Parmi tous les livres numériques mis en ligne ces derniers mois, cinq d’entre eux font partie des « coups de coeur de fin d’année » d’ePagine. Comme tous ces textes ont été chroniqués sur ce blog, cette semaine sera entièrement consacrée à eux. Bien entendu, notre fin d’année ne se résume pas seulement à ces cinq titres-là. D’autres romans, d’autres essais, des livres jeunesse, des polars, des recueil de nouvelles fantastiques,… auraient pu être cités ici. Vous retrouverez donc la totalité des livres mis en avant par ePagine sur la page d’accueil du site. Neuf autres tables vous attendent : Noël rêveur (livres jeunesse), Noël primé (tous les prix littéraires 2010), Noël littéraire (récits, nouvelles et romans francophones soutenus par ePagine), Noël à l’étranger (romans traduits), Noël noir (polars, thrillers, romans noirs…), Noël imaginaire (SF, fantastique, fantasy, bit-lit…), Noël classique (petits prix), Noël de l’honnête homme (sciences-humaines) et Noël érotique (pour soirées cheminée).
Les cinq coups de coeur de fin d’année d’ePagine :
- Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal (Verticales)
- Retour aux mots sauvages de Thierry Beinstingel (Fayard)
- Impressions numériques d’Alain Pierrot et Jean Sarzana (publie.net)
- La bascule du souffle de Herta Müller (Gallimard, du monde entier)
- Les liaisons numériques d’Antonio Casilli (Seuil)
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reprise de la chronique du 26 novembre 2010.
Le sociologue et chercheur Antonio A. Casilli vient de publier au Seuil un essai remarquable intitulé Les liaisons numériques dans lequel il examine l’espace, le corps et les liens via les enjeux culturels d’Internet. Les premières pages de cet ouvrage peuvent être feuilletées chez son éditeur via Eden-Livres. Pour le télécharger dans son format numérique (pdf et epub), rendez-vous sur ePagine et les sites des librairies partenaires. Vous pourrez ensuite le lire sur votre ordinateur, votre livre électronique (Bookeen, Sony,…), votre iPad ou encore votre iPhone.
C’est en tant que chercheur et sociologue qu’Antonio A. Casilli a choisi d’aborder dans Les liaisons numériques (sous-titré « Vers une nouvelle sociabilité ? ») les technologies de l’informatique (Internet d’information et de communication). À partir des méthodes et outils des sciences sociales (dressés en fin d’ouvrage), il décrypte comment l’espace, le corps et la sociabilité (les liens) façonnent les enjeux culturels d’Internet : « La société en réseaux [peut-être lue] comme un espace social où des corps interagissent pour créer des liens de coexistence », écrit-il. Se posant la question suivante : « Comment habiter ce nouvel espace ? », il se met alors en route. À travers ses enquêtes de terrain, ses entretiens, ses analyses, ses tests sur le Net (sur Facebook par exemple où il démontre comment maximiser son capital social par la mise en scène de soi) ou encore ses cas pratiques (via les rencontres amoureuses en ligne, autre exemple), il parvient à définir dans son essai ce que sont ces nouveaux territoires après avoir tordu le cou aux idées reçues et montré comment, avec nos pratiques liées aux nouvelles technologies, nos rapports à l’espace, au corps et aux liens sociaux ont été sérieusement modifiés (l’espace privé devenant public et inversement, les distances se rétrécissant…). J’ai beau baigné depuis une bonne année maintenant dans la blogosphère et les réseaux sociaux, j’avais peur, avant de me lancer dans cette lecture, de ne pas tout saisir. Accessible, intelligent, clair, drôle, passionnant, référencé (pour ceux qui voudraient aller plus loin), je l’ai lu en trois soirs (une soirée dédiée à chaque partie).
Trois parties donc : 1. Espèces de (cyber) espaces, 2. Quête de corps, quête de soi et 3. La force des liens numériques.
