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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

24 août 2015

Booming, Mika Biermann, Anacharsis (24 août 2015)

Accrochez-vous : Booming est un western quantique qui se joue des balles et du temps qui passe.

Surgis du fin fond du décor, Lee Lightouch et Pato Conchi, le grand maigre et le petit gros, se rendent à Booming pour raison sentimentale.

« Personne ne va à Booming » ; « Prenez un bonbon, je ne crois pas qu’ils en aient » : on les avait pourtant prévenus. Kid Padoon et sa bande font régner la terreur à Booming, le shérif à leur botte, le bordel à leur service, le saloon à leur disposition, le croque-mort aux petits soins.

Mais ça n’est encore rien : il y a quelque chose de détraqué à Booming, un truc qui coince, qui débloque, qui recoince et qui vous rend cinglé.

 

Mika Biermann vit à Marseille, dont il a adopté l’accent bien que sa langue maternelle soit l’allemand. Il développe cependant sans accent et directement en français une œuvre littéraire des plus originales dans le paysage contemporain. Après Ville propre (La Tangeante, 2007), il publie en 2013 le très remarqué Un Blanc chez Anacharsis, puis, coup sur coup, Palais à volonté (POL, 2014) et Mikki et le village miniature (POL, 2015)

 

 

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Ça commence comme ça :

 

Une porte s’ouvre sur le désert.
Les méchants sont vêtus de manteaux.
Un homme tire plus vite que son ombre.
On aura tout vu.
Presque tout.

Lee Lightouch et Pato Conchi franchirent la frontière à l’aube. Lightouch était habillé de cuir, Conchi de lin. Le premier portait un couvre-chef gras de sueur, le deuxième allait boucles au vent. L’un était grand, l’autre rond. Le grand maigre, arborant moustache et barbiche, marchait mains dans les poches, le gros glabre avait glissé une machette dans sa ceinture. Leur mule les suivait comme une ombre. Ils voyagèrent cinq jours d’affilée. Le soir, ils mangèrent du lard ; une couenne était attachée au bat. Ils firent de petits feux sans fumée. Le matin, ils burent une infusion de chicorée. Les nuages à l’horizon ne changeaient ni de taille ni de couleur, quelle que soit l’heure, quel que soit le jour. Sauf le soir, quand ils viraient au rouge, comme d’ailleurs le reste du monde.
— C’est magnifique, dit Lightouch.
— Bof, dit Conchi.

Le sixième jour, ils entrèrent dans le village de Townsend. Lightouch se rendit à l’Eden Saloon. Accoudé au zinc, il leva son verre et regarda le barman barbu à travers le liquide ambré.
— Nous voudrions nous rendre à Booming.
— Booming ?
Le barman chauve expédia un mollard dans le crachoir.
— Personne ne va jamais à Booming.
— Pourquoi pas ?
— N’y a rien là-bas.
— Je suis artiste, mon ami. Vous ne voulez pas une belle fresque au mur ? Une chasse au bison ? Une charge de cavalerie ? Je vous fais un prix.
Le barman cracha de nouveau.
— Non.
Lightouch haussa les épaules. Il finit son whisky, bien mauvais d’ailleurs. Il avait bu pire, mais pas souvent. Ce qu’il aimait, c’était du champagne avec une goutte de sirop de figue. Il adorait le vin noir de Smyrne. Il ne crachait pas sur un verre de raki turc. Dans cette contrée, on avalait partout du whisky fait à base d’épluchures de patates et de la bière faite à base d’épluchures de patates. Il avait vu des durs à cuire vomir leurs tripes. Il n’aimait pas les cow-boys. Ils n’avaient jamais vu Rome.
— Vous avez déjà vu une cathédrale ?
—’Sais pas.
— C’est une énorme église, dont les flèches jettent leur ombre sur la ville. Le long du toit pendent des cages en fer où on enfermait les hérétiques. La pierre de la façade est travaillée comme une dentelle, même au sommet, là où personne ne la voit jamais. Des gargouilles, monstres hideux ou vierges ailées, crachent leur eau vers le dédale des rues. Autour du portail virevoltent des anges, et des saints décapités portent leurs têtes sous le bras. Une fois à l’intérieur, on se croit au fond d’une eau tiède et parfumée. Des losanges multicolores de soleil mouchettent les dalles. Un million de bougies chauffent l’air. Du vieil or entoure les tableaux de saints oubliés. Au plafond, on voit les blasons de rois morts et de villes détruites. Les colonnes torsadées de l’autel portent des nuages d’étain chevauchés par des putti aux derrières rebondis qui se perdent dans les combles. Dans les reliquaires jaunissent les osselets des martyrs. Des vieilles minuscules, écrasées par ces piliers, cette pénombre, cette odeur de cire, prient à genoux, à toute vitesse. L’orgue murmure un plain-chant. Une soif inexplicable vous serre la gorge.
— Je vous ressers ?
— D’accord…

À la Cantina de Townsend, Conchi buvait du lait de chèvre. Son bol était émaillé de bleu. Dans son assiette en grès fumaient d’énormes haricots blancs. La robe de la dueña lui rappelait un étang couvert de lentilles d’eau, ses cheveux les nuits d’été au bord du Pacifique.
— C’est très bon, dit-il, la bouche pleine.
— Mon oisillon, mon bébé, mon héros, tu voudrais un piment pour te rafraîchir la bouche ?
— Ma caille, envoie le piment.
Un rideau de perles se sépara sur un garçon qui portait un panier. Les piments étaient longs et rouges et luisaient comme des flammes.
— C’est le tien ? demanda Conchi.
Il caressa la tête de l’enfant qui se laissa faire.
— Le mien, mon loup. Lui, et six autres, tous en bonne santé et vifs comme argent. Béni soit Dieu qui nous gâte ainsi.
— Amen !
La bouche pleine de haricots, ça sortait « ham’ ».
— Tu vas où ainsi, mon beau voyageur ?
— À Booming.
— Ne va pas à Booming. Il n’y a rien là-bas. Reste avec moi.
— Et ton mari, que dira-t-il ?
— Il te battra comme plâtre.
— Tu vois bien, mi corazón, ma fleur jolie-jolie, que je dois continuer mon chemin.
— Promeneur, il n’y a pas de chemin, seulement un sillage sur la mer, dit le garçon.
En passant devant la Cantina, Pato Conchi y voit un homme attablé, portant les mêmes vêtements que lui, coiffé des mêmes boucles huileuses, de la même corpulence, en train de manger des burritos. Il entre, s’assoit en face de l’étranger et engage la discussion. Ils parlent de la pluie et du beau temps, de Booming et de Townsend, des femmes et des prostituées, de mets et de boissons, de l’homme et de son destin. Ils sont d’accord : pour le bordel que c’est, on y vit avec un certain plaisir, dans ce monde, et pas dans l’autre. Quand Conchi se lève pour se retirer, l’homme l’arrête.
— Excuse ma question, l’ami, mais qui es-tu ?
— Qui je suis, répond Conchi, ça, je n’en sais rien. Mais j’ai toujours voulu avoir une petite conversation avec moi-même.
Ils se retrouvèrent devant l’étable. Lightouch paya les vingt cents pour une nuit dans le foin. Le lendemain matin, ils firent des provisions à la quincaillerie tenue par un homme grassouillet affublé d’un tablier. Lee essaya de marchander.
— Trois dollars pour une outre ? Je vous en donne la moitié.
— C’est à prendre ou à laisser.
— Qu’est-ce que vous en dites, Pato ?
— Et si on prenait quelques harengs ?
Conchi était penché sur un tonneau d’où s’échappaient les effluves évidents du poisson salé.
— C’est une outre premier choix, dit le commerçant. En peau de chèvre, cousue par ma femme. Garantie increvable. Touchez pas à ça !
Conchi recula devant une pyramide de cylindres en fer-blanc.
— C’est quoi, ces trucs ?
— C’est des boîtes de conserve.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
— Vous ne savez pas lire les étiquettes ?
— « Pêches au sirop », déchiffra Conchi. « Langue de bœuf ». « Haricots en sauce ». « Graisse de canard ». « Pemmican extra ». Lee, ça te dit, une boîte de saucisses de Francfort ? Comment ça s’ouvre ?
— Avec un ouvre-boîte.
— Combien, les saucisses ?
— Trois dollars. Et cinq dollars pour l’outil.
— Ça va pas la tête ? Cinq dollars pour l’ouvrir ?
— Vous pouvez toujours essayer avec une pierre pointue.
— Deux dollars pour l’outre, dit Lightouch. Il nous faut également une couenne de lard, un sac de haricots, une tresse d’oignons, une cruche de whisky, une pelle. Faites-nous un prix.
— Vous allez où, comme ça ?
— À Booming.
— À Booming ?
— C’est ça.
Le commerçant indiqua une jarre sur le comptoir.
— Personne ne va à Booming. Prenez un bonbon. Je ne crois pas que là-bas, ils en aient.
La piste de Santa Fe partait à gauche, vers les montagnes aux cimes blanches de neige ; la piste de Cribbs à droite, vers une rangée de cactus candélabre. Le chemin qui menait à Booming allait tout droit jusqu’au lieu-dit du Doigt-Dieu au bord de la grande falaise. Dans cette direction, la poussière était vierge de toute trace de botte, sabot ou roue.
— Maintenant vous allez me dire ce qu’on va faire à Booming, dit Lightouch.
— On va chercher une femme.
— Comment ça, une femme ? Une femme quelconque ? Pourquoi là-bas, où la terre s’arrête, où commence le brasier de Jahannam ?
— On va chercher ma femme.
— Vous n’êtes même pas marié.
— Tu ne peux pas comprendre, compadre. J’aime Conchita. Elle a été enlevée par un hijo de puta nommé Kid Padoon.
— Qui c’est, Kid Padoon ?
— Un petit voyou. Je ne l’ai jamais vu. Quelqu’un m’a dit les avoir vus à Booming.
— Je pourrais attendre votre retour sous un saule…
— Ne dis pas de bêtises, Lightouch. Il n’y a pas de saules ici.
— Je ne serai d’aucune utilité dans votre entreprise de récupération sentimentale.
— Au contraire. Je n’y arriverai pas tout seul. Aide-moi, amigo.
— Quand c’est si gentiment demandé…
Tous deux se mirent en branle, direction le Doigt-Dieu. La mule, n’ayant pas le choix, suivait du pas résigné de la bête de somme.

Une tortue traversa le sentier à la recherche d’ombre. En temps normal, elle évitait les heures chaudes, pendant lesquelles elle cuisait dans sa carapace, et les terrains sablonneux, où elle avançait à reculons. Un petit renard l’avait délogée de sa cavité sous les pierres en lui urinant dessus. Lee et Pato débattirent longuement de sa valeur culinaire, puis de son régime alimentaire. De toute évidence, elle ne chassait ni la souris ni la mouche. La limace eût été à sa portée, mais les gastéropodes n’existaient pas dans ces contrées.

… à suivre ; en achetant ce livre dans une « des dizaines de librairies indépendantes françaises qui vous permettent, via leur site Internet, d’acheter les livres numériques du catalogue Anacharsis. »

Booming

 

« À propos de la jouissance et de la lecture numérique »

« Les livres numériques préparés par les éditions Anacharsis sont commercialisés sans protection spécifique, autrement appelés DRM ou « verrous numériques ».

Pour Anacharsis, il est essentiel que le lecteur dispose avec sa copie numérique de droits de jouissance similaires à ceux d’un livre papier.

Pourtant, si vous achetez votre copie directement à partir de votre périphérique de lecture, au sein de la librairie en ligne associée à la marque de votre liseuse ou tablette, vous ne pourrez sans doute jamais transférer votre livre ailleurs, sur un appareil qui dispose d’un environnement de lecture différent.

Acheter vos livres numériques dans les magasins intégrés à chaque plate-forme de lecture est une démarche facilitée par les fabricants. Ils espèrent de cette manière faire de vous une clientèle captive et soumise, qui ne peut d’aucune manière transférer sa bibliothèque dans un autre environnement de lecture.

Les éditions Anacharsis considèrent que les droits concédés sur une copie numérique ne doivent pas être limités au seul droit d’accès à partir d’un environnement de lecture particulier, déterminé par la marque d’une tablette ou d’une liseuse.

À l’heure actuelle, il existe des dizaines de librairies indépendantes françaises qui vous permettent, via leur site Internet, d’acheter les livres numériques du catalogue Anacharsis. Dans ce cas, aucune restriction de lecture ne vous est imposée. Vous voilà libre. »

Anacharsis

à noter  :

Ce livre numérique a été fabriqué par Lekti.

En exergue de  Booming on trouve :

 La vérité doit forcément être plus étrange que la fiction, dit Basil avec calme. Car la fiction n’est qu’une création de l’esprit humain et, par conséquent, est à sa mesure.

Gilbert Keith Chesterton, Le Club des métiers bizarres

À la recherche du temps perdu

Titre d’un roman en sept tomes de Marcel Proust (1871-1922).

« Nous avons peut-être un peu exagéré, mais je ne savais pas comment terminer autrement. »

Howard Hawks, à propos de la fin de Red River.

Nous aimerions qu’à la fin les méchants mordent la poussière et les bons dans la brioche. Or, la réalité n’est pas faite ainsi. Le Far West a ses propres lois, et l’une d’elles stipule que rien ne peut aboutir, ni ce livre ni l’agonie des bisons ni la longue marche des Indiens ni le vol paresseux de la balle qu’un brave ou qu’un bandit envoie sur sa trajectoire vers une cible qui se dérobe toujours et à jamais.

William Hintercaler, The Bad Sheriff

Les volumes de la collection WESTERN sont imprimés en très grande série. Un incident technique peut se produire en cours de fabrication et il est possible qu’un livre souffre d’une imperfection qui a pu échapper aux services de contrôle. Dans ce cas il ne faut pas hésiter à nous le renvoyer.

Il sera immédiatement échangé.

Les frais de port seront remboursés.

Note de l’éditeur pour La Vengeance de Kate Lundy de Louis L’Amour.

ePagine

 

 

 

18 avril 2014

Centenaire de la naissance de Marguerite Duras

 

Dossier Marguerite Duras sur ePagine

Dans le cadre du centenaire de la naissance de Marguerite Duras, Ombres Blanches et ePagine vous proposent un catalogue numérique Duras .

