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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

26 juillet 2013

Éditions Métailié : un été très noir à petits prix et programme de rentrée

Le temps d’un été (jusqu’au 31 août exactement), les Éditions Métailié proposent une baisse de prix sur 11 titres de leur collection Métailié Noir. Généralement vendus entre 12.99 € et 18.99 €, ils sont désormais tous disponibles pour 9.99 € (et toujours sans DRM Adobe mais avec marquage). Dans cette sélection figure Arnaldur Indridason, l’un des auteurs les plus lus de la maison d’édition, mais également le surprenant roman noir de Olivier Truc, Le Dernier lapon et des auteurs récemment lus, Horacio Castellanos Moya et Cristina Fallaras. C’est à un véritable tour du monde du roman noir que les éditions Métailié nous invitent à parcourir en leur compagnie, des régions sauvages des fjords de l’est de l’Islande aux bas-fonds du Rival à Barcelone, de San Salvador, en pleine guerre civile, fin des années 1970, à Kautokeino en Laponie centrale. Infra, retrouvez les 11 romans concernés par cette offre découverte ou cliquez ici pour les retrouver sur la librairie ePagine.

Par ailleurs, les éditions Métailié vous proposent de télécharger gratuitement des extraits de leur rentrée littéraire dans un seul fichier. Au programme, vertiges et dépaysements intérieurs assurés en compagnie de Arnaldur Indridason, Adriana Lisboa, Javier Sebastián, Valter Hugo Mãe et James Meek. Si je parle de vertiges, c’est tout simplement parce que je viens de terminer Le Cycliste de Tchernobyl de l’auteur espagnol Javier Sebastián (à paraître en papier et en numérique le 5 septembre) qui m’a fortement impressionné. On aura l’occasion d’en reparler à la rentrée mais notez dès à présent le nom de cet auteur qui aborde la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences, notamment dans la ville de Pripiat (à partir des campagnes de désinformation de l’administration soviétique et des chasses à l’homme qui s’ensuivirent). Dans ce roman, l’auteur dresse le portrait d’un physicien spécialiste du nucléaire qui a réellement existé et n’hésite pas à utiliser les codes du thriller et du documentaire littéraire pour nous entraîner dans un voyage apocalyptique sur les pas de ceux qui ont dit oui à la vie dans une ville contaminée. Mon plus gros choc parmi mes dernières lectures…

ChG

Liste des 11 titres bénéficiant d’une baisse de prix jusqu’au 31 août 2013

Le Jaguar sur les toits de François Arango (9.99 € au lieu de 12.99 €)
Le Matériel du tueur de Gianni Biondillo (9.99 € au lieu de 14.99 €)
A la fin d’un jour ennuyeux de Massimo Carlotto (9.99 € au lieu de 18.99 €)
La Servante et le catcheur de Horacio Castellanos Moya (9.99 € au lieu de 18.99 €)
Comme au cinéma de Hannelore Cayre (9.99 € au lieu de 15.99 €)
L’Offense de Francesco De Filippo (9.99 € au lieu de 12.99 €)
Le deuxième vœu de Ramon Diaz-Eterovic (9.99 € au lieu de 15.99 €)
Deux petites filles de Cristina Fallaras (9.99 € au lieu de 13.99 €)
Étranges rivages de Arnaldur Indridason (9.99 € au lieu de 12.99 €)
L’Ange du matin de Arni Thorarinsson (9.99 € au lieu de 12.99 €)
Le Dernier lapon de Olivier Truc (9.99 € au lieu de 12.99 €)

12 mars 2013

Maîtriser le nucléaire de Jean-Louis Basdevant, 2e édition : Sortir du nucléaire après Fukushima

Reprise aujourd’hui du billet posté en mai 2011 dans lequel nous présentions l’ouvrage de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. Si dans la première édition, l’auteur posait les bonnes questions mais restait très prudent quant à un engagement pour ou contre le nucléaire, dans cette deuxième édition entièrement refondue, il s’engage beaucoup plus, donne les moyens de prendre position, allant même jusqu’à sous-titrer son essai Sortir du nucléaire après Fukushima. Cette nouvelle édition comprend également une synthèse sur les ressources énergétiques très intéressante pour tenter de mieux comprendre ce qui se passe au niveau local et mondial. Par ailleurs, ePagine a actualisé sa sélection de livres numériques (essais, témoignages, fictions) sur le nucléaire et Fukushima.

 

reprise du billet du 20 mai 2011 (avec bonne couv, bon titre bons liens)


Depuis l’accident de Fukushima je me pose un certain nombre de questions, comme vous sans doute, mais j’ai du mal à y voir clair. Quand j’ai appris que les éditions Eyrolles allaient mettre en ligne Maîtriser le nucléaire de Jean-Louis Basdevant je me suis dit que l’occasion me serait donnée là de mieux saisir ce qui s’était passé et ce que l’avenir nous réservait. En réalité cet essai s’applique à décrypter de manière scientifique ce qu’est l’énergie nucléaire ainsi que ses applications et, si les accidents de Windscale et Three Mile Island ou la catastrophe de Tchernobyl sont clairement abordés, l’auteur consacre peu de pages à Fukushima (ce qui s’entend puisque rien n’est encore terminé et qu’on est loin d’avoir tout identifié à l’heure où j’écris ce billet*). L’auteur a eu raison pourtant : pour comprendre ce qui s’est passé au Japon il lui fallait d’abord redéfinir ce qu’étaient l’atome, les électrons, les protons, les neutrons… et refaire le parcours du nucléaire : de la découverte des rayons X et de la radioactivité à l’avènement de l’industrie nucléaire civile en passant par les premières expériences aux alentours de 1900 ou encore les différentes techniques qui ont fait avancer des domaines aussi différents que la médecine, l’astrophysique ou les arts. Le problème ce n’est pas lui, c’est moi.

