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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

25 mai 2011

Anne Savelli, Des Oloé, D-Fiction

Depuis 2009 D-Fiction est une revue en ligne. Elle est aussi une maison d’édition 100% numérique (distribuée par la plateforme immatériel) qui offre toutefois la possibilité de publier à la demande. Si au départ les premiers ebooks étaient essentiellement consacrés aux arts plastiques (catalogues d’exposition, écrits d’artistes contemporains…), D-Fiction, en publiant Des Oloé (espaces élastiques où lire où écrire), texte inédit avec photos d’Anne Savelli (auteur déjà chroniqué ici), ouvre cette fois son catalogue à la littérature contemporaine. Ces ebooks sont proposés dans plusieurs formats et peuvent être lus sur différents supports, depuis l’écran d’un ordinateur jusqu’aux tablettes de lecture en passant par les liseuses ou les smartphones. Le texte d’Anne Savelli présenté aujourd’hui (j’ai appris que c’était jour d’anniversaire pour elle, Tanti Auguri, donc !) est notamment disponible en ePub sur ePagine (site internet et site mobile) ; en PDF et en ePub sur les sites des libraires partenaires. À ce propos, amis libraires qui lisez ce blog, sachez que la maison d’édition tient à votre disposition un service de presse numérique de ce texte ; si vous souhaitez le lire il vous suffira d’en faire la demande ici.

 

Je forme l’hypothèse que la force qui porte à écrire et soutient dans le travail de l’écriture
naît de l’opposition entre un désir d’appartenance et une impossibilité d’appartenir,
ou encore entre la quête d’un lieu et la fatalité d’un non-lieu
.
(Olivier Rolin, Bric et broc, éditions Verdier)

 

Si je voulais citer un passage du livre d’Anne Savelli pour à la fois tenter de définir son objet et vous inviter à lire/entendre sa voix ce serait celui-là : « Chacun ses obsessions, bien sûr. L’une des miennes, c’est cette place dans le monde que le monde vous octroie ou non, que vous allez chercher ou non, que vous investissez ou non. Une place qui parfois s’offre mais qu’il vous faut souvent inventer et défendre, une place où lire écrire, disons. » Place dans le monde / inventer / défendre / lire écrire : avec ces mots-là je crois qu’on est parés.

© Anne Savelli, D-Fiction, 2011

Je connais beaucoup de lecteurs qui n’écrivent pas mais je ne connais pas d’écrivains qui ne lisent pas – sans compter que souvent le travail (rémunéré) d’un bon nombre d’auteurs est de lire professionnellement (pardon pour ce mot si laid). Anne Savelli fait partie de ceux-là : elle lit, écrit et lit/écrit. Par ailleurs, on a lu dans de nombreux journaux, carnets, mémoires, correspondances et aujourd’hui sur les sites et blogs combien ce rapport entre lecture et écriture peut être étroit, inconfortable aussi. Tout dépend de l’état des lieux, des finances, du physique et du moral. Tout dépend également si l’auteur parvient à s’accommoder du bruit ou pas ou encore à lirécrire chez lui, au moins dans son chez lui, celui lié à cette activité-là, dans sa chambre à soi. Les oloé d’Anne Savelli parlent de ça. De cette double activité (lire et écrire) mais aussi du rapport qu’elle entretient avec le monde. En ce sens le lirécrire pourrait n’être qu’un prétexte ici s’il n’y avait pas là un projet poétique, fort et abouti où l’on a régulièrement la sensation d’être à côté de celle qui est aux prises avec le réel, avec sa restitution aussi. Car derrière le lirécrire, ce qui nous retient dans ce texte c’est avant tout une manière d’être et de résister au monde, dans l’instable (l’intranquillité aurait dit Pessoa). Autrement dit, oloé (où lire où écrire) est d’abord un (forcément) imprononçable otspdlm (où trouver sa place dans le monde) et où trouver des « lieux où s’attacher, se concentrer, se laisser distraire ; s’alléger, se lester, jouer des dimensions ».

© Anne Savelli - D-Fiction

Les assises et lieux où lire où écrire, nommés et/ou photographiés, sont nombreux : chaise-table du CentQuatre, bancs, chaise-longue, lit, fauteuils d’une salle d’attente, banquette d’un train, piquets pour ne pas s’asseoir, bureau d’une loge, bitume, sous l’escalier d’un atelier, dans un coin d’une bibliothèque municipale, sur scène, dans une maison d’architecte, le Lab-Labanque, la magasin à fiction, un café…, à Paris (La Villette, Belleville, Jourdain…), à Montreuil, dans un jardin d’Oise, dans une maison dans le Sud, dans le Nord (Arras, Lille, Béthune…), à Berlin. Dans ces oloé on y croise forcément des livres et des écrivains (Christian Prigent, Arthur C. Clarke, Claude Simon, le Cambouis d’Antoine Emaz, Donna Leon, Hans Fallada, Jean Tardieu, un livre de magie, Jean Paulhan, Dominique Aury, Kits Hilaire, Brigitte Giraud) et ses propres textes achevés ou en cours (Franck, Dita Kepler) mais aussi des artistes (Bob Verschueren, Fernand Léger, Marcel Duchamp), des gens et personnages du théâtre et du cinéma (Éric Elmosnino, Louis Malle, le Cabaret Les filles de joie, Jacques Tati, Catherine Deneuve, Fantômas, Madeleine Renaud) mais également un musicien (Serge Teyssot-Gay).

