Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

20 avril 2013

Adolescence et dérives urbaines avec Martín Mucha et Guillaume Vissac

Aujourd’hui, double dérive urbaine avec Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha (roman traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro, éditions Asphalte) et Coup de tête de Guillaume Vissac (publie.net/publie.papier).

 

 

Martín Mucha est né au Pérou et vit à Madrid où il collabore au journal El Mundo. Guillaume Vissac vit à Paris et développe sur le web des projets littéraires parmi les plus remuants et les plus créatifs (voir nos billets précédents). Tous deux sont de jeunes auteurs et ils viennent de publier leur premier roman. Chacun fait dériver son personnage principal (un jeune homme entre fin de l’adolescence et début de l’âge adulte) dans des villes pourtant opposées (l’une est nommée, Lima, l’autre non) mais où l’enfance, le corps, la violence et la perte de repères pourraient être un des dominateurs communs. Comme le premier texte est une traduction et l’autre non, il est difficile de comparer les styles. On peut néanmoins noter que les deux auteurs procèdent par fragments, par touches non pas impressionnistes mais réalistes, via des proses le plus souvent poétiques : leur langue, le rythme saccadé et affolé, le style direct, oral voire brutal et l’utilisation du cut-up (pour Vissac) restituent avec gravité et vertige le côté heurté des corps. Ce qui les rapproche aussi, malgré la différence des lieux décrits, c’est ce regard que posent ces deux personnages (à l’âge des non limites) sur la ville et l’autre, entre peurs et fantasmes, défis et défiances, schizophrénie et hallucinations. Deux voix pour deux textes où s’entrechoquent des dizaines d’autres voix (dans la dernière partie de son roman, Mucha déplace le curseur en donnant la parole à ceux qui ont connu le personnage principal et Vissac, lui, n’hésite pas à jouer avec la ponctuation, l’anacoluthe et la typographie pour que s’interpénètrent des voix, celles du narrateur, des « fantômes » croisés et celles entendues dans la rue, le métro, sur un quai de gare. Dans ces deux romans, m’ont plu aussi ces deux dérives urbaines qui font osciller scènes vues et monologues intérieurs : on ne nous explique rien ou presque rien, on ressent ce que les personnages voient, pensent. Le lecteur est dans leurs yeux et dans leur tête. C’est souvent vertigineux.

 

« Parfois l’idée me vient de marcher comme si ma jambe et mon bras gauches étaient paralysés. C’est merveilleux de voir les gens s’enfuir ou prendre un air de pitié. Ils savent que la première des choses est de se tenir à distance.
Ils font deux pas sur le côté et me laissent passer. Les enfants s’approchent et me regardent comme s’ils savaient ce que je suis en train de faire et ils jouent avec mon bras ballant. Les parents les obligent à s’éloigner. Ils me présentent des excuses. Je cesse d’être humain parce que je suis comme ça.
Parfois, histoire de rire, je fais la manche en entrant dans un café. Les gens me donnent de l’argent. Pas beaucoup, mais assez pour déjeuner et prendre une bière.
Leur générosité leur fait croire qu’ils ont gagné le paradis. Du pur égoïsme. Au fond, je leur rends service. Cette fois-ci, j’entre sans trop de conviction.
Au-dessus du comptoir, il y a le nom du lieu. C’est un endroit sale avec une légère odeur de décomposition. Les gens commandent des bouteilles de bière d’un litre. Les dés roulent, on met les pièces sur la première table à gauche. Des rires. Des dents manquantes. Des mains calleuses. La peau fanée et des rides comme des sillons. Celui qui a la chemise à rayures rouges obtient cinq uns à la suite. Je vais vers lui avec mon bras et ma jambe abîmés.
Il fait comme s’il ne me voyait pas. D’un mouvement des hanches, je réussis à balancer mon bras inerte pour lui toucher l’épaule. La pression sociale est telle qu’il me donne une partie de ce qu’il a gagné. De ma main droite, je lui fais un signe de croix. Et il ferme les yeux. Il reçoit ma divine bénédiction.
Je m’en vais rapidement. Je me souviens que j’ai commencé à demander de l’argent quand j’étais gamin. Je n’avais pas de quoi acheter des images pour mon album. Je pleurais presque en m’accrochant aux jambes des filles et je disais que je n’avais pas assez d’argent pour rentrer chez moi. Elles me donnaient quelque chose. Et le tour était joué. Ma mère l’a appris. Ses cris résonnent encore. Je n’ai jamais retenu la leçon. J’ai appris peu de chose.
La table continue de se couvrir de bouteilles. Ils ont sans doute des enfants à nourrir. Je ne leur ai rien pris. Je peux même dire que je leur ai donné de la dignité.
Ce jeu m’amuse énormément. Je crois que mendiant est le meilleur métier du monde. L’argent est toujours sûr. Avec le temps, les rues ont été envahies par les clochards. Certains montent des spectacles époustouflants. Le plus étonnant est celui d’un cul-de-jatte, manchot de surcroît, qui avance entre les voitures propulsé par un mouvement du thorax. Quelqu’un l’accompagne et ramasse les pièces. Parfois les rues se remplissent de mendiants et ils marchent au ralenti. Ils sont si humains. »

© Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha, éditions Asphalte, extrait du chapitre 39

 

Le personnage de Martín Mucha, Jeremías, vit à Lima, dans une ville coupée en deux, séparée par un mur, et ultra-violente où les règlements de compte entre bandes rivales sont quotidiens. S’il est né du mauvais côté du mur, il a néanmoins réussi à poursuivre ses études. Et le roman se situe à ce moment-là, dans le bus ou le combi que Jeremías prend matin et soir entre l’Université et chez lui (quand il ne préfère pas descendre avant son arrêt, jouer aux jeux vidéos avec un copain, voir une fille ou errer dans la ville). Défilent alors les stations, la misère ou l’opulence des quartiers de Lima, les voyageurs de classes très différentes (ceux que le narrateur repère sont pour la plupart perdus, frustrés, hallucinés, pervers). Défilent aussi là ceux qui ont eu vingt ans dans les années 90 et qui ont connu la misère, les crises économiques et n’ont pas réussi à s’intégrer dans la société. Roman poétique, social et politique, il dresse également deux portraits, celui d’une famille écorchée, marquée par la séparation, la maladie, la pauvreté et celui du narrateur, Jeremías, symbole d’une génération paumée, personnage touché et touchant, vulnérable, perdu, à bout de forces malgré son jeune âge, un perdant magnifique.

 

« Je suis vraiment sérieux, je lui gueule dans la nuque chaude, file-moi ta came ou je te découpe.

Le vieux savait pas de quoi je lui parlais. Il tremblait même des coudes et je le sentais chialer.

Il me lâche du fric que je ramasse pas.
Il me dit putain c’est vrai c’est tout ce que j’ai.

Même les vieux disent putain, Ajay, t’y crois ?

Je l’assomme avec la main. Essaye. La main de l’X est peut-être lourde, bien bois massif, mais derrière j’ai pas la force qu’il faudrait

Pas vraiment de la violence, juste passer le temps.

pour que vraiment ça latte. Alors voilà comment je m’y prends : d’abord genou dans les rotules, coude sous la gorge, ensuite au sol. Par terre plusieurs coups dans la tempe contre un feu rouge déraciné : combien déjà qui ratent ?

Je crois pas qu’il était dans les vapes. Je crois juste qu’il attendait que j’arrête.

Je rentre la main, ferme mon sac. Nettoie le sang qui coule encore. Ramasse le fric, garde les billets, balance le reste. Je compte même pas le butin, j’avale seulement salive récalcitrante et planque en douce les billets froissés du jour. Dans un dernier coup de latte un peu trop sourd je lui crache mon nom qui me tombe des dents comme un sanglot.
Te dire mon nom c’est commencer mon histoire, je lui dis, alors écoute, écoute un peu pour voir. »

© Coup de tête de Guillaume Vissac, publie.net / publie.papier, extrait du chapitre …….