* ce n’est en effet plus le cas dans la 2ème édition

Avant d’ouvrir l’ouvrage, j’avais lu qu’avec quelques schémas et beaucoup d’exemples l’auteur nous expliquait en termes clairs ce qu’était l’énergie nucléaire et quelles étaient ses applications. C’est donc vrai. Il y a bien des schémas, des tableaux, des photos et l’auteur aborde effectivement ce sujet-là. Malheureusement, ayant eu les notes que j’ai eues en physique et en chimie (c’est-à-dire assez nulles), j’ai failli abandonner plus d’une fois et j’ai été amené à plusieurs reprises à sauter des pages entières, trop techniques pour moi. Si j’ai tout compris de son avant-propos et de son premier chapitre, tout ce qui pouvait concerner les effets des rayonnements ionisants, la fission ou la production d’énergie électro-nucléaire est resté aussi flou après la lecture. Heureusement (si je puis dire) est arrivé le chapitre sur les accidents et catastrophes nucléaires où j’ai à nouveau pu reprendre le train en marche. L’auteur revient sur les accidents de manière chronologique, explique ce qui s’est passé et pourquoi on en est arrivé là : série d’erreurs humaines, violation des consignes de sécurité, défauts de conception, défaillances mécaniques, causes politiques, rétention d’informations… La fin de l’ouvrage, consacrée à deux dossiers (données sur l’énergie et prolifération nucléaire), est également assez accessible.

Il faut savoir aussi que ce livre est destiné à fournir de l’information sur l’énergie nucléaire. « Je me suis refusé, écrit l’auteur, à entrer dans la moindre comparaison ou polémique. Il y a beaucoup de sources alternatives d’énergie : solaire, éolienne, géothermique, biomasse, charbon et pétrole. Je n’ai pas non plus évoqué la pollution, l’effet de serre, et toutes les préoccupations écologiques auxquelles je suis attaché personnellement. N’ayant fait ici aucune analyse de ces énergies alternatives, ni des questions d’environnement, je ne peux pas prendre parti. Ce serait des mots en l’air irresponsables. Je veux néanmoins dire que, dans le chapitre 7, il est clair que les pays développés consomment des quantités d’énergie considérablement plus élevées que les pays émergents ou en voie de l’être. La comparaison de l’Asie ou l’Afrique avec l’Amérique du Nord ou l’Europe est impressionnante. Je ne peux pas admettre que les habitants de la planète n’accèdent pas tous, le plus rapidement possible, à un confort de vie équivalent. » (extrait du chapitre 9 « Que penser et que faire après Fukushima ? », 2.1 : « Exploitation des divers types d’énergie »).

Cet ouvrage, Maîtriser le nucléaire de Jean-Louis Basdevant, est édité par les éditions Eyrolles. Il est disponible en papier et, sur ePagine, en numérique (13,99 € en ePub, sans DRM).

ChG

Ancien élève de l’École normale supérieure, directeur de recherche au CNRS, Jean-Louis Basdevant a été pendant trente-cinq ans professeur à l’École polytechnique dont il a dirigé le laboratoire de physique ; à côté de son célèbre cours de mécanique quantique, il a créé les cours d’énergie nucléaire et d’énergie-environnement. Spécialiste de physique des hautes énergies et d’astrophysique nucléaire, il a travaillé au Lawrence Berkeley National Laboratory, au CEA à Saclay, au CERN à Genève, au Fermi National Accelerator Laboratory et à l’Argonne National Laboratory, près de Chicago, et à l’INFN de Turin. Au fil de sa carrière il a effectué plusieurs expertises sur les installations et les matériels nucléaires ainsi que sur le stockage des déchets en France.

5 décembre 2012

Prix du roman France Télévisions 2012 | Antoine Choplin, La nuit tombée (La Fosse aux ours)

Même si ça fait des années qu’on ne l’a plus, la télé, voilà une nouvelle qui fait bien plaisir. Antoine Choplin, un auteur que nous lisons depuis des années et des années, et son éditeur, Pierre-Jean Balzan de La Fosse aux ours, dont le catalogue aura été plus d’une fois soutenu en librairie ou sur le web, sont enfin reconnus pour leur travail. Le prix du roman France Télévisions 2012 vient d’être attribué à La nuit tombée, paru en papier et en numérique il y a 3 mois maintenant. Pour fêter l’événement, reprise aujourd’hui de ma chronique publiée sur le blog ePagine le 7 septembre dernier avec un extrait (c’est d’ailleurs le billet de la rentrée littéraire le plus lu aujourd’hui encore). Bonne route à l’auteur, à son éditeur et aux lecteurs ! ChG



reprise du billet publié le 7 septembre 2012

 

Ne pas se fier à la première image de La nuit tombée d’Antoine Choplin : un homme, Gouri, descend de sa moto à la sortie de la ville de Kiev et vérifie que la remorque qu’il vient de bricoler est toujours reliée à son deux-roues. Car dès la scène suivante, parce qu’il est question de zone, de contamination, parce que les portes des maisons ont été barricadées et que les fenêtres ont été brisées, on sait déjà que ce voyage ne sera pas une partie de plaisir pour Gouri, qu’il n’aura rien de bucolique, qu’on n’est pas en train de lire un road-trip traditionnel. D’ailleurs, passé ce petit prologue et avant d’entamer la traversée de nuit, le premier tiers du livre est quasiment un huis-clos dans lequel une large place est laissée aux récits, aux hommes, à la catastrophe et à l’après.

Gouri (lui qui désormais vit à Kiev, lui le poète, l’ancien ouvrier de Tchernobyl devenu écrivain public) rend d’abord visite à son ami Iakov, un ancien liquidateur*, aujourd’hui mourant, et Vera. Le village dans lequel il arrive est situé non loin de la centrale, près de la zone contaminée et interdite, zone qui englobe notamment la ville dans laquelle Gouri a vécu avec sa femme et sa fille avant la catastrophe nucléaire (il était sur le toit d’un réacteur ce mois d’avril-là). Et bien entendu, cet homme n’est pas là par hasard. S’il est revenu jusqu’ici avec sa moto et sa remorque deux ans et demi après la catastrophe, ce n’est pas pour aller au marché mais pour ramener un objet précieux à ses yeux, une porte, et pas n’importe quelle porte, celle de la chambre de Ksenia, sa fille, une porte qui fait le lien entre le père de Gouri, la poésie, la catastrophe, sa fille et la mort.