Construit à partir du dossier bibliographique Marguerite Duras de la librairie Ombres Blanches ce catalogue numérique Duras est en ligne sur ePagine.fr , et par dissémination sur l’ensemble des librairies rattachées aux animations proposées par ePagine.fr. Nous avons choisi de mettre en avant ses textes par ordre chronologique, par catégories (romans, récits et écrits pour la presse, cinéma/théâtre), par catalogue d’éditeur, mais aussi via des thèmes transversaux. Ce dossier sera mis à jour chaque semaine en fonction des offices de livres numériques sur ou de Marguerite Duras. La thématique de la semaine est autour de la filiation littéraire. Elle reprend l’article de Florence Bouchy intitulé les Enfants de Marguerite Duras, paru dans le Monde des Livres du 4 d’avril.

Nous espérons vous avoir donné envie de quitter votre Vie Tranquille pour plonger dans Un Barrage contre le Pacifique, de rencontrer un Marin de Gibraltar dans un Camion ,de trouver l’Amour et de prendre un Amant, de passer Des journées entières dans les arbres à observer les Petits chevaux de Tarquinia Outside, de rejoindre le Square de Savannah Bay à Dix heures et demie du soir en été pour y rencontrer les Parleuses aux yeux bleus, cheveux noirs, de discuter entre vous, Moderato Cantabile, de cet Homme assis dans le couloir, de la Douleur, de la Maladie de la Mort, d’être renvoyé chez vous par la Pluie d’été sur le Monde extérieur, de rencontrer Agatha et Yann Andréa Steiner, son Amant de la Chine du Nord, de passer l’Été 80 avec la Pute de la côte normande et l’Homme Atlantique à Écrire , de polémiquer avec Emily L. de la Vie Matérielle, qu’elle souhaite Détruire, dit-elle comme Hiroshima mon amour… bref, de relire le Ravissement de Lol V. Stein !

 

Dossier Marguerite Duras sur ePagine

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Stéphane Michalon, Nina Steffan

10 avril 2014

Michel Barnier, Se reposer ou être libre

Filed under: + Conseils de lecture,+ Extraits en ligne,+ Qui lit quoi ?,Europe — Stéphane Michalon @ 13:28

Le 17 avril paraîtra Se Reposer ou être libre de Michel Barnier. Les prochaines élections européennes se dérouleront du 22 au 25 mai 2014 dans les 28 Etats membres de l’Union européenne. Les citoyens européens sont appelés à désigner les 751 députés qui les représenteront jusqu’en 2019. Les enjeux sont importants car les parlementaires auront plus de pouvoir dans la prochaine législature, notamment celui de désigner le prochain président de la Commission européenne. La lecture de ce livre rassemblant les propositions d’un commissaire en fonction, contribue aux débats dont nous avons besoin avant les élections de la fin mai, débats d’idées à confronter, qu’ePagine vous propose en tant que libraire, et sans lesquels on ne peut voter qu’à l’aveugle.

En ce qui nous concerne et pour faire suite à la lecture du livre La souveraineté numérique de Pierre Bellanger, chroniqué en mars sur le blog d’ePagine, signalons dans le livre de Michel Barnier :
1) le chapitre IV concernant le numérique et intitulé « Un continent numérique » à l’intérieur duquel sont également abordées sous forme de synthèse les notions de souveraineté, de protections des données, et de propriété intellectuelle.
2) et parmi les 30 propositions de Michel Barnier, celles numérotées 11/Mooc européen, 12 et 14/répartition dans la chaîne de valeur internet et stratégies concernant les industries créatives, 13/Marché unique du cloud.

Ce post vous propose ci-dessous l’introduction du livre ainsi que la table des matières des principaux chapitres.
Le premier chapitre de Se reposer ou être libre est dès à présent téléchargeable gratuitement dans les sites de tous les libraires du réseau ePagine et sur le portail de la librairie ePagine.fr. Il est signalé en fin d’ouvrage que les droits de l’ouvrage sont reversés à l’AFU en Haïti.

Stéphane Michalon, ePagine
se reposer ou être libraire ?

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   Bien avant que je n’engage la démarche d’une candidature pour la présidence de la Commission européenne au sein de ma propre famille politique, le Parti populaire européen, j’avais eu l’idée de ce petit livre en pensant au grand débat citoyen que doit être, normalement, l’élection, en mai 2014, d’un nouveau Parlement européen.

   Aujourd’hui le débat citoyen est là ! Toujours difficile et exigeant lorsqu’on parle de l’Europe. Et mon envie d’y participer est intacte. Cet essai en est la preuve. Il constitue ma contribution à ce que devrait être à mes yeux le projet européen pour les cinq années à venir.

   J’ai écrit ces pages en m’appuyant sur les réussites et les déceptions aussi, vécues depuis quatre ans avec les formidables équipes de mon cabinet et de la direction générale du marché intérieur à Bruxelles. Ces équipes font honneur à la fonction publique européenne.

   Ces pages sont aussi le reflet de mon expérience d’homme politique, d’élu local dans mon pays de Savoie, de ministre français et, à deux reprises, de commissaire européen en confiance avec les présidents Prodi et Barroso. Tout au long de ces étapes et de ces années, jamais je n’ai perdu ma capacité d’indignation ni mon enthousiasme.

   Ces pages n’engagent pas l’institution européenne à laquelle j’appartiens aujourd’hui, ni aucun de mes collègues. Elles expriment mes convictions personnelles et des idées auxquelles je crois.

   Je forme le vœu qu’elles soient utiles à la réflexion de celles et ceux qui prendront le temps de les lire.

Michel Barnier
Saint-Martin-de-Belleville,
le 14 mars 2014

 

« À bas l’Europe ! Vive la France ! »
C’était un dimanche pluvieux de janvier dernier et des milliers de Français manifestaient sur l’esplanade des Invalides contre tout et… le gouvernement. Remontant l’avenue à pied, quelques-uns d’entre eux, en me reconnaissant, me jetèrent ces mots au visage, comme une provocation.
Au même moment, le même soir, des milliers d’Ukrainiens révoltés manifestaient sur la place Maïdan à Kiev pour préserver leur « rêve européen »… Beaucoup d’entre eux y ont sacrifié leur vie…
J’aurais aimé convaincre, au moins parler avec ces jeunes du boulevard des Invalides.
J’aurais aimé leur dire que le choix n’est pas entre la France et l’Europe, qu’elles vont ensemble.
J’aurais aimé leur dire que le choix est entre une Europe indépendante, libre, souveraine ou une Europe sous influence et sous-traitante.
J’aurais aimé leur dire que la Commission de Bruxelles joue un rôle singulier au milieu de ces 28 nations pour qu’elles se tiennent ensemble. Et qu’à Bruxelles, comme à Paris, lorsque les technocrates prennent le pouvoir, c’est que les hommes politiques leur ont abandonné ce pouvoir.
J’aurais aimé leur dire que notre identité européenne, si plurielle, si changeante, ne vient pas remplacer notre identité nationale ou régionale. Elle s’y ajoute.
J’aurais aimé leur dire tant de choses… Je les ai écrites dans cet essai. Comme l’appel au dialogue d’un citoyen engagé qui se veut à la fois patriote et européen. Et qui croit possible de crier en même temps et d’un même mouvement « Vive la France ! », « Go Great Britain ! », « Wiwat Polska ! » et « Vive l’Europe ! ».
Jean Monnet disait souvent : « Je ne suis pas optimiste, je suis déterminé. »
Il y a tant de raisons de pessimisme à propos de la construction européenne. Tant de doutes, de colères, de souffrances que l’on met désormais au débit de Bruxelles et de ceux qui y travaillent.
Mais il y a encore plus de raisons d’une nouvelle détermination.
Stabilité financière, croissance, industrie, énergie, numérique, démographie, solidarités, action extérieure… face à tant de défis, j’ai voulu dire les raisons et l’intérêt que nous avons d’agir ensemble dans ce monde où l’Europe est parfois espérée mais n’est plus attendue.
Mais il y a un autre défi à relever et celui-là commande tous les autres. Celui de la démocratie européenne.
De la confiance des peuples ! De cette « envie d’être ensemble » qui est au moins aussi importante que l’intérêt à être ensemble.
Aux citoyens, il faut dire la vérité. Sur la direction que nous prenons. Sur ce que nous sommes dans cette union. Et sur ce que nous ne sommes pas.
Nous sommes un continent où chaque peuple, chaque religion, chaque opinion, chaque choix de vie est respectable et respecté. Ce sont les valeurs que nous nous sommes promis de défendre toujours et partout, comme on se « protège contre une partie de notre histoire », selon le mot de Daniel Cohn-Bendit. Contre le totalitarisme, le fascisme, le stalinisme, le colonialisme aussi.
J’ai souvent admiré la capacité des États-Unis à affronter tant de crises, sans jamais douter de leurs valeurs.
Mais nous ne sommes pas un peuple européen ! Nous ne voulons pas être une nation européenne. Il n’est pas question d’un État fédéral qui se substituerait aux États-nations ou aux régions.
Nous sommes aujourd’hui 28 peuples qui s’expriment dans 24 langues officielles. Nous formons 28 nations et nous avons 28 États qui tiennent, chacun, à leurs différences, à leurs traditions, à leur culture.
Et pourtant, ces 28 nations ont choisi de vivre ensemble, d’agir ensemble, pas seulement de coexister les unes à côté des autres.
Elles ont choisi de mutualiser un grand nombre de leurs politiques et de partager volontairement une partie de leur souveraineté, simplement pour créer, en plus, une souveraineté européenne. Et être libres !
Cette construction-là est unique dans l’histoire et dans le monde. Elle ne peut pas être simple. Elle est simplement révolutionnaire. Elle est aussi fragile, comme on le voit bien aujourd’hui.
Nous avons besoin des nations pour réconcilier les citoyens avec le projet européen. Nous avons besoin des nations pour combattre le nationalisme. Et, dans le même temps, nous avons besoin de l’Europe pour maîtriser, humaniser, en un mot réussir la mondialisation.
La nouvelle Europe doit être une véritable « fédération des États-nations ». Il lui faudra un visage et une voix forte. Il faudra un jour un président ou une présidente de      l’Union européenne qui réunira les missions d’animer le Conseil européen et de diriger le collège des commissaires où se forgent utilement, je peux en témoigner, les propositions et les impulsions les plus proches de l’intérêt commun.
Les rédacteurs du Traité de Lisbonne ont d’ailleurs pris soin de ne pas interdire cette avancée majeure et symbolique. En réalité, grâce à la sagesse de Valéry Giscard d’Estaing qui présidait alors la Convention européenne.
Prenons garde cependant de ne plus commettre la même faute : pendant dix ans, on a cru pouvoir répondre par le droit au déficit démocratique et à l’inquiétude des peuples. Avant de réviser le moteur, regardons la route et les étapes. L’urgence est le débat politique. Il sera ensuite temps de modifier les traités comme une conséquence des besoins politiques, qu’il s’agisse de prévoir des actions nouvelles, de consolider l’euro ou de changer la répartition des compétences entre les États et l’Union.
Oui il sera temps ! Et je sais bien que les initiatives que je propose dans ces pages ne sont pas possibles à périmètre constant et à budget identique.
Tout le monde d’ailleurs veut faire bouger le périmètre.
Le Royaume-Uni en le rétrécissant. Les fédéralistes en l’augmentant. Et entre les deux, nous sommes nombreux à vouloir faire bouger les lignes, faire moins de réglementations et plus de politiques !
La crise, les crises violentes que nous avons affrontées depuis 2008 ont tout changé. Tout révélé. Tout aggravé. Et la croissance qui revient lentement ne sera pas la même qu’avant. Quand tant de jeunes Européens sont privés d’emploi et de perspectives, ça ne peut pas être « business as usual ». L’architecture, le périmètre, les initiatives ne peuvent plus être les mêmes qu’avant.
Mais encore une fois, un débat sur le Traité n’est pas un préalable. Il doit être le prolongement du grand débat citoyen.
Et les élections européennes sont l’occasion de dessiner le nouvel équilibre entre utopie fédérale et repli national.
Et puis, de toute façon, il y a certaines choses qu’on ne pourra jamais écrire dans un Traité ou décréter par une directive.
C’est l’esprit européen ! La morale collective, le volontarisme des dirigeants, la mesure qu’ils prennent ensemble et personnellement de leur responsabilité devant l’histoire et face au monde d’aujourd’hui et de demain. Leur capacité d’assurer et d’expliquer le projet européen et leurs engagements face aux citoyens.
Nous avons peu d’années devant nous. Pas beaucoup plus pour choisir notre destin. Durant les toutes prochaines années, il y aura des élections présidentielles ou législatives dans la quasi-totalité des 28 pays européens. Il y aura très vite l’élection du nouveau Parlement européen et la mise en place d’une nouvelle Commission…
La crise financière qui a failli tout emporter il y a six ans est venue d’une caricature du libéralisme et d’une idée fausse et pourtant répandue aussi en Europe selon laquelle les marchés s’autorégulent.
L’Europe a été et reste mise à l’épreuve comme jamais et ces crises ont révélé, en effet, amplifié, accéléré toutes nos faiblesses en même temps : une régulation financière défaillante, la coexistence de l’union monétaire avec la désunion économique, trop de déficits et de dettes dans beaucoup de nos pays ; trop de divergences de compétitivité entre nous et vis-à-vis du reste du monde.
Nous avons réagi et nous agissons pour créer avec les autres et pour nous-mêmes les outils d’une vraie gouvernance économique, financière et bancaire.
La crise financière a été sans doute la plus violente. Elle n’est pas la seule. Écologie, sécurité alimentaire, changement climatique, pauvreté, stabilité et lutte contre les terrorismes : chaque fois, le besoin est là d’une nouvelle gouvernance mondiale. Et ce monde-là, qu’il faut regarder les yeux ouverts, sans nostalgie pour nos gloires passées, ne sera plus sûr que s’il est plus juste.
À cette table de la gouvernance mondiale, celle du G20 qui ne suffira d’ailleurs pas, il faut que les Européens soient acteurs, et jamais spectateurs. Voilà pourquoi l’unité de l’Europe reste une idée neuve et juste.
Nous avons le choix de nous reposer, de nous replier, chacun chez soi, chacun pour soi. Ce choix-là, plus commode dans un premier temps, conduit à l’isolement et au déclin.
Ou alors, il nous faut être capables de regarder sans les excuser nos erreurs et nos faiblesses.
Il faut réformer, travailler, innover. Être en mouvement.
Tony Blair disait : « Dans un monde où tout change, malheur à celui qui ne bouge pas ! »
L’Europe est en crise, en risque, en déséquilibre. Elle est interpellée de l’extérieur et de l’intérieur à la fois.
Mon appel s’adresse aux 28 chefs d’État et de gouvernement européens. Il s’adresse aussi et en même temps aux citoyens. L’unité européenne est entre leurs mains. Pour chacun des défis que j’ai voulu décrire dans les pages qui suivent, il y a matière à un nouveau contrat avec les citoyens. Il y a la preuve pour une nouvelle Europe qui agit, protège, rayonne sans effacer les nations qui la constituent. Il y a la raison d’un volontarisme, d’une audace ou simplement d’un courage collectif pour rester libres.

