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24 août 2015

Booming, Mika Biermann, Anacharsis (24 août 2015)

Accrochez-vous : Booming est un western quantique qui se joue des balles et du temps qui passe.

Surgis du fin fond du décor, Lee Lightouch et Pato Conchi, le grand maigre et le petit gros, se rendent à Booming pour raison sentimentale.

« Personne ne va à Booming » ; « Prenez un bonbon, je ne crois pas qu’ils en aient » : on les avait pourtant prévenus. Kid Padoon et sa bande font régner la terreur à Booming, le shérif à leur botte, le bordel à leur service, le saloon à leur disposition, le croque-mort aux petits soins.

Mais ça n’est encore rien : il y a quelque chose de détraqué à Booming, un truc qui coince, qui débloque, qui recoince et qui vous rend cinglé.

 

Mika Biermann vit à Marseille, dont il a adopté l’accent bien que sa langue maternelle soit l’allemand. Il développe cependant sans accent et directement en français une œuvre littéraire des plus originales dans le paysage contemporain. Après Ville propre (La Tangeante, 2007), il publie en 2013 le très remarqué Un Blanc chez Anacharsis, puis, coup sur coup, Palais à volonté (POL, 2014) et Mikki et le village miniature (POL, 2015)

 

 

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Ça commence comme ça :

 

Une porte s’ouvre sur le désert.
Les méchants sont vêtus de manteaux.
Un homme tire plus vite que son ombre.
On aura tout vu.
Presque tout.

Lee Lightouch et Pato Conchi franchirent la frontière à l’aube. Lightouch était habillé de cuir, Conchi de lin. Le premier portait un couvre-chef gras de sueur, le deuxième allait boucles au vent. L’un était grand, l’autre rond. Le grand maigre, arborant moustache et barbiche, marchait mains dans les poches, le gros glabre avait glissé une machette dans sa ceinture. Leur mule les suivait comme une ombre. Ils voyagèrent cinq jours d’affilée. Le soir, ils mangèrent du lard ; une couenne était attachée au bat. Ils firent de petits feux sans fumée. Le matin, ils burent une infusion de chicorée. Les nuages à l’horizon ne changeaient ni de taille ni de couleur, quelle que soit l’heure, quel que soit le jour. Sauf le soir, quand ils viraient au rouge, comme d’ailleurs le reste du monde.
— C’est magnifique, dit Lightouch.
— Bof, dit Conchi.

Le sixième jour, ils entrèrent dans le village de Townsend. Lightouch se rendit à l’Eden Saloon. Accoudé au zinc, il leva son verre et regarda le barman barbu à travers le liquide ambré.
— Nous voudrions nous rendre à Booming.
— Booming ?
Le barman chauve expédia un mollard dans le crachoir.
— Personne ne va jamais à Booming.
— Pourquoi pas ?
— N’y a rien là-bas.
— Je suis artiste, mon ami. Vous ne voulez pas une belle fresque au mur ? Une chasse au bison ? Une charge de cavalerie ? Je vous fais un prix.
Le barman cracha de nouveau.
— Non.
Lightouch haussa les épaules. Il finit son whisky, bien mauvais d’ailleurs. Il avait bu pire, mais pas souvent. Ce qu’il aimait, c’était du champagne avec une goutte de sirop de figue. Il adorait le vin noir de Smyrne. Il ne crachait pas sur un verre de raki turc. Dans cette contrée, on avalait partout du whisky fait à base d’épluchures de patates et de la bière faite à base d’épluchures de patates. Il avait vu des durs à cuire vomir leurs tripes. Il n’aimait pas les cow-boys. Ils n’avaient jamais vu Rome.
— Vous avez déjà vu une cathédrale ?
—’Sais pas.
— C’est une énorme église, dont les flèches jettent leur ombre sur la ville. Le long du toit pendent des cages en fer où on enfermait les hérétiques. La pierre de la façade est travaillée comme une dentelle, même au sommet, là où personne ne la voit jamais. Des gargouilles, monstres hideux ou vierges ailées, crachent leur eau vers le dédale des rues. Autour du portail virevoltent des anges, et des saints décapités portent leurs têtes sous le bras. Une fois à l’intérieur, on se croit au fond d’une eau tiède et parfumée. Des losanges multicolores de soleil mouchettent les dalles. Un million de bougies chauffent l’air. Du vieil or entoure les tableaux de saints oubliés. Au plafond, on voit les blasons de rois morts et de villes détruites. Les colonnes torsadées de l’autel portent des nuages d’étain chevauchés par des putti aux derrières rebondis qui se perdent dans les combles. Dans les reliquaires jaunissent les osselets des martyrs. Des vieilles minuscules, écrasées par ces piliers, cette pénombre, cette odeur de cire, prient à genoux, à toute vitesse. L’orgue murmure un plain-chant. Une soif inexplicable vous serre la gorge.
— Je vous ressers ?
— D’accord…

