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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

8 novembre 2010

Cleer de L. L. Kloetzer (Denoël / Lunes d’encre), extrait

Démarrons la semaine avec Cleer (Une fantaisie corporate) de L. L. Kloetzer (Denoël / Lunes d’encre) qui vient d’intégrer le catalogue numérique. Grâce à ePagine, les quarante premières pages de ce roman (d)étonnant qui décapsule le mythe de la multinationale peuvent être feuilletées en ligne et/ou téléchargées gratuitement (en epub et en pdf). Mais sans plus attendre et pour vous donner un aperçu de l’univers singulier de cet auteur, voici (après une courte présentation) le prologue de Cleer : entretiens d’embauche très particuliers. (ce roman est aujourd’hui disponible dans la collection Folio SF : cliquez ici pour accéder à sa fiche sur ePagine).

Cleer est un concept, une idée flottant dans l’éther, une pure lumière. Cleer est une corporation, une multinationale d’aujourd’hui et de demain, tendant vers l’absolu. Vinh et Charlotte participent de cet effort. Ils sont des consultants spéciaux, ils résolvent les problèmes mettant en jeu le plus précieux du Groupe : son image. Pour eux, les cas de disparition, les épidémies de suicides, les contaminations transgéniques. Ils défendent la vérité, la transparence, la fluidité de l’information, les intérêts des actionnaires. Ils sont l’ultime ressource contre la superstition et le chaos. Ils sont la Cohésion Interne. Cleer est le témoignage d’un univers professionnel aux limites de l’incandescence.

 

EXTRAIT

Ripley – 1

Laissez-moi vous rappeler que nous sommes à la recherche de profils atypiques. Je connais votre goût pour l’excellence, je sais comment vous choisissez chacun de vos collaborateurs et je n’entends pas revenir sur des procédures parfaitement fonctionnelles.
Pendant ces quelques semaines, je veux ouvrir un créneau, une porte particulière que ne pourront emprunter que ceux qui la verront. Ceux qui la passeront devront convenir en tout point aux exigences du Groupe. Ils devront en être la quintessence. Ils seront parfaits.
Tout à la fois, ils devront présenter des défauts, des failles, des lignes de doute. Que le pur se mêle à l’impur, que la perfection soit entachée… Allions ce que nous désirons et ce que nous repoussons de tout notre être. N’ajoute-t-on pas des impuretés dans le mélange siliceux pour fabriquer du cristal plutôt que du verre ? Je cherche mieux que le cristal.
Nous ouvrirons trois canaux, suivant un schéma qui vous sera familier.
Diamond : pour ce qui est du terrestre, je vous demanderai à chacun de me faire trois propositions. Choisissez les profils parmi vos collaborateurs, parmi vos relations professionnelles ou personnelles. Listez les candidats que vous accepteriez les yeux fermés. Listez ceux que vous refuseriez sans réfléchir plus loin. Proposez-moi ceux qui se trouvent à l’intersection de ces deux catégories.
Clear Water : dans ce domaine, je demande à chacun d’entre vous de laisser passer dans ces canaux de communication habituels un certain nombre de déclencheurs. Nous voulons créer une sensation de vide, un appel. Qu’entendent ceux qui doivent entendre. Je vous liste les mots clefs, mais vous recevrez les instructions plus détaillées par la suite : absence, ciel, ascension, vocation, supraconductivité, porte étroite, vide, néant inverse, incomplet, rencontre soudaine. Vous serez libres de la formulation du message, nous ne craignons ni les interférences ni les incohérences. Au contraire.
Pure Light : pour ce dernier canal, vous ne serez pas la source mais le relais. Soyez attentifs à votre entourage, aux mouvements, aux images, à l’atmosphère. Agissez en conséquence, soyez transparents, coulez avec le flux. Vous êtes réceptifs et émissifs, vous serez les nœuds d’un filet invisible. Nous allons réactiver certaines campagnes anciennes, certaines sources. Peut-être le percevrez-vous consciemment, peut-être pas. Cela n’a pas d’importance. Soyez vous-mêmes.
Rappelez-vous : quelqu’un doit venir. Le Board s’agrandit. Un nouveau siège est apparu, vide, sur le cercle. Ceux que je vous charge de choisir nous aideront à le pourvoir.

