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28 octobre 2013

Centenaire Claude Simon : expo, livres numériques, dossiers & extrait

À l’occasion de l’exposition littéraire à la BPI consacrée à l’œuvre de Claude Simon, Prix Nobel de Littérature en 1985 mais également peintre et photographe, Claude Simon qui aurait eu 100 ans cette année, la librairie ePagine propose sur sa page d’accueil une petite sélection de quelques-uns de ses romans publiés aux éditions de Minuit. Quasiment toute l’œuvre publiée par Jérôme Lindon est en effet aujourd’hui disponible en numérique (sauf Leçon de choses, 1975 et Le Jardin des Plantes, 1997) via le studio de fabrication ePub de ePagine. Les autres titres de Claude Simon publiés aux éditions du Sagittaire, Calmann-Lévy, Maeght, Skira, Rommerskirchen ou L’échoppe ne sont disponibles (quand ils ne sont pas épuisés) qu’en papier. Pour consulter l’ensemble de ses titres au format numérique, cliquez ici ou bien sur les liens ci-dessous.

L’extrait que j’ai choisi est le début du Vent. Tentative de restitution d’un retable baroque, son premier roman publié chez Minuit en 1957 (après quatre publications chez d’autres éditeurs), un roman dans lequel l’auteur dans un même mouvement tente, non pas de raconter une histoire à partir d’un fait divers local mais de la déconstruire pour la reconstruire autrement, tout en procédant de la même manière avec ses phrases. Le Vent a plus de cinquante ans. Même après plusieurs lectures, il reste pour moi un texte à part, à rapprocher de Faulkner ou des peintres cubistes.

ChG

 

 

► ŒUVRE DE CLAUDE SIMON (MINUIT) DISPONIBLE EN NUMÉRIQUE

Le Vent. Tentative de restitution d’un retable baroque, 1957, 8.99 € sans DRM
L’Herbe, 1958, epub, 6.99 € sans DRM
La Route des Flandres, 1960, 8.49 € sans DRM
Le Palace, 1962, 11.99 € sans DRM
Histoire, 1967, 9.49 € sans DRM
La Bataille de Pharsale, 1969, 16.99 € sans DRM
Les Corps conducteurs, 1971, 17.99 € sans DRM
Triptyque, 1973, 13.99 € sans DRM
Les Géorgiques, 1981, 9.99 € sans DRM
La Chevelure de Bérénice, 1984, 4.49 € sans DRM
Discours de Stockholm, 1986, 5.99 € sans DRM
L’Invitation, 1987, 9.49 € sans DRM
L’Acacia, 1989, 8.99 € sans DRM
Le Tramway, 2001, 5.99 € sans DRM
Archipel et Nord, 2009, 4.49 € sans DRM
Quatre conférences, 2012, 9.49 € sans DRM

 

► POUR ALLER PLUS LOIN

• Page de l’auteur sur le site des éditions de Minuit
• Site de l’exposition consacrée à Claude Simon à la BPI intitulée L’inépuisable chaos du monde (Bibliothèque publique d’information, Paris, jusqu’au 6 janvier 2014)
• Dossier documentaire Claude Simon, la construction de l’œuvre
• Sur le site de l’INA, extrait d’un film de la série Océaniques : Les hommes livres de Jerôme Prieur consacré à Claude Simon (réalisation Roland Allard, entretien avec Marianne Alphant (1988), La Sept, 17 sept. 1989)
• Dans le dernier numéro de De ligne en ligne : dossier Claude Simon
• Site de l’Association des lecteurs de Claude Simon
• Article d’Édouard Launet sur le site de Libération, Claude Simon : écrivain, au sens Nobel du terme

 