Le décor est planté. On n’en dira pas plus car l’histoire tient sur pas grand-chose, un fil ténu paradoxalement très solide. Comme les phrases d’Antoine Choplin, construites sans adjectifs superfétatoires, sans pathos mais desquelles se dégagent avec justesse humanité et compassion. Ici, pas de thèses assommantes bien que les choses soient clairement dites. On est entre humains. On est entre amis. On est un frère, une épouse, un voisin, un père. Et c’est surtout de ça qu’il sera question dans La nuit tombée : d’amour, de filiation, de transmission et d’héritage dans un lieu où ces liens ont été secoués, arrachés, du jour au lendemain.

La deuxième partie du récit décrit la traversée de la zone de nuit (éviter les militaires, les pillards) et la ville retrouvée (Pripiat). Je m’arrêterai un instant sur ces quelques pages où il est question du retour de cet homme dans sa ville, ville fantôme désormais. Les souvenirs surgissent à mesure qu’il pénètre en pleine nuit dans Pripiat (on croisera peu d’êtres vivants ici) puis dans l’appartement dévasté. Des objets sont cassés, certains ont été volés, d’autres sont toujours là. La ruine est une chose, écrit Antoine Choplin. Le vide infect installé désormais au revers de ces murs, une autre chose.

The public swimming pool in the ghost town of Priypat near Chernobyl. Photo de Timm Suess

J’ai lu plusieurs récits et romans d’Antoine Choplin (La Fosse aux ours, La Dragonne). Heureux de retrouver sa phrase dans La nuit tombée, texte que j’aurai chroniqué au moment où la centrale de Fessenheim refaisait parler d’elle… Son roman est publié à la Fosse aux ours. Sa version imprimée (16 €) est disponible en librairie et la version numérique (l’ePub est à 9.99 € et ne contient pas de DRM Adobe mais un marquage) sur ePagine, sur tous les sites des libraires partenaires et ailleurs. Infra, un extrait qui se situe dans la première partie du livre.

* Si on ne connaît pas le nombre exact de personnes qui travaillaient à la centrale de Tchernobyl au moment de la catastrophe (les chiffres récoltés ici et là varient entre 500.000 et un million), on connaît encore moins le nombre de morts et d’invalides parmi les liquidateurs (likvidatory), ceux qui dès le 26 avril 1986 ont dû éteindre le graphite brûlant dans le réacteur ou construire un sarcophage le plus rapidement possible, ceux qui déblayaient les matériaux de la centrale, ceux qui se trouvaient sur le toit des réacteurs, ceux qui se trouvaient dans leur avion ou leur hélicoptère, ceux qui détruisaient et enterraient les maisons environnantes… Des ouvriers, pour la plupart, beaucoup de militaires mais également d’anciens de la centrale et des centaines de milliers d’autres civils qu’on enrôlait à la va-vite de village en village (en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Lituanie et en Russie) sans les informer des dangers encourus, sans protection et en leur promettant un nouveau logement, de l’argent, une médaille,… Tous ceux-là ont été exposés à une radioactivité très élevée. Ce bilan, aujourd’hui encore, fait l’objet de nombreuses études et d’autant de controverses. Pour aller plus loin, on pourra lire deux billets ici et sur le site Info Nucléaire ainsi que La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publié en France en 1998 chez JC Lattès et chez J’ai Lu en 2000 (non disponible en numérique sur les plateformes de vente légales). Plusieurs articles sur wikipedia reviennent sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences. En mai 2011, on avait également consacré un billet au livre de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. On pourra par ailleurs aller voir Le sacrifice, le documentaire de Wladimir Tchertkoff (2003) ainsi que La bataille de Chernobyl, le documentaire de Thomas Johnson (2006).

ChG

 

_______________________
La nuit tombée, Antoine Choplin
La Fosse aux ours, 2012

 

Gouri atteint Volodarka avant six heures. Il gare sa moto devant l’épicerie qui fait face à l’école. Il observe les maisons, les larges rues, le pont qui enjambe la petite rivière immobile, irisée de taches huileuses. Il se souvient être venu une fois dans ce village en compagnie d’un gars, Sergueï il s’appelait, un volontaire qui avait grandi ici. C’était un soir, après avoir beaucoup bu, ils avaient cherché en vain l’hospitalité auprès d’une vieille tante dont Sergueï n’avait pas réussi à retrouver la trace. Et ils s’étaient endormis là, à côté du pont, à même la terre battue.
Une gamine se tient dans l’embrasure de la porte de l’épicerie.
Vous devriez pousser un peu votre moto, elle dit. C’est à cause des bêtes.
Au-delà du pont, la tête d’un troupeau de vaches emplit l’espace délimité par la route. Deux hommes, un jeune et un plus vieux, finissent par apparaître, guidant les animaux depuis l’arrière, par leur seul déplacement d’un côté et de l’autre.
Gouri a reculé sa moto contre le mur de l’épicerie. Les vaches passent juste devant lui, lentement, sans beaucoup de bruit.
C’est un sacré troupeau, dit Gouri alors que les dernières vaches s’éloignent.
Il paraît que c’est le plus gros de la région, dit la fille.
Gouri grimpe les trois marches vers la porte du magasin et elle s’écarte pour le laisser entrer.
Il y en a qui disent qu’il faut pas boire leur lait, dit encore la fille. Qu’il est contaminé. Et, à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.
Gouri regarde la gamine et lui sourit.
Un drôle de mot, baliverne, il fait.
Elle le fixe avec curiosité.
Il attrape deux bouteilles de vodka sur les étagères, jette un œil sur les étiquettes et les pose sur le comptoir avec quelques pièces de monnaie.