 

Le personnage de Guillaume Vissac est également une comète, un écorché vif, une bombe à retardement, un jeune homme en fuite, qui a perdu un bras en jouant avec une bouteille de gaz avec ses potes (à cause du titre, Coup de tête, j’ai souvent pensé à Patrick Dewaere, à sa fureur de vivre, mais me sont surtout revenues lors des déambulations des pages de Ripley Bogle de Robert McLiam Wilson). Depuis Je erre dans la ville caniculaire parmi d’autres corps, à la recherche de son membre manquant, sac Lafuma dans l’autre main, entre squats et quêtes amoureuses, entre recherche du double et fuites pulsionnelles avant de connaître la rue (quand on dit ça en général le personnage est mal barré). Parce qu’on est avec lui, dans sa tête, sa gorge et son oreille, qu’il nous fait entendre ses pensées, sa voix et celles de la ville, lorsqu’il fait des rencontres (Ajay, Nil, LUI, Arjeen Mangel, Ercini-Fort, Karl, personnages récurrents, doubles, mentors, paumés, militants, sensuels…), parfois on ne sait plus qui parle. Aussi parce qu’il y a des manques et des douleurs qui sont plus essentielles que les histoires. Aussi parce qu’il y a la solitude, la rue, la perte de repères, la violence du quotidien, celle des nuits. Mais toute cette hypersensibilité (lucide, dirais-je parce qu’il y a une distance entre le coup de poing permanent et le point sur la page) n’empêche pas la poésie, au contraire (voir le passage sur les distributeurs de barres chocolatées et de madeleines industrielles par exemple) ni l’humour noir (voir la scène dans le supermarché). Et si des images reviennent souvent (celles par exemple d’une compétition de natation), c’est surtout la longue et lente descente dans la nuit fauve que l’auteur va articuler, désarticuler, émietter, jusqu’à l’épuisement.

ChG

 

REPÈRES

Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha
éditions Asphalte
traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro
version imprimée (16 €), version numérique (6.99 €)
playlist de l’auteur sur le site des édition Asphalte
son compte twitter
la page facebook de son roman

 

Coup de tête de Guillaume Vissac
publie.net / publie.papier
version imprimée (15.98 €), version numérique (4.99 €)
son site Fuir est une pulsion
ses autres textes disponibles sur ePagine
son compte twitter
la page facebook de son roman

21 novembre 2012

L’Employé de Guillermo Saccomanno, Asphalte éditions

Avec L’Employé (traduit par Michèle Guillemont pour Asphalte éditions), c’est une impressionnante et sombre dystopie qu’a écrit là l’écrivain argentin Guillermo Saccomanno.

Concentré autour du trio amoureux tchekhovien (ici l’employé, la secrétaire et le chef) ainsi que du personnage incontournable dans toute contre-utopie : LA VILLE, son roman (grâce à une mise à distance efficace) pousse d’emblée le lecteur à devenir le spectateur-voyeur d’une société du spectacle malmenée, ultra-violente où même le sensationnel est devenu banal. Aucune pitié n’est possible dans cette ville polluée, agressive et agressée. La famille, le bureau, le métro et la rue sont soumis à des tensions permanentes. Et tandis que chacun ici n’a pas d’autre choix pour s’en sortir que de faire couler le sang ou d’utiliser son sexe, seul l’employé – ce boiteux, ce Bartleby, ce castré, cet homme battu par sa femme et ses gosses (sauf par le petit dernier qui lui ressemble, un gamin chétif et fragile, « un albinos, avec un œil blanc »), cet idéaliste, ce tâcheron humilié au travail mais aussi cet homme frustré et jaloux –, en deviendra rapidement le jouet. Et un jouet, ça s’abandonne vite, ça se casse, un jouet.