Dans la première partie, l’auteur s’attache d’abord à montrer que le vocabulaire propre à Internet est en grande partie lié aux mouvements, aux déplacements, aux lieux, autrement dit à la notion d’espace, mais également emprunté aux domaines de la géographie, de la maison, de la navigation ou encore de l’astronomie. L’espace c’est aussi, via le Networking social, le rapport à l’intime et au collectif, entre le désir de tout partager, le souci de confidentialité et la peur du « Big Brother » – sachant qu’en effet les sphères privées et publiques sont de plus en plus étroites et que « les ordinateurs changent notre façon d’habiter les lieux de notre quotidien, [qu'ils sont aussi des] « lieux d’expression de nos personnalités, goûts, intérêts », écrit Antonio A. Casilli. S’il n’évince pas la notion de domesticité, l’auteur relève également deux valeurs importantes, toutes deux liées à ces nouvelles pratiques, celles du « don » dans la circulation des ressources et de l’information (notion de communauté liée au don de temps et d’énergie) et « d’hospitalité » dans l’idée d’accueil, de collectivité et d’ouverture aux autres (soif de reconnaissance immédiate). Plus loin il sera question d’entre-référencement, de l’accord entre espaces réels et espaces virtuels, de la notion d’espace double, de l’agora qui n’est « plus un endroit où le citoyen se rend » mais chez lui (d’ailleurs, en rencontrant des activistes du Net, il montrera comment, avec le web, les perspectives spatiales modifient l’engagement politique). Une question pour terminer cette partie : « Comment se tailler des territoires d’autonomie personnelles, des espaces propres ? »
2. Dans la deuxième partie (ma préférée), il sera question de la mise en scène et de la réappropriation de son corps via les réseaux sociaux : comment avec sa présence sur le Net (notamment avec les poke, émoticones, photo…) rassurer l’autre ? En reproduisant nos habitudes, nos gestes, par le clin d’oeil, le côté tactile, l’anecdote, le jeu de mots… Ou bien encore avec les avatars où les « corps virtuels deviennent miroir de ce que nous attendons aujourd’hui de nos corps réels. » L’auteur fait alors un parallèle intéressant avec le texte gnostique (corps physique et corps immortel) : « le corps devient un palimpseste qu’on réécrit au fil des rencontres » et cite Levinas qui aurait dit que le corps est un hôte qui accueille et incorpore les autres. Plus loin, vous ferez connaissance avec la machine qui régurgite de la chair (Sonia/Olivia) ainsi qu’avec les performances et la « poétique de l’interface » de l’artiste australien Stelare (et sa double tête) où l’interaction avec les autres passe par l’informatique, et apprendrez avec lui comment « s’autoriser à prendre le pouvoir sur son propre corps ». Il aborde enfin la question sous l’angle du corps médical, sachant qu’il y a une « guerre entre la vision médicale du corps et l’imaginaire des technologies numériques » (avec exemples handicap et technologies, anorexie…) et vous emmènera vers la médecine 2.0… Je termine cette deuxième partie sur une question qui revient souvent dans les discussions : Le corps physique disparaîtra-t-il au profit du corps virtuel ? (pour connaître la réponse du sociologue, vous savez quoi faire ?)
3. La troisième partie de l’essai d’Antonio A. Casilli parle du lien, notamment du lien social sur Internet qui oscille entre deux extrêmes : un isolement angoissant et la collectivisation forcée de l’identité et des infos privées (voir les otaku (« murés »), ces internautes coupés du monde réel au Japon). Et l’auteur de se demander : Quelles formes sociales trouver entre ces deux extrêmes ? Il reviendra également sur certaines idées reçues (sur la différence entre le face à face et la relation virtuelle, sur les effets désocialisants du web…) en prenant comme exemple des pratiques et des études menées aux USA ainsi que l’histoire de cette jeune femme qui, suite à un tremblement de terre dans la province du Sichuan, n’avait plus de nouvelles de sa famille ; il nous redira ce qu’est le friending (ce modèle idéal du lien social sur le web) et analysera la notion de confiance en l’autre en ligne où il sera question des déviances numériques et autres comportements anti-sociaux (trolls, agresseurs, harceleurs).
Antonio A. Casilli est sociologue et chercheur au Centre Edgar-Morin (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris). Né en 1972 en Italie, après une tesi di laurea en économie politique à l’Université Bocconi de Milan, il entreprend un master en conception multimédia et ensuite, un doctorat en sociologie à l’EHESS. Ses recherches portent principalement sur le corps, la santé et les usages informatiques. Il a mené plusieurs terrains d’enquête internationaux (notamment aux États-Unis, en Chine et au Brésil). Depuis 2009, il coordonne un projet de recherche sur les réseaux sociaux en ligne de jeunes européens atteints de troubles des conduites alimentaires. Il anime le blog de recherche Bodyspacesociety. initialement conçu comme un journal d’écriture pour l’ouvrage Les liaisons numériques, au fil des années ce blog est devenu un lieu d’échange et de réflexion critique sur la façon dont le corps, l’espace et la sociabilité façonnent les enjeux culturels d’Internet. Il fournit des mises à jours en temps réel sur les activités de recherche de son auteur, ses interventions publiques, ses publications et ses passe-temps abstrus – qui vont des vers géants du Brésil à la musique punk soviétique. Vous pouvez également le retrouver sur le site dédié aux liaisons numériques ainsi que sur Twitter.
Christophe Grossi