► EXTRAIT

« Un idiot. Voilà tout. Et rien d’autre. Et tout ce qu’on a pu raconter ou inventer, ou essayer de déduire ou d’expliquer, ça ne fait encore que confirmer ce que n’importe qui pouvait voir du premier coup d’œil. Rien qu’un simple idiot. Seulement, lui, avec le droit de se promener en liberté, de parler aux gens, de signer des actes et de déclencher des catastrophes. Parce qu’il paraît que les médecins classent les types comme ça dans les inoffensifs. Très bien. C’est leur affaire. Mais si, au lieu de se contenter de leur avis, on demandait aussi celui des gens comme nous qui en savent peut-être un peu plus long sur l’espèce humaine que tous ces types de la Faculté… Parce que, écoutez-moi : en fait de spécimens humains, tout défile ici, vous pouvez me croire, et en ce qui concerne les mobiles auxquels obéissent les gens, si j’ai appris quelque chose pendant les vingt ans que j’ai passés dans cette étude, c’est ceci : qu’il n’en existe qu’un seul et unique : l’intérêt. Et alors, voilà ce que je dis… » Et tandis que le notaire me parlait, se relançait encore – peut-être pour la dixième fois – sur cette histoire (ou du moins ce qu’il en savait, lui, ou du moins ce qu’il en imaginait, n’ayant eu des événements qui s’étaient déroulés depuis sept mois, comme chacun, comme leurs propres héros, leurs propres acteurs, que cette connaissance fragmentaire, incomplète, faite d’une addition de brèves images, elles-mêmes incomplètement appréhendées par la vision, de paroles, elles-mêmes mal saisies, de sensations, elles-mêmes mal définies, et tout cela vague, plein de trous, de vides, auxquels l’imagination et une approximative logique s’efforçaient de remédier par une suite de hasardeuses déductions – hasardeuses mais non pas forcément fausses, car ou tout n’est que hasard et alors les mille et une versions, les mille et un visages d’une histoire sont aussi ou plutôt sont, constituent cette histoire, puisque telle elle est, fut, reste dans la conscience de ceux qui la vécurent, la souffrirent, l’endurèrent, s’en amusèrent, ou bien la réalité est douée d’une vie propre, superbe, indépendante de nos perceptions et par conséquent de notre connaissance et surtout de notre appétit de logique – et alors essayer de la trouver, de la découvrir, de la débusquer, peut-être est-ce aussi vain, aussi décevant que ces jeux d’enfants, ces poupées gigognes d’Europe Centrale emboîtées les unes dans les autres, chacune contenant, révélant une plus petite, jusqu’à quelque chose d’infime, de minuscule, insignifiant : rien du tout ; et maintenant, maintenant que tout est fini, tenter de rapporter, de reconstituer ce qui s’est passé, c’est un peu comme si on essayait de recoller les débris dispersés, incomplets, d’un miroir, s’efforçant maladroitement de les réajuster, n’obtenant qu’un résultat incohérent, dérisoire, idiot, où peut-être seul notre esprit, ou plutôt notre orgueil, nous enjoint sous peine de folie et en dépit de toute évidence de trouver à tout prix une suite logique de causes et d’effets là où tout ce que la raison parvient à voir, c’est cette errance, nous-mêmes ballottés de droite et de gauche, comme un bouchon à la dérive, sans direction, sans vue, essayant seulement de surnager et souffrant, et mourant pour finir, et c’est tout…) tandis que le notaire parlait, donc, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer l’autre, celui qui avait ainsi défrayé la chronique de la ville et dont les gens comme le notaire n’avaient probablement pas encore fini de parler, tel que je l’avais vu la veille encore, tel qu’il était sans doute déjà quelques mois plus tôt (car il semblait appartenir à cette sorte d’êtres qui ont vieilli une fois pour toutes, non pas même au cours de leur adolescence, mais de leur enfance et qui, ce pas franchi, se trouvent sans doute hors d’atteinte, sinon du mal, de la souffrance, du temps, mais de leurs stigmates, de sorte que tout ce qui venait de se passer pendant cette brève période de quelques mois, les événements qu’il déclencha, ou plus exactement débrida – et ceci, sembla-t-il, bien plus que par ses actes, par sa seule apparition, sa seule présence, à la façon de ces réacteurs chimiques, de ces excitateurs, ou plutôt encore de