À la Cantina de Townsend, Conchi buvait du lait de chèvre. Son bol était émaillé de bleu. Dans son assiette en grès fumaient d’énormes haricots blancs. La robe de la dueña lui rappelait un étang couvert de lentilles d’eau, ses cheveux les nuits d’été au bord du Pacifique.
— C’est très bon, dit-il, la bouche pleine.
— Mon oisillon, mon bébé, mon héros, tu voudrais un piment pour te rafraîchir la bouche ?
— Ma caille, envoie le piment.
Un rideau de perles se sépara sur un garçon qui portait un panier. Les piments étaient longs et rouges et luisaient comme des flammes.
— C’est le tien ? demanda Conchi.
Il caressa la tête de l’enfant qui se laissa faire.
— Le mien, mon loup. Lui, et six autres, tous en bonne santé et vifs comme argent. Béni soit Dieu qui nous gâte ainsi.
— Amen !
La bouche pleine de haricots, ça sortait « ham’ ».
— Tu vas où ainsi, mon beau voyageur ?
— À Booming.
— Ne va pas à Booming. Il n’y a rien là-bas. Reste avec moi.
— Et ton mari, que dira-t-il ?
— Il te battra comme plâtre.
— Tu vois bien, mi corazón, ma fleur jolie-jolie, que je dois continuer mon chemin.
— Promeneur, il n’y a pas de chemin, seulement un sillage sur la mer, dit le garçon.
En passant devant la Cantina, Pato Conchi y voit un homme attablé, portant les mêmes vêtements que lui, coiffé des mêmes boucles huileuses, de la même corpulence, en train de manger des burritos. Il entre, s’assoit en face de l’étranger et engage la discussion. Ils parlent de la pluie et du beau temps, de Booming et de Townsend, des femmes et des prostituées, de mets et de boissons, de l’homme et de son destin. Ils sont d’accord : pour le bordel que c’est, on y vit avec un certain plaisir, dans ce monde, et pas dans l’autre. Quand Conchi se lève pour se retirer, l’homme l’arrête.
— Excuse ma question, l’ami, mais qui es-tu ?
— Qui je suis, répond Conchi, ça, je n’en sais rien. Mais j’ai toujours voulu avoir une petite conversation avec moi-même.
Ils se retrouvèrent devant l’étable. Lightouch paya les vingt cents pour une nuit dans le foin. Le lendemain matin, ils firent des provisions à la quincaillerie tenue par un homme grassouillet affublé d’un tablier. Lee essaya de marchander.
— Trois dollars pour une outre ? Je vous en donne la moitié.
— C’est à prendre ou à laisser.
— Qu’est-ce que vous en dites, Pato ?
— Et si on prenait quelques harengs ?
Conchi était penché sur un tonneau d’où s’échappaient les effluves évidents du poisson salé.
— C’est une outre premier choix, dit le commerçant. En peau de chèvre, cousue par ma femme. Garantie increvable. Touchez pas à ça !
Conchi recula devant une pyramide de cylindres en fer-blanc.
— C’est quoi, ces trucs ?
— C’est des boîtes de conserve.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
— Vous ne savez pas lire les étiquettes ?
— « Pêches au sirop », déchiffra Conchi. « Langue de bœuf ». « Haricots en sauce ». « Graisse de canard ». « Pemmican extra ». Lee, ça te dit, une boîte de saucisses de Francfort ? Comment ça s’ouvre ?
— Avec un ouvre-boîte.
— Combien, les saucisses ?
— Trois dollars. Et cinq dollars pour l’outil.
— Ça va pas la tête ? Cinq dollars pour l’ouvrir ?
— Vous pouvez toujours essayer avec une pierre pointue.
— Deux dollars pour l’outre, dit Lightouch. Il nous faut également une couenne de lard, un sac de haricots, une tresse d’oignons, une cruche de whisky, une pelle. Faites-nous un prix.
— Vous allez où, comme ça ?
— À Booming.
— À Booming ?
— C’est ça.
Le commerçant indiqua une jarre sur le comptoir.
— Personne ne va à Booming. Prenez un bonbon. Je ne crois pas que là-bas, ils en aient.
La piste de Santa Fe partait à gauche, vers les montagnes aux cimes blanches de neige ; la piste de Cribbs à droite, vers une rangée de cactus candélabre. Le chemin qui menait à Booming allait tout droit jusqu’au lieu-dit du Doigt-Dieu au bord de la grande falaise. Dans cette direction, la poussière était vierge de toute trace de botte, sabot ou roue.
— Maintenant vous allez me dire ce qu’on va faire à Booming, dit Lightouch.
— On va chercher une femme.
— Comment ça, une femme ? Une femme quelconque ? Pourquoi là-bas, où la terre s’arrête, où commence le brasier de Jahannam ?
— On va chercher ma femme.
— Vous n’êtes même pas marié.
— Tu ne peux pas comprendre, compadre. J’aime Conchita. Elle a été enlevée par un hijo de puta nommé Kid Padoon.
— Qui c’est, Kid Padoon ?
— Un petit voyou. Je ne l’ai jamais vu. Quelqu’un m’a dit les avoir vus à Booming.
— Je pourrais attendre votre retour sous un saule…
— Ne dis pas de bêtises, Lightouch. Il n’y a pas de saules ici.
— Je ne serai d’aucune utilité dans votre entreprise de récupération sentimentale.
— Au contraire. Je n’y arriverai pas tout seul. Aide-moi, amigo.
— Quand c’est si gentiment demandé…
Tous deux se mirent en branle, direction le Doigt-Dieu. La mule, n’ayant pas le choix, suivait du pas résigné de la bête de somme.