En librairie en livre et en livre numérique à compter du 17 avril.

Table des matières des principaux chapitres du livre :

I. Un nouveau chemin de croissance et d’emploi
II. Une politique industrielle pour l’Europe
III. Une union énergétique pour l’Europe
IV. Un Continent numérique
V. L’Europe, un continent ouvert à tous les vents ?
VI. Une Europe respectée
VII. Remettre les Européens sur la voie du progrès social
Conclusion. Pour un nouveau pacte citoyen européen
30 propositions pour une nouvelle Europe
Le tableau de l’économie mondiale d’ici 2050

18 mars 2014

La souveraineté numérique

Le dimanche matin sur France Culture je n’entends plus la messe de 10h. L’esprit libre, à 11h, j’écoute rituellement Philippe Meyer réanimer l’Esprit public. S’il peut m’arriver d’être en retard, ratant parfois le premier édito, je ne rate jamais l’envoi, la séquence des brèves proposées par son équipe en fin d’émission, et notamment le conseil de lecture constamment pertinent de Sylvie KAUFFMANN, directrice éditoriale au Monde. Le 23 février elle conseillait la lecture du livre de Pierre Bellanger, « La souveraineté numérique« .

Ces derniers jours, j’assistais en spectateur au passionnant feuilleton « Vivendi-SFR-Numéricable-Bouygues-Free-Montebourg » sous haute tension.

Vendredi dernier dénouement surprenant, car alors que les vents publics et privés semblaient souffler en faveur de Bouygues et du coup de maître joué avec Free, Vivendi choisit de rentrer pour trois semaines en négociation exclusive avec Numéricable.

Hier matin, et donc après le choix de Numéricable par Vivendi, dans le 7-9 de France Inter, on apprend par la voix Dominique Seux (journaliste aux Echos) que Jean-Pierre Jouyet (Président de la Caisse des Dépôts) qui accorde une longue interview aux Echos, à paraître ce lundi matin même, a fait rajouter et préciser dans son interview que « La Caisse des Dépôts pourrait […] accompagner en capital un rapprochement entre Vivendi, SFR et Bouygues. »

Les acteurs de ce moment stratégique ont-ils lu « La souveraineté numérique » ? Peut-être trouvent-ils la thèse du livre trop facile, trop nationale, trop européenne, trop ambitieuse, trop alarmiste quand il s’agit de notre souveraineté ou trop paranoïaque notamment à l’égard de la captation de nos données numériques par Google, Apple, Amazon ou Facebook ?

Dans le relatif silence d’Orange durant ces derniers jours nous voulons à nouveau par ce billet relayer le conseil de lecture du livre de Pierre Bellanger. En tant qu’ePagine, PME au service de la librairie, nous apprenons, dans le projet MO3T soutenu par l’État, à travailler avec Orange pour le compte des libraires indépendants. Dans le cadre du projet MO3T, nous percevons qu’Orange pourrait être bien plus qu’Orange. Nous sentons bien qu’Orange garde quelque chose de la culture France Telecom à vouloir proposer quelque chose au service de tous. La Caisse des Dépôts est peut-être actionnaire minoritaire de Vivendi, mais la France est surtout actionnaire d’Orange. Si l’État veut s’occuper de l’avenir Bouygues et de Free, ne devrait-il pas d’abord s’occuper d’Orange en premier, c’est-à-dire en lui donnant un rôle premier ?

On aurait pu donner à lire de très nombreux autres extraits du livre de Pierre Bellanger illustrant le virage Internet total que nous sommes en train de prendre malgré nous et de toutes les chances dont nous disposons encore pour maîtriser ce tournant pour peu que nous voulions vraiment les saisir. Dans un souci d’actualité, et sans extrait à vous proposer de la part de l’éditeur du livre en question, nous en reprenons ici des extraits qui concernent le rôle des opérateurs et l’ambition structurante que nous pourrions avoir pour une hypothèse Orange au service de l’ensemble du réseau.

En espérant vous donner l’envie d’acheter ce livre pour votre lecture et l’exercice de votre esprit critique.

Stéphane Michalon

 

EXTRAITS de « La souveraineté numérique », Pierre Bellanger, aux Editions Stock.

« Quelle est ici l’histoire. C’est l’histoire de notre Histoire. Celle d’un peuple et d’un pays qui a fait de la liberté son identité et qui aujourd’hui l’abandonne en chemin. Confrontée à la révolution de l’internet, la France a renoncé à maitriser son destin sur les réseaux informatiques. Notre pays a livré sa souveraineté numérique sans débat et sans combat.

C’est une catastrophe.

L’Internet ne vient pas s’ajouter au monde que nous connaissons. Il le remplace.

L’Internet siphonne nos emplois, nos données, nos vies privées, notre propriété intellectuelle, notre prospérité, notre fiscalité, notre république et notre liberté. C’est tout l’écosystème national qui est en péril. Nous allons subir un bouleversement qui mettra un terme à notre modèle social et économique.

Y a-t-il une alternative ? Oui. »

(…)

« La résistance »

« Il faut à notre tour nous servir de la puissance du réseau. Seul un réseau peut en affronter un autre. Nous ne nous en sortirons pas sans cette dynamique. L’objectif est de faire de notre pays une nation en réseau. Il faut reconfigurer notre pays en fonction du réseau, secteur par secteur.

L’enjeu et la mobilisation nécessaires sont tels que l’initiative ne peut en revenir qu’à l’État. D’ores et déjà, les nouvelles technologies sont fort justement invoquées à chaque rapport public sur l’avenir du pays.  Il manque cependant le mode d’emploi et la volonté. Les moyens font également défaut : le récent rapport de la commission Innovation 2030 a identifié sept priorités d’avenir, et lancé un concours ouvert aux entreprises et doté de 300 millions d’euros… soit 13,8% du bénéfice net de Google pour le seul troisième trimestre 2013. L’électrochoc Snowden pose soudain la question publique de notre perte de souveraineté. La prise de conscience de la gravité de la situation est en cours. Elle devra se concrétiser par une volonté politique qui engagera le pays entier.

Comment faire ? Comment réorganiser la société dans son ensemble et secteur par secteur autour du réseau ? Il faut agir immédiatement avec des résultats dans les délais les plus rapprochés. L’incendie n’attendra pas une loi sur les extincteurs. Pour cela il faut un champion national de l’internet autour duquel se structurent notre riposte et la reconquête de notre souveraineté numérique.

Plusieurs solutions sont possibles :

L’initiative publique pourrait susciter l’émergence de ce champion à partir d’un ou plusieurs acteurs de l’Internet français. L’avantage est de propulser la culture Internet à une dimension  industrielle nationale en s’appuyant sur ses entrepreneurs et de ses entreprises les plus dynamiques, pour autant qu’ils le souhaitent. La question se posera de la capitalisation, des ressources et du pouvoir.

Un deuxième scénario reposerait sur une alliance des opérateurs de télécommunications nationaux au sein d’une filiale commune chargée de constituer le résogiciel national. Le modèle pourrait être l’opérateur mobile et fournisseur d’accès anglais EE. La société, détenue par Orange et Deutsche Telekom, est une wholly owned subsidiary, c’est-à-dire une filiale propriété à 100% des deux opérateurs, mais disposant en droit et par les demandes du régulateur d’une réelle autonomie de gestion. L’avantage de ce projet est la mutualisation de moyens puissants, un accès aux réseaux de chacun et une dynamique libérée des contraintes de leurs actionnaires. L’inconvénient est comme le premier scénario, la divergence des intérêts et le contrôle.

Une troisième possibilité combinerait les deux premiers scenarii avec pour avantage d’associer la culture Internet et la culture des télécommunications en une seule entité, mais démultipliant les problèmes de tensions centrifuges et de points de vue antinomiques. Comme le disait Churchill : «Un chameau est un cheval dessiné par un comité. » Ces combinatoires peuvent aussi avoir une résonnance européenne sous la forme d’un consortium en réseau multinational. Un Airbus du réseau en quelque sorte.

Enfin dernier scénario pour incarner le moteur de cette révolution par le réseau : choisir le premier et principal opérateur de télécommunication nationale : France Telecom, aujourd’hui Orange. C’est le seul qui a la taille, les compétences et les ressources nécessaires pour se transformer en acteur majeur de l’Internet. Il s’agit également d’une société où l’État a le rôle principal. Une dynamique de service public est indispensable pour s’en sortir et c’est autour de cette dorsale numérique que notre destin se jouerait, car Orange peut créer les outils, les services et les réseaux qui vont changer la donne de nos industries et de nos services. Le projet mettre la France en réseau et faire de la France le cœur de ce réseau, le premier fédérateur de talent et de compétences, le premier acteur de l’économie numérique. Orange est de fait la première entreprise Internet de France. C’est à l’opérateur que reviendrait ce rôle majeur, de catalyseur et d’animateur de la mise en réseau nationale.

Toutefois cette option flamboyante et massive présente des risques majeurs, et les critiques faites à cette sont options sont fondées. L’opérateur est régulièrement vu de l’extérieur (et souvent de l’intérieur) comme une entreprise sans avenir et incapable de mutation. L’âge de ses personnels, la lourdeur de ses statuts, le nombre pléthorique de ses cadres, la dispersion du pouvoir, des processus de décisions labyrinthique, l’impossibilité de piloter des strates en silo, une culture technique hostile à l’Internet condamnent l’entreprise à une régression lente, mais certaine. L’actionnaire public, quant à lui, demande paix sociale et dividende. L’entreprise est une sorte de vache anesthésiée dont on a pris le lait, puis le sang et désormais la viande. Cette fatalité crépusculaire est partout ressentie, n’empêchent l’amertume et le sentiment d’un terrible gaspillage humain et industriel.

Cette résignation conduit (actuellement) le destin de l’entreprise (…)

Comment penser France télécom autrement, tant puissantes sont les inerties et les médisances ? Faire de cette entreprise le fer de lance de notre révolution numérique ? Beaucoup voient cela comme un oxymore. Le saut périlleux du tétraplégique, en quelque sorte.  Et de décrire comment ce monstre perclus et anémique échouerait avant même d’avoir commencé (…) Oui c’est probable. Oui c’est possible. Mais ce n’est pas certain.

Il se peut que cela soit tout l’inverse et que cette bête blessée soit notre meilleur appui. (…) France Telecom, car il faut plonger aux racines, est naturellement investi d’une mission d’intérêt général. Cette société a une âme de service public, de vertu et de dévouement à la cause commune. De tout temps, de toutes époques et de toutes circonstances, ses lignards ont fait le travail. L’entreprise n’attend peut être que ce moment. C’est aussi un esprit pionnier, fulgurant, espiègle, bricoleur et génial, déjouant les adversités. Peut être rêve t’il d’une métamorphose qui convoquerait pour les sublimer tous ses talents enfin à l’unisson. Et ainsi de tous nous surprendre.

Qui le sait ? Qui aura le courage de prendre le risque ? Qui lui donnera le courage justement en prenant le risque ? il faudra que l’entreprise suspende le versement de dividendes ; trente milliards en deux ans, dont huit pour la puissance publique ; que l’État renonce à ses ponctions et ses taxes indues sur l’entreprise. Il ne faudra plus saigner, mais doper un champion. Qui tiendra tête aux urgences financières de l’instant pour un futur aléatoire ?

(…)

N’y a-t-il pas chez nous connivence mortifère, qui se soumet sans le dire à une « Etrange Défaite« , pour écrire le titre du livre en 1940 par Marc Bloch ?

(…)

Il s’agit de retrouver l’esprit et la dynamique de ces alliances entre entreprise et pouvoirs publics qui ont changé notre pays. Que l’on se souvienne des grands projets nationaux qui ont soulevé l’enthousiasme collectif. L’état d’esprit est celui du plan Monnet des années 1945-1952 ; c’est la volonté qui anima des hommes remarquables comme Pierre Lefaucheux, président de la Régie Renault, et plus largement le patronat et les organisations syndicales d’alors.

Et puis rappelons-nous que cette situation s’est déjà produite et que nous en sommes sortis avec succès : il a fallu s’émanciper après-guerre du contrôle exclusif des États-Unis sur la téléphonie. Partant sans industrie et sans brevets la France, unissant les forces publiques et privées, rattrape son retard et réussit. Une nouvelle filière entière moderne et compétitive, développe le réseau national, multiplie les innovations et constitue finalement, en quelques décennies, le numéro deux mondial des télécommunications : Alcatel. (…) Ce qui a été fait hier avec le réseau téléphonique doit être fait maintenant avec le réseau numérique. »

Pierre Bellanger

La souveraineté numérique

Editions Stock, 2014

22 août 2013

Rentrée littéraire 2013 : des extraits à télécharger gratuitement

Cette année, de nombreux éditeurs proposent de télécharger gratuitement les extraits (le premier chapitre en général) des romans, récits et essais qu’ils publient à l’occasion du traditionnel rendez-vous de la fin d’été : la rentrée littéraire. Littérature française ou étrangère, essais et documents, littératures de l’imaginaire et littérature jeunesse, de nombreux rayons sont ainsi mis en avant afin de permettre aux lecteurs de faire leurs choix parmi les centaines de nouveautés qui afflueront jusqu’au mois d’octobre. Si jamais, dans les jours ou semaines à venir, d’autres maisons d’édition proposaient elles aussi ces recueils d’extraits (booklet), nous mettrions à jour la liste ci-dessous.

