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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

14 mars 2011

L’édition interdite, Thierry Crouzet, Numerik:)ivres

L’édition interdite de Thierry Crouzet, hors série de la collection « Comprendre le numérique » chez Numerik:)ivres, jette un pavé numérique dans la mare éditoriale. Se positionnant d’emblée en guérillero¹, il construit son nouvel essai sous la forme d’une liste de 149 propositions, aphorismes et sentences (un peu sur le modèle de J’ai eu l’idée chroniqué ici) à partir desquels viennent répondre plusieurs auteurs, journalistes et lecteurs (il a préalablement fait circuler son texte sur le Web afin de recueillir les commentaires des internautes). Suite de La stratégie du cyborg (qui évoquait la transformation de l’auteur comme noeud d’un réseau social) et véritable pendant de deux de ses ouvrages précédents, Le peuple des connecteurs et Le Cinquième pouvoir (sur l’émergence d’une nouvelle société et la nouvelle manière d’envisager la politique via le web), il reprend et prolonge ce qu’il défend par ailleurs sur son blog depuis très longtemps : comment Internet est en train de bouleverser la diffusion des textes et de manière plus générale l’édition. Citant d’emblée Carlos Marighella, Hegel ou encore Chomsky, il lance un appel très fort en direction des auteurs mais aussi des éditeurs. S’insurgeant contre les « structures de dominations » (les maisons d’édition traditionnelles), prônant l’émergence d’une nouvelle organisation du monde par les connecteurs² où seraient privilégiées des relations d’égal à égal et non des rapports hiérarchiques, il encourage les auteurs non publiés à aller vers l’autopublication électronique, l’autocensure³ et l’autopromotion. Il soutient également que le web (via les réseaux sociaux et le bouche-à-oreille de l’infosphère notamment) permet aujourd’hui à un plus grand nombre d’auteurs d’être lus et « propulsés » partout — les textes étant de plus en plus diffusés et de plus en plus rapidement, partagés et commentés, échangés, complétés… Une édition sans éditeur en somme (ce qui est de fait déjà le cas sur les blogs et sites).

Thierry Crouzet est un homme d’idées et de projets ; s’il aime régulièrement provoquer ce n’est jamais méchant et bien qu’il puisse agacer un certain nombres d’internautes, on ne peut pas lui enlever son goût pour le dialogue, la diversité ainsi que pour une forme de pensée, de parole et de création en mouvement. Mais c’est aussi un homme paradoxal (il le dit lui-même dans cet essai) qui fourmille d’idées innovantes mais peut bâcler ses projets d’écriture (La tune dans le caniveau par exemple). Bien que ne partageant pas toutes ses utopies et ses prises de position, son essai est loin de me laisser indifférent car il met notamment le doigt sur un phénomène bien réel : la prolifération des projets d’écriture sur le net et la facilité avec laquelle blogs et sites d’auteurs non publiés (avec un contrat  à compte d’éditeur s’entend) peuvent être aujourd’hui rapidement relayés sur la toile. Par ailleurs, il est intéressant de voir que cet ePub tente de reproduire le procédé interactif des blogs et sites où chacune (ou presque) des propositions est accompagnée ici de commentaires (avec hyperliens). On retrouvera dans le rôle des stimulateurs Jeanne Argall (Jag), Sam Dixneuf (Sam), Nicolas Ancion (Ancion), Laetitia Cava (Laetitia) qui avaient quasiment tous participé à l’essai précédent, La stratégie du cyborg.

¹ « Dans notre monde complexe, dominé par les flux d’information, la guérilla a choisi pour terrain de bataille les consciences. Je ne suis pas sûr d’être non violent, mais ma violence n’est pas physique. »

² « Un connecteur est quelqu’un qui a pris conscience d’être connecté à tous les hommes comme à toutes les choses. Il appartient à un tout et cette appartenance lui confère une liberté inégalée, à commencer par celle d’imaginer une démocratie non représentative, une nouvelle façon de travailler, d’étudier, de vivre… »

³ « Dans L’édition interdite, j’essaie de montrer que le passage d’une censure qui venait d’en haut, celles des États, des églises ou des éditeurs, à une autocensure qui vient des auteurs eux-mêmes entraînera un changement éthique dans la société. »

Avant de vous faire votre propre opinion, je vous propose maintenant de lire l’introduction de L’édition interdite, hors série de la collection « Comprendre le numérique » propulsée par Numerik:)ivres et qui peut être téléchargé en ePub sans DRM sur ePagine pour moins de 2 euros.