C’est au milieu d’une nuit ordinaire, au bureau, que l’employé va tomber amoureux d’une autre femme que la sienne. Ça devait être une belle histoire. Ça aurait pu mais pas ici. Passionnée de kickboxing, cette jeune femme est la secrétaire du chef mais surtout la maîtresse du chef. « Depuis [que l'employé] est amoureux d’elle, il est un autre », lit-on (vu ce qui l’attend chez lui on le comprend) mais il ne fait pas le poids – tout comme son collègue absorbé par l’étude de la littérature russe et l’écriture cyrillique qui soudain disparaît (faut dire qu’on disparaît assez vite ici, du bureau, de la ville, de la circulation). L’employé ne fait donc pas le poids et tout le monde semble le savoir sauf lui. C’est peut-être là sa plus grande faiblesse. Dans une ville en crise comme celle-là où les ascenseurs tombent régulièrement en panne, où des chiens clonés errent de jour comme de nuit, où des camions militaires patrouillent sans cesse, où le métro subit des attaques des guérilleros, où on larde de coups de poignards des seins siliconés, où une pompiste fait exploser la station-service dans laquelle elle travaillait tout en filmant son attentat qui sera retransmis à la TV, où l’on passe en quelques heures des crimes domestiques aux attentats terroristes, des viols aux fusillades entre narcotrafiquants, où l’on licencie abusivement, où le gouvernement veille et « avertit la population qu’il considérera désormais toute manifestation pacifiste comme une forme de soutien au terrorisme » et que « la répression s’abattra avec toute la force de la loi », on ne peut pas tout miser sur l’amour.

• L’employé en idéaliste romantique : « Un naufrage, dit-elle. Elle sort d’un naufrage. Il a bien entendu. Il suffit qu’elle prononce ce mot pour qu’une situation romantique lui vienne à l’esprit. S’il se trouvait en plein naufrage, à bord d’un canot de sauvetage prévu pour seulement deux passagers, lui aux rames et face au choix de qui doit survivre, sans hésiter il repêcherait cette jeune femme et, s’il le fallait, il frapperait les têtes et les mains des autres sinistrés. Il refuse de s’imaginer une hache à la main. Parce qu’il n’hésiterait pas à fendre des crânes, à couper des doigts et des bras, pour ne la sauver qu’elle. »

• La jalousie de l’employé : « Il pense que les préservatifs se trouvent dans la table de nuit, à portée de main, parce qu’elle les utilise avec le chef. […] Il ne doute pas que le chef en baise d’autres qu’elle. […] Comment imaginer qu’elle n’ait pas elle aussi d’autres amants que le chef […] Il veut bien mourir entre les jambes de cette fille. […] Il va finir pas se bloquer s’il n’arrête pas de penser […] S’il tuait la jeune femme ici et maintenant, personne n’entendrait rien. Personne, rien. Un crime parfait. L’une des si nombreuses morts violentes de la zone. Pour justifier le crime, il prendrait l’argent dans le sac à main. La patrouille accuserait des gamins des rues. Si on découvrait qu’il en était l’auteur, à l’interrogatoire il répondrait qu’il l’a tuée pour la conserver toujours plus belle dans son souvenir. Mais d’où lui vient cette idée, se demande-t-il. »

(Extraits de L’Employé de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, Asphalte éditions, 2012)

Dans cette ville, la pitié n’existe donc pas. La vengeance, si. Le crime aussi. Et le suicide. Mais supprimer son collègue, la secrétaire, son chef ou lui-même, l’employé en est bien incapable. L’une de ses voix intérieures tentera bien le coup mais non : il préférera aller au bout de sa nuit, jusqu’à l’aube qu’on ne discerne plus, faire cette descente vertigineuse dans la ville et se confronter au monde de la nuit, aux petites frappes, aux enfants prostitués, aux « papillons de nuit » et aux jetsetteurs quitte à en perdre sa fierté. Dans son excellente préface, Rodrigo Fresán écrit que « les rêves d’un employé sont des rêves de fin de mois, des rêves mesquins et bien délimités. Les rêves du conformisme que le capitalisme impose. Des rêves à payer par mensualités. Et qui hypothéqueront notre vie. […] L’alternative emploi ou amour est fausse et sans espoir, mais c’est celle qui se présente à l’employé en termes “idéalistes”, répondant à une double […] L’Employé se lit – ou du moins je le lis moi, ou le relis maintenant pour écrire ces lignes – comme le cabinet intime d’une fièvre dans le corps public, le symptôme d’une maladie lente mais incurable. […] Dans L’Employé, la grande ville est un cauchemar sans fin et ses habitants sont des somnambules qui se résignent à ne jamais s’éveiller. »

