Jean-Louis Fournier, avec Poète et paysan (éditions Stock), aura mis un petit mois pour atteindre le Top Ten des meilleures ventes d’essais dans les librairies françaises (source Palmarès Tite Live/L’Express) – le livra a paru début juin. Sans doute que le Prix Femina reçu en 2008 et la polémique qui a suivi, auront favorisé ça. Sans doute que le sujet aussi (poète et paysan). Il ne faut pas oublier que Jean-Louis Fournier bénéficie également d’une belle aura auprès d’un public fidèle à son sens de la formule et de l’auto-dérision. Créateur, entre autres, de La Noiraude, réalisateur de La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, avec Pierre Desproges (on se souvient d’ailleurs de sa dépêche AFP annonçant le décès de l’humoriste : « Pierre Desproges est mort d’un cancer. Étonnant non ? »), auteur d’une bonne vingtaine d’albums pour la jeunesse, de romans et d’essais, dont Le C.V. de Dieu et Où on va, Papa ? (qui a donc obtenu le Prix Femina), tous deux publiés chez Stock et faisant désormais partie du catalogue numérique ePagine, Jean-Louis Fournier a su toucher depuis plus de trente ans maintenant des sensibilités de tout poil.
Je vous propose maintenant d’entrer dans le vif du sujet grâce à cet extrait de Poète et paysan (publié par les éditions Stock) dans lequel le narrateur (le jeune Jean-Louis Fournier) est à ce moment-là (années 60) étudiant en cinéma. En tombant amoureux de la fille d’un paysan, il est loin de se douter que ce dernier aimerait bien que son futur gendre reprenne son exploitation (outre ses filles il n’a qu’un fils mais il est allergique à la paille !). Par amour pour cette jeune femme native du Pas-de-Calais, le narrateur va faire son retour à la terre alors qu’il se serait mieux vu une caméra ou un stylo à la main…
Avant que vous ne partiez dans cette ferme du Nord, je tenais à vous signaler que Poète et paysan était téléchargeable en epub sur ePagine mais aussi sur les sites des librairies L’arbre à Lettres, Le Divan, Ombres blanches ou encore Lamartine. Bonne visite !
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Je suis au milieu d’eux, assis autour de la table devant la télévision. Le fermier somnole, la fermière tricote et les filles du fermier lisent des magazines. L’une a des bigoudis, une autre deux rondelles de concombre sur les yeux, une autre se vernit les ongles.
Je m’ennuie.
Nous sommes dans le Pas-de-Calais, dans un petit village qui ne doit même pas être inscrit sur la carte. Il s’appelle Monchy. L’ennui suinte du plafond, parfois il tombe lentement des poutres, goutte à goutte, comme du goudron. Difficile de savoir si on est encore le jour ou déjà la nuit. Dehors, il n’y a même pas de paysage. La télévision est en noir et blanc. L’image est pleine de grumeaux et des gens ennuyeux parlent dedans.
Je m’ennuie à mourir.
Pour me sauver, j’ai pris un crayon et un papier blanc.
Qu’est-ce que je fais là ?
J’ai dans les mains un fourchet, le manche est poisseux, je charrie du fumier, les vaches me toisent. Seul le regard très doux d’une jeune génisse m’apaise.
Il y a six mois, j’étais étudiant à Paris, je préparais l’entrée à l’Institut des hautes études cinématographiques. Aujourd’hui, je suis dame pipi de vaches. Chaque semaine, je dois faire leur litière.
Mes mains sont barbouillées de purin, elles puent. Je cours toutes les cinq minutes à l’évier de la cuisine pour les laver.
Qu’est-ce que je suis venu faire là ?
La ferme est une grande exploitation, la plus grande du village. Deux cents hectares de terre. On y pratique la polyculture, betterave et blé. Le blé demande du soleil, la betterave demande de la pluie. C’est pratique, ça permet au cultivateur, quel que soit le temps, de pouvoir se plaindre du temps.
