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4 juin 2012

Nathalie Léger, Supplément à la vie de Barbara Loden, Prix du Livre Inter 2012 en numérique

Le 38e Prix du Livre Inter, qui vient d’être attribué à Nathalie Léger pour son roman Supplément à la vie de Barbara Loden (éditions P.O.L), est bien entendu disponible dans sa version imprimée mais peut également être téléchargé sur tous les sites de vente de livres numériques, dont ePagine et son réseau de libraires partenaires (liste à jour ici). Ci-dessous, notre compte-rendu suivi d’un extrait à lire en ligne (extrait qui peut aussi être téléchargé gratuitement au format ePub) et d’une vidéo-lecture réalisée par Jean-Paul Hirsch des éditions P.O.L.

 

Supplément à la vie de Barbara Loden est un récit où s’imbriquent de multiples quêtes et enquêtes et où s’entremêlent plusieurs vies de femmes, l’enquête centrale étant menée par la narratrice de ce puzzle sensible via le destin de Barbara Loden, actrice et réalisatrice d’un chef d’œuvre du cinéma indépendant américain, Wanda, un long métrage (l’unique réalisé par Barbara Loden et pour lequel elle se met en scène) qui suit le destin d’un personnage borderline, fragile, sensible, perdu, qui terminera sa vie en prison après un braquage raté : Wanda. S’il y a en effet dans les deux créations artistiques une forme d’enquête (dans le récit on voit très bien comment la narratrice fait tout pour trouver des informations), ce qui les rassemble est plus profond encore. L’errance, le tremblé de l’existence et les quêtes identitaires, celles de Wanda, de Barbara Loden et de Nathalie Léger, sont au cœur de ces œuvres. Et à chaque fois, que ce soit par l’image ou par l’écriture, ce sont elles-mêmes (leur fragilité d’être au monde, leur mélancolie et leur opiniâtreté) que Nathalie Léger et Barbara Loden, consciemment ou pas, interrogent à travers la vie de celles qu’elles suivent, observent, accompagnent. Nathalie Léger ici poursuit donc le travail commencé par la réalisatrice américaine morte très tôt à l’âge de 48 ans. Mais une fois encore, on sent bien que cette entreprise fraternelle a ses limites, ses manques, ses creux – et c’est d’ailleurs ce qui nous touche. La question de la filiation est également au centre de ce récit ; une femme laissant sa place à une autre femme dans ces chassés-croisés, on ne s’étonnera donc pas de voir apparaître ici et là la figure maternelle et la mère de la narratrice.

ChG

 

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Extrait — Nathalie Léger
Supplément à la vie de Barbara Loden
© éditions P.O.L, janvier 2012

 

Vue de loin, une femme se détache de l’obscurité. Sait-on d’ailleurs que c’est une femme, on est si loin. Sur fond d’éboulement, une minuscule figure blanche, à peine un point sur l’immensité sombre, progresse lentement et sans heurts à travers les décombres accumulés qui la surplombent, à travers les pans énormes coupés d’excavations, de dépressions pierreuses, de biais terreux près d’être défoncés par les camions. On suit en plan très large cette miniature diaphane qui se déplace avec insistance sur l’horizon bouché. Et parfois, la poussière absorbe et dissout la figure qui chemine obstinément, irradie un instant puis ne fait plus qu’une tache floue, presque indistincte, rendue transparente comme un trou lumineux dans l’image, un point aveugle sur le paysage détruit. Oui, c’est une femme.

Auparavant on l’a vu assise à l’arrière d’un autobus vide, regardant au-dehors mais ne regardant rien, et on a entendu, répété deux fois, presque jeté, son nom, Wanda, Wanda, c’est une voix d’homme lançant pardessus l’histoire une interrogation sourde, anxieuse, la seule fois qu’il prononce son nom.

On est entré dans la maison, on a vu quelques pièces mal meublées, des objets traînant ici et là, une vieille femme assise au fond, un chapelet entre les mains, le visage jauni par une lumière pâle et poussiéreuse, le regard dur posé sur une très ancienne absence. On recule un peu, un enfant tourne autour d’elle. On recule encore, on voit le dos d’une femme en chemise, les cheveux relevés en désordre, les épaules lasses, on pense que c’est elle, l’héroïne. On s’éloigne, on fixe un bébé qui pleure sur un lit. On glisse dans la cuisine mal éclairée, elle a pris l’enfant dans ses bras, on se demande où elle va trouver du lait, ses gestes sont lents, elle soupire, ouvre le frigidaire, déplace quelques ustensiles, cherche vaguement à calmer les cris. Un homme surgit, le père sans doute, il passe et fuit en maugréant, on le suit, la porte claque, et dans un même mouvement on découvre un corps étendu recouvert d’un drap, une blonde d’une trentaine d’année émerge lentement, bigoudis et canettes vides au pied du divan, elle s’assoit, encore défaite par le sommeil, il m’en veut parce que je suis ici, elle regarde par la fenêtre, l’horizon est bouché jusqu’au ciel, les camions manœuvrent dans la poussière. C’est elle, c’est Wanda.

L’histoire de cette femme est racontée par l’actrice et cinéaste américaine Barbara Loden, dans un film de 1970, Wanda, le seul qu’elle ait jamais réalisé et dont elle est l’interprète. Barbara Loden est Wanda, comme on dit au cinéma. Pour écrire le scénario, elle était partie d’un fait divers lu dans les journaux de l’époque. Une femme avait été condamnée pour l’attaque d’une banque, son complice était mort, elle avait comparu seule devant le tribunal. Condamnée à vingt ans de prison, elle avait remercié le juge. Lorsque Barbara a été interrogée par des journalistes à la sortie de son film, notamment après avoir gagné le Prix de la critique au Festival de Venise en 1971, elle a souvent dit combien elle avait été bouleversée par le récit de cette femme : quelle douleur, quelle impossibilité de vivre, peut-elle vous conduire à désirer l’enfermement ? comment peut-on être soulagée d’être incarcérée ?