La version numérique que j’ai lue sur tablette se clôt sur une playlist : un hyperlien vous permettra de visionner sur le site de la maison d’édition les onze vidéos choisies par l’auteur.

Merci aux éditions Asphalte de m’avoir fait découvrir cet auteur que je vais désormais suivre de près. Un autre roman a également été traduit par Michèle Guillemon et publié au printemps dernier : 77 aux éditions Atinoir (version imprimée uniquement).

ChG

 

_____________________

L’Employé de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemon chez Asphalte éditions (novembre 2012) est disponible dans sa version imprimée (18 €) et en numérique sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires (9.99 €, sans DRM).

31 juillet 2012

ePagine publications numériques vous offre Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont

Mercredi dernier, dans l’esprit des Clubs des libraires, ePagine a offert en exclusivité à tous les abonnés à sa newsletter (et non pas à l’ensemble des inscrits) un livre numérique réalisé par son service e-fabrication sous la marque ePagine publications numériques : Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont. Un geste pour remercier celles et ceux qui, en créant leur compte sur epagine.fr, ont choisi de soutenir une entreprise au service de la librairie indépendante francophone. Cet ebook au format ePub est désormais en ligne. Il est téléchargeable gratuitement sur ePagine mais également sur l’ensemble des sites des libraires partenaires (liste à jour ici) et peut être lu sur différents supports (ordinateur, smartphone, liseuse, tablette).

L’équipe ePagine continuera à offrir de nouvelles publications numériques à tous ses abonnés dès la rentrée (les textes seront ensuite mis en ligne). Pour recevoir ces ebooks en avant-première, il suffit juste de s’inscrire sur le site et de ne pas oublier de cocher la case (obligation légale) : « Je souhaite m’inscrire à la newsletter et recevoir des ebooks en exclusivité ».

Parce qu’offrir une lecture dans de bonnes conditions est essentiel pour qui souhaite partager les textes qu’il aime, cette édition des Dimanches de Jean Dézert a fait l’objet d’une attention particulière (recherches bibliographiques et typographiques, mise en page, création de l’ePub, du visuel de couverture, corrections,…) de la part de tout le service e-fabrication que dirige Sébastien Cretin. Cette première publication numérique de l’équipe ePagine lui doit beaucoup ainsi qu’à Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez (merci spécial à ce bibliophile averti). Outre une biobibliographie, cette édition contient en postface une lecture de Patrice Delbourg (merci à Karen et au Castor Astral). J’ai, pour ma part, signé une courte préface à ce roman que j’aime faire lire depuis plusieurs années maintenant. Je publie ci-dessous la version (un peu plus) longue. N’hésitez pas à lire ce texte et à le partager !

ChG


 

JEAN DÉZERT OU LA « SINGULIÈRE BANALITÉ »

Jean de la Ville de Mirmont est mort au front en 1914 à quelques jours de son vingt-huitième anniversaire. S’il n’a publié de son vivant qu’un court roman, Les Dimanches de Jean Dézert, il laisse derrière lui plusieurs recueils de poésie (dont L’Horizon chimérique mis en musique par Fauré), des Contes et des dizaines de lettres à sa famille et à ses amis qui sont essentielles pour découvrir (et comprendre peut-être) la personnalité complexe de ce bordelais né en 1886, fils rebelle d’un universitaire et ami de Mauriac. Peut-être parce qu’il n’a pas cherché à « faire carrière » en littérature, Jean de la Ville est aujourd’hui beaucoup moins connu que Louis Pergaud, Alain-Fournier ou Charles Péguy. Et pourtant, pour tous ceux qui l’ont lu, son Jean Dézert figure parmi les romans les plus étonnants du début du XXe siècle, et plus généralement, parmi ces intemporels qui, depuis qu’il a été remis au goût du jour par Bernard Grasset en 1929 et redécouvert par Michel Suffran dans les années 60, passent régulièrement de bouche à oreille et de main en main.