ChG

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Introduction [1]

J’ai commencé par écrire des scénarios de jeux de rôles au début des années 1980, puis des nouvelles et des romans et je suis devenu journaliste dans la presse informatique. À partir de 1997, j’ai publié des livres de vulgarisation informatique. À partir de 2006, j’ai publié des essais. Tout cela pour dire que je connais le circuit traditionnel de l’édition. Sans en être un initié, j’ai réussi à vendre plus de 300 000 livres.

J’ai surtout noté les pesanteurs de la chaîne du livre, son conservatisme, sa tendance à traiter les auteurs comme des enfants, à croire savoir a priori les textes qui sont bons, à donner des leçons et à se planter systématiquement, les succès venant presque toujours de là où on ne les attend pas. Pour moi qui ai connu le business, c’est tout sauf du business. En même temps, ce n’est ni cool, ni créatif, ni bon enfant. L’édition m’a toujours fait penser à un entre-deux. Je ressens chez la plupart des éditeurs une perpétuelle hésitation entre la nécessité de gagner de l’argent et de faire œuvre. Un éditeur est une sorte de clochard en costume.

Sans renoncer à éditer mes textes, je me suis éloigné de ce monde du cul entre deux chaises. Avec d’autres auteurs, nous avons investi les territoires numériques qui étaient en train de s’ouvrir. Nous ne savions pas comment nous gagnerions notre vie, mais l’air du large nous a enivrés.

Alors quand les éditeurs traditionnels ont fini par s’intéresser à notre archipel, nous les avons entendus dire tout et n’importe quoi. Pour eux, il s’agissait de conquérir un nouveau canal de diffusion, de prendre la main sur un nouveau média. Pour nous, et nos rares lecteurs, il était plutôt question de conquérir un nouveau monde. Depuis, inlassablement, nous l’explorons dans trois directions interdépendantes.

1/ Nous expérimentons de nouvelles façons de travailler et de créer. Nous appliquons ce que j’ai appelé La stratégie du cyborg. Dans cet essai publié en 2010, je présente l’auteur comme le nœud d’un réseau social.

2/ Notre nouvelle façon de travailler ne peut qu’engendrer des œuvres nouvelles. Nous avons alors découvert que nos meilleurs livres sont nos blogs, des espèces de tentacules littéraires qui échappent à la vieille linéarité propre au livre.

3/ Dans le même temps, notre volonté de publier en ligne, avec tout ce que cela implique pour nous, comme le refus des protections et l’autorisation de la libre copie, ont des conséquences immédiatement politiques. Nous sommes devenus des activistes. Et nous avons pris conscience que ce n’est pas seulement notre métier qui est en jeu, mais la vie de l’ensemble des hommes et des femmes. C’est de cette troisième direction que traite L’édition interdite, des conséquences politiques du passage au numérique. L’édition est devenue une affaire sociale.

[1] [Jag] Cette préface dévoile trop vite le sujet de l’essai. [Crouzet] Je l’ai écrite à la demande de Jean-François Gayrard, mon éditeur. Il voulait que je mette les points sur les i.

 

© Extrait de L’édition interdite, Thierry Crouzet,
Numerik:)ivres, 1,99 €, mars 2011

4 commentaires »

  1. L’édition interdite, Thierry Crouzet, http://topsy.com/blog.epagine.fr/index.php/2011/03/ledition-interdite-thierry-crouzet-numerikivres/

    Commentaire by Topsy — 14 mars 2011 @ 21:02

  2. C’est assez cocasse de voir le chantre de l’auto-édition verser dans le camp des éditeurs ;-)
    L’entre-deux reproché aux autres, devient position du héraut partagé entre reniement et trahison pour un espace de lisibilité élargi.
    Position intellectuelle inconfortable certainement, difficilement justifiée par une introduction écrite sur commande.
    Comment un lecteur va-t-il réagir devant une édition interdite qui ne l’est pas ?
    C’est un non sens.

    Commentaire by fournier — 15 mars 2011 @ 08:46

  3. [...] l’introduction de L’édition interdite présente dans les premiers fichiers en circulation et reproduite par Christophe Grossi, était ambigüe. Elle laissait entendre que mon essai s’attaquait aux éditeurs alors qu’il [...]

    Ping by Anonyme — 15 mars 2011 @ 09:13

  4. Ouai faut faire gaffe à ce que l’on écrit, c’est le BAba ;-)

    Commentaire by fournier — 15 mars 2011 @ 09:44

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