J’ai rencontré Thierry Beinstingel à Besançon quand j’étais encore libraire aux Sandales d’Empédocle. C’était en 2004 je crois. Il animait déjà son site littéraire Feuilles de route et avait trois romans à son actif, tous publiés chez Fayard, ainsi qu’un récit chez Inventaire/Invention (maison disparue depuis). Je suivais son site, j’avais lu tous ses textes et rêvais de l’inviter. On avait passé là un très beau moment (il doit rester une photo sur l’ancien site prise par lui je crois). Nous nous sommes un peu revus (me souviens d’un rendez-vous à Troyes où je venais de fracasser une voiture de location) puis nous nous sommes perdus de vue. En juillet dernier j’ai lu le billet de François Bon consacré à Retour aux mots sauvages, roman que Thierry Beinstingel allait faire paraître à la rentrée chez Fayard. Il y a eu ensuite les listes du Goncourt – chaque année les membres du jury réservent une place à un vrai écrivain au cas où quelqu’un les soupçonnerait d’endogamie littéraire puis en général ils l’évincent au dernier moment (faut pas trop tirer sur la corde hein ?). Du coup, la presse s’y est mise et Fayard m’a envoyé son livre (format papier) il y a deux semaines. Il y a eu aussi entre-temps l’attente du prix Wepler. Vendredi dernier, je me suis dit : au point où tu en es (le livre a paru il y a trois mois : une éternité) tu n’es plus à un jour près ; le prix Wepler c’est le 22, publie ton billet le 23, qu’il ait ou pas ce prix, ça ne changera rien vu que tu as aimé le texte. Vous le savez peut-être : c’est Linda Lê avec Cronos qui l’a reçu (je viens d’ailleurs de l’acheter, en papier aussi). Désolé Thierry mais rien n’est perdu : la preuve, ce billet qui retourne au « brutal » fera (au moins) le tour du monde sinon plus. Et vous, chers lecteurs-internautes, ne vous arrêtez pas en si bon chemin, lisez tout Beinstingel ! Dernière chose : ce texte est disponible en papier mais aussi en numérique sur ePagine ainsi que tous ses romans précédents. Qu’on se le dise : l’oeuvre d’un écrivain, fort heureusement, ne s’arrête pas aux célébrations !
Cet homme que vous suivrez dans Retour aux mots sauvages travaillait de ses mains pour une grande entreprise spécialisée dans les télécommunications jusqu’à ce qu’on vienne l’affecter, comme tant d’autres collègues avant lui, dans un autre service : à la hotline. C’est sa bouche désormais qui doit « prendre le relais de ses mains ». Dans son service il se prénomme Éric, et ce pseudonyme, cet avatar presque (puisque nous sommes dans le cadre de relations téléphoniques, virtuelles), qui suffit à lui donner une identité quand il s’adresse aux clients, est celui qui le fait disparaître dans le même temps dans l’entreprise comme individu.
« Le danger, oui, serait peut-être de croire qu’Éric existe pour de bon, faire le jeu de l’entreprise en quelque sorte, imaginer que cette identité professionnelle est librement consentie alors qu’elle a été fabriquée de toutes pièces par une organisation à laquelle on participe, morceau d’un vaste corps social. (…) Autrefois, il se serait représenté comme une main, un ensemble de tendons, un avant-bras noueux, quelque chose d’utile. Éric est devenu un bas morceau, un fessier, un pli disgracieux, une ride : le corps social a vieilli. »
S’il a choisi lui-même son pseudonyme, c’est bien parce qu’on lui a demandé de le faire. Et cette chose, dans le cadre de son travail, est la pire de toutes : apprendre la schizophrénie jusqu’à devoir nier son propre nom. On ne connaîtra jamais son patronyme ni celui de ses collègues ou de sa famille. Ici, Thierry Beinstingel, en choisissant volontairement le « il » ou « Éric », fait d’emblée de cet homme un exemple, un modèle (ni héros ni anti-héros) – ce que l’entreprise pourrait décliner à l’instar de ses nombreux produits marketing – car bien évidemment il n’est pas le seul employé à subir ça. D’ailleurs, quelques-uns ont mis fin à leurs jours : en se défenestrant le plus souvent. (Toute ressemblance avec…)
Une double identité à gérer du jour au lendemain pour Éric, c’est quoi ? Comment passe-t-on des relations humaines à la virtualité des échanges (commerciaux en plus de ça) quand votre message d’accueil a été enregistré (pour donner l’illusion d’une présence), quand les réponses doivent être choisies parmi une liste sur l’écran ? Comment appréhender à nouveau le monde réel, une fois quitté le plateau de la hotline ?
En ouvrant Retour aux mots sauvages, je pensais lire un roman sur le monde du travail, un roman social comme on dit (et c’est le cas) mais je ne m’attendais pas à ce qu’il soit autant question de corps et d’identité. Bien sûr, il en a toujours été question dans les romans précédents de Beinstingel (je vous conseille également, si pas encore fait, la lecture de Central, Composants ou Paysage avec portrait en pied de poule) mais là je dois l’avouer : il m’a bluffé.