Déniché dans les années 90 alors que j’étais libraire aux Sandales d’Empédocle à Besançon, je n’ai eu de cesse de conseiller ce roman qui m’a souvent rappelé la douce ironie et la politesse du désespoir d’un Emmanuel Bove, notamment lorsque celui-ci portraiture les employés de bureaux et tous ceux qui se fondent dans la masse, ou encore le Bartleby de Melville. Son écriture simple, voire minimaliste, son lyrisme discret, son regard distancié qui, par un effet de bascule imprévu, l’amène à décentrer la phrase, ses pas de côté et ses mises en abîme, les monomanies de ses personnages et leur singulière banalité (si je peux me permettre cet oxymore) m’ont également souvent fait penser aux textes de Robert Pinget ainsi qu’aux tout premiers romans de Jean-Philippe Toussaint.

Jean Dézert est un jeune homme solitaire, sans épaisseur ni fantaisie, un passant, une ombre dans la foule. Ni triste ni gai, on ne le voit jamais vraiment plombé ni euphorique (et lorsqu’il le deviendra, il lui en coûtera). Jean Dézert a toutefois une passion dérisoire dans sa vie ordonnée : attendre le dimanche et, en suivant scrupuleusement les prospectus publicitaires amassés la semaine, errer dans Paris. C’est ainsi qu’il fera la rencontre de drôles de personnages, dont une fantasque jeune fille… mais on n’en dira pas plus.

Ce roman est aussi une sorte de photographie du Paris de la Belle Époque qu’on traverse dans tous les sens, à pied ou en métro, en tramway à vapeur ou en train électrique – de la rue du Bac à Saint-Michel en passant par la rue Monge, la rue du Faubourg-Montmartre, la rue de Vaugirard, le boulevard Sébastopol ou encore la rue de la Gaîté. On ira aussi faire un tour du côté de la barrière du Trône, dans les catacombes, au musée Grévin, sur le Pont-Royal, dans la colonne de la Bastille et on sortira même une fois de Paris.

Je vous laisse maintenant entrer dans la chambre au plafond bas de la rue du Bac et rejoindre la communauté des « dézerteurs » !

1 juin 2012

offres découvertes publie.net (week-end du 1er juin)

L’offre découverte publie.net, c’est très simple : chaque semaine (du vendredi matin au lundi soir) la coopérative d’auteurs et maison d’édition numérique publie.net propose de découvrir à prix lancement sa ou ses dernières nouveautés et, à prix découverte, des titres issus du catalogue numérique, remis à jour ou en avant. Cette semaine, 5 textes à la une, chacun à 0.99 €, et pas des moindres.

— D’abord, un roman noir, périurbain, social, politique, poétique, L’affranchie du périphérique de Didier Daeninckx mis en ligne cette nuit (court extrait à lire ci-dessous) ;

— un roman d’anticipation d’Olivier Le Deuff dans la collection e-styx, Print brain technology ;

— un récit labyrinthique, surréaliste, urbain, onirique et fantastique de Cécile Portier, Saphir Antalgos (travaux de terrassement du rêve), ePub révisé & augmenté par Roxane Lecomte ;

— un ensemble de textes délicats (L’ange comme extension de soi) tous issus des Carnets Web de La Grange de Karl Dubost qui chaque jour, à travers ses voyages, ses lectures et ses rencontres, questionne le temps (qui passe et qu’il fait), sa relation aux autres (physique et virtuelle), le numérique, son quotidien, la ville et, avant toute chose, sa place dans le monde (distance).