Une tortue traversa le sentier à la recherche d’ombre. En temps normal, elle évitait les heures chaudes, pendant lesquelles elle cuisait dans sa carapace, et les terrains sablonneux, où elle avançait à reculons. Un petit renard l’avait délogée de sa cavité sous les pierres en lui urinant dessus. Lee et Pato débattirent longuement de sa valeur culinaire, puis de son régime alimentaire. De toute évidence, elle ne chassait ni la souris ni la mouche. La limace eût été à sa portée, mais les gastéropodes n’existaient pas dans ces contrées.

… à suivre ; en achetant ce livre dans une « des dizaines de librairies indépendantes françaises qui vous permettent, via leur site Internet, d’acheter les livres numériques du catalogue Anacharsis. »

Booming

 

« À propos de la jouissance et de la lecture numérique »

« Les livres numériques préparés par les éditions Anacharsis sont commercialisés sans protection spécifique, autrement appelés DRM ou « verrous numériques ».

Pour Anacharsis, il est essentiel que le lecteur dispose avec sa copie numérique de droits de jouissance similaires à ceux d’un livre papier.

Pourtant, si vous achetez votre copie directement à partir de votre périphérique de lecture, au sein de la librairie en ligne associée à la marque de votre liseuse ou tablette, vous ne pourrez sans doute jamais transférer votre livre ailleurs, sur un appareil qui dispose d’un environnement de lecture différent.

Acheter vos livres numériques dans les magasins intégrés à chaque plate-forme de lecture est une démarche facilitée par les fabricants. Ils espèrent de cette manière faire de vous une clientèle captive et soumise, qui ne peut d’aucune manière transférer sa bibliothèque dans un autre environnement de lecture.

Les éditions Anacharsis considèrent que les droits concédés sur une copie numérique ne doivent pas être limités au seul droit d’accès à partir d’un environnement de lecture particulier, déterminé par la marque d’une tablette ou d’une liseuse.

À l’heure actuelle, il existe des dizaines de librairies indépendantes françaises qui vous permettent, via leur site Internet, d’acheter les livres numériques du catalogue Anacharsis. Dans ce cas, aucune restriction de lecture ne vous est imposée. Vous voilà libre. »

Anacharsis

à noter  :

Ce livre numérique a été fabriqué par Lekti.

En exergue de  Booming on trouve :

 La vérité doit forcément être plus étrange que la fiction, dit Basil avec calme. Car la fiction n’est qu’une création de l’esprit humain et, par conséquent, est à sa mesure.

Gilbert Keith Chesterton, Le Club des métiers bizarres

À la recherche du temps perdu

Titre d’un roman en sept tomes de Marcel Proust (1871-1922).

« Nous avons peut-être un peu exagéré, mais je ne savais pas comment terminer autrement. »

Howard Hawks, à propos de la fin de Red River.

Nous aimerions qu’à la fin les méchants mordent la poussière et les bons dans la brioche. Or, la réalité n’est pas faite ainsi. Le Far West a ses propres lois, et l’une d’elles stipule que rien ne peut aboutir, ni ce livre ni l’agonie des bisons ni la longue marche des Indiens ni le vol paresseux de la balle qu’un brave ou qu’un bandit envoie sur sa trajectoire vers une cible qui se dérobe toujours et à jamais.

William Hintercaler, The Bad Sheriff

Les volumes de la collection WESTERN sont imprimés en très grande série. Un incident technique peut se produire en cours de fabrication et il est possible qu’un livre souffre d’une imperfection qui a pu échapper aux services de contrôle. Dans ce cas il ne faut pas hésiter à nous le renvoyer.

Il sera immédiatement échangé.

Les frais de port seront remboursés.

Note de l’éditeur pour La Vengeance de Kate Lundy de Louis L’Amour.

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