ces objets chargés d’une vertu bénéfique ou maléfique et qui n’ont besoin pour manifester leur puissance de faire autre chose que se contenter d’exister, d’être là – semblaient avoir passé sur lui, sinon sans l’atteindre, du moins, apparemment, sans laisser de traces, ni plus ni moins que n’importe quelle tempête venue du fond des âges sur n’importe quel galet roulé lui aussi depuis le fond des âges : seulement peut-être un peu plus lisse d’avoir encore été traîné et brassé, un peu plus poli, débarrassé de ses dernières aspérités pour présenter à la fin cette surface sans repères, l’impénétrable visage de cette insoluble, oiseuse énigme du bien et du mal) lorsqu’il débarqua, tombant là au milieu de nous, à l’improviste, comme un caillou dans la mare, avec pour tout bagage cet appareil de photo qui ne le quittait jamais, sa bicyclette, et un antique sac de voyage à courroies datant au moins du début du siècle et renfermant sans doute en tout et pour tout avec quelques mouchoirs et chaussettes, trois ou quatre de ces chemises de flanelle grisâtre, décolorées à force d’avoir été lavées, au col et aux poignets élimés, et enfin cet énorme dossier que je vis une fois dans sa chambre, à couverture de toile, fermé par une sangle et contenant à grand-peine un fatras de vieilles lettres, d’épreuves de photos et de papiers jaunis qui constituaient, semblait-il, la totalité de sa fortune ; et alors, par une sorte de paradoxe facétieux et cruel, faisant naître, à peine apparu, révolte, désirs, discorde et colère, lui qui, selon toute apparence, se voulait, s’était choisi, était le contraire de tout cela et que l’on découvrit avec stupeur, lorsque tout fut fini, lorsque furent retombées et la vase soulevée, et les passions, non pas à vrai dire intact mais entier, peut-être parce qu’aucun être humain ne peut, même en se niant, arriver à se détruire tout à fait s’il ne va pas jusqu’à le faire dans sa personne physique, peut-être parce qu’il existe une sorte de pitoyable paix par-delà ou plutôt au tréfond de toute souffrance et de toute douleur, comme au paroxysme de tout vouloir et de tout orgueil. Il me semblait donc le voir, assis là, dans ce même fauteuil où je me trouvais moi-même, aux motifs sculptés qui vous entraient dans le dos, en face du notaire derrière son bureau de bois noir, et, derrière le notaire, les vantaux vitrés de la bibliothèque, noire elle aussi, portant à son sommet quelque chose comme un fronton, un écusson sculpté représentant sur un cartouche ovale deux initiales dorées et entrelacées, la pièce tout entière, à l’aspect vieillot, solennel et funèbre contrastant avec son occupant actuel : un homme jeune encore, aux cheveux courts, taillés en brosse, au visage de sportif, au costume coupé dans un de ces tissus riches et laids choisis en vitesse avec pour seule référence leur cherté et leur anonymat, au débit pressé, vulgaire et cordial d’homme d’affaires, et qui, comme il était en train de me le raconter, pour la première fois peut-être depuis qu’il s’était assis derrière ce bureau vingt ou vingt-cinq ans auparavant, se trouvait à ce moment sinon désarçonné, en tout cas un peu agacé, mal à l’aise, quoiqu’il s’efforçât de n’en rien laisser paraître, continuant à s’exprimer avec cette même faconde, cette même aisance, cette sorte de vulgarité apprise à l’usage des bars, des salons et des marchandages, cependant qu’il essayait non de pénétrer, de comprendre ce qui se passait derrière le visage de son visiteur, mais de classer celui-ci dans une des cinq ou six catégories, non pas humaines, mais en quelque sorte utilitaires dans lesquelles il avait appris à ranger ses semblables : « Parce que, me dit-il, en vingt ans de notariat, je pense avoir vu à peu près tout ce qu’un prêtre ou un médecin peuvent avoir l’occasion de connaître en fait de gens, et d’histoires, qu’elles soient du genre privé, public, ou familial. Et même un peu plus : parce que moi, je suis à même de voir un côté de la question sur lequel ni le prêtre ni le médecin n’ont d’aperçus, du moins autres que ce qu’on veut bien leur raconter. Et alors permettez-moi de vous dire que ce n’est pas très varié. Je ne sais plus dans quel journal ni à propos de quoi j’ai lu une fois qu’on avait