 

Pour accéder en un clic à toute la rentrée littéraire suivez ce lien

 

Dans les prochains jours, afin de vous permettre de mieux vous y retrouver, nous proposerons sur le site ePagine et sur ce blog des entrées plus précises, par domaine, ainsi qu’une sélection avec nos conseils de lecture.

 

Extraits de la rentrée à télécharger gratuitement
par maison d’édition

 

Actes Sud

ActuSF / Mnémos / Les Moutons électriques

Calmann-Lévy

Fayard

Flammarion essais

Flammarion romans

Gallimard

Grasset

Julliard

La Martinière Jeunesse

Métailié

Nil éditions

Robert Laffont

Lattès

Seuil

Stock

15 juillet 2013

29 Folio numériques à 3.99 € jusqu’au 22 juillet avec extrait d’un roman de Javier Marías

Nous vous signalons aujourd’hui deux opérations promotionnelles initiées par les éditions Gallimard. Comme nous sommes des lecteurs inconditionnels de Javier Marías, nous publions infra un extrait d’un de ses textes qui fait partie de cette mise en avant : Demain dans la bataille pense à moi, roman sur les faux semblants et les mensonges mais aussi grand modèle de structure narrative complexe.

 

 

Jusqu’au 22 juillet prochain :

— retrouvez une sélection de 24 titres dans les collections Folio, Folio Policier, Folio SF et Folio Biographies à 3,99 € (jusqu’à 53 % de réduction). Outre le roman de Javier Marías, figurent dans cette liste Jean-Claude Izzo et le premier tome de sa trilogie marseillaise, le Gatsby de Fitzgerald, la biographie de Saint-Exupéry par Virgil Tanase, Quatre jours en mars de Jens Christian Grondahl, Frontière barbare de Serge Brussolo, Tonton Clarinette de Nick Stone et bien d’autres encore.

— découvrez le premier tome de 5 séries des éditions Gallimard Jeunesse à 3,99 € : Artemis Fowl, Animorphs, Le journal intime de Georgia Nicolson, les aventures du Petit Nicolas ou encore celles de Mathieu Hidalf.

Pour retrouver ces 29 titres sur la librairie ePagine, cliquez ici.

 

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EXTRAIT

Demain dans la bataille pense à moi de Javier Marías
traduit de l’espagnol par Alain Keruzoré, Gallimard

 

Personne ne pense jamais qu’il se retrouvera un jour une morte entre les bras et n’en verra plus le visage dont il garde le nom. Personne ne pense jamais que quelqu’un va mourir au moment le plus inopportun même si cela se produit constamment, et nous ne pouvons croire que celui qui ne le devrait pas va pourtant mourir près de nous. On cache souvent les faits et les circonstances : les vivants et celui qui se meurt — s’il a le temps de s’en rendre compte — ont parfois honte de la forme de la mort éventuelle et de ses apparences, de sa cause aussi. Une indigestion de fruits de mer, une cigarette allumée au seuil du sommeil et qui embrase les draps, ou pire, la laine d’une couverture ; un pied qui glisse dans la douche — la nuque — alors que le verrou de la salle de bains est tiré ; un arbre frappé par la foudre dans une grande avenue qui dans sa chute écrase ou fauche la tête d’un passant, un étranger peut-être ; mourir en chaussettes, ou chez le coiffeur avec un grand bavoir ; dans un bordel ou chez le dentiste ; ou en mangeant du poisson et, transpercé par une arête, mourir étranglé comme l’enfant dont la mère n’est pas là pour lui mettre un doigt dans la bouche et le sauver ; mourir à demi rasé, une joue pleine de mousse et la barbe désormais dissymétrique jusqu’à la fin des temps si personne ne s’en rend compte et, par pitié esthétique, n’achève le travail ; sans parler des moments les plus ignobles de l’existence, les plus enfouis, ceux que l’on n’évoque plus après l’adolescence parce que alors il n’y a plus de prétexte à cela, même si certains les exhument parfois pour faire un bon mot, qui ne l’est jamais. Alors ça, c’est une mort horrible, dit-on parfois ; ou bien encore en éclatant de rire, alors ça, c’est une mort ridicule. On rit parce qu’il s’agit d’un ennemi enfin disparu ou de quelqu’un de très éloigné, quelqu’un qui nous a offensés ou qui demeure dans le passé depuis longtemps, un empereur romain, un ancêtre, ou bien quelque puissant dont la mort grotesque n’est à nos yeux que la manifestation encore vitale, humaine, de la justice qu’au fond nous souhaiterions pour tout le monde, même pour nous. Comme je me réjouis de cette mort, comme je la déplore, comme je l’applaudis. Parfois le rire vient simplement parce que le mort est un inconnu dont nous lisons dans le journal le malheur forcément dérisoire, pauvre homme, dit-on en riant, la mort comme représentation ou spectacle dont on rend compte, toutes les histoires que l’on rapporte, qu’on lit ou qu’on écoute perçues comme du théâtre, il y a toujours une part d’irréel dans ce que l’on apprend, comme si jamais rien n’arrivait tout à fait, même ce qui nous arrive et que nous n’oublions pas. Même ce que nous n’oublions pas.

Il y a une part d’irréel dans ce qui m’est arrivé, et n’est d’ailleurs pas terminé, mais peut-être devrais-je employer un autre temps, celui que traditionnellement on réserve au récit, et dire ce qui m’arriva, même si ce n’est pas terminé. Je risque à présent, en le racontant, de me mettre à rire. Mais je ne le crois pas car ce n’est pas encore bien loin et ma morte ne demeure pas dans le passé depuis assez longtemps, n’a jamais été ni puissante ni une ennemie, et j’aurais mauvaise grâce à dire qu’elle m’était inconnue, même si je savais d’elle peu de chose quand elle mourut dans mes bras — maintenant j’en sais davantage, en revanche. Heureusement elle n’était pas encore nue, ou pas tout à fait, nous en étions justement au déshabillage mutuel comme souvent la première fois, au cours de ces nuits inaugurales qui revêtent l’apparence de l’imprévu, ou que l’on feint de croire non préméditées pour ménager la pudeur et pouvoir ensuite éprouver un sentiment de nécessité qui évitera toute culpabilité, les gens croient en la prédestination et en l’intervention du destin, quand ça les arrange. Comme si tout le monde voulait pouvoir dire, le moment venu : « Je ne l’ai pas cherché, je ne l’ai pas voulu », si les choses tournent mal ou affligent, si l’on se repent, ou si l’on se rend compte qu’on a fait du mal. Je ne l’ai pas cherché ni voulu, devrais-je dire maintenant que je sais qu’elle est morte, et de façon inopportune, entre mes bras, sans presque me connaître — injuste, je n’aurais pas dû me trouver à ses côtés. Personne ne me croirait si je le disais, ce qui d’ailleurs est sans grande importance car c’est moi qui raconte, on m’écoute ou on ne m’écoute pas, c’est tout. Je ne l’ai pas cherché, je ne l’ai pas voulu, dis-je pourtant à présent, elle ne peut plus le dire, ni cela ni autre chose, elle ne peut plus me démentir, ses dernières paroles ont été : « Mon Dieu, et l’enfant. » Les premières avaient été : « Je ne me sens pas très bien, je ne sais pas ce que j’ai. » Je veux dire les premières après l’interruption du déshabillage, nous étions à demi allongés dans sa chambre, à demi vêtus et à demi dévêtus. Soudain elle s’écarta et mit sa main sur mes lèvres, comme si elle ne voulait pas cesser de les embrasser sans la transition d’un autre geste affectueux et d’un autre contact, puis elle me repoussa doucement du revers de la main et se coucha sur le côté, me tournant le dos, et quand je lui demandai : « Qu’y a-t-il ? », elle me répondit cela : « Je ne me sens pas très bien, je ne sais pas ce que j’ai. » Je vis alors sa nuque que je n’avais jamais vue, ses cheveux un peu relevés et emmêlés, un peu mouillés par la sueur, il ne faisait pas chaud, une nuque très XIXe siècle striée de cheveux noirs et collés, comme par du sang à demi séché, ou de la boue, comme la nuque de quelqu’un qui a glissé dans la douche mais a tout de même eu le temps de fermer le robinet. Tout a été très rapide et n’a laissé le temps de rien. Pas le temps d’appeler un médecin (mais quel médecin à trois heures du matin, les médecins ne se dérangent même plus aux heures des repas), ni d’avertir un voisin (mais quel voisin, je n’en connaissais aucun, je n’étais pas chez moi et n’étais jamais venu dans cette maison où j’étais un invité et à présent un intrus, ni même dans cette rue, rarement dans ce quartier, longtemps auparavant), ni d’appeler son mari (mais comment pouvais-je appeler son mari, d’ailleurs il était en voyage et je ne savais pas son nom complet), ni de réveiller l’enfant (mais pourquoi aurais-je réveillé l’enfant, après tout le mal qu’on avait eu à l’endormir), ni même d’essayer de lui porter secours moi-même, elle s’était brusquement sentie mal, au début j’ai pensé ou nous avons pensé que le repas ne passait pas avec toutes ces interruptions, ou j’ai pensé qu’elle était peut-être en train de déprimer ou de se repentir ou qu’elle avait eu peur, ces trois choses prennent souvent la forme du malaise et de la maladie, la peur, la dépression et le repentir, surtout si ce dernier apparaît simultanément aux actes qui le provoquent, tout à la fois, un oui, un non, un peut-être, et pendant ce temps tout a continué et a passé, le malheur de ne pas savoir et de devoir agir parce qu’il faut bien donner un contenu au temps qui presse et passe sans nous attendre, nous allons plus lentement : décider sans savoir, agir sans savoir et donc en prévoyant, le plus grand et le plus commun des malheurs, prévoir ce qui vient après, perçu généralement comme le moindre des malheurs, mais perçu par tout le monde, chaque jour. Quelque chose à quoi on s’habitue, on n’y prête plus guère attention. Elle s’est sentie mal et je n’ose la nommer, Marta, c’était son prénom, Téllez son nom, elle a dit qu’elle se sentait barbouillée, et je lui ai demandé : « Mais de quelle façon, l’estomac ou la tête ? » « Je ne sais pas, une nausée horrible, de partout, de tout le corps, je me sens mourir. » Tout ce corps qui commençait à remplir mes mains, les mains qui vont partout, les mains qui pressent ou caressent ou cherchent et frappent aussi (oh, ce fut sans le vouloir, involontairement, on ne peut m’en tenir rigueur), gestes machinaux parfois des mains qui palpent tout un corps dont elles ne savent pas encore s’il leur plaît, et soudain ce corps éprouve un malaise, le plus diffus des malaises, le corps entier, comme elle l’avait dit, et ses dernières paroles, « je me sens mourir », elle ne les avait pas dites littéralement, mais comme une phrase toute faite. Elle n’y croyait pas, moi non plus, elle avait même dit « Je ne sais pas ce qui m’arrive. » J’insistai, car poser une question est une façon d’éviter d’agir, non seulement poser une question mais parler et raconter évite les baisers et évite les coups et de prendre des mesures, d’abandonner l’attente, mais que pouvais-je faire, surtout au début, alors que tout devait être passager selon les règles, parfois enfreintes, de ce qui arrive et n’arrive pas. « Mais tu as envie de vomir ? » Elle ne répondit pas par des mots, elle fit un geste négatif de la nuque de sang à demi séché, de boue, comme si elle avait du mal à articuler. Je me levai du lit, en fis le tour et m’agenouillai à côté d’elle pour voir son visage, je lui mis une main sur l’avant-bras (toucher réconforte, la main du médecin). Elle avait les yeux fermés et serrés à ce moment-là, longs cils, comme gênée par la lampe de chevet que nous n’avions pas encore éteinte (mais je pensais le faire bientôt, avant son indisposition je m’étais demandé si je le faisais tout de suite ou un peu plus tard : je voulais voir, il me fallait voir ce corps nouveau qui me plairait certainement, je n’avais pas éteint). Je la laissai allumée, elle pouvait à présent nous être utile dans ce nouvel état, maladie ou dépression, peur ou repentir. « Veux-tu que j’appelle un médecin ? » et je me mis à penser à d’improbables urgences, fantasmagories de l’annuaire téléphonique. Elle fit à nouveau non de la tête. « Où as-tu mal ? » demandai-je, et elle désigna à contrecœur une zone imprécise vers la poitrine et l’estomac, plus bas même, en fait tout le corps sauf la tête et les membres. Elle avait le ventre découvert, la poitrine pas tout à fait, elle portait encore (l’agrafe défaite) son soutien-gorge sans bretelles, un vestige de l’été, comme le haut d’un bikini, il lui était un peu petit et peut-être l’avait-elle mis ce soir-là, même un peu démodé, parce qu’elle m’attendait, tout était peut-être prémédité malgré les apparences et les hasards laborieusement forcés qui nous avaient conduits jusqu’au lit conjugal (je sais que certaines femmes utilisent à dessein des tailles inférieures, pour se mettre en valeur). Je l’avais dégrafé, mais il n’était pas tombé, Marta le maintenait encore avec les bras, ou les aisselles, peut-être sans le vouloir. « Ça va mieux ? » « Non, je ne sais pas, je crois que non », dit-elle, Marta Téllez, la voix non plus affaiblie mais déformée par la douleur ou l’angoisse, en fait je ne savais pas si elle souffrait. « Attends un peu, j’ai du mal à parler », ajouta-t-elle — le malaise rend paresseux —, pourtant elle ajouta quelque chose, elle n’allait pas assez mal pour m’oublier, ou bien elle était attentionnée en toutes circonstances, même sur le point de mourir, aussi peu que je la connaisse elle me semblait une personne attentionnée (mais nous ne savions pas encore qu’elle était sur le point de mourir) : « Mon pauvre, dit-elle, tu ne t’attendais pas à cela, quelle soirée horrible. » Je ne m’attendais à rien, ou peut-être à la même chose qu’elle. Jusque-là, la soirée n’avait pas été horrible, peut-être un peu ennuyeuse, et je n’ai jamais su si elle pressentait ce qui allait lui arriver ou si elle voulait parler de l’attente excessive due à l’enfant sans sommeil. Je me levai, fis de nouveau le tour du lit et m’allongeai à l’endroit que j’avais occupé auparavant, à gauche, en pensant (je revis sa nuque immobile, striée, frémissante comme sous l’effet du froid) : « Peut-être vaut-il mieux attendre et m’abstenir de lui poser des questions pendant un moment, la laisser tranquille pour voir si ça lui passe, ne pas l’obliger à répondre ou à évaluer à chaque instant si elle va un peu mieux ou un peu plus mal ; penser à la maladie l’aggrave, comme de la surveiller trop étroitement. »

© 1994, Javier Marías ; éditions Rivages, 1996 ; éditions Gallimard, 2009

23 janvier 2013

Lire « la pensée rêvante » de J.-B. Pontalis en numérique

Le grand écrivain, poète et psychanalyste J.-B. Pontalis est mort la semaine dernière, le jour de son anniversaire, à l’âge de 89 ans. Parmi les nombreux hommages rendus ces derniers jours à cet homme dont la pensée rêvante a traversé deux siècles, des rives et des récits de vie intime, vous trouverez quelques liens sur le site déboîtements ainsi qu’un dossier sur le site de la librairie Ombres blanches. Aujourd’hui, nous nous attacherons ici à dresser la liste des titres disponibles en numérique sur ePagine et proposerons un extrait du dernier ouvrage publié de l’auteur, Le laboratoire central : l’avant-propos de Michel Gribinski qui est également l’éditeur de la collection penser/rêver aux éditions de L’Olivier.

