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27 juillet 2012

Shangrila de Malcolm Knox, éd. Asphalte

C’est certain qu’avec Shangrila, on a là (on le devine immédiatement) une voix incroyable, une écriture, une langue et une structure narrative maîtrisées. Mais ce que je voudrais saluer aujourd’hui, ce qui reste de ma lecture de Shangrila est avant tout le prodigieux travail de traduction de Patricia Barbe-Girault. Il fallait le faire et elle l’a fait. Parvenir à se mettre dans la peau d’un surfer quasi sexagénaire vivant chez sa mère (octogénaire), un type fragile, schizo, parano, blessé, tantôt mutique (voire autiste) tantôt pris de logorrhées verbales, un type, donc, dont les phrases sont hachées, tordues, parfois arrêtées en pleine course, incompréhensibles aussi, un type, je disais, qui use d’une langue plus qu’orale, argotique, agrémentée de mots et locutions empruntés à la communauté des surfers…, faire que tout ça tienne en français, chapeau ! Autre chose aussi qui m’impressionne (chose qu’on retrouvera dans la version originale), c’est cette capacité qu’a l’auteur de nous emmener dans un univers qui (je ne suis pas le seul) ne me disait rien (et même, pour dire vrai, rien du tout). Je ne connais pas le surf, son monde, ses us et coutumes, ses codes, sa gestuelle, ses expressions, son histoire, ses champions : nada ! Et dans Shangrila il est question de ça, on ne va pas le nier, mais (preuve de son talent) on s’en moque. On comprend très vite que ce qui se trame est ailleurs. Et comme dans tout bon bouquin, l’histoire devient un prétexte, et nous lecteurs, on va très vite transposer, calquer, importer nos images, notre histoire, notre vision du monde. Et comme à chaque expérience : ça prend ou ça prend pas. Là, pour moi ça a pris. Le surf, en exagérant, on pourrait presque l’oublier si on voulait. Ce serait se couper de drôles de zigotos quand même ! Mais derrière ce portrait, quand on gratte jusqu’à l’os, on y trouve un tableau des plus saisissants sur les années 60, 70 et 80 (vues depuis l’Australie), on dépiaute les névroses d’un grand champion oublié…, d’un égocentrique doué pour gagner et pour s’annuler, d’un homme qui serait le négatif du poète chez Pessoa (« Je ne suis rien. Je ne serai jamais rien. Je ne peux rien vouloir être. À part ça, je porte en moi tous les rêves du monde »). Oui, ce génial excessif a été quelqu’un pour les autres, oui, ce gamin pauvre portait tous les rêves du monde sur ses vagues mais il n’est plus rien, il n’a plus rien. L’histoire (si vous lisez) dira d’ailleurs (et dans le désordre forcément) comment ont évolué ses sensations, impressions, fêlures. Car une journaliste s’approche (la FBO dans le texte) et elle va tenter d’en savoir plus sur cet homme qui (on ne l’a pas dit) se prénomme Dennis Keith mais se fait appeler DK et sur ce qui le liait (ou pas) à son frère.

L’extrait que j’ai choisi de reproduire aujourd’hui dresse le portrait (il y en a d’autres dans le roman) de la mère de DK. J’ai failli oublié de vous dire qu’il y a une playlist à la fin du livre – avec la tablette de lecture il n’y a aucun problème, avec le livre papier c’est plus problématique. Vous pouvez néanmoins visiter cette page de la maison d’édition qui propose d’écouter les musiques entre autres bonus.

Shangrila de Malcolm Knox est traduit (je le rappelle parce qu’ici c’est essentiel) par Patricia Barbe-Girault. Il est publié aux Editions Asphalte (je vous conseille d’aller jeter un œil à leur catalogue de littérature urbaine, étrangère et policière). Ce texte est disponible dans sa version imprimée et en numérique (9.99 € sans DRM). Pour en savoir plus, vous pouvez consulter la fiche descriptive sur le site ePagine ou sur l’un des sites des libraires partenaires (liste à jour ici). Surfez bien (au moins sur le web) !