— et pour terminer, un classique, La Mer de Jules Michelet, ePub revu par Gwen Catala.

Comme d’habitude, tous ces titres peuvent être téléchargés sur ePagine ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici). Vous pouvez également cliquer sur l’image ci-dessous pour accéder directement à cette mise en avant.

Bonne découverte à tou(te)s !

ChG

______________________
L’affranchie du périphérique
Didier Daeninckx
© Didier Daeninckx et publie.net pour la version numérique,
juin 2012

 LA PREMIÈRE FOIS QUE je me suis aventurée de l’autre côté du périphérique, par les berges du canal Saint-Denis, c’était il y a tout juste un an. Nous étions partis à vélo de notre appartement de la rue Oberkampf, Alain et moi, pour rejoindre des amis qui participaient à un spectacle de cirque en plein air, au parc de la Villette. Leur travail consistait à maquiller des nuées de gamins en leur dessinant des papillons, des libellules, des oiseaux multicolores sur les joues, le front, autour des yeux. Quand ils se mettaient à courir, sillonnant les pelouses, ça faisait comme des envols d’animaux souriants. J’avais pris quelques photos alors qu’ils se précipitaient vers un imposant jeu de construction en forme de dragon et que la bouche du monstre semblait vouloir les absorber. Ils s’amusaient de leur peur qui nous arrivait aux oreilles, en cris aigus. Des mouettes exilées striaient la surface du bassin en se posant sur l’eau. Soudain, le ciel s’était obscurci et des éclairs aveuglants avaient choisi de faire craquer un lourd nuage noir au-dessus de nos têtes, noyant la fête sous un déluge de grêle. Le chapiteau était trop petit pour accueillir la foule transie et les centaines d’enfants aux visages arcs-en-ciel. Alain m’avait entraînée dans un café qu’on aurait cru rescapé du temps, face à la maçonnerie montante qui enserre les écluses. Devanture bois et vitres, bec-de-cane, carillon, inscription en relief pour rappeler qu’il fut un temps où l’on téléphonait en chiffres et en lettres : « Tel : FLA 36-52 », banquettes en moleskine, tables rondes habillées de marbre, chaises cannelées. Nous avions attendu devant un demi que l’orage s’éloigne, puis Alain m’avait guidée dans ce quartier des anciens abattoirs où d’autres industries le disputaient, en ces années-là, à la seule tuerie animale : fabriques de bougies, de confitures, entrepôts de bois précieux, ateliers de verrerie et de travail des émaux, fonderies, distilleries… J’avais fermé les yeux pour mieux comprendre ses mots, et, aux bouffées de vapeur humide qui montaient de l’asphalte, étaient venues se mêler l’odeur âcre du sang des échaudoirs, celle de la poussière de charbon, celles des alcools tièdes, celle du caramel qui naît des ébullitions sucrées. Nous avions traversé le boulevard des Maréchaux afin de pouvoir accéder à un escalier en pente raide qui menait au chemin de halage avant de nous élancer vers la naissance du canal, à quelques kilomètres de là, face à l’Île-Saint-Denis, dans un méandre du fleuve. Les pavés disjoints mettaient nos machines et nos bras à rude épreuve, et c’est tout juste si je parvenais à saisir quelques bribes du paysage. Des terrains vagues, des darses, des magasins généraux aux toits crénelés, des centrales-béton autour desquelles s’agglutinaient des camions-toupies aux flancs jaune et noir, semblables à de monstrueuses abeilles protégeant une ruche. Nous venions de dépasser la maison de l’éclusier qui veille au mouvement des vannes hydrauliques du secteur des Vertus, quand la roue avant de ma bicyclette avait suivi, malgré moi, le tracé d’un rail rouillé qui filait droit vers le portail déglingué d’une usine désaffectée. Le coup de frein m’avait déséquilibrée, et il s’en était fallu de quelques centimètres que je ne termine mon vol plané dans les remous provoqués par l’hélice d’une péniche qui s’apprêtait à pénétrer dans le sas. Un pêcheur de gardons était venu à mon secours tandis qu’Alain continuait de pédaler en direction du pont de Stains. Il avait fini par rebrousser chemin quand il s’était aperçu qu’il parlait dans le vide… ”