Treize titres de J.-B. Pontalis sont désormais disponibles en numérique, ses essais psychanalytiques mais aussi ses récits singuliers et personnels. Si une bonne dizaine de ses ouvrages sont présents au catalogue depuis 2009 en PDF image (collection Blanche et Connaissance de l’inconscient chez Gallimard), deux autres ne le sont que depuis quelques mois seulement : Un jour, le crime (Folio) ou Le laboratoire central (éditions de l’Olivier) qui contient neuf entretiens et exposés de Pontalis prononcés ou publiés entre 1970 et 2012. Dans ce recueil, vous retrouverez un homme en questionnement, toujours prêt à « penser contre soi » et à refuser la facilité, quitte à se mettre en danger. Ses interlocuteurs, entre autres Pierre Bayard ou Marcel Gauchet, l’amènent à se pencher à nouveau sur les rapports complexes entre psychanalyse et littérature et, même parfois, sur le lien entre psychanalyse et politique. Quelques figures traversent également réflexions et échanges, Sartre et Lacan bien sûr, mais aussi Max Jacob qu’il a rencontré avant sa déportation. Souvent accessible, ce recueil est une autre manière de lire, de relire et de retrouver J.-B. Pontalis, qu’on soit grand connaisseur en matière de psychanalyse ou tout simplement lecteur de ses récits singuliers à la frontière de plusieurs genres littéraires, des sciences humaines et de la poésie.

J.-B. Pontalis a également dirigé une revue et plusieurs collections. Cinq titres de la collection Connaissance de l’inconscient figurent pour l’instant au catalogue numérique ainsi que 45 titres de la Nouvelle Revue de Psychanalyse et 9 titres de sa collection de littérature L’un et l’autre.

Bonne lecture, en marge des jours.

ChG


Avant-propos de Michel Gribinski

«

Ce vingtième volume de la collection « penser/rêver » accueille l’auteur de la « pensée rêvante », belle expression qui définit tout autant la méthode de réflexion du psychanalyste que celle de sa pratique. Et c’est, pour une part, à l’apparition et au développement de ce qui aboutira à cette expression que l’on assiste, au long des neuf entretiens qui composent ce recueil, et qui s’échelonnent sur quelque quarante années – entre le premier, qui date de 1970, et le dernier qui est d’hier : février 2012. Dès le premier entretien en effet, la pensée rêvante est comme en attente, derrière le refus affirmé par J.-B. Pontalis de l’imposture qui consiste à « se prendre pour » : quand le psychanalyste se prend pour un psychanalyste, sa pensée n’est pas loin de se prendre pour un raisonnement qui vaut raison. La pensée rêvante sera un peu plus tard, au fil des entretiens, l’état mouvant de l’être qui se défait du leurre de l’identité et de sa vulgarité suffisante – et là, tous les individus de l’« espèce humaine » sont concernés. Elle sera enfin, dans une liste non limitative, épreuve, c’est-à-dire traversée d’un morceau d’inconscient.

Car ces entretiens (en cela ils font écho à ce qui se dit en séance) sont structurés non comme un langage, mais comme un témoignage : voici ce que j’ai vu, ce que j’ai souffert et pensé et avant cela ce que je n’ai pas su penser, et à peine percevoir, voici ce que j’ai ignoré et par quoi j’ai été touché, ce contre quoi je me suis élevé, ce à quoi j’ai pris plaisir. Voici le témoignage des rêves sur ce qui structure mes jours, l’engagement des rêves, et voici la réalité sur laquelle il faut agir. Voici des paroles d’homme, de jeune homme ou, comme le dit J.-B. Pontalis dans Avant, de quelqu’un qui a tous les âges, et qui est, lors de chaque entretien, dans la « force de l’âge ». Et récuse toujours de la façon la plus inattendue la raison qui vieillit la pensée, la rationalité qui déçoit l’intelligence. Là-dessus on ne transigera pas. On veut bien de l’intermédiaire, on réclame même de l’entre-deux, et d’ailleurs l’approximative démocratie est en tant que telle nécessaire à ce que la psychanalyse et la pensée puissent s’exercer librement. Mais s’il faut choisir un camp, ce sera sans compromission celui, déraisonnable, de la jeunesse de la pensée. Celui de sa genèse aussi bien.

Dit-il dans ces pages comment s’y prendre ? se demande le lecteur impatient. Le lecteur découvrira lui-même le fil rouge, les fils nombreux (on est toujours saisi quand on écrit « fil » au pluriel) de ces entretiens, de même que leur évolution, les moments rapides de transformation, le courant créatif que ces pages tracent à mesure. Mais nous ne gâcherons pas le plaisir de la découverte, ou de la redécouverte des échanges, au sens fort, ici rassemblés – la plupart, parus dans des journaux, des magazines, des revues, sont devenus introuvables – en soulignant que l’amour de la littérature y joue pleinement, la littérature sur laquelle Freud s’est si fortement appuyé et qui, toujours, découvre les vérités lumineuses de demain pendant que la psychanalyse devine les fantômes obscurs des vérités d’hier.

Entre demain et hier, par-dessus le temps qui passe et ne passe pas, un poète, un homme de la littérature, a donné ses mots au titre du recueil. Avec le présent titre, J.-B. Pontalis rend hommage à son ami éphémère, Max Jacob, dont les portraits par Modigliani, Picasso, bien d’autres sont curieusement et de manière frappante des « portraits rêvants », aux mille couleurs, alors que ses photos, grises et sèches, semblent vouloir montrer un visage de sentinelle.

Pontalis et Max Jacob se sont fréquentés quelque temps avant l’arrestation du poète par la Gestapo, le 22 février 1944, et la reprise de ce titre salue le souvenir d’une amitié que Pontalis évoque dans le dernier entretien. Il y dit aussi comment s’est fait le choix du titre – « Le laboratoire central » a d’abord été celui de la réponse, publiée dans le présent recueil, à une enquête d’André Green. Deux mots qui parlent également de l’entretien qui est au principe de la séance d’analyse, et de l’entretien qu’on aura avec soi-même en se plongeant dans le mouvement des pages qui suivent.

La pensée de J.-B. Pontalis est mouvementée : c’est qu’il épouse avec une curiosité et un bonheur contagieux les deux contrées toujours neuves de la psychanalyse et de la littérature – et leurs champs parfois absolument contraires, heurtés, quand les mots qui manquent à la première envahissent l’autre ; quand l’une ne sait que tout réduire à des concepts, souvent post-freudiens, ou tout balbutier, alors que l’autre dit d’un trait la chose réelle avec des mots simples ; quand celle-là est toujours au service de plus de vie, et que celle-ci, la littérature, ne l’est pas forcément.

On est reconnaissant à ces épousailles incessantes. Sous leur façon discrète, elles s’opposent à la barbarie. 

M. G.

»

© J.-B. Pontalis, Le laboratoire central (avant-propos Michel Gribinski, éditions de L’Olivier, 2012)

7 décembre 2012

Six titres emblématiques des éditions Zulma en numérique

Les éditions Zulma, éditeurs de littérature depuis 1991, viennent de faire leur entrée dans le catalogue numérique de la librairie ePagine ainsi que sur les sites de vente des libraires partenaires.

Six titres emblématiques, tous issus du fonds des éditions Zulma, sont d’ores et déjà disponibles au format ePub (lecture sur liseuse, tablette, ordinateur ou smartphone) : trois romans français et trois titres d’auteurs étrangers (littérature islandaise, coréenne et persane).

Avec cette première proposition, la maison d’édition remet en avant des auteurs qui, soit ont obtenu un prix littéraire en 2008 et 2009, soit ont actuellement ou en janvier prochain une actualité (nouveauté au format papier en grand format ou poche). Une manière très agréable de montrer toute la richesse du catalogue et de le valoriser dans ce nouveau format (ces 6 titres sont tous commercialisés 9.99 €, sans DRM avec tatouage numérique). Les ePubs sont aussi soignés que les livres imprimés : une belle maquette et des visuels de couverture remarquables.

Parmi les six titres on notera notamment la présence du grand écrivain coréen Hwang Sok-yong avec Shim Chong, fille vendue (il est également l’auteur d’un roman qui m’avait beaucoup ému il y a quelques années, Le Vieux jardin (version imprimée pour le moment)). Dans un tout autre genre, si ce n’est pas encore fait, ruez-vous sur le très très très noir et choral Garden of love de Marcus Malte, un roman magnifiquement construit et écrit, tout en miroirs et qui joue avec nos nerfs de bout en bout. On pourra également citer Hubert Haddad, Auður Ava Ólafsdóttir, Jean-Marie Blas de Roblès ou encore Zoyâ Pirzâd. Pour en savoir plus sur ces six titres, n’hésitez pas à faire un tour dans le catalogue de Zulma numérique. On y reviendra très prochainement.

En attendant, voici un court extrait de Shim Chong, fille vendue de Hwang Sok-yong, traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, un roman-fleuve qui se déroule en Asie du sud-est à la fin du XIXe et qui, à travers le parcours tumultueux d’une jeune femme, pénètre dans les salles enfumées des opiumeries, remonte les filières du trafic d’enfants et de la prostitution et nous ouvre les portes des hanamachi, les quartiers réservés aux geishas.

La bienvenue à la maison d’édition et bonnes lectures plurielles à tous !

ChG

 


 

SHIM CHONG, FILLE VENDUE
de HWANG SOK-YONG

CHAPITRE I

LA RÉINCARNATION

 

Elle sombrait dans les abysses. Au plus ténébreux des profondeurs de la mer, elle ondoyait sur un voile de soie animé d’une légère oscillation. Une sorte de muraille s’étirait devant ses yeux comme si elle s’enfonçait dans la béance vertigineuse d’un puits.

« Ah ! sauvez-moi ! »

Le cri de Chong ne sortit point de sa gorge. Il n’avait retenti que dans sa tête. Tout à coup, elle eut le sentiment de percuter, dans un bruit assourdissant, le fond glacé du gouffre. Presque aussitôt, ce même voile de soie qui l’entraînait la repoussa vers le haut. Elle prit son essor, doucement, en direction de l’ouverture ; le mur de pierre glissait désormais en sens inverse. Les reins courbés en arc, la tête renversée, c’est du menton qu’elle toucha en premier le ciel. Propulsée soudain hors du puits, elle atterrit brutalement dans un recoin.

Les paupières entrouvertes, elle discerna un minuscule cabanon de planches. Tâtonnant des deux mains, elle ne fut pas longue à se découvrir gisant sur une natte grossière de bambou. Le sol s’inclina, Chong bascula et vint heurter la paroi opposée. Une porte lui apparut juste en face, avec, dans sa partie haute, un grillage rectangulaire qui laissait passer l’air. En prenant appui contre le mur incliné, elle parvint à s’en approcher et put s’agripper à la poignée ; celle-ci, solidement fixée, était en bois, de forme arrondie. Chong poussa la porte qui ne céda que de quelques centimètres ; un cadenas devait la fermer de l’extérieur. Lorsque le cabanon s’inclina dans l’autre sens, elle se cramponna à la poignée et, de l’autre main, s’accrocha au grillage.

Par cette ouverture, elle put enfin distinguer l’avant du bateau. Elle vit la vague se briser contre son bord et l’écume s’abattre sur le pont. Il faisait sombre. Dans le ciel couvert de nuages noirs, elle remarqua quelques taches plus claires. Était-ce le petit matin, la tombée de la nuit ? Comme sa prison donnait directement sur une coursive desservant le pont, elle voyait d’un côté le bord et de l’autre une paroi de bois, mais nul humain. Les vagues qui se brisaient sur les planches ruisselaient en traînées écumeuses jusqu’à la porte.

Deux silhouettes apparurent au bout de la coursive. Elles avançaient d’un pas malaisé en prenant appui contre les rambardes. Chong lâcha la grille et la poignée de la porte, elle se laissa glisser au sol et se réfugia dans un coin. Elle s’y tenait accroupie quand la porte s’ouvrit dans un claquement sonore. Le vent marin s’engouffra dans l’étroit cabanon. L’un des hommes tendit une lampe à hauteur de sa tête, puis il s’adressa à son compagnon dans une langue incompréhensible. Tous deux pénétrèrent dans la cabine ; ils repoussèrent la porte derrière eux et s’accroupirent. L’un portait un chapeau rond et une veste bleue à col ouvert, l’autre, les cheveux en chignon, avait le front ceint d’une serviette de coton blanche. Ce dernier demanda tout bas à Chong :

— Tu as repris tes esprits ?

Chong restait silencieuse, pelotonnée dans son coin.

— Tu ne me reconnais pas ? C’est moi qui t’ai amenée ici.

Elle scruta son visage dans la lumière de la lampe. C’était, en effet, le marchand coréen qu’elle avait aperçu au marché de Hwangju. Comme le Chinois à la veste bleue lui chuchotait quelque chose, le marchand reprit :

— Tu es trempée. Tiens, mets ça.

Il jeta un paquet de vêtements à ses pieds avant d’ajouter :

— On sort un moment, pendant ce temps, change-toi.

