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29 mai 2012

Sur la route (le rouleau original) de Jack Kerouac en numérique

Sur la route de Walter Salles © MK2 Diffusion

Profitant de la sortie en salle du film de Walter Salles, Sur la route, Gallimard vient de numériser la texte originel, le rouleau original, de Jack Kerouac. Cette édition établie par Howard Cunnell, préfacée par Howard Cunnell lui-même, Penny Vlagopoulos, George Mouratidis et Joshua Kupetz, est traduite de l’américain par Josée Kamoun. La version papier avait paru en 2010, la version numérique est disponible depuis la sortie en salle du film de Walter Salles et elle peut être téléchargée au prix du livre de poche (8.49 €). Ci-dessous un extrait de la préface de Howard Cunnel. Pour aller plus loin,  voici quelques liens :

Sur la route (le rouleau original) de Jack Kerouac en numérique (Folio, Gallimard)
Long Poem in Canuckian Child Patoi Probably Medieval de Jack Kerouac en numérique, République des Lettres
Ballast de Jean-Jacques Bonvin (croisement de vies : Kerouac, Cassady, Ginsberg, Burroughs) en numérique, Éditions Allia (texte chroniqué sur ce blog en février dernier)
• interview de Walter Salles
• sites de Lucien Suel, auteur, éditeur de revues et de livres consacrés aux poètes et écrivains de la Beat Generation, notamment traducteur du Livre des esquisses de Jack Kerouac (La Table Ronde, non dispo en numérique)
• le site DHARMA beat
• le site Kerouac.fr

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À TOUTE ALLURE
Quand Kerouac écrivait « Sur la  »
préface de Howard Cunnell