La route sans virage jusqu’à Marianovka ondule, alternant vastes creux et bosselures. Le chant du moteur varie au gré des pentes légères.
Un panneau indique l’entrée dans Bober. Gouri se souvient que Vera a prononcé le nom de ce village. Pour Chevtchenko, personne n’est foutu de te dire ce qu’il en est exactement. C’est pas comme Bober ou Poliskè. Là au moins, on sait à quoi s’en tenir.
Il ralentit l’allure et observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées. D’autres sont barricadées au moyen de planches épaisses et grossièrement fixées. Par flashs, il peut néanmoins apercevoir des intérieurs tapissés et encore proprets, des décorations murales, quelques meubles.
Gouri hésite à s’engouffrer dans l’une ou l’autre des sentes latérales, certain qu’il finirait par tomber sur quelqu’un, un qui serait resté là, comme un gardien. Le crépuscule enveloppant l’incite à poursuivre son chemin. Il remet les gaz.

Après le croisement de Marianovka, il tourne plein ouest. La route devient étroite et se faufile dans la pénombre de la forêt. Gouri doit allumer son phare dont le faisceau dessine un halo tremblant et plutôt faiblard. C’est l’affaire de trois ou quatre kilomètres à peine, après quoi on pourra deviner, parmi les arbres, les premières maisons de Chevtchenko.
Le souvenir de ces lieux est encore très présent dans la mémoire de Gouri. L’arrondi de la route à l’entrée du village, la forêt moins dense puis soudain disparue, l’écheveau de ces chemins modestes semblant relier chaque habitation à chacune des autres, les proportions gigantesques du kolkhoze en brique claire. Il roule doucement jusqu’aux premières maisons, puis met pied à terre.
Un bon moment, tandis que le moteur de sa moto continue à ronronner avec quelques sautes de régime, ses yeux humides explorent les perspectives dénuées de toute âme qui vive.
La maison de Iakov et Vera marque la fin du village, côté nord.
Pour la rejoindre, Gouri emprunte la sente goudronnée qui serpente entre les hautes herbes. Il passe devant deux autres maisons qui semblent abandonnées. À côté de la porte de la seconde, à même le mur, on a inscrit : nous reviendrons bientôt, d’une drôle d’écriture un peu gauche. Un peu plus loin, une troisième maison est à demi effondrée, comme par l’effet d’une poussée pratiquée contre l’un de ses flancs. Après s’étend un vaste espace sablonneux, hérissé de quelques végétaux nains et, d’assez loin, Gouri peut distinguer les volets bleus de la maison. Il remarque aussi la fumée légère qui s’échappe de la cheminée.

© La nuit tombée, Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 2012 (version imprimée, 16 € — version numérique, 9.99 €, marquage sans DRM).

7 septembre 2012

Rentrée littéraire 2012 | Antoine Choplin, La nuit tombée (La Fosse aux ours)

Note du 5/12/2012 : Même si ça fait des années qu’on ne l’a plus, la télé, voilà une nouvelle qui fait bien plaisir. Antoine Choplin, un auteur que nous lisons depuis des années et des années, et son éditeur, Pierre-Jean Balzan de La Fosse aux ours, dont le catalogue aura été plus d’une fois soutenu en librairie ou sur le web, sont enfin reconnus pour leur travail. Le prix du roman France Télévisions 2012 vient d’être attribué à La nuit tombée, paru en papier et en numérique il y a 3 mois maintenant et chroniqué ci-dessous le 7 septembre dernier avec un extrait. Bonne route à l’auteur, à son éditeur et aux lecteurs ! ChG

 

Ne pas se fier à la première image de La nuit tombée d’Antoine Choplin : un homme, Gouri, descend de sa moto à la sortie de la ville de Kiev et vérifie que la remorque qu’il vient de bricoler est toujours reliée à son deux-roues. Car dès la scène suivante, parce qu’il est question de zone, de contamination, parce que les portes des maisons ont été barricadées et que les fenêtres ont été brisées, on sait déjà que ce voyage ne sera pas une partie de plaisir pour Gouri, qu’il n’aura rien de bucolique, qu’on n’est pas en train de lire un road-trip traditionnel. D’ailleurs, passé ce petit prologue et avant d’entamer la traversée de nuit, le premier tiers du livre est quasiment un huis-clos dans lequel une large place est laissée aux récits, aux hommes, à la catastrophe et à l’après.

Gouri (lui qui désormais vit à Kiev, lui le poète, l’ancien ouvrier de Tchernobyl devenu écrivain public) rend d’abord visite à son ami Iakov, un ancien liquidateur*, aujourd’hui mourant, et Vera. Le village dans lequel il arrive est situé non loin de la centrale, près de la zone contaminée et interdite, zone qui englobe notamment la ville dans laquelle Gouri a vécu avec sa femme et sa fille avant la catastrophe nucléaire (il était sur le toit d’un réacteur ce mois d’avril-là). Et bien entendu, cet homme n’est pas là par hasard. S’il est revenu jusqu’ici avec sa moto et sa remorque deux ans et demi après la catastrophe, ce n’est pas pour aller au marché mais pour ramener un objet précieux à ses yeux, une porte, et pas n’importe quelle porte, celle de la chambre de Ksenia, sa fille, une porte qui fait le lien entre le père de Gouri, la poésie, la catastrophe, sa fille et la mort.

Le décor est planté. On n’en dira pas plus car l’histoire tient sur pas grand-chose, un fil ténu paradoxalement très solide. Comme les phrases d’Antoine Choplin, construites sans adjectifs superfétatoires, sans pathos mais desquelles se dégagent avec justesse humanité et compassion. Ici, pas de thèses assommantes bien que les choses soient clairement dites. On est entre humains. On est entre amis. On est un frère, une épouse, un voisin, un père. Et c’est surtout de ça qu’il sera question dans La nuit tombée : d’amour, de filiation, de transmission et d’héritage dans un lieu où ces liens ont été secoués, arrachés, du jour au lendemain.

