il était fort probable que la fécondation aurait lieu non pas dans l’abandon d’une brûlante étreinte, mais au fond d’une boîte de Petri, où, comme un ado timide que l’on propulse sur une piste de danse, un spermatozoïde irait s’aventurer à l’intérieur d’un ovule.
Dès le départ, j’étais contre.

Je me rappelle encore ce dimanche matin d’automne où nous avons rempli les papiers de la clinique. Implicitement je savais que l’enjeu s’épelait liberté. Égoïsme oblige, il était entendu que le dimanche, nous traînions au lit, dans une indécision voluptueuse, responsable de rien ni de personne, hésitant entre un petit déjeuner tardif et un déjeuner style brunch, tout en effectuant des sondages dans les profondeurs abyssales de l’édition dominicale du New York Times.
Déjà, rien qu’en feuilletant les formulaires, et en laissant de côté la paperasse médicale et financière, j’étais tombé sur des bons de réduction pour une parure de lit Elmo à cent quatre-vingt-dix-neuf dollars, plus frais de port, et une enveloppe portant un cachet de cire rouge, un sceau royal. L’enveloppe contenait un coupon qui permettait éventuellement de gagner des billets pour l’enregistrement de l’émission Bozo le Clown – cinq ans d’attente en moyenne pour ceux qui s’inscrivaient sur la liste. Tout cela accusait la vanité qu’il y aurait à s’aventurer dans un royaume doré de l’enfance régi par la nécessité.
La décision se trouva en outre temporairement suspendue lorsque, en ouvrant le formulaire qu’elle devait compléter par des précisions sur son passé gynécologique, Lori fondit en larmes au souvenir d’un avortement datant de ses années de lycée, une époque où, à la croire, elle tombait enceinte en un battement de cils.
Dans mon esprit, cet incident de parcours ne portait pas ombrage à notre bonheur conjugal. C’était de l’histoire ancienne, quelque chose que j’avais entendu évoquer en passant, et pourtant, nous voilà bel et bien saisis de mélancolie abortive et embrayant sur la question de Dieu. Pour être exact, lorsque Lori aborda le sujet de la pénitence, je lui fis remarquer que Dieu était peut-être en mesure de tout voir, mais en avait-il vraiment envie ? Je citai à l’appui la Shoah et la famine en Afrique. « Crois-tu qu’Il ait quoi que ce soit à foutre du sexe avant le mariage ? » lui dis-je.
Cela se termina par une bonne petite dispute.
Apparemment, la culpabilité l’avait poursuivie toute sa vie d’adulte, et de manière irrationnelle, elle attribuait son infertilité à un châtiment divin.
L’affaire de l’avortement ne m’était donc pas inconnue. Un garçon nommé Donny Machin-kowski avait mis Lori en cloque. La première fois que j’en avais entendu parler, c’était peu après le début de notre vie commune, sur une route qui traversait un paysage aux allures de no man’s land entre Milwaukee et Chicago au retour d’une visite à ses parents. La mère de Lori avait passé la soirée à chanter les louanges de feu le petit copain de sa fille, surnommé « le prince ukrainien », qui (l’hiver où un mémorable blizzard avait frappé Eau Claire) avait joué dans l’équipe de curling de l’État. Lori avait eu « un faible » pour lui pendant toutes ses années de lycée – c’est ainsi que sa mère présentait la chose avec cette ardeur déconcertante que provoquent les bouffées de nostalgie, me faisant comprendre que si le mauvais sort ne s’en était pas mêlé, il serait toujours de la famille. Le « prince », en effet, était mort un an plus tard, en 1971, alors que la guerre du Vietnam se terminait. Le chromo de cette vie courte et douce-amère aurait pu être convaincant si je n’avais su que, avant de se tirer au Vietnam, ledit « prince » avait engrossé Lori.
N’empêche, la véritable question, au-delà de toute considération philosophique et spirituelle, était la suivante : Lori devait-elle oui ou non confesser son avortement sur le formulaire ? Cela changerait-il quelque chose aux procédures de la clinique ? En petits caractères il était écrit que la clinique devait disposer de tous les détails de votre cas.
Lori se tourna vers moi : « Crois-tu que si j’avoue que je me suis fait avorter à l’époque où c’était illégal, je risque d’être poursuivie ?
— N’avoue rien ! Mens !
— Parfois j’ai l’impression que j’ai rêvé, dit-elle, soudain apaisée.
— C’est possible. »

© Michael Collins & Christian Bourgois éditeur, 2011.