Les deux hommes s’esquivèrent après avoir suspendu la lampe à la poignée. Chong porta alors les yeux sur son corps : elle était tout de blanc vêtue, on aurait dit un habit de deuil ; son accoutrement était encore tout mouillé. Elle défit les nœuds de la courte veste puis de la jupe. En jupon, elle remonta ses genoux sous son menton pour dissimuler sa poitrine, puis elle défit le paquet. Elle enfila le pantalon noir qui ressemblait à un sous-vêtement coréen et le noua à la taille ; puis une ample veste de soie à boutons de tissu dont le col lui montait jusqu’aux oreilles. Le haut du visage du Coréen se carra derrière la grille :

— Qu’est-ce que tu fous ? Allez, grouille-toi…

Elle plia avec soin la veste et la jupe coréennes qu’elle venait de quitter. Elle s’appliquait à les assembler en un carré parfait quand la porte s’ouvrit de nouveau. Le Chinois se baissa, s’empara du paquet d’un geste vif. Avant de la laisser sortir, le Coréen lui demanda :

— Comment t’appelles-tu déjà ?

— Chong, répondit-elle d’une voix à peine audible.

— Et ton nom de famille ?

— Shim.

— Tu as quel âge ?

— Quinze ans.

— Rappelle-toi bien que, désormais, tu n’es plus Shim Chong.

Elle se garda de demander qui elle était censée être. Le marchand examina la jeune fille silencieuse :

— Finis de t’habiller, ensuite tu suivras ce monsieur.

La porte s’ouvrit de nouveau et le vent tourbillonna férocement dans la cabine. Quand elle se referma, une calme pénombre envahit la pièce. La lampe était partie avec ses visiteurs. Par la grille, Chong vit s’éloigner, puis disparaître, la lumière. Elle remarqua un crochet métallique au sommet de la porte ; après un moment d’hésitation, elle l’actionna et un volet s’abaissa devant la grille. Une fois celui-ci posément verrouillé, l’obscurité devint totale. Assise sur la natte, Chong tâtonnait le sol autour d’elle. Auparavant, certains objets lui étaient apparus dans la cabine, comme ces deux oreillers en lattes de bambou tressées. En poussant plus loin l’exploration, elle palpa un panier d’osier qu’un récipient métallique muni d’un couvercle emplissait complètement. Chong s’entendit prononcer : « Le pot de chambre. »

Elle défit les nœuds du sous-vêtement pour s’y asseoir. Comme elle se retenait depuis fort longtemps, un flux abondant et puissant la délivra, à croire qu’elle se vidait de toute sa substance liquide. Ses fesses, aisément soustraites aux regards lorsqu’elle portait une jupe, étaient impossibles à cacher avec ce pantalon. Bien que personne ne fût là pour la voir, elle se couvrit le postérieur de ses deux mains.

La soie crissait à chacun de ses mouvements. La gêne éprouvée au début s’estompa ; elle s’y habitua et finit par se sentir toute douillette.

« Si je ne suis pas Shim Chong, qui suis-je alors ? »

 

© Shim Chong, fille vendue de Hwang Sok-yong, roman traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet (éditions Zulma, 2010-2012)

8 novembre 2012

Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 (avec extrait)

Le prix Goncourt 2012 a été décerné à Jérôme Ferrari pour Le sermon sur la chute de Rome publié par Actes Sud. Même si ce roman n’est pas celui que je préfère de lui, c’est à la fois une très belle voix qui a été récompensée aujourd’hui – une voix sombre et terriblement juste – et une phrase : celle d’un auteur qui mêle avec finesse le monologue intérieur au fil du récit, le lyrisme et la distanciation. Lire Jérôme Ferrari, c’est aussi entrer dans les méandres de la Mémoire, la collective et la familiale, à travers la guerre notamment (les guerres devrais-je dire) qui est omniprésente dans tous ces romans et change la donne, transforme des vies, dévie la course du récit : première et deuxième guerre mondiale, guerre d’Algérie ou guerre dans les Balkans. À chaque fois, au moins un personnage aura participé à un conflit. Et à chaque fois, ce sont les blessures physiques et psychiques qui seront pointées par les narrateurs ainsi que la difficulté de vivre à nouveau dans la société, une histoire amoureuse ou dans son propre corps, une fois retourné au pays. La Corse (lieu des origines) est également au cœur de tous ces projets littéraires ainsi que la confusion des sentiments. Très littéraire, souvent inspiré par des textes classiques, philosophiques ou religieux ainsi que par des figures tragiques, les romans de Jérôme Ferrari dépeignent avec une lucidité parfois glaciale notre histoire et notre monde en les comparant à d’autres civilisations ou époques. J’avais été très impressionné par Un dieu un animal (disponible désormais en numérique et que je vous conseille vivement) et avais parlé ici de son roman précédent, Où j’ai laissé mon âme, le premier à avoir été numérisé par Actes Sud (lire le billet avec extrait).

De la guerre d’Algérie il en est à nouveau question dans Le sermon sur la chute de Rome à travers une des figures centrales du roman, celui qui regarde la photo qui nous permettra de remonter dans le désordre l’histoire d’une famille partagée entre l’Algérie, Paris et la Corse. On découvre aussi une autre famille que le projet central du roman (la réouverture d’un bar dans un village corse) dézinguera. Des histoires de chutes, donc, d’un petit empire qui aurait pu tenir si ceux qui l’avaient repris n’avaient pas cédé aux désordres affectifs mais aussi aux plaisirs de la chair et à la corruption. Le sermon sur la chute de Rome va s’occuper de tout cela et démonter le château de cartes, phrase après phrase.

Pour vous en donner un aperçu, voici quelques lignes extraites du tout début, une scène d’exposition très importante pour la suite.

La version numérique de ce roman de Jérôme Ferrari (13.99 € avec DRM Adobe) peut être téléchargée chez tous les libraires connectés, dont ePagine. Le prix de vente étant le même partout en France, privilégiez un libraire partenaire.

ChG


 

Comme témoignage des origines – comme témoignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l’été 1918, que Marcel Antonetti s’est obstiné à regarder en vain toute sa vie pour y déchiffrer l’énigme de l’absence. On y voit ses cinq frères et sœurs poser avec sa mère. Autour d’eux, tout est d’un blanc laiteux, on ne distingue ni sol ni murs, et ils semblent flotter comme des spectres dans la brume étrange qui va bientôt les engloutir et les effacer. Elle est assise en robe de deuil, immobile et sans âge, un foulard sombre sur la tête, les mains posées à plat sur les genoux, et elle fixe si intensément un point situé bien au-delà de l’objectif qu’on la dirait indifférente à tout ce qui l’entoure – le photographe et ses instruments, la lumière de l’été et ses propres enfants, son fils Jean-Baptiste, coiffé d’un béret à pompon, qui se blottit craintivement contre elle, serré dans un costume marin trop étroit, ses trois filles aînées, alignées derrière elle, toutes raides et endimanchées, les bras figés le long du corps et, seule au premier plan, la plus jeune, Jeanne-Marie, pieds nus et en haillons, qui dissimule son petit visage blême et boudeur derrière les longues mèches désordonnées de ses cheveux noirs. Et à chaque fois qu’il croise le regard de sa mère, Marcel a l’irrépressible certitude qu’il lui est destiné et qu’elle cherchait déjà, jusque dans les limbes, les yeux du fils encore à naître, et qu’elle ne connaît pas. Car sur cette photo, prise pendant une journée caniculaire de l’été 1918, dans la cour de l’école où un photographe ambulant a tendu un drap blanc entre deux tréteaux, Marcel contemple d’abord le spectacle de sa propre absence. Tous ceux qui vont bientôt l’entourer de leurs soins, peut-être de leur amour, sont là mais, en vérité, aucun d’eux ne pense à lui et il ne manque à personne. Ils ont sorti les habits de fête qu’ils ne mettent jamais d’un placard truffé de naphtaline et il leur a fallu consoler Jeanne-Marie, qui n’a que quatre ans et ne possède encore ni robe neuve ni chaussures, avant de monter tous ensemble vers l’école, sans doute heureux que quelque chose se passe enfin qui les arrache un instant à la monotonie et à la solitude de leurs années de guerre. La cour de l’école est pleine de monde. Toute la journée, dans la canicule de l’été 1918, le photographe a fait le portrait de femmes et d’enfants, d’infirmes, de vieillards et de prêtres, qui défilaient devant son objectif pour y chercher eux aussi un répit et la mère de Marcel, et ses frère et sœurs, ont patiemment attendu leur tour en séchant de temps en temps les larmes de Jeanne-Marie qui avait honte de sa robe trouée et de ses pieds nus. Au moment de prendre la photo, elle a refusé de poser avec les autres et il a fallu tolérer qu’elle reste debout toute seule, au premier rang, à l’abri de ses cheveux ébouriffés. Ils sont réunis et Marcel n’est pas là. Et pourtant, par le sortilège d’une incompréhensible symétrie, maintenant qu’il les a portés en terre l’un après l’autre, ils n’existent plus que grâce à lui et à l’obstination de son regard fidèle, lui auquel ils ne pensaient même pas en retenant leur respiration au moment où le photographe déclenchait l’obturateur de son appareil, lui qui est maintenant leur unique et fragile rempart contre le néant, et c’est pour cela qu’il sort encore cette photo du tiroir où il la conserve soigneusement, bien qu’il la déteste comme il l’a, au fond, toujours détestée, parce que s’il néglige un jour de le faire, il ne restera plus rien d’eux, la photo redeviendra un agencement inerte de taches noires et grises et Jeanne-Marie cessera pour toujours d’être une petite fille de quatre ans. Il les toise parfois avec colère, il a envie de leur reprocher leur manque de clairvoyance, leur ingratitude, leur indifférence, mais il croise les yeux de sa mère et il s’imagine qu’elle le voit, jusque dans les limbes qui retiennent captifs les enfants à naître, et qu’elle l’attend, même si, en vérité, Marcel n’est pas, et n’a jamais été, celui qu’elle cherche désespérément du regard. Car elle cherche, bien au-delà de l’objectif, celui qui devrait se tenir debout près d’elle et dont l’absence est si aveuglante qu’on pourrait croire que cette photo n’a été prise pendant l’été 1918 que pour la rendre tangible et en conserver la trace. Le père de Marcel a été fait prisonnier dans les Ardennes au cours des premiers combats et il travaille depuis le début de la guerre dans une mine de sel en Basse-Silésie. Tous les deux mois, il envoie une lettre qu’il fait écrire par l’un de ses camarades et que les enfants lisent avant de la traduire à haute voix à leur mère. Les lettres mettent tant de temps à leur parvenir qu’ils ont toujours peur d’entendre seulement les échos de la voix d’un mort, portés par une écriture inconnue. Mais il n’est pas mort et il rentre au village en février 1919 afin que Marcel puisse voir le jour. Ses cils ont brûlé, les ongles de ses mains sont comme rongés par l’acide et l’on voit sur ses lèvres craquelées les traces blanches de peaux mortes dont il ne pourra jamais se débarrasser. Il a sans doute regardé ses enfants sans les reconnaître mais son épouse n’avait pas changé parce qu’elle n’avait jamais été jeune ni fraîche, et il l’a serrée contre lui bien que Marcel n’ait jamais compris ce qui avait bien pu pousser l’un vers l’autre leurs deux corps desséchés et rompus, ce ne pouvait être le désir, ni même un instinct animal, peut-être était-ce seulement parce que Marcel avait besoin de leur étreinte pour quitter les limbes au fond desquels il guettait depuis si longtemps, attendant de naître, et c’est pour répondre à son appel silencieux qu’ils ont rampé cette nuit-là l’un sur l’autre dans l’obscurité de leur chambre, sans faire de bruit pour ne pas alerter Jean-Baptiste et Jeanne-Marie qui faisaient semblant de dormir, allongés sur leur matelas dans un coin de la pièce, le cœur battant devant le mystère des craquements et des soupirs rauques qu’ils comprenaient sans pouvoir le nommer, pris de vertige devant l’ampleur du mystère qui mêlait si près d’eux la violence à l’intimité, tandis que leurs parents s’épuisaient rageusement à frotter leurs corps l’un à l’autre, tordant et explorant la sécheresse de leurs propres chairs pour en ranimer les sources anciennes taries par la tristesse, le deuil et le sel et puiser, tout au fond de leurs ventres, ce qu’il y restait d’humeurs et de glaires, ne serait-ce qu’une trace d’humidité, un peu du fluide qui sert de réceptacle à la vie, une seule goutte, et ils ont fait tant d’efforts que cette goutte unique a fini par sourdre et se condenser en eux, rendant la vie possible, alors même qu’ils n’étaient plus qu’à peine vivants. Marcel a toujours imaginé – il a toujours craint de n’avoir pas été voulu mais seulement imposé par une nécessité cosmique impénétrable qui lui aurait permis de croître dans le ventre sec et hostile de sa mère tandis qu’un vent fétide se levait et portait depuis la mer et les plaines insalubres les miasmes d’une grippe mortelle, balayant les villages et jetant par dizaines dans les fosses creusées à la hâte ceux qui avaient survécu à la guerre, sans que rien pût l’arrêter, comme la mouche venimeuse des légendes anciennes, cette mouche née de la putréfaction d’un crâne maléfique et qui avait surgi un matin du néant de ses orbites vides pour exhaler son haleine empoisonnée et se nourrir de la vie des hommes jusqu’à devenir si monstrueusement grosse, son ombre plongeant dans la nuit des vallées entières, que seule la lance de l’Archange put enfin la terrasser. L’Archange avait depuis longtemps regagné son séjour céleste d’où il restait sourd aux prières et aux processions, il s’était détourné de ceux qui mouraient, à commencer par les plus faibles, les enfants, les vieillards, les femmes enceintes, mais la mère de Marcel restait debout, inébranlable et triste, et le vent qui soufflait sans relâche autour d’elle épargnait son foyer. Il finit par tomber, quelques semaines avant la naissance de Marcel, cédant la place au silence qui s’abattit sur les champs envahis de ronces et de mauvaises herbes, sur les murs de pierre effondrés, sur les bergeries désertes et les tombeaux. (…)


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© Le sermon sur la chute de Rome
de Jérôme Ferrari,
Actes Sud, prix Goncourt 2012
disponible en papier & en numérique

7 novembre 2012

extrait de Féerie générale, Emmanuelle Pireyre, prix Médicis 2012

Hier à 13h, le prix Médicis 2012 a été attribué à Emmanuelle Pireyre pour son roman Féerie générale publié aux éditions de L’Olivier et disponible dans sa version imprimée ainsi qu’en numérique. Au même moment, le prix Médicis étranger était décerné à Avraham B. Yehoshua pour son roman Rétrospective publié conjointement par Grasset et Calmann-Lévy (non disponible en numérique, ni en hébreu ni en anglais ni an français). En revanche, Congo, une histoire, l’essai de David Van Reybrouck, prix Médicis essai, et publié chez Actes Sud, est au catalogue numérique depuis sa parution. Tous ces ebooks sont vendus 30% moins cher qu’en papier environ et équipés de la DRM Adobe.