La deuxième partie du récit décrit la traversée de la zone de nuit (éviter les militaires, les pillards) et la ville retrouvée (Pripiat). Je m’arrêterai un instant sur ces quelques pages où il est question du retour de cet homme dans sa ville, ville fantôme désormais. Les souvenirs surgissent à mesure qu’il pénètre en pleine nuit dans Pripiat (on croisera peu d’êtres vivants ici) puis dans l’appartement dévasté. Des objets sont cassés, certains ont été volés, d’autres sont toujours là. La ruine est une chose, écrit Antoine Choplin. Le vide infect installé désormais au revers de ces murs, une autre chose.

The public swimming pool in the ghost town of Priypat near Chernobyl. Photo de Timm Suess

J’ai lu plusieurs récits et romans d’Antoine Choplin (La Fosse aux ours, La Dragonne). Heureux de retrouver sa phrase dans La nuit tombée, texte que j’aurai chroniqué au moment où la centrale de Fessenheim refaisait parler d’elle… Son roman est publié à la Fosse aux ours. Sa version imprimée (16 €) est disponible en librairie et la version numérique (l’ePub est à 9.99 € et ne contient pas de DRM Adobe mais un marquage) sur ePagine, sur tous les sites des libraires partenaires et ailleurs. Infra, un extrait qui se situe dans la première partie du livre.

* Si on ne connaît pas le nombre exact de personnes qui travaillaient à la centrale de Tchernobyl au moment de la catastrophe (les chiffres récoltés ici et là varient entre 500.000 et un million), on connaît encore moins le nombre de morts et d’invalides parmi les liquidateurs (likvidatory), ceux qui dès le 26 avril 1986 ont dû éteindre le graphite brûlant dans le réacteur ou construire un sarcophage le plus rapidement possible, ceux qui déblayaient les matériaux de la centrale, ceux qui se trouvaient sur le toit des réacteurs, ceux qui se trouvaient dans leur avion ou leur hélicoptère, ceux qui détruisaient et enterraient les maisons environnantes… Des ouvriers, pour la plupart, beaucoup de militaires mais également d’anciens de la centrale et des centaines de milliers d’autres civils qu’on enrôlait à la va-vite de village en village (en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Lituanie et en Russie) sans les informer des dangers encourus, sans protection et en leur promettant un nouveau logement, de l’argent, une médaille,… Tous ceux-là ont été exposés à une radioactivité très élevée. Ce bilan, aujourd’hui encore, fait l’objet de nombreuses études et d’autant de controverses. Pour aller plus loin, on pourra lire deux billets ici et sur le site Info Nucléaire ainsi que La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publié en France en 1998 chez JC Lattès et chez J’ai Lu en 2000 (non disponible en numérique sur les plateformes de vente légales). Plusieurs articles sur wikipedia reviennent sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences. En mai 2011, on avait également consacré un billet au livre de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. On pourra par ailleurs aller voir Le sacrifice, le documentaire de Wladimir Tchertkoff (2003) ainsi que La bataille de Chernobyl, le documentaire de Thomas Johnson (2006).

ChG

 

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La nuit tombée, Antoine Choplin
La Fosse aux ours, 2012


“ Gouri atteint Volodarka avant six heures. Il gare sa moto devant l’épicerie qui fait face à l’école. Il observe les maisons, les larges rues, le pont qui enjambe la petite rivière immobile, irisée de taches huileuses. Il se souvient être venu une fois dans ce village en compagnie d’un gars, Sergueï il s’appelait, un volontaire qui avait grandi ici. C’était un soir, après avoir beaucoup bu, ils avaient cherché en vain l’hospitalité auprès d’une vieille tante dont Sergueï n’avait pas réussi à retrouver la trace. Et ils s’étaient endormis là, à côté du pont, à même la terre battue.
Une gamine se tient dans l’embrasure de la porte de l’épicerie.
Vous devriez pousser un peu votre moto, elle dit. C’est à cause des bêtes.
Au-delà du pont, la tête d’un troupeau de vaches emplit l’espace délimité par la route. Deux hommes, un jeune et un plus vieux, finissent par apparaître, guidant les animaux depuis l’arrière, par leur seul déplacement d’un côté et de l’autre.
Gouri a reculé sa moto contre le mur de l’épicerie. Les vaches passent juste devant lui, lentement, sans beaucoup de bruit.
C’est un sacré troupeau, dit Gouri alors que les dernières vaches s’éloignent.
Il paraît que c’est le plus gros de la région, dit la fille.
Gouri grimpe les trois marches vers la porte du magasin et elle s’écarte pour le laisser entrer.
Il y en a qui disent qu’il faut pas boire leur lait, dit encore la fille. Qu’il est contaminé. Et, à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.
Gouri regarde la gamine et lui sourit.
Un drôle de mot, baliverne, il fait.
Elle le fixe avec curiosité.
Il attrape deux bouteilles de vodka sur les étagères, jette un œil sur les étiquettes et les pose sur le comptoir avec quelques pièces de monnaie.

La route sans virage jusqu’à Marianovka ondule, alternant vastes creux et bosselures. Le chant du moteur varie au gré des pentes légères.
Un panneau indique l’entrée dans Bober. Gouri se souvient que Vera a prononcé le nom de ce village. Pour Chevtchenko, personne n’est foutu de te dire ce qu’il en est exactement. C’est pas comme Bober ou Poliskè. Là au moins, on sait à quoi s’en tenir.
Il ralentit l’allure et observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées. D’autres sont barricadées au moyen de planches épaisses et grossièrement fixées. Par flashs, il peut néanmoins apercevoir des intérieurs tapissés et encore proprets, des décorations murales, quelques meubles.
Gouri hésite à s’engouffrer dans l’une ou l’autre des sentes latérales, certain qu’il finirait par tomber sur quelqu’un, un qui serait resté là, comme un gardien. Le crépuscule enveloppant l’incite à poursuivre son chemin. Il remet les gaz.