Charlotte Audiberti

« Et comment avez-vous connu le Groupe ?
— J’ai déjà répondu à cette question il y a six ans. Relisez votre dossier. Ma réponse n’a pas changé.
— Six ans ont passé. Les hommes, les femmes et les mémoires changent. Ce n’est plus le même homme, ni le même fleuve. Racontez-moi, je vous en prie.
— Je finissais ma dernière année, je cherchais un stage. J’ai postulé chez IS. Ils m’ont prise. J’y ai passé six mois, l’ambiance était excellente. Après mon stage, j’ai passé quelques années ici et là, relisez mon CV, et quand j’ai cherché un employeur sérieux, je suis revenue et le Groupe m’a recrutée. Ce n’est pas une très bonne histoire.
— J’ai peut-être mal posé ma question. Comment avez-vous entendu parler du Groupe pour la première fois ? Pour la toute première fois ?
— Je ne sais pas. Vous avez toujours été là. Je ne me souviens…
— Tant pis. Nous pouvons en rester là.
— Attendez… La toute première fois ? J’étais dans le métro, avec mon ami. J’ai vu cette affiche. Vous vous en souvenez ? La toute première affiche, la toute première campagne. Juste les lettres, le ciel, les nuages. Il n’y avait rien d’autre. Elle était très belle, je l’ai toujours préférée aux suivantes. Je ne l’ai jamais revue.
— Très bien, je vous remercie. Vous pouvez…
— Je me souviens d’autre chose. Vous vouliez connaître toute l’histoire, non ? On est restés une bonne demi-heure devant l’affiche. C’est moi qui insistais pour rester. Cette affiche ne disait rien, on ne savait pas ce qu’elle vendait, elle était comme une page blanche, un espace libre pour moi. Elle me donnait des envies, des idées. J’avais l’impression que quelque chose se produisait, qu’elle annonçait des merveilles, l’irruption du futur dans le monde. C’était idiot, non ?
— Peut-être que vous aviez raison. Il faut bien que le futur vienne… Aviez-vous déjà repensé à cette affiche, durant les six années passées parmi nous ?
— Pas vraiment. Je l’ai oubliée… sans l’oublier. C’est peut-être elle qui m’a menée face à vous.
— Ah ?
— Je postule à la Cohésion Interne parce que je suis insatisfaite de mon activité chez IS. Ce n’est ni une question de salaire, ni une question de responsabilités, vous le savez comme moi. Je suis comme tout le monde. Je rêve. Je crois que cette affiche m’a transmis un rêve, que j’ai gardé durant les années passées ici.
— Comment était votre rêve ?
— Disons… c’était le rêve d’une vie professionnelle brillante, une vie comme une rencontre permanente entre de grands esprits… Ridicule, non ? Penser juste, vite, être irriguée d’intelligence, ne pas être entravée par des contraintes stupides. Un monde sans bêtise et sans incompétence. J’avais de grandes attentes, je ne les ai jamais formulées, j’ai été déçue. Enfin, c’est de ma faute. Peut-être qu’en postulant ici j’ai voulu croire que Cohésion Interne était l’endroit dans le monde où ces attentes seraient satisfaites ? Un dernier appel du pied au destin, avant d’accepter de mener ma vie sur Terre, parmi les hommes mes frères. Voilà, vous avez votre histoire.
— Votre vie sur Terre… Comment la concevez-vous ? Que ferez-vous si votre candidature est refusée ?
— Je ne vois pas en quoi ça vous importe dans le cadre d’un tel entretien. Je me suis posé la question. Disons que j’ai une piste sérieuse pour me faire recruter par un grand cabinet de consultants dont le nom commence par un M. Mais si le Groupe n’a pas pu m’offrir ce que je cherche, je ne crois pas qu’eux en soient capables. Reste la possibilité d’un engagement un peu plus éthique. Travailler dans le public, la santé. Même si je crois que je suis un peu chère pour l’État. Ou alors laisser tomber tout ça, me tourner vers une activité plus culturelle, gratuite. Mon oncle tient une librairie à Venise. Il cherche quelqu’un pour la reprendre et développer l’activité.
— Jolie idée. Merci pour votre franchise, mademoiselle Audiberti. Je vous rappellerai, quoi qu’il en soit. »

