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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

14 mars 2011

L’édition interdite, Thierry Crouzet, Numerik:)ivres

L’édition interdite de Thierry Crouzet, hors série de la collection « Comprendre le numérique » chez Numerik:)ivres, jette un pavé numérique dans la mare éditoriale. Se positionnant d’emblée en guérillero¹, il construit son nouvel essai sous la forme d’une liste de 149 propositions, aphorismes et sentences (un peu sur le modèle de J’ai eu l’idée chroniqué ici) à partir desquels viennent répondre plusieurs auteurs, journalistes et lecteurs (il a préalablement fait circuler son texte sur le Web afin de recueillir les commentaires des internautes). Suite de La stratégie du cyborg (qui évoquait la transformation de l’auteur comme noeud d’un réseau social) et véritable pendant de deux de ses ouvrages précédents, Le peuple des connecteurs et Le Cinquième pouvoir (sur l’émergence d’une nouvelle société et la nouvelle manière d’envisager la politique via le web), il reprend et prolonge ce qu’il défend par ailleurs sur son blog depuis très longtemps : comment Internet est en train de bouleverser la diffusion des textes et de manière plus générale l’édition. Citant d’emblée Carlos Marighella, Hegel ou encore Chomsky, il lance un appel très fort en direction des auteurs mais aussi des éditeurs. S’insurgeant contre les « structures de dominations » (les maisons d’édition traditionnelles), prônant l’émergence d’une nouvelle organisation du monde par les connecteurs² où seraient privilégiées des relations d’égal à égal et non des rapports hiérarchiques, il encourage les auteurs non publiés à aller vers l’autopublication électronique, l’autocensure³ et l’autopromotion. Il soutient également que le web (via les réseaux sociaux et le bouche-à-oreille de l’infosphère notamment) permet aujourd’hui à un plus grand nombre d’auteurs d’être lus et « propulsés » partout — les textes étant de plus en plus diffusés et de plus en plus rapidement, partagés et commentés, échangés, complétés… Une édition sans éditeur en somme (ce qui est de fait déjà le cas sur les blogs et sites).

Thierry Crouzet est un homme d’idées et de projets ; s’il aime régulièrement provoquer ce n’est jamais méchant et bien qu’il puisse agacer un certain nombres d’internautes, on ne peut pas lui enlever son goût pour le dialogue, la diversité ainsi que pour une forme de pensée, de parole et de création en mouvement. Mais c’est aussi un homme paradoxal (il le dit lui-même dans cet essai) qui fourmille d’idées innovantes mais peut bâcler ses projets d’écriture (La tune dans le caniveau par exemple). Bien que ne partageant pas toutes ses utopies et ses prises de position, son essai est loin de me laisser indifférent car il met notamment le doigt sur un phénomène bien réel : la prolifération des projets d’écriture sur le net et la facilité avec laquelle blogs et sites d’auteurs non publiés (avec un contrat  à compte d’éditeur s’entend) peuvent être aujourd’hui rapidement relayés sur la toile. Par ailleurs, il est intéressant de voir que cet ePub tente de reproduire le procédé interactif des blogs et sites où chacune (ou presque) des propositions est accompagnée ici de commentaires (avec hyperliens). On retrouvera dans le rôle des stimulateurs Jeanne Argall (Jag), Sam Dixneuf (Sam), Nicolas Ancion (Ancion), Laetitia Cava (Laetitia) qui avaient quasiment tous participé à l’essai précédent, La stratégie du cyborg.

¹ « Dans notre monde complexe, dominé par les flux d’information, la guérilla a choisi pour terrain de bataille les consciences. Je ne suis pas sûr d’être non violent, mais ma violence n’est pas physique. »

² « Un connecteur est quelqu’un qui a pris conscience d’être connecté à tous les hommes comme à toutes les choses. Il appartient à un tout et cette appartenance lui confère une liberté inégalée, à commencer par celle d’imaginer une démocratie non représentative, une nouvelle façon de travailler, d’étudier, de vivre… »

³ « Dans L’édition interdite, j’essaie de montrer que le passage d’une censure qui venait d’en haut, celles des États, des églises ou des éditeurs, à une autocensure qui vient des auteurs eux-mêmes entraînera un changement éthique dans la société. »

Avant de vous faire votre propre opinion, je vous propose maintenant de lire l’introduction de L’édition interdite, hors série de la collection « Comprendre le numérique » propulsée par Numerik:)ivres et qui peut être téléchargé en ePub sans DRM sur ePagine pour moins de 2 euros.