Après le croisement de Marianovka, il tourne plein ouest. La route devient étroite et se faufile dans la pénombre de la forêt. Gouri doit allumer son phare dont le faisceau dessine un halo tremblant et plutôt faiblard. C’est l’affaire de trois ou quatre kilomètres à peine, après quoi on pourra deviner, parmi les arbres, les premières maisons de Chevtchenko.
Le souvenir de ces lieux est encore très présent dans la mémoire de Gouri. L’arrondi de la route à l’entrée du village, la forêt moins dense puis soudain disparue, l’écheveau de ces chemins modestes semblant relier chaque habitation à chacune des autres, les proportions gigantesques du kolkhoze en brique claire. Il roule doucement jusqu’aux premières maisons, puis met pied à terre.
Un bon moment, tandis que le moteur de sa moto continue à ronronner avec quelques sautes de régime, ses yeux humides explorent les perspectives dénuées de toute âme qui vive.
La maison de Iakov et Vera marque la fin du village, côté nord.
Pour la rejoindre, Gouri emprunte la sente goudronnée qui serpente entre les hautes herbes. Il passe devant deux autres maisons qui semblent abandonnées. À côté de la porte de la seconde, à même le mur, on a inscrit : nous reviendrons bientôt, d’une drôle d’écriture un peu gauche. Un peu plus loin, une troisième maison est à demi effondrée, comme par l’effet d’une poussée pratiquée contre l’un de ses flancs. Après s’étend un vaste espace sablonneux, hérissé de quelques végétaux nains et, d’assez loin, Gouri peut distinguer les volets bleus de la maison. Il remarque aussi la fumée légère qui s’échappe de la cheminée.
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© La nuit tombée, Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 2012 (version imprimée, 16 € — version numérique, 9.99 €, marquage sans DRM).

7 décembre 2011

Christophe Fiat, Retour d’Iwaki

Christophe Fiat devait passer trois semaines au Japon en avril 2011 pour écrire une pièce de théâtre sur le monstre le plus célèbre du cinéma japonais, Godzilla. Il se trouvait alors près de Fukushima. On était un mois à peine après le séisme et en pleine contamination. Très vite il a fait un voyage jusqu’à Iwaki, une ville balnéaire sinistrée par le tsunami du 11 mars et menacée par les rejets de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. C’est d’abord cette traversée-là qu’il entreprend de raconter, carnet à la main, celle d’une embardée dans le paysage d’après la catastrophe, lui le premier français (« à part les journalistes ») à être entré dans la zone de contamination. Un drôle de road-movie donc dans lequel sont consignés des conversations, des lectures, des entretiens, des choses entendues à la radio, des témoignages, des rêves, des visions mais aussi des réflexions politiques, un récit qui nous emmènera aussi sur les lieux d’une autre catastrophe, à Hiroshima, qui saura convoquer d’autres tragédies (Tchernobyl notamment), reviendra sur les premiers essais nucléaires américains et tentera de comprendre la relation « explosive » entre le Japon et les États-Unis. Le récit de Christophe Fiat suit également le fil de ses longs compagnonnages (Barthes, Dante, Duras…) mais aussi celui du mythique Godzilla (et de son cri).

Retour d’Iwaki n’est ni un essai ni un roman. C’est un récit nucléaire (je me permets de détourner cette définition du principe d’une réaction nucléaire). Au cœur du périple se produit une réaction de fission : un homme se déplace et percute des êtres vivants dans un paysage en ruine, le regard absorbe le réel mais il devient tellement instable qu’il éclate. Il se divise alors en deux parties et libère de l’énergie, celle du geste d’écrire. C’est ainsi qu’à plusieurs moments Christophe Fiat parvient à fictionner ce qu’il voit et entend.

Place maintenant à la voix de cet écrivain, poète, metteur en scène, que je vous invite à aller lire si vous ne l’avez pas encore fait. Un texte très différent de ce que j’ai pu lire de lui ces quinze dernières années mais dans lequel on retrouve ses thèmes et obsessions, ses fulgurances, son sens de l’ironie et sa rigueur. Ici, le 3ème chapitre de la première partie, « Le cri du monstre » de Retour d’Iwaki.

ChG

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Christophe Fiat,
Retour d’Iwaki

© L’Arpenteur, 10.80 €
version ePub, avec DRM Adobe


3.

Aujourd’hui, on est le 21 avril. Il est 9 heures. Le temps est maussade. Je descends à la gare de Komaba-Todaimae, au sud-ouest de Tokyo. Oriza Hirata m’attend devant chez lui avec Aki, mon interprète, et une dizaine de ses acteurs.

« Christophe, on va s’approcher au plus près de la zone de contamination, dit-il. Tu es le premier Français, à part les journalistes, à être allé jusque-là. Tu as peur ? »

Je lui réponds en montant dans sa Mitsubishi :

« Tu as un compteur Geiger ?

— Non, on n’en trouve plus. Il y a rupture de stock. »

Puis il ajoute :

« À Iwaki, il peut y avoir de plus grosses secousses qu’à Tokyo… »

Ensuite, il règle son GPS et met une cassette de Yamaguchi Momoe. C’est parti. Le voyage dure trois heures. On a deux cents kilomètres à faire.

Je suis à l’arrière avec Aki. Il lit un entretien de son père paru dans Asahi. Il travaille à l’Institute of Nuclear Safety of Japan. Je regarde le paysage qui défile. J’essaye alors de m’imaginer le globe terrestre avec le Japon au centre. En Occident, c’est toujours le continent africain qui occupe cette place, mais si l’on y met le Japon, on a dans l’axe, du sud au nord, le Brésil, puis le Groenland, le pôle Nord, la Russie de l’Est, puis le Japon et dessous, l’Australie, et l’Antarctique puis le pôle Sud. Vu sous cet angle, on constate que la terre est composée essentiellement d’eau. Ici, les océans envahissent tout !