1

« J’ai raconté toute la route à présent », dit Jack Kerouac dans une lettre datée du 22 mai 1951, à New York, et destinée à son ami Neal Cassady, à San Francisco, de l’autre côté du continent. « Suis allé vite, parce que la route va vite. » Il explique que, entre le 2 et le 22 avril, il a écrit un roman complet, de 125 000 mots. « L’histoire c’est toi et moi et la route. » Il l’a écrite sur un rouleau de papier de 40 mètres de long : « Je l’ai fait passer dans la machine à écrire et donc pas de paragraphes… l’ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route. »
Comme tout ce qui concerne l’auteur, la genèse de Sur la route fait l’objet d’une légende. Il est clair que quand j’ai lu le roman, à seize ans, mon ami Alan n’en ignorait rien. Il l’avait lu avant moi et, depuis, il portait un T-shirt blanc avec des Levi’s taille basse, en écoutant George Shearing. Ça se passait dans une ville éclaboussée de soleil, une ville de bord de mer, bleue et blanche, sur la côte sud de l’Angleterre, il y a vingt-cinq ans. Kerouac se dopait à la benzédrine pour écrire Sur la route, si j’en croyais Alan, et il l’avait composé en trois semaines, sur un long rouleau de papier télétype, sans ponctuation. Il s’était mis au clavier, avec du bop à la radio, et il avait craché son texte, plein d’anecdotes prises sur le vif, au mot près ; leur sujet : la route avec Dean, son cinglé de pote, le jazz, l’alcool, les filles, la drogue, la liberté. Je ne savais pas ce que c’était que le bop ou la benzédrine, mais je l’ai découvert, et j’ai acheté des tas de disques de Shearing et de Slim Gaillard. Sur la route, c’était le premier livre que je lisais, le premier même dont j’entendais parler, avec bande son intégrée.
Par la suite, chaque fois que je cherchais d’autres livres de Kerouac, j’avais droit à la même histoire. Sur la couverture de ma vieille édition anglaise de Visions de Cody, il est rappelé que Sur la route a été écrit l’année 1952, « en quelques jours de délire, sur un rouleau de presse ». L’histoire veut que Kerouac prenne son rouleau sous le bras et aille trouver Robert Giroux, éditeur chez Harcourt Brace qui avait travaillé avec lui sur The Town and the City, roman publié au printemps précédent. Kerouac lui déroule le parchemin de sa Route, et Giroux, qui n’y est pas du tout, lui demande comment les imprimeurs vont travailler à partir de ça. Vraie ou pas, l’histoire exprime on ne peut mieux le choc frontal entre l’Amérique « normale » et la nouvelle génération de hipsters underground venue parler du « it », de la « pulse ». Les livres, même imparfaitement normés ou équarris, ne ressemblent pas à ce rouleau. Kerouac récupère son manuscrit, qu’il refuse de réviser, et il reprend la route vers la Californie et le Mexique ; il découvre l’écriture automatique et le bouddhisme, il écrit d’autres romans « à toutes blindes », les consignant l’un après l’autre dans de petits carnets que personne n’ose publier. Des années passent avant que Viking n’achète Sur la route. Le roman publié n’a rien à voir avec le livre échevelé que Kerouac a tapé en 1951, déclare Allen Ginsberg ; un jour, « quand tout le monde sera mort », ajoute-t-il, l’original sera publié en l’état, dans toute sa « folie ».
Dans sa lettre du 22 mai 1951 à Neal Cassady, Kerouac expliquait qu’il était « au travail depuis le 22 avril, soit un mois jour pour jour, à taper et à réviser ». Ses proches savaient d’ailleurs qu’il travaillait au livre depuis 1948, au moins. Cinquante ans après la publication effective du texte, pourtant, l’image que notre culture retient de Kerouac et de Sur la route demeure celle d’un écrivain qui aurait accouché dans la fébrilité d’une histoire vraie ; on voit la machine à écrire régurgiter le rouleau de papier sans fin à l’image de la route elle-même ; les T-shirts dans lesquels Kerouac transpire en tapant comme une mitrailleuse sèchent dans l’appartement comme autant de drapeaux de la victoire. Le crépitement de la machine à écrire de Kerouac trouve sa place aux côtés des coups de pinceau furieux de Jackson Pollock et des chorus de Charlie Parker à l’alto, spirales ascensionnelles, dans le triptyque qui représente l’innovation fracassante d’une culture d’après guerre, qu’on juge fondée sur la sueur, l’immédiateté et l’instinct, plutôt que sur l’apprentissage, le savoir-faire et la pratique audacieuse.
Nous le savons depuis un bon moment, la vérité est plus complexe, de même que le roman est bien plus une quête spirituelle qu’un manuel du parfait hipster. Sur la route n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel d’été. Les journaux que tient Kerouac nous apprennent que, de 1947 à 1950, il a accumulé le matériel nécessaire pour un roman de la route, qui figure nommément pour la première fois à la date du 23 août 1948. « Sur la route, qui m’occupe l’esprit en permanence, est le roman de deux gars qui partent en Californie en auto-stop, à la recherche de quelque chose qu’ils ne trouvent pas vraiment, au bout du compte, qui se perdent sur la route, et reviennent à leur point de départ pleins d’espoir dans quelque chose d’autre. »
Pourtant, c’est encore le mythe des trois semaines d’avril que l’imagination retient quand on pense à Kerouac. Le fameux rouleau de la version originale joue un rôle clef dans l’histoire de ce roman, qui est l’un des plus influents, l’un des plus populaires des cinquante dernières années. Il en constitue l’un des artefacts les plus significatifs, les plus célèbres et les plus provocants. Je me propose ici de retracer l’histoire de Sur la route, avec les circonstances de sa composition et de sa publication. On y verra l’écrivain au travail, ses ambitions, les refus qu’il essuie, mais c’est aussi l’histoire d’une métamorphose. Car il s’agit des années de transformation où Kerouac, jeune romancier prometteur, va devenir l’écrivain expérimental le plus doué de sa génération. Les textes clefs sont ici la version originale (le rouleau) de Sur la route et Visions de Cody, entrepris à l’automne suivant l’écriture du rouleau. Le rouleau est la fleur sauvage dont la graine donnera le jardin enchanté des Visions  ; c’est donc un texte pivot dans l’histoire de Jack Kerouac, un texte qui le situe dans la littérature américaine. Il va sans dire que l’histoire est aussi celle de Neal Cassady.

© Howard Cunnell, in Sur la route (le rouleau original) de Jack Kerouac, Folio Gallimard.
Un extrait plus long de cette préface peut être téléchargé gratuitement ici.