ChG

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Introduction [1]

J’ai commencé par écrire des scénarios de jeux de rôles au début des années 1980, puis des nouvelles et des romans et je suis devenu journaliste dans la presse informatique. À partir de 1997, j’ai publié des livres de vulgarisation informatique. À partir de 2006, j’ai publié des essais. Tout cela pour dire que je connais le circuit traditionnel de l’édition. Sans en être un initié, j’ai réussi à vendre plus de 300 000 livres.

J’ai surtout noté les pesanteurs de la chaîne du livre, son conservatisme, sa tendance à traiter les auteurs comme des enfants, à croire savoir a priori les textes qui sont bons, à donner des leçons et à se planter systématiquement, les succès venant presque toujours de là où on ne les attend pas. Pour moi qui ai connu le business, c’est tout sauf du business. En même temps, ce n’est ni cool, ni créatif, ni bon enfant. L’édition m’a toujours fait penser à un entre-deux. Je ressens chez la plupart des éditeurs une perpétuelle hésitation entre la nécessité de gagner de l’argent et de faire œuvre. Un éditeur est une sorte de clochard en costume.

Sans renoncer à éditer mes textes, je me suis éloigné de ce monde du cul entre deux chaises. Avec d’autres auteurs, nous avons investi les territoires numériques qui étaient en train de s’ouvrir. Nous ne savions pas comment nous gagnerions notre vie, mais l’air du large nous a enivrés.

Alors quand les éditeurs traditionnels ont fini par s’intéresser à notre archipel, nous les avons entendus dire tout et n’importe quoi. Pour eux, il s’agissait de conquérir un nouveau canal de diffusion, de prendre la main sur un nouveau média. Pour nous, et nos rares lecteurs, il était plutôt question de conquérir un nouveau monde. Depuis, inlassablement, nous l’explorons dans trois directions interdépendantes.

1/ Nous expérimentons de nouvelles façons de travailler et de créer. Nous appliquons ce que j’ai appelé La stratégie du cyborg. Dans cet essai publié en 2010, je présente l’auteur comme le nœud d’un réseau social.

2/ Notre nouvelle façon de travailler ne peut qu’engendrer des œuvres nouvelles. Nous avons alors découvert que nos meilleurs livres sont nos blogs, des espèces de tentacules littéraires qui échappent à la vieille linéarité propre au livre.

3/ Dans le même temps, notre volonté de publier en ligne, avec tout ce que cela implique pour nous, comme le refus des protections et l’autorisation de la libre copie, ont des conséquences immédiatement politiques. Nous sommes devenus des activistes. Et nous avons pris conscience que ce n’est pas seulement notre métier qui est en jeu, mais la vie de l’ensemble des hommes et des femmes. C’est de cette troisième direction que traite L’édition interdite, des conséquences politiques du passage au numérique. L’édition est devenue une affaire sociale.

[1] [Jag] Cette préface dévoile trop vite le sujet de l’essai. [Crouzet] Je l’ai écrite à la demande de Jean-François Gayrard, mon éditeur. Il voulait que je mette les points sur les i.

 

© Extrait de L’édition interdite, Thierry Crouzet,
Numerik:)ivres, 1,99 €, mars 2011

19 juillet 2010

2 auteurs publie.net : Pierre Ménard et Thierry Crouzet (portrait/extraits)

