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18 novembre 2011

ePagine, sélections 11/11 #1 Hubert Nyssen / Actes Sud

Comme annoncé hier, ce blog inaugure une petite série consacrée aux sélections de livres numériques mis en avant actuellement sur les « tables » en page d’accueil des sites ePagine et Place des libraires numérique. La sélection du jour est dédiée à Hubert Nyssen, fondateur des éditions Actes Sud, ainsi qu’à tous les auteurs de la maison d’édition, notamment Jérôme Ferrari dont vous pourrez lire plus bas un extrait de Où j’ai laissé mon âme et visionner une vidéo (lecture & interview). Lors du prochain rendez-vous il sera question de lectures 100 % numériques. (500ème billet publié sur ce blog)


Hommage à Hubert Nyssen via le catalogue numérique des éditions Actes Sud

 

Hubert Nyssen (écrivain et fondateur en 1978 des éditions Actes Sud) meurt au moment où les premiers ePubs de sa maison d’édition sont mis en ligne (une petite cinquantaine) sur les sites des libraires. Parmi ces titres on trouvera surtout des nouveautés et quelques titres du fond.

Les éditions Actes Sud ont par ailleurs fait le choix d’être distribués en numérique par Eden Livres, de vendre leurs ebooks 20 à 25 % moins chers que la version imprimée, des fichiers qui sont pour le moment protégés par des DRM.

Dans cette première salve on retrouvera tous les textes des auteurs francophones publiés récemment et des fidèles de la maison d’édition, notamment Emmanuel Dongala, Henry Bauchau, Lyonel Trouillot, Régine Detambel, Sylvain Coher, Jérôme Ferrari, Mathias Enard, Hélène Frappat, Anne-Marie Garat, Metin Arditi, Claudie Gallay, Denis Lachaud, Marc Trillard. Quant au roman d’Hubert Nyssen, Les déchirements, il figure au catalogue depuis plusieurs années maintenant, ce texte ayant été confié de manière symbolique à ePagine lors de son lancement.

Sont présents aussi quelques grands noms de la littérature mondiale dont Alberto Manguel, Madison Smartt Bell, Etgar Keret, Alissa Walser ou Nele Neuhaus et, parmi les best sellers de la littérature nordique, les incontournables Stieg Larsson et Camilla Läckberg, entre autres.

Petit hommage, donc, sous forme de table numérique à cet homme qui aura créé et su transmettre un des catalogues de littérature francophone et étrangère les plus ouverts. Et, pour ne pas se contenter uniquement d’une liste de noms, juste en dessous vous trouverez un petit extrait d’un texte paru l’an passé, Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari, un auteur que je lis depuis ses débuts et qui s’empare à chaque fois de figures tragiques et modernes, toutes affectées par l’expérience de la guerre (ici, la guerre d’Algérie) ou le monde de l’entreprise, des personnages en quête de liberté mais marqués par la violence, la honte, la folie, l’incompréhension, les non dits et les histoires d’amour contrariées. Je vous recommande d’aller lire Jérôme Ferrari qui, en plus de se saisir de thèmes forts, déroule de longues phrases souvent lyriques et très remuantes.

Tous les titres mis en avant sur ePagine sont également disponibles sur les sites des libraires partenaires (liste à jour ici).

ChG

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Extrait de Où j’ai laissé mon âme
Jérôme Ferrari (© Actes Sud, 2010).

