Le blog ePagine

14 novembre 2009

« La Mauricette » de Lucien Suel

Classé dans : Le Livre-Avenir — Mots-clefs :, , — Christophe @ 18:01

Si le roman de Lucien Suel, La Patience de Mauricette (publié à La Table Ronde) n’avait pas été numérisé, s’il n’avait pas été téléchargé dans la tablette que Stéphane Michalon m’a remise fin septembre, sans doute ne l’aurais-je pas lu. Et je serais passé à côté d’un texte qui vaut le détour, qui vaut plus que ça d’ailleurs. Voilà donc à quoi j’ai échappé, à l’emploi du conditionnel.

© Silo, poème visuel de Lucien Suel

© Silo, poème visuel de Lucien Suel

Désormais je parle au présent et je te vois, chère Mauricette, « assise dans la salle commune devant toi c’est la télévision permanente derrière toi c’est le monde des arbres de l’herbe avec un oiseau sans queue grosses ailes pleines de plumes (…) [tu es] déjà un peu vieille mais [tu] ne veux pas vieillir comme dans [ta] jeunesse. [Tu] peux vivre à l’envers. » Dans cet envers, après avoir pris le premier train, je te rejoins sur la plage entre Berck et Le Touquet. Je t’écoute me parler de Comines, d’Armentières, de « Christophe Cheval Noir », d’Alfonsina la rimbaldienne et des lapins, des veaux, des cochons que ton esprit égorge, vide ou dépiaute tandis que tu me tends des osselets et une mâchoire de lapin que tu caches au fond de ton cabas. Tes photos et « le porte-clés avec les médailles de sainte Rita et de Benoît. » Nous parlons de Joyce, de Trieste, de Sylvia Plath, d’Émile et d’Émilie. De tes chagrins, de tes cahiers d’école/ de transmission / de collages poétiques. De tes pertes humaines / de mémoire / de sang. De tes trous dans le calendrier, dans les chaussettes de soldats et des griffes qui jaillissent du fond de la rivière et emportent les enfants.

Plus que tout autre, tu voudrais retourner vers le temps de l’enfance et retrouver cette innocence que tu as perdue quand ta mère puis ton frère et enfin ton père sont morts les uns derrière les autres. Ce sont elles, ces tragédies qui t’empêchent de retourner là-bas, dans l’avant des événements – sauf en rêve ou dans le journal jaune de ta santé mentale. C’était la guerre et tu passais ton temps avec tes grands-parents à la ferme, à la campagne – tu n’oublieras jamais ni les noms ni les coutumes. Malgré tes sautes d’humeur, ta « mélancolie profonde », tes phases maniaco-dépressives et tes crises de schizophrénie. Malgré les internements, les traitements, quelque chose en toi résiste. C’est ainsi que tu vas créer. De l’art éphémère, de l’art brut. Ou bien tu disparais, tu files à l’anglaise. Mais tu reviens toujours. Pour parler parler parler, à Christophe Moreel – sorte de tuteur mais avant tout ami et féru comme toi de musique et de poésie. De poésie sonore, brutale, orale, expérimentale, tout ce que tu voudras. De tous ceux qu’on trouve dans les pièces détachées et la caisse à outils de Jean-Michel Espitallier. Quand la musique du verbe se joue du sens et de la temporalité, du picard, des figures de style et de l’ordre des mots. Quand la syntaxe se brise. Quand la langue vient à être bousculée. Alors tu relis Ghérasim Luca, les Fables de La Fontaine ou Rimbaud. Une idée : lirais-tu à haute voix – avec guitare saturée – un des projets « punkopoétiques » de Lucien Suel, Coupe Carotte, par exemple ou encore Poussière – tous deux publiés par Publie.net ? « Une maladie m’a attrapée », réponds-tu. Puis tu retournes à ton « Anthologie du veau dans la littérature française » (projet qui trouverait volontiers sa place dans Les Fous littéraires d’André Blavier), à tes collages, à ce livre-objet sur lequel tu planches depuis trente ans.

Celui qui t’a donné vie dans le roman dit de toi que tu es un « mélange de classicisme et de sauvagerie, de manières aristocratiques et de rusticité. » C’est un beau portrait de toi. Toi, l’institutrice, la paysanne, la créatrice marginale, la prostrée, la patiente, la picarde, l’endeuillée. Toi qui connais le nom des arbres et celui des oiseaux. Toi, tes inventaires et tes listes. Toi qui ressembles à cet homme qui soudain tombe à terre, ce jardinier, ton semblable, ton frère (Mort d’un jardinier, Lucien Suel, La Table Ronde).