Deux des écrivains les plus actifs sur le Net, Pierre Ménard et Thierry Crouzet, viennent chacun de publier un nouvel ouvrage, Deux temps trois mouvements pour le premier, J’ai eu l’idée pour le second (chez publie.net). Mon travail, c’est du temps, écrit Pierre Ménard. Quand j’ai quitté la presse en 1994, j’ai juré de tout faire pour avoir du temps devant moi, écrit Thierry Crouzet. Le temps, ce thème universel qui est au coeur de nos vies, de notre quotidien, trouve tout son sens dans le travail de ces deux écrivains. De par leur rapport singulier au monde ainsi que leurs créations et productions sur le Net, il sont confrontés à toutes les distorsions du temps et ce n’est pas un hasard si le premier a donné comme titre à son journal poétique Deux temps trois mouvements et que le second a intitulé sa liste poétique J’ai eu l’idée. D’autres thèmes (le rapport au quotidien, aux transports de toutes sortes, à l’amour, aux fantasmes, à l’écriture, à la révolution numérique…) trouvent également leur place dans ces deux livres. Chacun à leur manière, avec leur histoire, leur vision, leur construction, leur savoir-écrire. Pour moi, relire ces deux auteurs conjointement (suite à la proposition de François Bon), m’a donné l’envie de juxtaposer ces deux univers, ces deux regards sur soi et sur le monde à travers quelques extraits empruntés à leurs textes. Aussi parce que tout lecteur a sa propre galerie des glaces qui l’aide à avancer. Et parce qu’aujourd’hui les blogs, les sites, l’image, le son et le texte numériques nous permettent de trouver de nouvelles résonances en nous, donc de vivre différemment. Qu’ils soient remerciés, eux ainsi que la coopérative d’auteurs publie.net, d’être ces acteurs-là ! Deux temps trois mouvements et J’ai eu l’idée sont disponibles dans différents formats ; ils peuvent être feuilletés chez l’éditeur via immatériel et téléchargés sur ePagine et les sites des libraires partenaires du réseau.

Info de dernière minute : suite au croisement proposé ici, Pierre Ménard et Thierry Crouzet ont décidé de poursuivre la lecture de leurs textes sur leurs blogs respectifs, liminaire et le peuple des connecteurs.

Le temps, en effet, est omniprésent dans Deux temps trois mouvements de Pierre Ménard – dans le titre déjà et au coeur-même de son journal quotidien et poétique issu de son site Liminaire, de janvier 2005 à décembre 2006, et aujourd’hui assemblé chez publie.net. Pierre Ménard écrit, chaque jour chaque nuit, il photographie et filme aussi. On ne sait pas comment il vit chaque instant, ce qu’on sait c’est comment certains de ces instants finissent par trouver leur place dans le journal. Ces instants, il ne les vole pas mais se les réapproprie ; passés au mixeur poétique ils viennent rejoindre les autres mouvements jusqu’au jour où l’objet (qui a forcément pris un tout autre sens pour lui) nous est offert. On a pu lire ou pas les textes de Pierre Ménard au jour le jour. Aujourd’hui il les a réunis autrement, comme « un jeu de cartes dont les figures sont accolées les unes aux autres », gardant néanmoins les douze mois du calendrier, sans les jours. Et ce qui aurait pu être un ennuyeux et existentiel journal « métro-boulot-dodo » se transforme en autant de pistes sensorielles, de rêveries douces ou amères qu’il y a de transports, de rencontres et de confrontations avec le réel, le quotidien, l’autre et l’angoisse de ça. Avec une langue travaillée sans relâche, taillée, sculptée, cassée, démontée, collée, cutée. Un fond. Une forme. Celle de sa ville intérieure qui souvent m’a ramené vers Julien Gracq. Qu’on soit chez lui, avec sa famille ou ses amis, dans le train, à la bibliothèque, en vacances, dans la rue, partout où ses pas ont pu le conduire de 2005 à 2006, c’est d’abord l’histoire d’un homme qui a choisi de ne pas faire de fiction de manière classique, ce qui ne l’empêche pas de raconter des histoires. Mais pas n’importe lesquelles et pas n’importe comment. Car chez lui, regard, oreille et langue ne sont pas dissociés ; comme la technique permet ce mélange, cette confrontation, d’aller de l’un à l’autre et puisque Pierre Ménard sait utiliser crayon, ordinateur, caméra, table de mixage (et autres), c’est à ce travail-là qu’il nous invite aussi. Au coeur de la création d’aujourd’hui. En plus du texte à feuilleter et à télécharger sur ePagine, vous trouverez sur son site, Liminaire, trois extraits (#1 : perfection, ce scintillement, #2 : Cache-cache, #3 : Au fond de l’inconnu) ainsi que la bande annonce de Deux temps trois mouvements reprise ci-dessus.