8 mars 2011

Suite Peter Carey : « Parrot et Olivier en Amérique » | Christian Bourgois

Samedi dernier, je vous annonçais l’entrée au catalogue numérique de trois romans de l’auteur australien Peter Carey et vous donnais à lire un extrait de Un autre (road-movie inquiétant sur les apparences et la filiation) et de Haut vol : histoire d’amour (où le vrai et le faux s’immiscent dans une histoire d’amour et d’art contemporain). Désormais (depuis hier, merci Sébastien), un nouvel extrait en ePub peut être téléchargé gratuitement sur ePagine. Il s’agit cette fois de Parrot et Olivier en Amérique, roman dans lequel l’auteur s’inspire (très librement et avec beaucoup de truculences) de la vie et de l’oeuvre de l’historien et penseur français, Alexis de Tocqueville (ici rebaptisé Olivier de Garmont), notamment de son voyage en Amérique. Tocqueville a entrepris ce voyage vers 1830 en compagnie de son ami Gustave de Beaumont ; ce dernier dans le roman est remplacé par un valet anglais (Parrot), chargé par la mère d’Olivier de surveiller chacun des faits et gestes de ce maître empoté et fragile à qui, d’ailleurs, il sauvera plus d’une fois la mise. Il y a beaucoup d’ironie dans cette fable racontée à la fois par Olivier et par Parrot et sans doute que les amateurs du précurseur du libéralisme politique s’agaceront plus d’une fois devant ce portrait politiquement incorrect, insolite et bouffon. Mais derrière ce drôle de duo, l’auteur, une fois encore, vient traquer les faux-semblants à travers les relations amicales et amoureuses. Car ici aussi, comme pour ses autres romans, les personnages féminins ont, dans cette découverte du Nouveau Monde, un rôle essentiel à jouer.

Avant de vous faire lire un court extrait de Parrot et Olivier en Amérique (je vous rappelle qu’un extrait plus long peut être téléchargé gratuitement en cliquant sur le titre du roman), je tenais également à vous dire que l’équipe ePagine travaille en ce moment à enrichir la présentation des titres disponibles (avec extrait) sur le site « labo ». Pour ce titre de Peter Carey, par exemple, vous trouverez, outre le mot de l’éditeur, des mots-clés, un extrait de la cette chronique, l’incipit, une biographie de l’auteur, une vidéo ainsi que des liens vers son site.

Bonnes découvertes à tous.

ChG

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Extrait du 1er chapitre de Parrot et Olivier en Amérique de Peter Carey,
Christian Bourgois éditeur, traduit de l’anglais (Australie) par Élisabeth Peellaert