Avant de partir, Mauricette, avant de coupecouperemercier Lucien Suel et celui ou celle qui a téléchargé le roman dans ma tablette, je voulais dire encore une chose à celui ou celle qui lira cette lettre. Que Lucien Suel est soutenu dans beaucoup de lieux : librairies, cafés, garages, hangars, abattoirs, bibliothèques, greniers…, qu’il a fait partie de la sélection du Prix des librairies Folies d’encre avec Mort d’un jardinier, qu’on le verra en novembre et en décembre 2009 aux (presque) quatre coins de la France :

  • 19 novembre : Versailles, 20h45, rencontre-lecture, Auditorium Lycée Blanche de Castille
  • 21 novembre : Lille-Fives, lecture « À chacun sa place Ȉ 16h, La Sécu, rue Bourgembois
  • 22 novembre : Bailleul, Salon du livre, 15h30, rencontre-lecture
  • 25 novembre : Tourcoing, de 15h à 18h, Librairie Majuscule, signature
  • 28 novembre : Loos-lez-Lille, au Salon du Livre
  • 2 décembre : Aire-sur-la-Lys, de 15h à 18h, signature à la Librairie du Beffroi
  • 4 décembre : Liévin, de 19h à 20h30, rencontre à L’Ancre bleue avec la Librairie Le 6ème continent
  • 5 décembre : Paris, de 14h à 18h, Dédicaces à Sciences-Po
  • 11 décembre : Marseille (Festival organisé par le GRIM), récital avec Arnaud Mirland (guitares et effets)
  • 12 décembre : Lille, au Tri Postal, Escales Hivernales
  • 14 décembre, 18h : Paris, à La Comédie Française, Salle Richelieu, lecture d’extraits de Mort d’un jardinier par Alexandre Pavloff,  suivie d’un débat
  • 19 décembre : Lille-Fives, soirée cabaret littéraire au Théâtre Massenet. Lecture-concert avec Laure Chailloux

poussiere

Lucien Suel est né en 1948 dans les Flandres artésiennes où il vit toujours. Il a édité la revue The Starscrewer, consacrée à la poésie de la Beat Generation, puis La Moue de Veau, magazine dada punk. Il anime la Station Underground d’Émerveillement Littéraire, le site Lucien Suel’s desk et le blog Silo.
Il a publié de nombreux ouvrages de poésie. Ses oeuvres imprimées comme ses prestations scéniques couvrent un large registre, allant de coulées verbales beat à l’expérimentation de nouvelles formes (poèmes en vers justifiés), du collage et du caviardage (poèmes express) à la performance (notamment avec le groupe de rock Potchük et au sein de Cheval23).

Christophe Grossi

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Livres de Lucien Suel numérisés :

Autres livres de Lucien Suel :

  • Le sang du don, Derrière la salle de bains, 2008
  • Photoromans (avec Patrick Devresse), Michel Husson, 2008
  • Nous ne sommes pas morts (avec Hélène Leflaive), Dernier Télégramme, 2008
  • Patismit, Dernier Télégramme, 2008
  • Sombre ducasse, Le Mort-qui-trompe, 2007
  • Transport visage découvert, Dernier télégramme, 2006
  • Un trou dans le monde, Pierre Mainard éd., 2006
  • Poèmes marcottés des 4 saisons, Contre-allées, 2005
  • Canal Mémoire, Marais du Livre, 2004
  • 49 poètes, un collectif (Anthologie), Flammarion, 2004
  • L’envers du confort, Voix éditions, 2001
  • Une simple formalité (avec Sylvie Granotier), Marais du Livre, 2001
  • Les coups, éditions de l’Attente, 2001
  • Visions d’un jardin ordinaire (photos de Josiane Suel), éd. du Marais, 2000
  • Têtes de porcs, moues de veaux (photos de Patrick Roy), éditions Pierre Mainard, 1999
  • Sous-bois standard (les idiots), éditions de l’Attente, 1999
  • La Justification de l’abbé Lemire, Editions Mihàly, 1998

Autres livres, sujets ou auteurs cités :

Un commentaire »

  1. Cher Monsieur Christophe Grossi, je fus attirée ici par la sirène d’alerte de Mme Google, heureuse de lire une lettre publique personnelle.
    Je ne fus pas intimidée en lisant mais néanmoins émue et rosissante.
    Vous avez de plus effectué un remarquable et courageux travail de ligatures. Elles transforment cette missive en un feu d’artifice encyclopédique qui se répand dans l’éclairage d’une vaste partie de la toile des araignées virtuelles.
    Puisque vous émettez l’idée d’une suggestion, je pense que je suis en effet capable de lire à voix haute en coupant les carottes, mais en ce qui concerne la poussière, elle pourrait me faire tousser et donner une allergie.
    Je vous souhaite le meilleur dans la santé et la créativité.

    Commentaire par M. Beaussart — 17 novembre 2009 @ 16:31

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