« Le titre, la forme et, dans une certaine mesure, l’esprit de ces textes s’inspirent des Je me souviens de Georges Perec, eux mêmes inspirés des I remember de Joe Brainard », précise Thierry Crouzet dans l’incipit de J’ai eu l’idée . Au moins les choses sont claires. Mais à la différence de ses deux prédécesseurs, Thierry Crouzet ne convoque pas une période spécifique vécue mais englobe tout, intemporalité et éternité comprises. D’ailleurs ce « J’ai eu l’idée » répété 295 fois inclut grammaticalement le passé, le présent et l’avenir. « Je me souviens » fait partie du passé ; « J’ai eu l’idée » implique à la fois une action finie et qui a pu être prolongée ailleurs. C’est ça qui donne le rythme à ses aphorismes – associés à une auto-dérision et à un ton faussement potache. Car, sous couvert de prendre les choses à la légère, on sent bien que derrière cette succession d’idées avortées (le plus souvent) ou restées à l’état d’idées ou encore développées par d’autres, c’est le portrait de l’auteur par lui-même qu’il esquisse ici : sans concession, sans fards mais avec décalage. Alors on rit de ses idées qui sont d’ailleurs plutôt des « révélations » d’après ses amis et on s’interroge beaucoup. Outre ses réflexions scientifiques, politiques, historiques, littéraires, mille et un projets auraient pu naître de ces idées ; d’ailleurs, comme je le disais précédemment, certains projets ont été réalisés. C’est sans doute pourquoi l’auteur n’est jamais amer ni aigri. Parce que, comme Pierre Ménard, sa pensée est sans cesse en mouvement et à contre-courant (il suffit de visiter son blog pour en avoir le coeur net). Ce livre, bien que l’idée soit passée, est pourtant fait de dizaines de projections, de rêves et de fantasmes. Et c’est très jouissif. Construit à la manière du « marabout bout de ficelle », il montre un homme lucide, prétentieux et modeste à la fois, curieux et touche-à-tout. Histoire de l’humanité, biologie, Internet, spiritualité, littérature, technologie, jeux, psychanalyse, monde du travail et de l’entreprise, consumérisme, libéralisme sont autant de sujets abordés par Thierry Crouzet, sans oublier la révolution numérique dans laquelle il continue, « expert de rien », de jouer un rôle important. (En cadeau : posté le 14 juillet une nouvelle idée).

Dans les extraits qui suivent vous reconnaîtrez aisément ce qui appartient à Pierre Ménard et ce qui est écrit par Thierry Crouzet. Néanmoins, la couleur grise a été attribuée au premier et la couleur marron au second.

Rapport au temps

© Janvier, Pierre Ménard

Les résolutions. Sur une feuille à grands carreaux. Se tenir à. Pour l’année qui vient. Sous forme de jeu avec les filles. Rouge sur blanc. Chacun note les résolutions des autres. La liste s’allonge peu à peu. Alice. Ne plus faire la tête pour un oui pour un non. Ranger sa chambre quotidiennement. Ma révolution porte ton nom. Ma révolution n’a qu’une seule façon de tourner le monde. Nina. Ranger sa chambre quotidiennement. Finir ce qu’il y a dans son assiette. S’habiller toute seule. Écouter ce qu’on lui dit. Alice se trompe de mots, elle dit les révolutions. Maman. Ranger ses affaires. J’étais à peu près, je suis exactement, la femme que j’espérais. Papa. Manger moins de bonbons. Faire le petit-déjeuner une fois par semaine. Passer moins de temps sur l’ordinateur.

J’ai eu l’idée d’interdire les embouteillages. Avant de s’immobiliser, les automobilistes auraient le devoir de faire demi-tour et de rentrer chez eux, bénéficiant d’une journée de vacances. La méthode, appliquée à l’échelle d’une ville, ferait gagner du temps de travail en moyenne. (45)

J’ai eu l’idée d’accompagner Bill Gates pendant un mois et d’écrire le journal de ses faits et gestes. Je lui aurais servi de mémoire. Pour les hommes de son espèce, le temps n’a absolument plus de substance. (50)

J’ai eu l’idée, longtemps, que j’étais encore jeune. Au milieu des étudiants, je me sentais comme eux. Quand l’un m’a dit Monsieur, j’ai perdu toute illusion. (62)

J’ai eu l’idée que les enfants s’impatientaient plus vite que les adultes parce que le temps passait moins vite pour eux. (111)

