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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

21 septembre 2012

Le festival America, Toni Morrison & le numérique

Tous les deux ans depuis 2002, le festival America à Vincennes célèbre les littératures d’Amérique du Nord. Mais pour cette édition, parce que le festival fête ses 10 ans, les organisateurs ont également invité aux côtés des écrivains nord-américains des auteurs d’Amérique du Sud (Argentine, Brésil, Chili, Pérou, Uruguay) et des Caraïbes (en tout 74 écrivains originaires de 13 pays). AMERICA ouvrira ses portes aujourd’hui à 15 heures et les refermera dimanche 23 septembre. On remarquera notamment la présence de Toni Morrison, prix Nobel de Littérature en 1993, dont le roman Home vient d’être traduit en français et publié chez Christian Bourgois éditeur. Invitée d’honneur du festival, le premier café des libraires lui est d’ailleurs consacré. À ses côtés, Russell Banks, Jennifer Egan, Naomi Fontaine, Francisco Goldman, Iain Levison, Carlos Liscano, Catherine Mavrikakis, Elsa Osorio, Julie Otsuka (lire notre billet du 9 septembre 2012), Luis Sepúlveda (lire notre billet du 21 mai 2012), Darin Strauss, Karla Suárez, Lyonel Trouillot, Juan Gabriel Vásquez, Marvin Victor (lire notre billet du 17 janvier 2011), Alejandro Zambra et des dizaines d’autres auteurs encore.

Chaque auteur invité interviendra d’une manière ou d’une autre (débats, forums, lectures, ateliers,…) durant ce grand week-end (pour en savoir plus visitez le site du festival) et tous leurs livres sont déjà bien en place sur les stands des libraires dans un espace dédié à la vente et aux signatures.

De nombreux textes des auteurs invités sont également disponibles en numérique, soit dans leur version originale lorsqu’il s’agit d’auteurs anglo-saxons, soit en français lorsque les textes ont été traduits ou écrits par des écrivains francophones. Nous avons dénombré 88 titres toutes langues confondues dans le catalogue numérique d’ePagine.

Pour en savoir plus sur ce qui est disponible en numérique, cliquez ici.

Dès à présent, pour saluer la venue de Toni Morrison, un extrait de Home, son nouveau roman dans lequel, à travers une histoire familiale, elle revient sur le traumatisme causé par la guerre de Corée, sur les années 50 aux USA ainsi que sur la ségrégation. Ce roman est traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière et publié chez Christian Bourgois éditeur. Demain, nous publierons un extrait de Kuessipen de Naomi Fontaine, également invitée à ce festival, Naomi Fontaine qui est Innue Montagnaise de Uashat (Côte-Nord du Québec) et qui a écrit un roman à la fois brûlant et humain sur les siens qui vivent dans une réserve amérindienne du nord du Canada. Ce texte a d’abord été publié en numérique par publie.net avant d’être repris au format papier par la maison d’édition québécoise Mémoire d’encrier et c’est la première fois que Naomi Fontaine vient en France.

ChG

 

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Extrait de Home de Toni Morrison,
(première partie « Slade », chapitres 1 et 2)
traduit de l’anglais par Christine Laferrière
© Christian Bourgois éditeur, 2012.

 

1

 

“ Ils se sont dressés comme des hommes. On les a vus. Comme des hommes ils se sont mis debout.
On n’aurait pas dû se trouver à proximité de cet endroit. Comme la plupart des terres cultivées à l’extérieur de Lotus, Géorgie, celle-ci comportait une multitude d’avertissements effroyables. Les menaces étaient accrochées à des clôtures en treillis retenues par un pieu tous les quinze mètres environ. Mais quand on a vu un passage creusé par un animal quelconque – un coyote ou un chien de chasse – on n’a pas pu résister. On était seulement des gosses. Elle, l’herbe lui arrivait à l’épaule et moi, à la taille, donc on a traversé le passage à plat ventre, en prenant garde aux serpents. La récompense valait bien le mal que le jus d’herbe et les nuées de moucherons nous avaient fait aux yeux, parce que juste en face de nous, à environ cinquante mètres, ils se sont dressés comme des hommes. Les sabots en l’air qui cognaient et frappaient, la crinière rejetée en arrière pour dégager des yeux blancs affolés. Ils se mordaient comme des chiens mais quand ils se sont mis debout, en appui sur leurs jambes de derrière, celles de devant autour du garrot de l’autre, on a retenu notre souffle, émerveillés. L’un était couleur de rouille, l’autre d’un noir profond ; tous les deux luisants de sueur. Les hennissements n’étaient pas aussi effrayants que le silence qui a suivi une ruade dans les lèvres retroussées de l’adversaire. Tout près, des poulains et des juments grignotaient de l’herbe ou regardaient ailleurs, indifférents. Puis ça s’est arrêté. Celui couleur de rouille a baissé la tête et piaffé pendant que le vainqueur s’éloignait en gambadant selon un arc de cercle, bousculant les juments devant lui.
Alors qu’on retraversait l’herbe en jouant des coudes pour regagner le passage et éviter la file de camions garés de l’autre côté, on s’est perdus. Bien qu’il nous ait fallu une éternité pour de nouveau apercevoir la clôture, aucun de nous deux n’a paniqué, jusqu’à ce qu’on entende des voix, pressantes, mais basses. Je l’ai attrapée par le bras et j’ai mis un doigt sur mes lèvres. Sans jamais lever la tête, juste en regardant à travers l’herbe, on les a vus tirer un corps d’une brouette et le balancer dans une fosse qui attendait déjà. Un pied dépassait du bord et tremblait, comme s’il pouvait sortir, comme si, en faisant un petit effort, il pouvait surgir de la terre qui se déversait. On ne voyait pas le visage des hommes qui procédaient à l’enterrement, seulement leur pantalon ; mais on a vu le tranchant d’une pelle enfoncer le pied qui tressautait pour lui faire rejoindre ce qui allait avec. Quand elle a vu ce pied noir, avec sa plante rose crème striée de boue, enfoui à grands coups de pelle dans la tombe, elle s’est mise à trembler de tout son corps. Je l’ai prise par les épaules en la serrant très fort et j’ai essayé d’attirer son tremblement dans mes os parce que, en tant que grand frère âgé de quatre ans de plus qu’elle, je pensais pouvoir y arriver. Les hommes étaient partis depuis longtemps et la lune était un cantaloup au moment où on s’est sentis suffisamment en sécurité pour déranger ne serait-ce qu’un brin d’herbe et repartir à plat ventre, en cherchant le passage creusé sous la clôture. Quand on est rentrés chez nous, on s’attendait à prendre une raclée ou du moins à se faire gronder pour être restés si tard dehors, mais les adultes ne nous ont pas remarqués. Leur attention était accaparée par des troubles.
Puisque vous tenez absolument à raconter mon histoire, quoi que vous pensiez et quoi que vous écriviez, sachez ceci : je l’ai vraiment oublié, l’enterrement. Je ne me souvenais que des chevaux. Ils étaient tellement beaux. Tellement brutaux. Et ils se sont dressés comme des hommes.