Puis il y a des plantes fourragères pour le bétail. Et du lin qui met du bleu sur les champs et les transforme en océan Pacifique.
Il y a une centaine de bêtes à cornes et des poules et des canards qu’on mange le dimanche.
Le fermier est un notable, il a fait des études. Il est de bonne famille, sa femme aussi. Ils ont leur chaise à l’église du village. Chaque dimanche, toute la famille se retrouve à la messe. Les filles sont belles et élégantes.
Le fermier a trois filles et un fils. Il commence à vieillir, et aucun de ses enfants ne veut reprendre la ferme. Les filles font leurs études à Paris, tous les fils des cultivateurs du coin leur tournent autour, mais elles n’en veulent pas, elles rêvent de mieux. Quant au fils, on ne peut pas compter sur lui, il est allergique à la paille.
La belle exploitation agricole va être vendue, c’est bien triste.
A moins qu’il y ait un prétendant…
Mais qu’est-ce que je fais là ?
Le ciel est bas, il pleuviote. La terre est couverte de betteraves jusqu’à l’horizon, il y en a des milliers. Il va falloir toutes les arracher.
Le tracteur, dont on a bloqué le volant avec un sandow, avance droit, en tirant sa remorque au milieu des rangées de betteraves déterrées. De chaque côté, quatre hommes suivent, avec des fourches ils ramassent les betteraves et les jettent dans la remorque. Je fais partie du cortège, je suis un des quatre.
Au lycée Voltaire, dans la classe de préparation à l’IDHEC, on ne m’a pas appris le maniement du fourchet. Je m’en sers mal. Il faut toujours prendre les betteraves par le dessous en présentant les dents tangentes au sol et les pointes en l’air. Il m’arrive souvent d’enfoncer les dents dans la betterave ; elle reste accrochée, il faut que je m’arrête, que je la détache à la main. Je perds du temps. J’ai de la terre plein les mains, le manche de mon fourchet est glissant. Le tracteur continue à avancer. Mes collègues marchent, réservés et silencieux, comme des paysans de Millet. Ça ressemble à un enterrement.
J’en ai marre.
Qu’est-ce que je fais sous ce ciel gonflé d’eau, qui me pèse de plus en plus et s’égoutte dans mon cou comme une serpillière ?
Moi qui rêvais d’être Fellini, moi qui regardais le monde à travers un viseur de caméra, moi qui passais mon temps à la Cinémathèque devant les films russes, moi qui dissertais sur la négativité de la mise en scène chez Fritz Lang. Pourquoi je suis là ?
Aujourd’hui, le metteur en scène a une fourche dans les mains, il essaie de ramasser des betteraves.
Je ne suis pas là provisoirement, en vacances chez un parent cultivateur. C’est pire, je suis là pour longtemps. Peut-être pour toujours.
Je viens de rentrer fourbu d’une journée dans les champs. Je suis devant mon assiette et je pique du nez dans ma soupe tellement je suis fatigué.
Quand je relève la tête, je vois sur l’écran blanc et noir de la télévision les noms de mes camarades qui scintillent. Les garçons sont assistants réalisateurs, les filles sont scriptes, ils travaillent au journal télévisé. Je vois leurs noms tous les jours. Ils n’ont pas fait leur retour à la terre.
Je les imagine. Je les vois bien habillés avec des souliers brillants, en train de tutoyer des journalistes et des gens célèbres, et d’embrasser les maquilleuses, peut-être même Catherine Langeais.
Moi, au fond du Pas-de-Calais, je tutoie les vaches. Je sens le fumier, j’ai des bottes crottées, je suis à table à côté du fermier qui me prend pour un type bizarre et ne croit pas beaucoup à ma vocation de cultivateur. Je suis devant une assiette de soupe et une télévision qui me nargue.
Je suis ouvrier agricole chez mon futur beau-père, et la soupe est froide.
Tout ça, c’est la faute à la fille du fermier.
© Jean-Louis Fournier, Poète et paysan, éditions Stock, 2010
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Christophe Grossi