Olivier

I

Il ne faisait aucun doute pour moi qu’une chose cruelle et catastrophique s’était produite bien avant ma naissance et pourtant le comte et la comtesse, mes parents, ne m’ont jamais révélé quoi. En conséquence, mon organe de la curiosité est devenu excitable et j’étais, enfant, de constitution la plus nerveuse et maladive qui se pût concevoir – maigre, pâle, grimpant partout, furetant dans tous les fossés et les greniers du château de Barfleur.
Songez pourtant : Étant donné la férocité de mes investigations, n’est-il pas un peu louche que je ne sois jamais tombé sur le célérifère*¹ de mon oncle ?
Peut-être le célérifère* était-il chose connue dans votre famille. Dans la mienne, c’était, comme tout le reste, un mystère. Cette bicyclette en bois malcommode, fabriquée par mon oncle Astolphe de Barfleur, ne fut découverte que le jour où un couple de couvreurs itinérants la virent sanglée aux poutres. Pourquoi sanglée, je l’ignore, je ne comprends pas non plus pour quelle raison mon oncle – car j’imagine que c’était lui – avait, pour cette besogne, choisi deux colliers de chien en cuir. Il est dans mon caractère d’imaginer quelque tragédie – la mort de chiens fidèles par exemple – mais peut-être tout simplement mon oncle n’avait-il que ces colliers de chien sous la main. Quoi qu’il en soit, c’était typique des énigmes tapies au fond du château de Barfleur. Au moins ce n’est pas moi qui l’ai trouvée et, encore aujourd’hui, je frémis à l’idée de la façon dont ma mère aurait réagi si cela avait été le cas. Ses émotions étaient toujours imprévisibles. Quant à ses sentiments maternels, ceux-ci ne s’exprimaient pas de manière conventionnelle, mais je me délectais de ces moments, en aucun cas exceptionnels, où elle craignait pour ma vie. Il est attesté qu’en l’an 1809 elle a appelé le médecin à cinquante-trois reprises. Vingt ans après elle prendrait encore les mesures les plus extravagantes pour me sauver la vie.
Mon enfance ne fut ni bénie ni ternie par le célérifère*, et je ne l’aurais même pas évoqué du tout si – tenez, là, nous l’avons sous les yeux.

Naturellement, le dessinateur autrichien ne parvient pas à faire ressortir les trois dimensions.
Cependant :
Peut-il exister véhicule mieux approprié à la tâche que je me suis si étourdiment assignée, et à laquelle vous, au fait, avez prêté appui en prenant ce volume entre vos mains ? Car vous avez accepté d’être transporté dans mon enfance où il sera prouvé, ou, sinon prouvé, du moins fortement suggéré, que la forme de mon crâne, ma phrénologie singulière, le volume de mes poumons ont été déterminés par de mystérieuses pressions exercées au cours des années précédant ma naissance.
Nous allons donc croire que nous avons disposé d’une grotesque et antique bicyclette au cadre de bois en forme de cheval, et naturellement si c’est par ce moyen que nous devons approcher ma maison, nous devons nous préparer à pousser le passe-temps de mon oncle dans les bosquets sur un tapis de branches mortes. Il ne sert pratiquement à rien dans ces bois au terrain accidenté où, en compagnie de l’abbé de La Londe, mon cher Bébé, j’ai abattu des rossignols et des moineaux en si grand nombre que j’en ai couvert de bleus ma petite épaule.
« Attention, Olivier cher, faites attention. »
Nous pouvons oublier les saignements de nez pour l’instant, bien que pour être réaliste il faille déjà anticiper le sang – des jets spectaculaires, des flots splendides –, mon corps ayant toujours été un contenant trop mince pour les passions qui couraient dans ses veines, mais puisque nous inventons notre aventure, nous allons admettre qu’il n’y a pas de sang, pas de compresses, pas de sangsues, pas de galops effrénés pour aller arracher le médecin à son déjeuner.
Et ainsi donc, nous lecteurs pouvons quitter la soyeuse et traître Seine, traverser les bois accidentés et pénétrer sur le sentier qui traverse les tilleuls et moi, Olivier-Jean-Baptiste de Clarel de Barfleur de Garmont, aristocrate de Myopie, je suis libre de voler comme Mercure tout en indiquant le flou du potager à gauche et l’aquarelle indistincte du verger à droite. Voici les effluents de la route de village par laquelle je peux voguer, glisser, aussi aveugle qu’une chauve-souris, entre les grilles ouvertes du château de Barfleur.

¹ Les mots en italiques suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. (N.d.T.)

© Parrot et Olivier en Amérique de Peter Carey, Christian Bourgois éditeur, traduit de l’anglais (Australie) par Élisabeth Peellaert

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