Une femme apparaît dans les plis d’un drap sale, délaissant à regret le sommeil, ne s’éveillant que pour s’enfoncer dans l’épaisseur contrariante de l’existence – de quoi a-t-elle rêvé ? de visages lumineux, de l’ordre calme d’une chambre, d’un geste de reconnaissance infiniment recommencé ? Elle se redresse, aveuglée. Tout fuit, tout lui échappe, elle ne fera plus désormais que s’égarer parmi des ombres.

Tout se présentait bien. Je ne devais écrire qu’une notice dans un dictionnaire de cinéma. N’y mettez pas trop de cœur, m’avait dit l’éditeur au téléphone. Cette fois-ci, j’étais très sûre de moi. Convaincue que pour en écrire peu il fallait en savoir long, je plongeai dans la chronologie générale des États-Unis, traversai l’histoire de l’autoportrait de l’Antiquité à nos jours, bifurquai vers la sociologie de la femme dans les années 1950 à 1970, compulsai avec entrain des encyclopédies, des dictionnaires et des biographies, accumulai des informations sur le cinéma-vérité, les avant-gardes artistiques, le théâtre à New York, l’émigration polonaise aux États-Unis, engageai de longues recherches sur les mines de charbon (j’ai lu des récits d’exploitation, appris l’organisation sociale des métiers de la houille, recueilli des informations sur les gisements de Pennsylvanie) ; je suis devenue incollable sur l’invention des bigoudis et l’émergence de la pin-up au sortir de la guerre. J’avais le sentiment de maîtriser un énorme chantier dont j’extrairais une miniature de la modernité réduite à sa plus simple complexité : une femme raconte sa propre histoire à travers celle d’une autre.

Quelle est l’histoire ? m’avait demandé ma mère. Elle avait à peine posé la question, faisant mine d’être intéressée pour m’être agréable mais indifférente au fond, prête à revenir aux récits ordinaires de la vie, plus anecdotiques, plus parlants, plus vivants pour elle, une cousine morte, une amie malade, un enfant qui risquait de l’être, elle avait à peine posé la question que le vide s’était installé dans mon esprit, un brouillard, une méconnaissance, et alors que tout était clair, évident, tout est devenu brutalement inconsistant dans la réverbération effrayante des bruits environnants tandis qu’elle tournait machinalement sa petite cuillère dans sa tasse de café presque vide en attendant un récit. C’est l’histoire d’une femme seule. Ah. L’histoire d’une femme. Oui ? L’histoire d’une femme qui a perdu quelque chose d’important et ne sait pas bien quoi, des enfants, un mari, sa vie, autre chose peut-être encore mais on ne sait pas quoi, une femme qui se sépare de son mari, de ses enfants, qui rompt mais sans violence, sans préméditation, sans désir peut-être même de rompre. Et ? Et rien. Pas de péripéties ? Pas vraiment, enfin si : elle rencontre un homme, le suit, s’attache à lui alors qu’il la maltraite, peut-être parce qu’il la maltraite, on ne sait pas, en tout cas elle reste, elle est là, elle reste. Bon. Il prépare un casse dans une banque, l’acolyte prévu pour le coup fait faux bond, et il l’oblige, elle, à le remplacer – mais ce n’est pas la question. Le coup foire, il meurt – mais ce n’est pas la question. Le silence s’est installé entre nous. J’ai attendu qu’elle me demande quelle était la question mais elle ne l’a pas fait.

 

 

Née en 1960, Nathalie Léger est chercheuse à l’Institut Mémoires de l’Edition contemporaine (IMEC). Elle est spécialiste de Roland Barthes et de Samuel Beckett, auxquels elle a consacré plusieurs expositions et ouvrages, dont Les vies silencieuses de Samuel Beckett publié en 2006 (éditions Allia, indisponible actuellement). Outre Supplément à la vie de Barbara Loden, elle est également l’auteur de L’exposition (éditions P.O.L, 2008, disponible en numérique), mi-roman, mi-essai né de ses recherches sur une figure énigmatique du Paris du Second empire, la comtesse de Castiglione. En 1994, au Festival d’Avignon, elle fut commissaire de l’exposition « Le jeu et la raison », consacrée au metteur en scène Antoine Vitez.

2 commentaires »

  1. Très bel article. Personnellement je n’ai ressenti qu’un ennui très distingué à la lecture de ce livre au demeurant ambitieux mais un rien élitiste et prétentieux.

    Commentaire by Darracq Pierre — 4 juin 2012 @ 22:55

  2. J’ai lu ce livre d’une seule traite avec délectation, une écriture ciselée qui sonne juste. Cet ouvrage composé comme une partition musicale m’a fait entrer dans l’univers intérieur d’une femme de son époque qui se penche sur le parcours et l’oeuvre unique d’une femme d’une autre époque, pas si loin de la sienne puisqu’elle découvre, chemin faisant, toutes les correspondances qui les unissent et c’est par ce fil lentement dévidé qu’elle s’interroge sur ce qui fait la difficulté de vivre sa vie, une vie de femme particulièrement, si l’on refuse la mascarade et le compromis afin de ne pas céder sur soi.

    Commentaire by Marie-Brigitte RUEL — 14 juin 2012 @ 19:02

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