ChG

M’man boit nada

M’MAN c’est une grande vieille dame, vraiment grande et vraiment vieille, tous les jours des robes d’intérieur à fleurs en coton qui gonflent comme un orage/comme un nuage/comme un nuage a-to-mique autour de ses jambes-cannes encore jolies et fines et pas une veine apparente, elle les montre ses jambes, comme celles de Rod, des jambes de grande perche qu’aurait fait du surf…
Elle a tout un tas de robes différentes et elles sont toutes pareilles. Robes d’intérieur à fleurs bleu pâle, rose pâle, vert pâle, jaune pâle, gris pâle, bleu pâle, rose pâle, vert pâle, jaune pâle.
M’man a toujours été cette grande fleur prête à m’incorporer, à m’accueillir à bras ouverts, elle m’appelait sa p’tite abeille cachée dans ses pétales. Mais avant d’être grande elle avait dû être petiote, et ouais par contre elle aime pas en parler, traîne-misère c’est le mot qu’elle sort à chaque fois, je sais pas ce que ça veut dire mais je sais ce que ça veut dire, traîne-misère, sa vie, sixième sur douze, p’tite ville de province mais dans une de ces rues de p’tite ville de province comme une rue de banlieue de grande ville, remplie de maisons cul-à-cul : grillage, allée en béton lézardé, garage en agglo, faux gazon, revêtement en agglo, sols en lino, murs en agglo, couvre-lits en éponge, pue l’humidité et la naphtaline.
Grillage, béton lézardé, agglo, faux gazon, agglo, lino, agglo, éponge, humidité et naphtaline.
Ils étaient catholiques ses parents et, carrément des assoiffés, son père faisait le chauffeur sa mère l’utérus. L’utérus zombie sur pattes, qu’elle l’appelle, M’man. Leurs gosses, tout ce qu’ils faisaient, c’était becqueter et brailler. M’man a grandi bien obligée de se battre contre onze autres clapets. Les parents trop assoiffés pour intervenir et dire un truc. M’man a grandi vite ou alors lentement, c’est dur à dire d’après elle.
Grillage, béton lézardé, agglo, faux gazon, agglo, lino, agglo, éponge, humidité et naphtaline.
Ils bataillaient pour tout, manger s’habiller, y’avait toujours quelqu’un pour se bagarrer avec toi et quelqu’un pour être copain avec toi mais c’était jamais les mêmes à ce qu’elle dit, la bande des douze mais pas une équipe du tout, chacun pour sa pomme, et maman et papa trop assoiffés pour parler, et hop barrés aux courses le samedi et retour à la maison bourrés comme des coings, et ils remettent encore ça. Ça les assoiffait vraiment d’être parents, les parents de M’man.
Le truc incroyable d’après elle, c’est que sa mère et son père s’aimaient vraiment et qu’ils adoraient passer du temps ensemble : en gros ils se préféraient à leurs douze gosses. À se demander pourquoi ils avaient fait des mioches, elle disait. Ils vivaient une véritable idylle. Quand ils se barraient en vadrouille, c’était toujours ensemble, et ils laissaient les rejetons plus âgés s’occuper des autres. Batailler encore et encore et se monter les uns contre les autres et se planter des couteaux dans le dos et aller raconter des salades, c’était pas beau à voir et c’était violent, M’man elle dit toujours, pas beau et violent, elle dit en secouant la tête, plus le moment d’entrer dans les détails, plus maintenant que ça fait si longtemps, même quand ça faisait pas si longtemps que ça
ouais, pas beau et violent.
Grillage, béton lézardé, agglo, faux gazon, agglo, lino, agglo, éponge, humidité et naphtaline.