« Je me souviens de vous, mon capitaine, je m’en souviens très bien, et je revois encore distinctement la nuit de désarroi et d’abandon tomber sur vos yeux quand je vous ai appris qu’il s’était pendu. C’était un froid matin de printemps, mon capitaine, c’était il y a si longtemps, et pourtant, un court instant, j’ai vu apparaître devant moi le vieillard que vous êtes finalement devenu. Vous m’aviez demandé comment il était possible que nous ayons laissé un prisonnier aussi important que Tahar sans surveillance, vous aviez répété plusieurs fois, comment est-ce possible ? comme s’il vous fallait absolument comprendre de quelle négligence inconcevable nous nous étions rendus coupables – mais que pouvais-je bien vous répondre ? Alors, je suis resté silencieux, je vous ai souri et vous avez fini par comprendre et j’ai vu la nuit tomber sur vous, vous vous êtes affaissé derrière votre bureau, toutes les années qu’il vous restait à vivre ont couru dans vos veines, elles ont jailli de votre cœur et vous ont submergé, et il y eut soudain devant moi un vieil homme à l’agonie, ou peut-être un petit enfant, un orphelin, oublié au bord d’une longue route désertique. Vous avez posé sur moi vos yeux pleins de ténèbres et j’ai senti le souffle froid de votre haine impuissante, mon capitaine, vous ne m’avez pas fait de reproches, vos lèvres se crispaient pour réprimer le flux acide des mots que vous n’aviez pas le droit de prononcer et votre corps tremblait parce que aucun des élans de révolte qui l’ébranlaient ne pouvait être mené à son terme, la naïveté et l’espoir ne sont pas des excuses, mon capitaine, et vous saviez bien que, pas plus que moi, vous ne pouviez être absous de sa mort. Vous avez baissé les yeux et murmuré, je m’en souviens très bien, vous me l’avez pris, Andreani, vous me l’avez pris, d’une voix brisée, et j’ai eu honte pour vous, qui n’aviez même plus la force de dissimuler l’obscénité de votre chagrin. Quand vous vous êtes ressaisi, vous m’avez fait un geste de la main sans plus me regarder, le même geste dont on congédie les domestiques et les chiens, et vous vous êtes impatienté parce que je prenais le temps de vous saluer, vous avez dit, foutez-moi le camp, lieutenant ! mais j’ai achevé mon salut et j’ai soigneusement effectué un demi-tour réglementaire avant de sortir parce qu’il y a des choses plus importantes que vos états d’âme. J’ai été heureux de me retrouver dans la rue, je vous le confesse, mon capitaine, et d’échapper au spectacle répugnant de vos tourments et de vos luttes perdues d’avance contre vous-même. J’ai respiré l’air pur et j’ai pensé qu’il me faudrait peut-être recommander à l’état-major de vous relever de toutes vos responsabilités, que c’était mon devoir, mais j’ai vite renoncé à cette idée, mon capitaine, car il n’existe pas d’autre vertu que la loyauté. Pourtant, j’avais été si heureux de vous retrouver, vous savez, et je garde l’espoir que, vous aussi, au moins pour un moment, vous en avez été heureux. Nous avions survécu ensemble à tant d’heures difficiles. Mais nul ne sait quelle loi secrète régit les âmes et il est vite devenu évident que vous vous étiez éloigné de moi et que nous ne pouvions plus nous comprendre. Quand j’ai accepté de prendre la tête de cette section spéciale et que je me suis installé avec mes hommes dans la villa, à Saint-Eugène, vous êtes devenu franchement hostile, mon capitaine, je m’en souviens très bien. Je n’ai pas pu me l’expliquer et j’en ai été blessé, je peux vous le dire aujourd’hui, nos missions n’étaient pas différentes au point que vous ayez été autorisé à m’accabler ainsi de votre haine et de votre mépris, nous étions des soldats, mon capitaine, et il ne nous appartenait pas de choisir de quelle façon faire la guerre, moi aussi, j’aurais préféré la faire autrement, vous savez, moi aussi, j’aurais préféré le tumulte et le sang des combats à l’affreuse monotonie de cette chasse au renseignement, mais un tel choix ne nous a pas été offert. Aujourd’hui encore, je me demande par quelle aberration vous avez pu vous persuader que vos actions étaient meilleures que les miennes. Vous aussi, vous avez cherché et obtenu des renseignements, et il n’y a jamais eu qu’une seule méthode pour les obtenir, mon capitaine, vous le savez bien, une seule, et vous l’avez employée, tout comme moi, et l’atroce pureté de cette méthode ne pouvait en aucun cas être compensée par vos scrupules, vos élégances dérisoires, votre bigoterie et vos remords, qui n’ont servi à rien, si ce n’est à vous couvrir de ridicule, et nous tous avec vous. Quand on m’a ordonné de venir prendre en charge Tahar à votre PC d’El-Biar, j’ai caressé un moment l’espoir que la joie d’avoir capturé l’un des chefs de l’ALN vous aurait peut-être rendu plus amical, mais vous ne m’avez pas adressé la parole, vous avez fait sortir Tahar de sa cellule et vous lui avez rendu les honneurs, on l’a conduit vers moi devant une rangée de soldats français qui lui présentaient les armes, à lui, ce terroriste, ce fils de pute, sur votre ordre, et moi, mon capitaine, j’ai dû subir cette honte sans rien dire. Oh, mon capitaine, à quoi bon une telle comédie, et qu’espériez-vous, donc ? Peut-être la reconnaissance de cet homme dont vous vous étiez entiché au point de vous effondrer à l’annonce de sa mort ? Mais vous savez, il n’a pas parlé de vous, pas un mot, il n’a pas dit, le capitaine Degorce est un homme admirable, ni rien de semblable, et je suis persuadé que jamais, vous entendez, jamais, mon capitaine, vous n’avez occupé la moindre place dans ses pensées. Tahar était un homme dur, qui ne partageait pas votre tendance au sentimentalisme, j’ai le regret de vous le dire, mon capitaine, et, contrairement à vous, il savait bien qu’il allait mourir, il n’imaginait pas je ne sais quel heureux épilogue semblable à ceux dont vous rêviez sûrement dans votre exaltation et votre aveuglement puérils, puérils et sans excuses, mon capitaine, vous ne pouviez ignorer ce qu’était la villa de Saint-Eugène, vous ne pouviez ignorer que personne n’en ressortait vivant car elle n’était pas une villa, elle était une porte ouverte sur l’abîme, une faille qui déchirait la toile du monde et d’où l’on basculait vers le néant – j’ai vu mourir tant d’hommes, mon capitaine, et ils savaient tous qu’on ne les reverrait jamais, personne ne baiserait leur front en récitant la Shahâda, aucune main aimante ne laverait pieusement leur corps ni ne les bénirait avant de les confier à la terre, ils n’avaient plus que moi, et j’étais à ce moment-là plus proche d’eux que ne l’avait jamais été leur propre mère, oui, j’étais leur mère, et leur guide, et je les conduisais dans les limbes de l’oubli, sur les rives d’un fleuve sans nom, dans un silence si parfait que les prières et les promesses de salut ne pouvaient le troubler. »




Lecture et interview de Jérôme Ferrari,
librairie Graffiti en Belgique en octobre 2010.


Ce texte a notamment été lu et chroniqué sur

la-Croix.com
L’or des livres
à sauts et à gambades
Pourquoi pas (Niurka39)

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