Aujourd’hui, pour saluer ce projet littéraire d’Emmanuelle Pireyre, publication ici de deux fragments de sa Féerie générale. Un extrait plus long peut être téléchargé gratuitement ou feuilleté en ligne sur ePagine. Pour consulter la liste des prix littéraires 2012, cliquez ici. Si vous souhaitez lire une très belle chronique de ce roman, rendez-vous sur le site de Guénaël Boutouillet, Matériau composite.

 

Écrits corsaires. Une petite fille déteste la finance et préfère peindre des chevaux ; des artistes investissent les casernes ; un universitaire ne parvient pas à achever sa thèse sur l’héroïsme contemporain ; une jeune musulmane choisit pour devise : Une cascade de glace ne peut constituer un mur infranchissable… Ainsi sont les protagonistes de Féerie générale: récalcitrants à l’égard de ce qui menace leur liberté, prompts à se glisser dans les interstices du réel pour en révéler les absurdités. À partir de quelques échantillons prélevés dans les médias, ce livre mêle humour et érudition pour aborder – entre autres − le rôle de l’argent, la démilitarisation de l’Europe, la question du voile, le bonheur écologique. Il « fait littérature » avec une langue actuelle, écrite et orale, et celle des forums internet : « J’ai souvent eu l’impression, en écrivant ce livre, d’emprunter des discours tout faits comme on louerait des voitures pour le plaisir de les rendre à l’autre bout du pays complètement cabossées », nous confie l’auteur. Emmanuelle Pireyre poursuit ici sa réflexion sur l’époque, dans un pastiche éblouissant des discours − savants, publicitaires, sociologiques – dont elle détourne les clichés. Cet écrivain-corsaire aborde les lieux communs avec une jubilation communicative et propose une radiographie de la conscience européenne en ce début de 21e siècle.


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© Féerie générale
de Emmanuelle Pireyre,
L’Olivier, prix Médicis 2012
disponible en papier & en numérique

Comment laisser flotter les fillettes ?

 

Un jour en Europe, il y avait une petite fille qui détestait la finance. « Petite, disait-elle, petite ok, mais pas soumise. » Au Japon, vivait un homme qui avait une grosse bibliothèque recelant des milliers de mangas, mais cela ne suffisait pas à contenir ses pulsions ; il passa à l’acte et commit des atrocités. Vingt ans plus tôt, Umberto Eco s’était fait voler ses comics de Superman par d’autres universitaires lors d’un colloque de sémiologie.

 

Avec :
Roxane
Cheval
Mirem et Malcolm
Claude Lévi-Strauss
Umberto Eco
Tsutomu Miyazaki
Les quatre fillettes de Tokyo
Le futur mangaka
Population japonaise

 

L’école de la finance

Une fois en Europe, il y avait une fille de neuf ans qui était pleine de mystère. Certains disaient qu’elle était butée. Bon, ce n’était tout de même pas de l’autisme, seulement Roxane restait hermétique, vraiment hermétique, aux sujets qui ne l’intéressaient pas. Elle se refermait et ensuite il n’y avait plus rien à en tirer. Dans la cour de l’école, les conversations allaient bon train sur la spéculation financière, et là typiquement c’était un sujet dont cette petite fille ne voulait pas entendre parler. Elle ouvrait la bouche, aucun son ne sortait, une vitre en verre ultra-épais la séparait des conversations, elle tournait la tête et allait jouer plus loin. Ses copains se laissaient à chaque fois surprendre par sa brutalité intransigeante, ils se sentaient jugés, ils avaient l’impression qu’elle n’était pas de leur avis sur la finance, ou que, carrément, elle n’avait pas d’avis. Les enfants étaient d’autant plus surpris par cette réticence qu’ils avaient, depuis quelques années, pris l’habitude du travail d’équipe, ils avançaient ensemble. « On n’est plus à Wall Street dans les années 80, avaient-ils coutume de dire. L’époque est finie où on travaillait seul en psychopathe, où l’instinct, la coke et les individualités menaient la danse. » De fait, ils s’entraidaient, s’échangeaient beaucoup d’infos, se faisaient passer graphiques financiers, dépêches de l’AFP et résumés d’articles des Échos ou du Financial Times. Bien sûr, ils étaient encore petits, ils n’étaient qu’à l’école primaire ; aussi ils ne tenaient pas longtemps avec les analyses vraiment prises de tête, ils avaient tout le temps envie de déconner. Certains jours où ils avaient du mal à anticiper le marché, ils disaient : « Quel après-midi pourri ! Si ça continue, je vais devoir vendre un de mes apparts à Cannes pour renflouer mes comptes de trading ! » Ils avaient besoin de se défouler, même s’ils avaient conscience que le sujet était grave, même si quelquefois ils étaient soucieux et demandaient à la maîtresse : « Maîtresse, le but des banquiers, c’est de ruiner tout le monde ou quoi ? – Juste les petits comme toi, répondait la maîtresse. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Et eux ils doivent se faire de gros bénefs. En plus, expliquait la maîtresse, ils peuvent te fourguer les produits merdiques qu’ils ont inventés et travailler avec des infos privilégiées en utilisant leurs fonds propres. Donc on peut pas lutter… c’est comme ça. »
Le vendredi du mois de mai où la vice-présidente du gouvernement espagnol annonça que le nouveau code pénal punirait les pratiques spéculatives qui avaient fait plonger la Bourse espagnole, les enfants étaient énervés. Ils avaient eu sport, ils n’arrivaient pas à se sentir concernés, ils plaisantaient, se bousculaient à la sortie du vestiaire. Ils disaient : « Bon, en tout cas, on sait maintenant que les mecs de Goldman Sachs iront pas en Espagne pour leurs vacances. Ni en Grèce. » Ils disaient : « Ils s’achèteront un pays avec leurs bonus. » Bien sûr, il fallait tenir compte de nombreux paramètres pour appréhender le marché, la finance est une activité hautement technique, et parfois les enfants n’étaient pas suffisamment concentrés. Sauf la mystérieuse petite Roxane qui restait concentrée, mais sur complètement autre chose ; et sauf une autre fille de la classe, toujours au top dans ses analyses, et qui, très sympa, venait au secours des copains. Elle leur disait : « Attention les gars, il faut quand même tenir compte du chomdu US. – La vache c’est vrai, disaient les autres, je l’avais oublié celui-là avec tout ce sketch sur la dette des États. »

 

Les périodes d’économie mondialisée

Roxane se positionnait ailleurs. Elle refusait d’entendre parler d’analyse financière. Elle voyait bien évidemment que la finance s’insinue partout, parmi les gens et parmi les choses, mais Roxane se tenait à distance et ne se mêlait pas aux conversations. Elle avait placé très haut le niveau d’étanchéité qui lui convenait. Certes, Roxane restait une enfant, elle ne faisait pas vraiment exprès, son comportement n’était pas le résultat d’une longue réflexion. C’était juste son naturel qui était comme ça, rétif. Elle préférait les chevaux à la finance, elle préférait qu’il y ait du vert autour. À peine libérée des obligations de l’école, Roxane prenait ses tubes de peinture, une palette, une toile, et partait à travers la campagne jusqu’à l’enclos où se trouvait le cheval dont jour après jour elle faisait le portrait. La mère de Roxane était à cette période constamment absorbée par Internet, elle travaillait ou tchattait, on ne savait jamais trop ; célibataire depuis quelques mois, elle avait décidé de remédier à la situation et passait une bonne partie de ses jours et de ses nuits sur un site de rencontres ; elle espérait une relation durable, comptait bien cette fois réussir le délicat passage à la real life.
Du coup, Roxane avait beaucoup de temps pour peindre, des heures et des heures pour perfectionner son art, pour préciser son dessin au crayon, travailler ses glacis, une technique vraiment géniale où tu crées le volume par la succession des couches de peinture, tu superposes des couches transparentes de peinture diluée et le volume du cheval se gonfle et se creuse en ombre et lumière au fur et à mesure sur la toile. Roxane était tellement absorbée par le bonheur des glacis, des couleurs, des formes et des volumes qu’elle restait là longtemps dans la douceur de fin d’après-midi, elle gonflait et redégonflait le volume de la cuisse, elle gonflait et dégonflait silencieusement heure après heure le volume de la tête, du flanc, de la crinière. Elle profitait pleinement de sa solitude.
C’était sa manière à elle de se retirer du monde, des conversations financières et des agissements de Goldman Sachs et consorts. Elle avait mis ça au point inconsciemment, elle ne théorisait pas, mais force est de constater qu’elle avait raison. C’était une super attitude, elle conservait la zone de silence, le sas de néant qu’il faut à tout prix établir et protéger dans les économies mondialisées.
Parce qu’ainsi sont les périodes d’économie mondialisée : dans ce genre de périodes, tout est lié à l’échelle planétaire ; on ressent fortement que des choses spatialement très éloignées sont interdépendantes, qu’on n’est jamais loin du magma. Dans ce genre de périodes, il y a un côté agglutinement parfois insupportable, ce côté Je mange une glace à Santiago et tu frissonnes à Toronto, ce côté Tu sautes à Lomé et je rebondis à Taipei, ce côté Je lève le bras à Rotterdam et quelqu’un se gratte à Karachi. Une ambiance réseaux donc, une ambiance tuyaux embrouillés qui relient un peu tout à n’importe quoi, où on a l’impression de ne jamais être seul cinq minutes. Lévi-Strauss l’avait d’ailleurs déjà constaté avec amertume : un jour où il voulait embarquer pour le Brésil, il apprit qu’il y avait un délai de quatre mois avant d’obtenir une place sur un bateau. Déçu, vexé, il annula la promenade, ça lui faisait un choc. Vingt ans plus tôt, lorsqu’il se rendait en Amérique du Sud pour ses missions d’ethnologue, les voyageurs étaient si rares, il restait tant de places libres sur les bateaux, que la traversée était luxueuse ; le cuisinier de bord leur servait des rations royales de poularde et de turbot. Lévi-Strauss en conclut que le monde était devenu trop petit pour le grand nombre de ses habitants. Pourtant on était en 1955 et la Terre ne portait encore que 2,7 milliards de personnes. Bref, à ce compte-là, avec cette ambiance pressante de boîte de nuit, il vaut mieux des populations très solides pour donner le change, des populations de récalcitrants, il vaut mieux des carrément têtus.


 

29 octobre 2012

Extrait de Descendre en marche de Jeff Noon (La Volte)

Vous vous souvenez sans doute qu’une première version (PDF et ePub) de La Horde du Contrevent d’Alain Damasio avait été commercialisée en 2008, notamment sur ePagine. Il y a quelques mois, La Volte a souhaité remettre à jour le fichier et depuis une semaine, le nouvel ePub plus proche des critères de lecture numérique actuels est en ligne. En passant, la maison d’édition a également décidé de baisser son prix de vente (8.99 €) et de le proposer au téléchargement sans DRM et sans marquage. Parallèlement à cette nouvelle version du livre culte de Damasio, La Volte vient de faire paraître conjointement en papier et en numérique le nouveau roman de Jeff Noon (auteur notamment du fameux Vurt), Descendre en marche. Dans les semaines qui viennent, d’autres titres de cet auteur publiés par La Volte ainsi que Le Déchronologue de Stéphane Beauverger seront disponibles en numérique (on annonce un titre tous les quinze jours et d’ici la fin de l’année, son catalogue numérique devrait comporter 7 ou 8 titres). À terme, c’est tout le fond du catalogue de cet éditeur qui sera en ligne, en ePub, et toutes les nouveautés devraient paraître le même jour en papier et en numérique.

Aujourd’hui, extrait de Descendre en marche (Falling out of Cars), le road-novel poétique et hallucinatoire de Jeff Noon qu’il situe dans une Angleterre où les habitants sont atteints les uns après les autres d’une maladie singulière, l’épidémie touchant tout ce qui touche à l’information et à sa diffusion, à sa restitution et à son interprétation : sons, images, images, chiffres et lettres sont soudain brouillés et indécodables. Pour éviter d’être encore plus atteint par la maladie, une poudre magique circule mais à forte dose, cette dernière peut entraîner des effets très indésirables… C’est ce que vont expérimenter les personnages de ce roman inclassable, tous à la recherche des fragments d’un miroir brisé qui pourrait (telle est la mission) stopper cette étrange épidémie. À l’intérieur de leur voiture lancée à toute allure, il y a notamment Marlene qui tient un journal de bord et un journal intime mais qui s’avère de moins en moins lisible à mesure que la maladie progresse…

Pour aller plus loin, sachez qu’un extrait de chacun des deux titres de La Volte peut être téléchargé gratuitement sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires.

ChG

 

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© Extrait de Descendre en marche,
Jeff Noon, La Volte, 2012,
9.99 € en numérique

 

Nous allons vers le sud, avec l’espoir d’atteindre la nouvelle ville à la tombée de la nuit. Nous avons traversé un nuage d’or. Derrière, les routes se vident à nouveau. La circulation semble éviter la région, et les rares voitures roulent doucement.

Il y a trop d’accidents.

De place en place nous voyons une nouvelle voiture abandonnée sur le bas-côté. Certaines sont visiblement endommagées : un accident ou un incendie. Mais la plupart étaient intactes, malheureuses, comme si le conducteur n’était sorti que pour un instant et, ensuite, avait décidé de disparaître. C’était le genre d’image qu’on trouvait dans les romans de science-fiction que je lisais pendant mon adolescence.

La voiture abandonnée.

Je trouvais que c’était une image suprêmement romanesque, le symbole d’une civilisation mourante. Je suppose que beaucoup d’adolescents connaissent ce désir étrange : vivre la fin des temps. Mais à présent, en devenant banale, l’image a perdu son attrait poétique. Les voitures sont délaissées parce que les conducteurs n’ont plus confiance en eux-mêmes.