26 mai 2012

les offres découvertes (week-end du 26 mai 2012)

Nouveau week-end et nouvelles offres découvertes
Si vous avez récemment fait l’acquisition d’une liseuse (Sony, Bookeen, Kobo…), d’une tablette (iPad, système Android…) ou bien si vous préférez lire sur votre smartphone (iPhone, système Android…), les libraires en ligne, grâce au soutien de plusieurs maisons d’éditions, vous proposent depuis plusieurs semaines maintenant de (re)découvrir des auteurs, des genres littéraires, des pays… que vous ne connaissez peut-être pas encore via des offres découvertes, des offres de lancement… Cette semaine encore, quatre axes pour voyager et lire du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Tous les titres mis en avant ci-dessous sont au même prix partout en France, quel que soit le site, petit ou grand revendeur. Et si vous téléchargez l’un de ces livres numériques via le réseau de libraires partenaires ePagine, vous ne serez pas gênés par les protections Adobe (DRM). Les ebooks bénéficieront d’un tatouage numérique (watermark) qui vous permettra, quel que soit le support, de lire ces textes, de copier-coller vos passages préférés voire de les annoter. À vous de voir… ou de lire plutôt !


1. publie.net
On se répète mais visiblement ça ne vous dérange pas (et pour les nouveaux, un rappel ici) : chaque semaine (du vendredi au lundi soir) la maison d’édition numérique publie.net propose de découvrir à prix lancement ses dernières nouveautés et à prix découverte des titres issus du catalogue, remis à jour ou en avant. Cette semaine, ce seront 3 textes (et non 5 comme les semaines précédentes) que vous pourrez télécharger et lire en numérique (0.99 € chaque titre) : une nouvelle très très noire et très jazzy de Marc Villard (on en avait parlé ici en décembre 2010), le regard de Raymond Bozier tout en étonnements sur la ville et la rue avec pour motif récurrent les Murs et une des plus grandes voix des lettres anglaises, Jane Austen, via deux textes inédits contenus dans un seul livre numérique (Evelyn suivi de Catharine) avec traduction de Jean-Yves Cotté (qui vient par ailleurs de proposer une nouvelle traduction du Portrait de l’artiste en jeune homme de James Joyce chez Numeriklivres).

 

 

2. Étonnants Voyageurs
Ce week-end c’est aussi le festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo. Vous faites d’ailleurs peut-être partie des chanceux. Pour l’occasion, le groupe Libella (Phébus, Libretto, Noir sur Blanc) propose une sélection de récits et de romans pour voyager en littérature et en numérique. > Pour en savoir plus, lire notre billet précédent


 

3. Chick lit
Les amatrices de chick lit ont commencé à découvrir cette semaine la nouvelle série propulsée par Numerik:)ivres : Les Héros ça s’trompe jamais de Marie Potvin. Une saga romantique en 6 épisodes. Le premier est à télécharger gratuitement et les suivants pourront être téléchargés chacun à 0.99 €. Les deux premiers sont d’ores et déjà disponibles et chaque vendredi un épisode supplémentaire sera mis en ligne. > Pour en savoir plus, lire notre billet précédent



 

4. Petits Futés
On rappelle enfin que vous n’avez plus que 2 jours pour profiter de l’offre Petit Futé. Plus de 500 titres (ePub, PDF, multi-formats) peuvent être téléchargés au prix de 2.99 € seulement (voire moins chers encore, 1.99 €), et ceci pour toutes leurs collections. En plus de cette offre promotionnelle, deux guides Petit Futé sont à télécharger gratuitement.


 

On voyage, on se perd, on découvre, on se découvre. Et on passe un bon week-end paisible (si possible) à l’instar de ce chat en pierre (cf. la photo du haut prise à La Rochelle il y a quelques mois).

ChG

Older Posts »

© ePagine - Powered by WordPress