dénombré trente-deux ou trente-six situations théâtrales. Laissez-moi rire. Parce qu’avec les cinq doigts de la main je vous garantis que vous avez amplement de quoi compter les différents cas auxquels tout peut se ramener, et même avec un seul, parce que, vous me connaissez, et je n’ai pas besoin de vous dire que je n’ai rien d’un communiste et qu’aucune chose ne me révolte plus que cette conception du monde et de la vie fondée sur la force de je ne sais quelles lois de la matière ou de l’économie, et pourtant, croyez-moi, un seul doigt peut suffire, parce que l’unique mobile de toutes les actions humaines, de tous les prétendus drames psychologiques, et j’en ai vu passer suffisamment dans ce bureau pour avoir le droit d’en parler, eh bien c’est l’intérêt, et rien d’autre, et ce n’est pas à moi qu’il faut venir raconter des histoires de bonnes femmes. Seulement, je reconnais que lorsque je l’ai vu là, assis en face de moi, avec cette figure d’épouvantail à moineaux, cette tête de noyé qu’on aurait tout juste repêché l’heure d’avant à la plage et amené ici directement sans même prendre la peine de l’essuyer, ou plutôt de le rincer, ou plutôt de l’essorer, avec ces cheveux noirs trop longs de dix centimètres et cet appareil de photo d’au moins cent mille francs accroché sur son ventre alors qu’aucun clochard de la ville n’aurait seulement voulu, si vous le lui aviez donné, de cet imperméable qui doit lui servir à la fois de tenue de sortie et de chemise de nuit probablement, à moins qu’il ne dorme pas, ne se couche pas, promène toute la nuit dans les rues cette dégaine de rescapé de Buchenwald simplement pour rendre service aux mères de famille dont les enfants ne veulent pas dormir, quoique même pour ça il ne serait probablement d’aucune utilité puisque, paraît-il, il n’y a qu’aux gosses qu’il ne réussisse pas à faire peur à en juger par les trois ou quatre qui sont toujours à courir derrière lui pour qu’il les photographie et leur donne une de ces sucettes dont il fait sans doute provision le matin avant de sortir comme d’autres font provision de cigarettes ou de petite monnaie. Oui : les gosses et les femmes. Comprenez si vous le pouvez : qu’une putain de serveuse comme cette Rose ait essayé de l’embobiner et de lui mettre le grappin dessus, ça devait arriver, mais qu’une jeune fille aille se compromettre comme… Enfin ce ne sont pas mes affaires. Bon. Très bien. Je le reconnais : je me suis trompé, fichu dedans, fourré le doigt dans l’œil, tout ce que vous voudrez. Et pas à moitié. Du tout au tout. Parce que ce jour-là, quand je l’ai vu entrer ici pour la première fois, pas une minute, je vous le jure, je n’aurais cru qu’il allait faire autre chose que me dire “Vendez”, me signer tout de suite un pouvoir et repartir comme il était venu en me donnant non pas le numéro d’un compte en banque pour que je fasse virer les fonds quand ce serait fait, mais l’adresse d’une Trappe quelconque ou peut-être même d’une maison de cinglés. Mais au bout d’une heure et alors que je lui avais expliqué en long et en large pour la vingtième fois ce qu’il en était et que jamais qui que ce soit ne remettrait sur pied une propriété dans cet état, il n’avait pas encore ouvert la bouche autrement que pour dire : “oui”, “non”, “peut-être”, ou “je ne sais pas”, et je me demande même s’il s’était donné la peine de m’écouter, parce que dès que je le quittais des yeux, je le retrouvais, en relevant la tête, occupé à regarder cette gravure, ou le haut de la bibliothèque, ou le tapis, ou cette lampe, exactement comme s’il voulait faire un inventaire ou n’était jamais entré de sa vie dans un bureau comme celui-ci, ce qui me paraît le plus probable, quoique ce n’aurait pas été le premier que j’aurais vu, avec cette différence que les autres, les types de la campagne qui s’amènent ici, ou ceux qu’on voit une fois pour un contrat de mariage et puis jamais plus, se tiennent le plus souvent posés sur le bord de leur chaise sans oser bouger le petit doigt, tandis que lui… »

© Claude Simon, Le Vent. Tentative de restitution d’un retable baroque, Minuit, 1957, disponible en numérique au prix de 8.99€ (sans DRM Adobe, avec marquage numérique)

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