Alors, je pense à Godzilla dont l’eau est justement l’élément naturel. Au début de chaque film, soit il somnole sur une de ces minuscules îles qui font du Japon un archipel, soit il dort dans le Pacifique entre le 30e et le 40e parallèle, celui qui relie Tokyo à Los Angeles. Il fait sa première apparition sur l’île d’Odo, île introuvable, inventée pour les besoins du scénario du film d’Ishiro Honda.

Voici ce que j’ai trouvé sur Wikipédia à List of fictional locations in Godzilla films. Je l’ai recopié dans mon carnet : « Odo Island is a southern Japanese fishing village, is from where the monster Godzilla receives his namesake. This island, probably part of the Izu group, is featured in the original Godzilla and referenced in a few subsequent films. Gojira was an antiquated legend of the Odo islanders. In “the old days”, according to an elder, when the fishing was poor, the villagers sacrificed young virgins to appease the sea monster’s hunger. When ships began inexplicably sinking off the coast of Odo Island in 1954, the natives performed a purification ceremony, the last remnant of the old traditions, in a village temple. Odo is the first location where the kaiju is known to have come ashore. While its appearance was presumably coincidence, paleontologist Kyohei Yamane elected to name it “Gojira” after the legend. »

Maintenant, Oriza arrête la musique et met une radio locale qui diffuse en boucle des informations pour les sinistrés. Je demande à Aki de me faire une traduction simultanée.

« Il a été décidé qu’une seule personne par famille ira chercher les affaires personnelles dans la zone sinistrée. Ces personnes seront regroupées dans des bus qui seront mis à leur disposition à une date qui sera précisée ultérieurement. Par ailleurs, la zone à évacuer passe aujourd’hui de dix à huit kilomètres. Le Premier ministre a eu un entretien avec le préfet du département de Fukushima pour parler du dédommagement nécessaire des victimes. Le préfet a dit qu’il voudrait que la situation se rétablisse le plus tôt possible par l’initiative de la Tepco afin que les gens qui sont dans les camps de réfugiés puissent rentrer à la maison le plus tôt possible. Pour répondre à ces exigences, le Premier ministre a promis que le gouvernement japonais ferait de son mieux. Après l’entretien, le préfet a déclaré que pour autoriser les gens à rentrer dans la zone sinistrée, il faut avoir l’accord des représentants des régions et des quartiers et qu’il faudra continuer à faire des efforts pour que les gens évacués puissent reprendre une vie normale ainsi que ceux qui travaillent en relation avec les centrales. Il encourage aussi les techniciens et les ouvriers qui sont sur le terrain. Puis un homme qui travaille dans la région explique son cas. On lui a permis de rentrer dans la zone sinistrée en raison de son travail. Il avait besoin de retourner à son bureau. Mais quand cette zone sera interdite, il ne pourra plus y accéder et ça l’inquiète. »

Oriza est concentré. C’est normal, on approche d’Iwaki. Aki se tourne vers moi et dit que les travaux de ravalements de la chaussée qu’on peut voir depuis dix minutes sont les effets du tremblement de terre. Peu après, la Mitsubishi s’engouffre dans une dizaine de tunnels, collés les uns aux autres.

Je note dans mon carnet : « Okubo-Daïchi Tunnel, Okubo-Paisa Tunnel, Suwa-Daïchi Tunnel, Suwa-Daïni Tunnel, Hirasawa Tunnel, Daoin Tunnel, Kurakase-Tunnel, puis il y a le Gitsu Tunnel et le Juo Tunnel, et enfin le dernier, l’Enoami-Tunnel. »

Quand on arrive, je vois une énorme pancarte : Welcome to Iwaki City ! C’est de circonstance. Iwaki ressemble à une ville américaine avec des petites maisons étalées le long de larges avenues qui descendent vers la mer.

On est accueillis par une amie d’Oriza. Elle s’appelle Michiko Ishii. Elle enseigne l’art dramatique au lycée de la ville. Elle est drama teacher. C’est écrit sur la carte de visite qu’elle me tend des deux mains. Elle est en larmes. Nous sommes les premiers Tokyoïtes à venir ici depuis le tremblement de terre.

Elle nous donne un plan de la ville où je lis en majuscules : Sunshine Iwaki. Je le parcours et, chose étrange, un premier rayon de soleil apparaît. Je ne fais pas tout de suite le lien avec le plan qui présente Iwaki comme une station balnéaire. Je pense aux radiations. Je pense aussi au vent qui souffle depuis qu’on est arrivés. Il apporte peut-être des particules toxiques.

Pendant le repas, l’ambiance est détendue. Michiko rit.

Ensuite on reprend la voiture et on va au port. C’est alors que j’aperçois les premières maisons détruites. La plupart ont le toit arraché. Les vitres sont brisées, les portes défoncées, les rideaux déchirés. Tout ce qu’il y avait à l’intérieur a été emporté. Une voiture est renversée sur le côté, les deux roues en l’air. Un bateau est échoué et un hangar laisse voir ses armatures en ferraille à travers lesquelles passent les nuages.

Oriza coupe le moteur. Je fais quelques pas. À mes pieds, il n’y a que des débris. Comment c’était avant ? Impossible de savoir. Le désastre s’étend à perte de vue. Des ouvriers s’affairent pour nettoyer. Ils n’ont qu’une pelleteuse pour trois. Ni pelles, ni sécateurs, ni pioches. Ils sont hagards.

Alors, je sors mon appareil, un Sony Cyber-shot 14.1 MP que Louise m’a offert pour mes quarante-cinq ans, et je shoote. Personne ne prend des photos à part moi. Je n’en crois pas mes yeux. J’ai l’impression d’être un Japonais à Paris.

Puis on repart.

Dans la Mitsubishi, la radio est coupée. Le silence est assommant. On avance de cinq kilomètres en suivant le bord de mer. Direction Hisanohama. Aki me dit qu’on va accéder à une zone dont l’accès est interdit. En effet, il y a un check point. Michiko parle au gardien et nous entrons. Oriza gare la voiture.