Le projet

Les gens s’embarquent dans des mouvements contestataires, mais ne vont jamais jusqu’au bout, tout vrai changement est devenu impossible. La seule chose qui nous reste est le consumérisme, le danger serait de nous en lasser car au-delà il ne nous reste plus rien. Les médias doivent informer, pas mobiliser, mobiliser c’est le rôle de la propagande. Devenir une simple copie du réel au lieu de stimuler l’invention de nouvelles formes, kaléidoscope malicieux dont on cherche avec délices le mode d’emploi. Quand je coupe mes textes des choses tombent auxquelles je tiens et c’est cette culpabilité qui donne des livres à venir. Mettre ensemble des petits morceaux qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, je n’appelle pas cela de la poésie, pour autant je suis dans le non souci des genres. Deux possibilités : la narration par courtes séquences, rêves diurnes, dont dérivent les contes et la possibilité d’établir des décomptes textualisés.

J’ai eu l’idée que j’étais prétentieux, surtout de vouloir écrire mes idées. Mes amis m’ont dit que ce n’était pas une idée, mais une révélation. J’ai alors eu l’idée d’énumérer mes révélations. (256)

J’ai eu l’idée d’écrire ce livre quand j’ai compris que j’étais incapable de mettre en œuvre la plupart de mes idées. (294)

J’ai eu l’idée erronée qu’avoir des idées suffisait. (295)

Les rêves

Des rêves de course-poursuite, cela faisait bien longtemps que je n’en avais plus fait. Je ne me souviens plus très bien la teneur précise de ce rêve-là. Sitôt levé ce matin déjà tout oublié. Mais cette sensation de course, d’épreuve, de chassé-croisé, comment l’oublier ? Je suis poursuivi. Dans une ville que je ne connais pas. Je passe dans différents lieux, des pièces fermées dont il faut que je m’échappe, des menaces dont il faut que je m’extirpe. Je cours, je transpire, je me déchaîne, je me débats. J’ai peur et en même je leur échappe, satisfaction évidente. Contre qui lutté-je ? Je n’en sais rien. Mais je suis puis au moment de me lever.

J’ai eu l’idée de ne plus juger les gens que par leurs rêves. Quelqu’un qui ne rêve plus n’a plus d’attrait pour moi. J’ai vu les rêves de mes amis d’enfance mourir peu à peu. Alors je passe ma vie à chercher de nouveaux rêveurs. (182)


Les femmes / les fantasmes

Depuis quelques semaines déjà, je suis, chaque jour, les évolutions du journal, sur Internet, d’une jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle s’appelle Anna. Elle multiplie les images d’elle et d’amies. Les photographies sont assez mauvaises, souvent floues, mal cadrées, elle se montre tour à tour nature (photographie sans intérêt d’une adolescente) ou latex. Les contrastes sont saisissants. On a du mal à joindre les deux bouts. Journal fragment.

© Thierry Crouzet

J’ai eu l’idée de partir en voyage dans un pays inconnu avec une femme inconnue. Je m’en suis mordu les doigts, la femme aussi. (12)

J’ai eu l’idée de tromper ma femme, mais chaque fois je me suis trompé de femme. (17)

J’ai eu l’idée, une nuit, de monter dans la chambre d’une femme sublime légèrement vêtue et de lui dire «Elle est pas mal ta chambre» et de redescendre. Je l’ai plus tard regretté mais il était trop tard. (97)

J’ai eu l’idée d’imiter un ami capable de séduire une femme assise dans mon dos alors que nous déjeunions. C’est resté une idée. Mon ami, lui, se retrouva avec elle une heure plus tard dans une chambre d’hôtel. (98)

J’ai eu l’idée, en lisant le journal de Léautaud, qu’au cours d’une promenade nocturne, je tomberais nez à nez avec une femme et que dans un recoin nous nous aimerions avec passion. (99)

J’ai eu l’idée corollaire de marcher des nuits entières dans Paris sans qu’il ne m’arrive rien de semblable. (100)

Internet et le numérique

Avec un curieux sentiment. Je sais où je vais. Je suis la direction que je me suis fixe. Pour autant je sais qu’il me faudra revenir en arrière. Aujourd’hui déjà, là tout de suite, le plus tôt sera le mieux, mais au fil des jours, difficile de trouver le temps. Le moment propice. D’abord ce qu’elles font surgir d’instants de réalité à la lecture, parce qu’elles fouillent au lieu de simplement noter. Fouiller, c’est le mot. Certains passages d’un journal. Pas un jour sans une ligne. On retrouve le chemin. La ligne droite, et j’ai commencé à cesser de le tenir à ce moment-là : l’imposture s’installait, prenait le devant. La complaisance. Le doigt dessus. C’est un exercice délicat. Sur la corde raide. Refaire le chemin, l’écart, sempiternel Petit Poucet, sur Internet, confusion d’intime et d’extrême publicité, la question se pose différemment. Veille quotidienne, travail des jours. On est sans cesse éveillé dans le vôtre, en tout cas. Veille quotidienne et travail des jours.