Peut-il y avoir une autre raison ?

Peacock et Henderson parlaient du camion renversé, et du nuage. Ils se disputaient. Peacock aurait voulu s’arrêter pour regarder un moment les opérations de confinement, voire récupérer quelques boîtes égarées. Le médicament. Notre salut quotidien, comme il l’appelle. Mais Henderson avait dit non, on continue. Elle a plus ou moins pris la tête de notre expédition.

Je parcours le pays avec eux deux depuis un peu plus d’une semaine. Pas longtemps. Ils m’ont trouvée une nuit dans un jardin public, à creuser la terre à mains nues. Je n’étais pas en forme. Les fleurs noires qui poussaient là, avec leur parfum irrésistible. J’avais suivi les indices jusqu’à ce parc, ce petit coin d’herbe, mais mes mains ne trouvaient que terre, racines, vers, pierres. Où était-il ? Où était-il, bordel ?

J’étais sur le point d’abandonner quand j’ai entendu la voix de Peacock dire : « Sacré spectacle. » Et ils m’ont aidée. Nous avons extrait le trésor de la terre, le trésor brillant. C’était bizarre, qu’ils m’aident, et je ne sais toujours pas vraiment ce qu’ils cherchent, sinon une part du butin. En tout cas, sans eux, je ne serais pas arrivée si loin.

Peacock est une grosse brute. Il porte un petit chapeau rond en cuir brun, un caban en daim. Je ne l’ai vu qu’une fois ou deux sans son chapeau : il a une coupe en brosse ratée, souvenir de l’armée. Il sait à peu près tout faire. Par exemple, c’est généralement lui qui conduit, et même quand il est malade. Il suffit de bien utiliser le médicament, mais il commence à m’inquiéter. Assez accommodant, sauf que parfois son visage se ferme. C’est une figure blessée, et la dureté s’y plaque comme un masque, non pour cacher les blessures mais pour les exhiber. J’ai déjà vu plusieurs fois la violence de cet homme. La guerre, son service à l’étranger, la distance froide qui se glisse dans ses yeux. Mais il y a quelque chose derrière la dureté, j’en suis sûre. C’est important. Quelque chose qu’il retient. Je ne connais pas son prénom.

Il a un flingue.

Henderson, ou Bev comme l’appelle Peacock quand ils sont gentils, est un mystère encore plus profond. À bien des égards elle est plus dure que Peacock, plus lunatique, je veux dire. Plus colérique, et parfois c’est utile, et parfois non. Vêtue d’un bas de jogging vert, d’un T-shirt, de tennis voyantes, elle est toujours prête à l’action. Elle ne boit pas beaucoup, elle ne fume pas. Tous les matins elle effectue un enchaînement de tai-chi compliqué. Elle a dans les vingt-cinq ans, deux ou trois de moins que Peacock. De nous trois, c’est elle la moins touchée. Je n’ai aucune idée de ce qu’elle faisait avant ce voyage. Elle se baladait, j’imagine. Parce que ce n’est pas facile de trouver son chemin, par les temps qui courent, je le sais bien. Nous sommes perdus tous ensemble, tout le monde. Lancés sur des voies entrecroisées, on se rencontre, on se sépare. Des inconnus, rien que des inconnus…

Parfois, je me demande si Henderson n’apprécie pas ce chaos. La maladie lui permet de laisser libre cours à son caractère sans avoir à se trouver d’excuses. Puis je repense à ce que je faisais à son âge. Il y a dix ans ? Jeune mariée, enceinte. Ma carrière sur pause. Nous nous étions installés à Oxford dans une maison neuve. Tout semblait parfait. Ou normal, du moins. Le début d’une vie convenable. Mais aujourd’hui, on dirait un mirage ; une histoire de brume.

À la vérité, et malgré tout ce que nous avons vécu ensemble cette semaine, je n’arrive pas à faire confiance à Henderson, ni à Peacock, à aucun des deux, pas complètement.

La décision n’est pas facile.

Nous n’avons pas encore parlé d’hier soir, à part Henderson qui a dit qu’elle avait mal à la tête. Ce n’est pas notre premier échec, et peut-être pourrons-nous nous rattraper plus tard, je ne sais pas. J’ai l’impression de toucher à la fin d’une époque, au bout de ce que je peux donner. Encore quelques jours peut-être, quelques missions, puis je veux rendre la mallette à Kingsley et recevoir l’argent. Pour gagner ma vie. Mais ce n’est pas vrai, il ne s’agit pas que d’argent.

Je ne sais pas de quoi il s’agit.

Je pense sans cesse à Angela. La dernière fois, la dernière fois, l’hôpital. À la regarder sur les écrans, je voulais entrer, être dans sa chambre avec elle, la tenir dans mes bras. Alors même que je connaissais les risques, les risques du contact, du toucher, il était dangereux de me montrer et même de lui parler, je voulais quand même. Peut-être savais-je déjà que ce serait la dernière fois. Je ne sais pas. Et j’ai laissé les médecins me garder à l’écart, comme toujours.

C’était une honte, de la laisser.

Ma fille unique…

Peut-être ces sentiments ont-ils affecté la décision que j’ai prise tout à l’heure. Nous approchions de l’embranchement qui nous mènerait à la nouvelle ville quand Henderson a dit : « Regardez. Une toute triste. »

C’était une auto-stoppeuse, debout sur le bord de la route. Une jeune femme.

« Ne t’arrête pas, ai-je dit.

— Que dit la pancarte ? » a demandé Peacock.

J’ai regardé la fille quand on s’est approchés. Elle tenait un bout de carton avec des lettres griffonnées. Il faisait presque nuit, et elle braquait une petite lampe torche sur sa pancarte, mais je n’arrivais pas à déchiffrer ce qui y était inscrit. Quand on l’a dépassée, elle a fait un geste obscène.

« Pour qui elle se prend ? a dit Peacock.

— N’importe où, a dit Henderson.

— Quoi ?

— C’est ça qu’elle disait, la pancarte. N’importe où. Incroyable, non ? »

Nous en avions vus beaucoup, de ces auto-stoppeurs, au cours de la semaine. Tous jeunes, apparemment, et beaucoup de femmes. Très souvent, ils marchaient sur le bas-côté, loin des bretelles d’accès ou des stations-service, comme s’ils étaient tombés du ciel. Je ne sais pas ce qu’ils fuyaient, et je préférais faire comme s’ils n’étaient pas là. S’occuper de la mission, ne pas se laisser déconcentrer.

Je me suis retournée pour regarder par la vitre arrière. La femme était déjà perdue dans les ténèbres. À cet instant, pour une raison que je n’ai pas encore comprise, j’ai dit : « Non, attends. Fais demi-tour. »

11 octobre 2012

Extrait du « Veau » de Mo Yan (prix Nobel de Littérature 2012)

L’écrivain chinois Mo Yan a publié plus d’une vingtaine de romans et de recueils de nouvelles dans son pays. Traduit en français depuis le début des années 90, on trouve ses textes principalement aux éditions du Seuil mais aussi chez Actes Sud, Philippe Picquier et aux éditions Caractères. Depuis quelques heures, il est également le nouveau Prix Nobel de Littérature.

Je m’empresse de faire un tour sur la catalogue d’ePagine et remarque qu’un seul titre est disponible actuellement dans sa traduction française en numérique (d’autres à venir dans les prochains mois ?). Il s’agit du Veau suivi du Coureur de fond, un recueil de deux nouvelles qui vient de paraître au Seuil. Pour les autres titres, je vous renvoie sur le site des éditions du Seuil puisqu’une page lui est consacrée ainsi que sur la page Wikipédia qui dresse une bibliographie complète (à signaler qu’à peine apprenions-nous la nouvelle que la mention du prix Nobel était déjà en ligne sur la fiche de Mo Yan sur Wikipédia).

Ci-dessous, un extrait du début du Veau, nouvelle dans laquelle l’auteur revient sur son adolescence paysanne dans la province du Shandong en Chine, un exercice qui lui permet, à travers le prisme de l’enfance, de parler de l’époque maoïste, du quotidien, des querelles, de la pauvreté des villageois qu’il a connus mais aussi des astuces en tous genres pour pallier à la misère.

Le Veau suivi du Coureur de fond est disponible en numérique sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires.

ChG


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Extrait du premier chapitre du Veau de Mo Yan,
traduit du chinois par François Sastourné
© Éditions du Seuil, 2012


I

À cette époque, j’étais adolescent.
À cette époque, j’étais l’adolescent le plus turbulent du village.
À cette époque, j’étais aussi l’adolescent le plus pénible du village.
Le plus embêtant chez un adolescent de ce genre, c’est qu’il ne se rend pas compte à quel point les gens le détestent. Il va toujours se fourrer là où il se passe quelque chose. Quelle que soit la personne qui parle et quoi qu’elle dise, il tend l’oreille et écoute ; qu’il comprenne ou non, il faut qu’il intervienne. Lorsqu’il a entendu ou vu quelque chose, il fait le tour du village et le raconte à tout le monde : s’il rencontre un adulte, il lui en parle ; s’il rencontre un enfant, il lui en parle aussi ; s’il ne rencontre personne, il parle tout seul, comme si le fait de garder une phrase par-devers lui risquait de lui faire exploser la panse. Il croit à tort que les autres l’aiment. Il est capable de faire un tas de folies pour se faire aimer des autres.
Par exemple, cet après-midi-là, un groupe de villageois désœuvrés jouaient aux cartes sous le saule près du bassin ; je m’approchai et, pour attirer leur attention, je bondis dans l’arbre comme un chat, je m’assis sur la fourche d’une branche et me mis à imiter le coucou. Personne ne réagit. Au bout d’un moment, je m’en lassai et je me mis à observer la partie depuis ma position élevée. Puis la langue commença à me démanger, et je criai : « Zhang San a tiré un roi ! » Zhang San leva la tête et gueula : « Luo Han, t’en as assez de vivre ? » Li Si tira un valet et je ne pus me retenir : « Li Si a tiré un valet ! » Et Li Si dit : « Si la langue te démange, t’as qu’à la gratter contre l’écorce ! » Je continuai à jaser comme une pie dans mon arbre. Les joueurs finirent par se fâcher et se mirent à me lancer des bordées d’injures. Du haut de mon perchoir, je leur répondis sur le même ton. Excédés, n’y tenant plus, ils arrêtèrent leur partie, ramassèrent par terre des morceaux de brique ou de tuile, puis se mirent en ordre de bataille et les lancèrent sur moi. Au début je crus que c’était pour rire, mais je reçus une brique sur le crâne, et ma tête résonna comme un gong. Je vis mille étoiles, et heureusement que j’étais bien accroché à ma branche, sinon je serais tombé à coup sûr. C’est alors que je compris qu’ils étaient sérieux. Pour éviter les projectiles, je grimpai vers la cime, qui se cassa, et je tombai dans le bassin avec une branche morte, faisant un grand plouf et éclaboussant tout le monde. Les badauds éclatèrent de rire. J’étais très content du résultat : s’ils riaient, cela voulait dire qu’ils ne m’en voulaient plus. Mais j’avais une belle bosse et j’étais couvert de boue. Quand je sortis du bassin, tel un singe de terre, je me rendis compte confusément que j’avais fait exprès de me risquer en haut de l’arbre, pour attirer l’attention de tout le monde, pour les faire rire, pour les amuser. J’avais un peu mal à la tête, et l’impression que mille insectes me grimpaient sur le visage. Les gens me regardaient avec étonnement, et je les dévisageais. Lorsque j’arrivai en titubant au pied de l’arbre et que je m’appuyai sur le tronc, quelqu’un s’exclama : « Misère, ce gamin va y passer ! » Tout le monde se regarda, interdit, poussa un cri, et les badauds se dispersèrent comme sous le souffle du vent. Je trouvais cela plus qu’ennuyeux et je m’assis contre l’arbre. En un rien de temps, je m’assoupis.
Lorsque je me réveillai, il y avait de nouveau un attroupement au pied du saule. Un de mes oncles, au visage grêlé, chef de la brigade de production, me tira de sous l’arbre : « Luo Han, dit-il, m’appelant par mon petit nom, qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que tu t’es fait à la tête ? Regarde-moi ça, tu es beau ! Ta mère s’égosille à t’appeler partout, et toi tu es là à traîner ! Fiche le camp, dépêche-toi de filer à la maison ! »
Debout sous le soleil éblouissant, j’avais le vertige. J’entendis mon oncle dire : « Et lave-moi cette boue et ce sang ! »
Je m’accroupis au bord du bassin, m’aspergeant d’eau, me lavant sommairement plusieurs fois. L’eau froide sur ma blessure me fit un peu mal, mais ce n’était pas grave. À ce moment-là, je vis maître Du, responsable de l’élevage dans notre brigade de production, approcher en tenant trois veaux par une corde. Il leur disait : « Allez, allez, pas la peine d’avoir peur, on dirait des laiderons qui ont peur de rencontrer leur belle-mère ! »
Aucun d’eux n’avait d’anneau dans le nez. Ils levaient la tête et, tirant sur leur corde, résistaient. Ces trois veaux étaient mes amis : lorsque le foin avait manqué à la fin de l’hiver, je les avais gardés avec maître Du dans les prés couverts de neige. Comme les autres, ils avaient appris avec la vache mongole à creuser la neige avec leurs sabots pour trouver l’herbe. Ils étaient alors petits et je n’aurais pas imaginé qu’en quelques semaines ils seraient devenus si grands. Deux d’entre eux étaient de la race Luxi, à la robe beige et au museau blanc. Ils se ressemblaient comme des jumeaux, avec le même air abruti. L’autre, à la robe rousse, avait une double bosse sur l’échine ; c’était un veau de cette vache mongole à la queue en tirebouchon ; je lui avais donné un nom : Double Échine. C’était un sacré chenapan : l’hiver dernier, lorsque nous l’avions gardé, il essayait à tout bout de champ de monter les vaches. Au début, maître Du se moquait de lui, il croyait qu’il grimpait les femelles pour rien, mais très vite il s’était aperçu qu’il était déjà tout à fait capable de commettre le péché de chair. Il s’était empressé de lui lier les deux pattes de devant – ce qui ne l’avait pas empêché de continuer à vouloir sauter toutes les vaches, y compris sa mère. Maître Du avait conclu : « Ce chameau se prend pour le roi, il veut même se taper sa mère. » (…)

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