La visite commence. Oriza et Aki marchent devant. Les acteurs font des petits groupes. Je traîne. L’envie de faire des photos est de plus en plus forte. Je shoote, je shoote, je shoote. Mais petit à petit, je mesure l’horreur du séisme.

Ici, plus rien ne tient debout. Tout est rasé. Tout a été soufflé. Pas de ruine. Les seules maisons qui ont résisté à la vague ne ressemblent à rien de ce qu’on peut imaginer. J’ai vu, comme tout le monde, des images d’amateurs tourner en boucle, à la télévision et sur le Net – et elles étaient autrement plus violentes –, mais maintenant que je suis là, j’ai l’impression de voir les restes d’un supplice et d’être un témoin impuissant et étranger, mais malgré tout utile, à quoi ? Je ne sais pas. Pour la première fois de ma vie, j’aimerais me rendre utile. Mais ce n’est pas le moment. Je ne suis pas là pour ça.

20 mai 2011

Maîtriser le nucléaire, Jean-Louis Basdevant (Eyrolles)

Depuis l’accident de Fukushima je me pose un certain nombre de questions, comme vous sans doute, mais j’ai du mal à y voir clair. Quand j’ai appris que les éditions Eyrolles allaient mettre en ligne Maîtriser le nucléaire (sortir du nucléaire après Fukushima) de Jean-Louis Basdevant je me suis dit que l’occasion me serait donnée là de mieux saisir ce qui s’était passé et ce que l’avenir nous réservait. En réalité cet essai s’applique à décrypter de manière scientifique ce qu’est l’énergie nucléaire ainsi que ses applications et, si les accidents de Windscale et Three Mile Island ou la catastrophe de Tchernobyl sont clairement abordés, l’auteur consacre peu de pages à Fukushima (ce qui s’entend puisque rien n’est encore terminé et qu’on est loin d’avoir tout identifié à l’heure où j’écris ce billet). L’auteur a eu raison pourtant : pour comprendre ce qui s’est passé au Japon il lui fallait d’abord redéfinir ce qu’étaient l’atome, les électrons, les protons, les neutrons… et refaire le parcours du nucléaire : de la découverte des rayons X et de la radioactivité à l’avènement de l’industrie nucléaire civile en passant par les premières expériences aux alentours de 1900 ou encore les différentes techniques qui ont fait avancer des domaines aussi différents que la médecine, l’astrophysique ou les arts. Le problème ce n’est pas lui, c’est moi.

Avant d’ouvrir l’ouvrage, j’avais lu qu’avec quelques schémas et beaucoup d’exemples l’auteur nous expliquait en termes clairs ce qu’était l’énergie nucléaire et quelles étaient ses applications. C’est donc vrai. Il y a bien des schémas, des tableaux, des photos et l’auteur aborde effectivement ce sujet-là. Malheureusement, ayant eu les notes que j’ai eues en physique et en chimie (c’est-à-dire assez nulles), j’ai failli abandonner plus d’une fois et j’ai été amené à plusieurs reprises à sauter des pages entières, trop techniques pour moi. Si j’ai tout compris de son avant-propos et de son premier chapitre, tout ce qui pouvait concerner les effets des rayonnements ionisants, la fission ou la production d’énergie électro-nucléaire est resté aussi flou après la lecture. Heureusement (si je puis dire) est arrivé le chapitre sur les accidents et catastrophes nucléaires où j’ai à nouveau pu reprendre le train en marche. L’auteur revient sur les accidents de manière chronologique, explique ce qui s’est passé et pourquoi on en est arrivé là : série d’erreurs humaines, violation des consignes de sécurité, défauts de conception, défaillances mécaniques, causes politiques, rétention d’informations… La fin de l’ouvrage, consacrée à deux dossiers (données sur l’énergie et prolifération nucléaire), est également assez accessible.

Il faut savoir aussi que ce livre est destiné à fournir de l’information sur l’énergie nucléaire. « Je me suis refusé, écrit l’auteur, à entrer dans la moindre comparaison ou polémique. Il y a beaucoup de sources alternatives d’énergie : solaire, éolienne, géothermique, biomasse, charbon et pétrole. Je n’ai pas non plus évoqué la pollution, l’effet de serre, et toutes les préoccupations écologiques auxquelles je suis attaché personnellement. N’ayant fait ici aucune analyse de ces énergies alternatives, ni des questions d’environnement, je ne peux pas prendre parti. Ce serait des mots en l’air irresponsables. Je veux néanmoins dire que, dans le chapitre 7, il est clair que les pays développés consomment des quantités d’énergie considérablement plus élevées que les pays émergents ou en voie de l’être. La comparaison de l’Asie ou l’Afrique avec l’Amérique du Nord ou l’Europe est impressionnante. Je ne peux pas admettre que les habitants de la planète n’accèdent pas tous, le plus rapidement possible, à un confort de vie équivalent. » (extrait du chapitre 9 « Que penser et que faire après Fukushima ? », 2.1 : « Exploitation des divers types d’énergie »).

Cet ouvrage, Maîtriser le nucléaire (Sortir du nucléaire après Fukushima) de Jean-Louis Basdevant, est édité par les éditions Eyrolles. Il est disponible en numérique sur ePagine (13,99 € en ePub).

ChG<

Ancien élève de l’École normale supérieure, directeur de recherche au CNRS, Jean-Louis Basdevant a été pendant trente-cinq ans professeur à l’École polytechnique dont il a dirigé le laboratoire de physique ; à côté de son célèbre cours de mécanique quantique, il a créé les cours d’énergie nucléaire et d’énergie-environnement. Spécialiste de physique des hautes énergies et d’astrophysique nucléaire, il a travaillé au Lawrence Berkeley National Laboratory, au CEA à Saclay, au CERN à Genève, au Fermi National Accelerator Laboratory et à l’Argonne National Laboratory, près de Chicago, et à l’INFN de Turin. Au fil de sa carrière il a effectué plusieurs expertises sur les installations et les matériels nucléaires ainsi que sur le stockage des déchets en France.

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