J’ai eu l’idée de draguer sur internet en 1998 alors que personne ou presque n’était encore connecté. J’ai rencontré une mannequin roumaine avec qui j’ai vécu une brève passion. (31)

J’ai eu l’idée que mai 1968 avait été un flop historique dont nous nous souvenions encore parce que les soixante-huitards ont pris le pouvoir en occident puis ont écrit de mauvais livres. La véritable révolution s’est produite vingt ans après 1968, c’est la révolution du numérique. Elle aura des conséquences sans commune mesure pour les siècles à venir. (101)

J’ai eu l’idée qu’Internet, sorte de prothèse cérébrale, avait accru notre intelligence. Nous sommes déjà des cyborgs. Lorsque nous lançons une recherche sur un moteur, nous corrélons des informations dans tous les domaines du savoir, plus profondément qu’aucun érudit des temps anciens. (128)

Écriture/création

Je travaille chez moi des heures qui ne sont pas fixes, l’essentiel est que l’art ne soit pas un métier et que mon temps m’appartienne. Atelier d’écriture par l’image. Je garde les yeux ouverts. Faire parler l’image. Dans sa propre langue et la langue de l’hôte. Dans la langue de l’autre. Je lui prête un sens sans demander mon reste. L’instant poétique est une relation harmonique de deux contraires mais pour le ravissement, pour l’extase, il faut que les antithèses se contractent en ambivalence. Phénomènes d’amplification et de reprise. Former ou mettre en forme revient à déformer, faire tomber la forme. Et vous, ça va ?

J’ai eu l’idée qu’être mystique ne signifiait pas être religieux. Le mystique aspire à un monde transcendant, mais ce monde n’est pas nécessairement divin, il peut être à fabriquer par nous, un monde simplement immanent et plus riche que le monde quotidien. Ainsi, selon ma définition, scientifiques et artistes sont des mystiques. Cette croyance en la possibilité d’enchanter le réel était le propre à l’esprit baroque. Je suis donc baroque ! (162)

J’ai eu l’idée d’écrire un livre composé uniquement de quatrièmes de couverture. (200)

Les transports

Dans le train, ce matin, elle s’est assise juste au bon endroit pour que je puisse la regarder. Elle fouille dans son grand sac tout plein d’ustensiles pour le maquillage, puis une revue et se met à lire. Jupe droite beige. Toute fine. Cheveux bruns mi-longs. Sur le genou, un adorable trio de grains de beauté. Ses seins menus, la chaleur les rend plus tendres et l’aréole brune laisse une empreinte à travers le tissu. Léger renflement. Mes yeux, par dessus la page de mon livre. Je relis plusieurs fois la même phrase : « Ce n’est pas à moi de m’adapter pour que le regard des autres change. » A mes côtés deux amis discutent, le verbe haut. Sans mentir, je viens d’écrire verge. Le blond décrit une scène à son ami, avec force détails. La veille dans le métro une asiatique assise en face de lui se met à l’allumer en ouvrant régulièrement les jambes et en jetant des regards d’invite. Il est dégoûté. Ce qu’il répète plusieurs fois avec l’envie qu’on le croit. La jeune femme dans le train écarte sensiblement les jambes. Drôle d’écho tout à coup. Ses cuisses blanches, laiteuses. La naissance de sa culotte. Blanche. Je reviens à ma lecture : « N’est-ce pas cette lucidité, vitres baissées, qui parfois accentue son fond de mélancolie ? » Elle me sourit.