Vinh Tran

« Silicon Valley est un monde mort. Plus aucun Américain n’y travaille, mes employés sont soit indiens soit thaïs, je ne les comprends pas, ils ne me comprennent pas. Je détiens pour trois cent mille dollars de titres de Skeleton : j’ai fondé la société il y a dix ans avec un autre Français. Nous gagnons de l’argent, c’est bien le moins, mais ça n’a pas d’avenir.
— Nous n’avons pas l’intention de racheter votre société, ni même de conclure un contrat avec vous.
— Vous ne comprenez pas. Je veux entrer chez vous. Je connais un peu votre structure interne. Je veux être à la Cohésion Interne. Comme vous monsieur… Mäntylä.
— Nous ne recrutons pas, sinon en interne. Je ne comprends pas ce que vous cherchez.
— Je veux comprendre. Rejoindre les meilleurs. J’ai les yeux ouverts.
— Et que voyez-vous ?
— Je vous vois, je vois le logo sur votre veste, je vois un Groupe et une marque qui n’existaient pas il y a dix ans, et qui maintenant sont des évidences. Puis-je vous soumettre quelques faits ?
* Voici un an, des milliers de gens ont fait la queue pendant des jours, partout dans le monde, pour pouvoir s’acheter un certain modèle de téléphone. Le Groupe pour lequel vous travaillez a développé, désigné, produit ce téléphone, monsieur Mäntylä.
* Les mises en ligne des services de divertissement proposés par le même Groupe ont provoqué sept sur dix des plus gros pics d’affluence de toute l’histoire du réseau mondial.
* Les médias ont rapporté quatre cas de meurtres ou de suicides liés à des confrontations en ligne qui auraient dégénéré, tenant aux qualités et défauts des derniers modèles d’Ultra-P, conçus par le même Groupe. Et je ne parle pas des milliers de groupes de dévots, collectionneurs, fanatiques, qui surveillent la moindre fuite quant aux innovations technologiques ou commerciales de votre employeur.
* Toutes les publications économiques qui comptent citent le Groupe au moins une fois par numéro. Votre management et votre marketing sont des modèles, toutes les universités veulent que vos consultants fassent des interventions chez elles. Je peux vous citer trois gouvernements qui sont arrivés au pouvoir en prétendant qu’ils allaient appliquer votre mode de management aux affaires publiques : transparence, clarté, efficience.
* Le Guggenheim de New York a organisé l’an dernier une exposition entièrement consacrée au marketing du Groupe : affiches, logos, vidéos publicitaires, etc.
* Votre taux de croissance est supérieur à celui des Églises évangéliques. En fait, aucune secte ne peut se vanter d’avoir plus d’adeptes payants…
— C’est amusant.
— Non, ce n’est pas amusant. C’est fascinant. Le Groupe n’a pas de produit phare. Pas de secteur d’activité prioritaire. La marque ne représente rien. Sinon une certaine idée de la technologie, de la vie, de la façon dont elles se mêlent. Cinq lettres. Du blanc, du bleu, c’est tout.
— Certes. L’histoire économique est pleine de surprises.
— Celle-ci me plaît. Je veux entrer chez vous. Je veux en être. Savoir ce que vous avez dans le ventre. Mon parcours vous intéressera.
— Je vous le redis, nous ne recrutons pas en externe.
— Tout le monde peut changer d’avis. Rappelez-moi. »

Ripley – 2

Vous vous réveillez. Vous avez reçu un message. Le médium n’a pas d’importance : mail, messagerie, appel vocal, lettre papier. Vous ne vous souvenez plus du support, seul le contenu mérite qu’on s’y attarde et celui-ci reste présent en vous. Vous y repensez toute la journée, vous n’osez pas en parler, vous préférez le garder pour vous. Le message est pourtant anodin. Il dit que votre candidature est acceptée. Il vous invite à vous rendre demain à huit heures, au Siège, dans le quartier d’affaires de la capitale. Il vous donne quelques indications sans importance, des plans de localisation, le nom d’une personne à contacter… Vous avez retenu tout cela, vous avez l’habitude. Pourtant, quelque chose a changé. Vous êtes un peu tendu(e), excité(e), vous aimeriez être à demain et vous le craignez en même temps. Votre vie change. Quelque chose s’ouvre devant vous, une nouvelle perspective, une révélation. Vous voudriez profiter pleinement de ce sentiment.
Curieusement, le sigle de votre nouvel employeur vous reste présent en permanence à l’esprit. Cinq lettres, le blanc, le bleu, le ciel, la lumière. Une lumière intérieure ?
Et ces mots, simplement.

CLEER
Be yourself

© Cleer (Une fantaisie corporate) de L. L. Kloetzer (Denoël / Lunes d’encre)

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