Le langage du corps. La littérature par la désignation du corps, ce roman ne l’oublie pas : mains, bouche, mâchoires, mèche de cheveux, crâne, rides… Car pour Éric, tout passe désormais non plus par le toucher mais par la vue (sur le plateau) et par l’ouïe (au téléphone) : l’oreille pour rester aux aguets et sa voix (non modifiée par un programme informatique). Au moins avec le travail physique, manuel, Éric voyait les marques sur le corps (coupures, brûlures, mains calleuses, abîmées…). Avec cette nouvelle activité, pas de traces visibles : cette fois, elles sont psychologiques (stress, harcèlement, malaise, souffrance, tous ces mots qu’on associe maintenant à celui de « travail »). D’où l’absentéisme, l’abandon ou pire encore, le corps comme mis aux arrêts. Et l’auteur, se mettant dans la peau du personnage, se pose les mêmes questions : comment trouver sa voix, poser sa voix, changer de voix ? Ça marche aussi avec « voie ». Alors, pour tenir, se sentir vivant et reprendre conscience de son corps, Éric se met à courir et à noter dans un carnet ses progressions à chaque séance d’entraînement (foulées, pulsations…). Sentir son corps, ses mouvements, c’est avoir à nouveau les pieds sur terre.
« Ainsi cadencée, la course devient une étrange sensation, un ensemble pourtant familier, chevilles, genoux, tendons qu’on devine bandés comme des élastiques. La douleur récurrente au côté droit à l’articulation de la cuisse et qui s’estompe au bout de l’échauffement, toute une mécanique, un corps, individu, unité, créature, personne ou quelqu’un, quelque chose d’aggloméré, de tangible, d’existant. (…) En courant, il devine ses mains devenues trop blanches et trop molles, sa bouche devenue sèche à force de parler. Restent les pieds qui courent, et pourquoi, après tout, on leur restituerait pas leur force initiale. Aller à l’encontre de l’histoire, retourner à l’état d’homme sauvage, juste capable de poser un pied devant l’autre. »
Pour ne pas seulement envisager son prochain comme une masse indistincte (« le client »), Éric devra faire un pas de côté. Le hasard lui permettra cela : aller vers l’autre, retrouver sa peau (corps encore : l’autre est paralytique). Il se mettra également à dresser des listes de noms (ceux qui se sont suicidés dans le cadre de leur travail) quand l’auteur, lui, listera des verbes à l’infinitif le plus souvent. Des verbes d’action (ce qu’il avait déjà expérimenté dans un précédent roman, Composants). Et à chaque fois qu’il est question du réel, c’est toujours par l’angle littéraire que l’auteur s’y attelle.
« Retour brutal aux mots sauvages : se défenestrer. Le verbe, l’action, l’infinitif, le définitif, le mélange d’une terrible grammaire. D’abord l’élan du pronom avant le verbe, pronom réfléchi, réflexif, adressé à soi-même, se mordant la queue. Puis réfléchi au sens de prudent, circonspect, pensé, imaginé, ordinaire, déductible, rapidement devancé, doublé, débordé, devenu extraordinaire. Enfin réfléchi comme son propre visage reflété dans une vitre, qu’on reconnaît à peine tant la douleur le déforme. »
« Retour brutal aux mots sauvages » : pourquoi le mot « brutal » (pourtant indissociable de la phrase) a-t-il disparu du titre du roman ? « Brutal » ferait-il trop brutal, moins vendeur ? Exit le « brutal » de la couverture alors qu’il parcourt tout le roman : secousses des corps, violence des échanges en milieu tempéré, non-dits accablants, frustrations managériales, humiliations, plans marketing, changements de service, de tâches, d’horaires, de plateaux… Brutal, le verbe. Brutal parce qu’on s’y défenestre (corps toujours). Brutal parce que corps et noms sont niés. Brutal quand l’homme (son corps, sa place) est renvoyé aux machines, quand le corps est pris dans la machine, quand on parle « d’huiler la machine », de replacer l’humain « au coeur de la machine », quand le corps humain n’a même plus la beauté de la mécanique, quand la voiture a son garagiste tandis que le corps a un DRH. Brutal dans le dire et le cacher, dans le « tout va bien madame la Marquise ». Brutal aussi : les syndicats déboussolés ou l’équipe soudée tant qu’on est présent (solidarité interne et externe compliquée). Brutal toujours de penser qu’il suffit juste d’être éjecté pour être oublié. Brutale, l’indifférence. Brutal, ce roman d’un faux calme, violence sourde par les mots, par la langue, par la voix, que j’aime.
Dans ses deux premiers romans (Central et Composants), Thierry Beinstingel proposait, à partir de sa propre expérience, une plongée dans le monde du travail et des intérimaires. Avec Paysage et portrait en pied-de-poule, il quittait l’usine pour la ferme et les machines industrielles pour les machines agricoles. Deux univers et d’autres solitudes même si on le sentait déjà soucieux de donner à chaque fois la parole à ceux qui comptent les minutes et semblent si perdus, souvent habités par un vide qu’ils peinent à expliquer mais qu’ils réussissent parfois à remplir grâce à des détails ; ce qui les sauvent : leurs joies simples et ce regard tellement habitué à énumérer ou à regarder l’horizon. Ces romans de Thierry Beinstingel et les suivants allient tous mémoire et humanisme ; ils savent également rendre compte de milieux et de paysages souvent traversés, rarement aimés. Né à Langres en 1958, Thierry Beinstingel était cadre dans les télécommunications (aujourd’hui je ne sais pas). Il anime un des plus anciens sites de littérature (Feuilles de route) dans lequel il tente d’exposer son travail littéraire à la vue de tous et met à jour notes de lectures, photos ou carnets de voyage. Certaines de ses « feuilles » ont été réunies en numérique chez publie.net (extrait gratuit à télécharger). Il a publié chez Fayard six romans tous disponibles en numérique sur ePagine : Central (2000), Composants (2002), Paysage et portrait en pied-de-poule (2004), CV roman (2007), Bestiaire domestique (2009) et Retour aux mots sauvages (2010) et chez Maren Sell, 1937 Paris-Guernica (2007). Le billet de François Bon cité infra est à lire sur le tiers livre.
Christophe Grossi