J’ai eu l’idée d’un guide des raccourcis dans le métro parisien. Aujourd’hui, cette idée ferait une bonne application pour téléphone. (176)

J’ai eu l’idée que je souffrais d’une maladie incurable. Quand je voyage et que je dois atteindre un lieu, je ne pense qu’à l’atteindre, incapable de profiter du voyage. Le but interdit la rêverie tout autant que le manque de curiosité. Traverser des lieux ne sert à rien, si on se projette déjà dans les lieux suivants. (208)

J’ai eu l’idée de détester les journalistes quand j’ai compris qu’ils étaient de mauvais mathématiciens. Ils annoncent qu’une contrôleuse de train s’est fait violer sans nous dire combien de femmes se font violer par an, quelle est la probabilité qu’une femme le soit, surtout si elle est belle. Qu’une femme se fasse violer, c’est terrible. Que ce soit dans un train ou ailleurs n’ajoute pas de l’horreur à l’horreur. Nous vivons dans une société qui cherche à se faire peur, peut-être parce que nos vies sont trop tranquilles. (264)


Filiation

On a beau dire, mais se réveiller avec cette image est difficile. La voix d’une femme que je ne connais pas, au téléphone, m’annonce la mauvaise nouvelle. Des mots qui veulent faire un tour. La scène est si nette dans mon esprit, à peine si je tiens sur mes jambes, dans le noir de la chambre où j’avance à tâtons, au ralenti. L’impression de reprendre le fil(m). J’y suis, je voudrais être ailleurs, autrement, plus tôt. Dans la nuit. N’avoir pas vécu ce que je viens de vivre, car même si c’est passager, c’est si insensé. Comment énoncer ce qu’on vient de vivre ? Les mots cachés de la bouche lorsqu’elle est fermée. Je n’arrive pas à en parler, pourtant m’en séparer au plus vite est le mieux pour moi, oublier, tout effacer. En regardant ma fille en vie, vivante, souriante, espiègle, ce matin au petit-déjeuner. Elle ne dit rien, elle attend, elle ne brusque rien, elle est là, elle attend, elle ne dit rien. J’ouvre les yeux et tout s’efface, ce soir. C’est comme ça.

J’ai eu l’idée d’écrire l’histoire de ma paternité. Elle aurait commencé par « Depuis que je suis père, je n’ai jamais aussi bien compris mon père. » (273)

J’ai eu l’idée, à la naissance de mon fils aîné, de ne pas stériliser ses biberons. À la même époque, je venais d’apprendre que les enfants qui vivent dans les fermes, au milieu d’une multitude de germes, sont moins souvent malades, surtout moins allergiques, que les enfants des villes. (282)

© Pierre Ménard, Deux temps trois mouvements et Thierry Crouzet, J’ai eu l’idée, publie.net, 2010.

 

Pierre Ménard est le pseudonyme que Philippe Diaz (bibliothécaire) a choisi en tant qu’écrivain. Outre son site, il anime régulièrement des ateliers d’écriture et de création multimédia. Présent au travers d’interventions en revues, ainsi que sur supports sonores, en radio, notamment dans l’émission Les passagers de la nuit de France Culture et sur Internet où il développe, parallèlement à son activité littéraire, une production sonore à travers ses audioblogs et ses créations sonores. Ses ouvrages : Le spectre des armatures, Le Quartanier, 2008. En avant marge. En un jour (avec Esther Salmona) en 2008 et Deux temps trois mouvements, en 2010 sur Publie.net. Quand tu t’endors (album illustré par Mini labo), Actes Sud Junior (ouvrage traduit en italien). Il participe également au comité d’orientation et publication de Publie.net où il anime la revue de création d’ici là dont le numéro 5 (« Le coeur est voyageur, l’avenir est au hasard ») est disponible depuis quelques semaines sur ePagine notamment.

Ado­les­cent, Thierry Crouzet a joué avec tout ce qui était élec­tro­nique, se pas­sion­nant pour les pre­miers micros. Il a été déve­lop­peur et jour­na­liste (il a créé PC Expert et PC Direct), il a écrit des romans, des essais et des car­nets de voyages, s’est ini­tié à l’histoire de l’art et à la phi­lo­so­phie. En 2006, avec Le peuple des connecteurs, il pense écrire un livre scientifique, mais comme on le lit comme un ouvrage sociologique et politique il s’engage politiquement. Le cin­quième pou­voir et L’alternative nomade déve­loppent ses investigations. « Au final, je suis devenu un expert de rien et je reven­dique cet éclectisme. », écrit-il sur son blog.

Christophe Grossi

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