Ils l’élèvent pour qu’elle sache que dalle à rien sauf se battre pour survivre un jour de plus, avoir quelque chose dans le ventre et un coin pour dormir. Elle avait une sœur qu’aimait pas la purée, elle la collait discretos sous la table quand personne zieutait. Une fois le repas fini M’man revient discretos aussi dans la cuisine, se glisse sous la table et détache les patates séchées dures comme de l’argile. Des chips, ouais ! Vie pas facile, hein.
En tout cas, elle savait nada sur les garçons et ce que les garçons font avec les filles, et pourtant elle avait quatre frères, mais quatre frères ça voulait dire sept sœurs, et quand y’a sept sœurs c’est les filles qui commandent, et les frères c’est pas des garçons c’est juste des p’tites terreurs et des bagarreurs pas pire pas mieux que des rats. Pas des garçons.
Alors elle savait pas ce que les garçons font. Avec les filles. Aux.
Elle veut plus parler. Peut-être que la FBO arrivera à la déchiffrer sur les détails. Le foyer de filles, les bonnes sœurs, la fugue. Tout le reste.
Grillage, béton lézardé, agglo, faux gazon, agglo, lino, agglo, éponge, humidité et naphtaline.
Et les cris. Toujours quelqu’un pour brailler à tue-tête.
Si vous pouviez hurler juste un peu moins fort, M’man avait l’habitude de nous crier, à Rod et moi. On trouvait ça rigolo. Elle était rigolote, notre M’man.
Comment elle avait réussi à rester rigolote, après tout ça ? Tout ce traîne-misère ? Mais c’est vrai, elle l’était resté. Le matin elle aimait bien nous asticoter et nous faire marcher, elle tirait nos couvertures en chantant : Fini la branlette, on met ses chaussettes ! Allez, debout, on sort les mains d’là-d’sous !
Comment elle faisait ça ?
Elle a jamais pris une goutte d’alcool, ça c’est sûr. Ou alors je l’ai jamais vue. Disait qu’elle était allergique.
Elle a jamais fait d’exercice non plus. Disait qu’elle avait un os dans la jambe.
Moi j’ai essayé l’alcool, mais ça me convenait pas non plus. Ça me déconvenait. Je lui déconvenais. On a convenu de se déconvenir, l’alcool et DK, on a gardé nos distances, quoi.
Le truc que M’man disait sur l’alcool : On a convenu de se déconvenir.
Elle est restée rigolote dans tout ce béton lézardé, cet agglo, ce faux gazon. Et l’odeur infecte de viande en conserve qui cuit dans une casserole d’eau bouillante. Comme ça qu’ils savaient que c’était l’heure du dîner.
Enfin en tout cas Rod et moi, elle nous faisait rigoler.
La FBO va me demander de parler de ces rumeurs qu’on arrêtait pas d’entendre, à l’apogée de ma gloire : un enfant trouvé, le DK. Comment il avait vécu sur la plage, dans les rochers hein, jusqu’à ce que M’man le trouve – dur, ouais. Des rumeurs. Comment le vrai père de DK, c’était en fait Duke Kahanamoku (ouais, la ressemblance est frappante si tu mets de côté la couleur de peau et les yeux et les cheveux…) Celle-là c’est Rod lui-même qui l’avait lancée quand il essayait de trouver des sous pour m’envoyer à Hawaï.
Je vais dire à la FBO qu’elle f’rait mieux de demander à M’man, c’est ça qu’il faut dire ouais pour me protéger et protéger M’man, pasque si y’a une personne qui fait plus peur à la FBO que moi, c’est ma M’man, et plus M’man elle est gentille avec cette fille plus la fille elle a super peur de M’man, alors si y’a un sujet que j’ai pas envie d’aborder je vais dire à la FBO : « Ma fille, va falloir que tu demandes à madame Keith, pour ça. »
Pas pire que Ben ouais… mais non !
Mieux, même. Pasqu’elle demandera pas.
 ”

© Shangrila de Malcolm Knox, traduit de l’anglais (Australie) par Patricia Barbe-Girault, Editions Asphalte, 2012

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