 

2

Respirer. Comment y parvenir de sorte que personne ne sache qu’il était éveillé. Simuler un ronflement régulier et profond, relâcher la lèvre inférieure. Surtout, les paupières ne doivent pas bouger, il faut avoir un pouls égal et les mains molles. À deux heures du matin, quand ils passeraient pour décider s’il lui fallait une autre injection paralysante, ils verraient le patient de la chambre 17, au premier étage, plongé dans un sommeil induit par la morphine. S’ils étaient convaincus, ils lui épargneraient peut-être la piqûre et desserreraient les sangles pour que ses mains puissent profiter d’un peu de circulation sanguine. L’astuce pour feindre le semi-coma, comme pour faire le mort face contre terre sur un champ de bataille boueux, c’était de se concentrer sur un unique objet neutre. Quelque chose qui étoufferait toute trace fortuite de vie. De la glace, se dit-il, un cube de glace, un glaçon, un étang recouvert d’une croûte de glace ou un paysage de givre. Non. Trop d’émotion rattachée aux collines gelées. Du feu, alors ? Jamais. Trop actif. Il lui faudrait quelque chose qui ne remue pas de sentiments, n’encourage aucun souvenir – agréable ou honteux. La seule recherche d’un tel objet rendait nerveux. Tout lui rappelait un élément chargé de douleur. La visualisation d’une feuille de papier vierge orienta son esprit vers la lettre qu’il avait reçue – celle qui lui avait serré la gorge : « Venez vite. Elle mourra si vous tardez. » Pour finir, il choisit en guise d’objet neutre la chaise qui se trouvait dans un coin de la chambre. Du bois. Du chêne. Laqué ou peint. Combien de barres à son dossier ? Le siège était-il plat ou incurvé pour les fesses ? Fabriquée à la main ou à l’usine ? Si elle avait été fabriquée à la main, qui était le menuisier et où se procurait-il son bois ? À quoi bon. La chaise suscitait des questions, non l’indifférence totale. Et l’océan vu du pont d’un navire militaire par un jour de nuages – pas d’horizon ni d’espoir d’horizon ? Non. Pas cela, car parmi les corps conservés au froid en dessous, certains, peut-être, étaient des gars de chez lui. Il lui faudrait se concentrer sur autre chose, un ciel nocturne, sans étoiles, ou mieux, des rails. Pas de paysage, pas de trains, juste des rails, des rails à l’infini. 

25 juillet 2012

rentrée littéraire 2012 : extraits des éditions Bourgois et Métailié en avant-première

Deux maisons d’édition de littérature francophone et étrangère (et pas des moindres), Christian Bourgois éditeur et Anne-Marie Métailié, proposent à tous les internautes de lire (via un seul fichier à chaque fois) des extraits de leurs nouveautés qui, dès la fin du mois d’août, seront disponibles en papier mais également en numérique. Cette avant-première de la rentrée littéraire 2012 peut d’ores et déjà être téléchargée gratuitement sur ePagine (ou en cliquant sur les images infra) ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires.

Du côté de chez Christian Bourgois éditeur, vous retrouverez trois auteurs fidèles du catalogue : Linda Lê (on en a parlé ici), Toni Morrison (prix Nobel de Littérature en 1993) et l’incontournable Enrique Vila-Matas (on avait d’ailleurs reproduit un extrait de Dublinesca ici) ainsi qu’un nouvel auteur : Keith Scribner.

Chez Anne-Marie Métailié, via fictions, polar et essai, vous ferez le tour du monde (Laponie, Suisse, Brésil, Chili, Espagne…), ouvrirez des centaines de portes et des pages parfois douloureuses de l’Histoire moderne et contemporaine en compagnie d’auteurs français et étrangers, reconnus ou à découvrir : Melinda Nadj Abonji, João Almino, Pascal Dibie, Elsa Osario, Hernán Rivera Letelier et Olivier Truc.

Durant l’été, les éditions du Seuil et de l’Olivier devraient également proposer la même chose que les éditions Bourgois et Métailié. Si à ce jour je n’ai rien trouvé, ça ne devrait plus tarder. Surveillez donc bien les nouveautés numériques ces jours prochains.

ChG

 

 

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