© Anne Savelli - D-Fiction

Puisque l’auteur envisage la ville « comme un jeu de piste », je me disais qu’il faudrait peut-être envisager les oloé de la même manière, en jouant avec le dehors/dedans, le bruit/silence et le haut/bas/fragile. Les oloé deviendraient ainsi une carte avec laquelle se déplacer en restant libre – liberté dans son rapport à l’autre et au territoire. C’est une des choses que je veux également retenir, cette place qu’elle laisse au lecteur (même dans son « fuir », même dans son « chercher un endroit où… ») tandis qu’elle-même dans ses déplacements (lieu, temps, corps, langue) cherche cette place où lire où écrire mais surtout et d’abord où vivre, où supporter ce qui parfois est insupportable et où trouver malgré tout la beauté (l’inventer si besoin), voir, saisir, appréhender le monde, ses curiosités, ses coups bas, les gestes et les mouvements, l’éphémère, les faiblesses, les doutes. Mais on verra très vite qu’il lui est souvent impossible de s’asseoir, de rester longtemps quelque part. Elle est une femme qui marche (j’écrivais déjà ça au moment de Franck pour définir la narratrice), verticale, à la verticale du réel, du fantasme, de la projection et de l’illusion, une femme aux aguets, une guerrière, toujours sur le seuil et prête à. Elle le note par ailleurs : « Et j’écris en marche puisque c’est ma place ». Mais la balade devient très vite une ballade rock (je pense aux Cowboy Junkies en écrivant ça mais aussi à Lou Reed et à PJ Harvey.)

© Anne Savelli - D-Fiction

En cherchant à approcher l’écriture au plus près on sent bien que c’est sur un fil qu’Anne Savelli marche quand elle ne se tient pas sur un balancier – dans cet équilibre instable ou ce « vital déséquilibre » qu’elle parvient à nommer à travers ses déambulations, marches, excursions, visites et textes. « On voudrait se maintenir au plus haut (…) trouver le point d’équilibre (…) conserver l’abri », écrit-elle. Mais vivre est ailleurs, souvent. Et c’est alors que le récit se casse soudain, prend une autre direction, va creuser plus loin, là où prose et poésie se cherchent, se télescopent, regardent le monde en le restituant chacun à leur manière. Ça fait bang, un trou dans le déroulé parfois, ça inquiète ou amuse. On nage entre deux eaux : « ne pas tenir en place », « partir », « rester ? En faire un point fixe ? Non », « longtemps après, s’asseoir ». Violence et douceur mêlées, comme toujours chez elle (lisez également Franck, Cowboy Junkies / The Trinity Session et Fenêtres open space).

L’auteur a photographié chacun des oloé, un pas de côté là aussi (j’en ai d’ailleurs « volé » quatre au passage pour écrire ce billet). Ces photos illustrent parfois le propos mais viennent surtout le compléter, se glissent dans les blancs du texte, le non-dit, s’attachent aux détails, jouent avec les reflets, les fenêtres et les ciels ouverts. On peut d’ailleurs, grâce au travail remarquable du graphiste, Juan Clemente, lire les oloé de cette manière.

Cet ensemble de textes d’Anne Savelli a d’abord été conçu comme une liste de textes paraissant chaque mois sur le site Mélico entre début 2009 et début 2011, site que je vous recommande (Thierry Beinstingel y tient son roman de bureau en ce moment et Philippe Annocque un indispensable « Écrire, c’est lire encore »). Retrouvez également l’auteur sur les deux blogs qu’elle anime, Fenêtres open space et Dans la ville haute.

ChG

 

Un extrait gratuit de ce texte peut être téléchargé ici.

L’ebook complet est disponible dans plusieurs formats (streaming, PDF, ePub) et sans DRM pour 3,99 euros sur tous les sites des libraires partenaires d’ePagine ; en ePub uniquement sur le site internet et le site mobile ePagine.

Plusieurs notes de lectures ont été publiées ces derniers jours sur différents blogs et sites (en attendant d’autres encore j’imagine), sur Liminaire, chez Joachim Séné, Franck Queyraud et brigetoun.

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