 

photo DR

Jack Kerouac est né en 1922 à Lowell, Massachusetts, dans une famille d’origine canadienne-française. Étudiant à Columbia, marin durant la Seconde Guerre mondiale, il rencontre à New York, en 1944, William Burroughs et Allen Ginsberg, avec lesquels il mène une vie de bohème à Greenwich Village. Nuits sans sommeil, alcool et drogues, sexe et homosexualité, délires poétiques et jazz bop ou cool, vagabondages sans argent à travers les États-Unis, de New York à San Francisco, de Denver à La Nouvelle-Orléans, et jusqu’à Mexico, vie collective trépidante ou quête solitaire aux lisières de la folie ou de la sagesse, révolte mystique et recherche du satori sont quelques-unes des caractéristiques de ce mode de vie qui est un défi à l’Amérique conformiste et bien-pensante. Après son premier livre, The Town and the City, qui paraît en 1950, il met au point une technique nouvelle, très spontanée, à laquelle on a donné le nom de « littérature de l’instant » et qui aboutira à la publication de Sur la route en 1957, centré sur le personnage obscur et fascinant de Dean Moriarty (Neal Cassady). Il est alors considéré comme le chef de file de la Beat Generation. Après un voyage à Tanger, Paris et Londres, il s’installe avec sa mère à Long Island puis en Floride, et publie, entre autres, Les Souterrains, Les clochards célestes, Le vagabond solitaire, Anges de la Désolation et Big Sur. Jack Kerouac est mort en 1969, à l’âge de quarante-sept ans.

 

Autres textes de Jack Kerouac traduits en français (non disponibles en numérique)

GIRL DRIVER, récit à mon propos, 1983, Denoël
LES ANGES VAGABONDS, 1987,Denoël (Folio n° 457)
ANGES DE LA DÉSOLATION, 1998, Denoël
BOOK OF BLUES, édition bilingue, 2000, Denoël
UNDERWOOD MEMORIES, 2006, Denoël
LE LIVRE DES HAÏKU, 2006, Éditions de La Table Ronde
LIVRE DES ESQUISSES (1952-1954), 2010, Éditions de La Table Ronde

7 décembre 2011

Christophe Fiat, Retour d’Iwaki

Christophe Fiat devait passer trois semaines au Japon en avril 2011 pour écrire une pièce de théâtre sur le monstre le plus célèbre du cinéma japonais, Godzilla. Il se trouvait alors près de Fukushima. On était un mois à peine après le séisme et en pleine contamination. Très vite il a fait un voyage jusqu’à Iwaki, une ville balnéaire sinistrée par le tsunami du 11 mars et menacée par les rejets de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. C’est d’abord cette traversée-là qu’il entreprend de raconter, carnet à la main, celle d’une embardée dans le paysage d’après la catastrophe, lui le premier français (« à part les journalistes ») à être entré dans la zone de contamination. Un drôle de road-movie donc dans lequel sont consignés des conversations, des lectures, des entretiens, des choses entendues à la radio, des témoignages, des rêves, des visions mais aussi des réflexions politiques, un récit qui nous emmènera aussi sur les lieux d’une autre catastrophe, à Hiroshima, qui saura convoquer d’autres tragédies (Tchernobyl notamment), reviendra sur les premiers essais nucléaires américains et tentera de comprendre la relation « explosive » entre le Japon et les États-Unis. Le récit de Christophe Fiat suit également le fil de ses longs compagnonnages (Barthes, Dante, Duras…) mais aussi celui du mythique Godzilla (et de son cri).

Retour d’Iwaki n’est ni un essai ni un roman. C’est un récit nucléaire (je me permets de détourner cette définition du principe d’une réaction nucléaire). Au cœur du périple se produit une réaction de fission : un homme se déplace et percute des êtres vivants dans un paysage en ruine, le regard absorbe le réel mais il devient tellement instable qu’il éclate. Il se divise alors en deux parties et libère de l’énergie, celle du geste d’écrire. C’est ainsi qu’à plusieurs moments Christophe Fiat parvient à fictionner ce qu’il voit et entend.

Place maintenant à la voix de cet écrivain, poète, metteur en scène, que je vous invite à aller lire si vous ne l’avez pas encore fait. Un texte très différent de ce que j’ai pu lire de lui ces quinze dernières années mais dans lequel on retrouve ses thèmes et obsessions, ses fulgurances, son sens de l’ironie et sa rigueur. Ici, le 3ème chapitre de la première partie, « Le cri du monstre » de Retour d’Iwaki.

ChG

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Christophe Fiat,
Retour d’Iwaki

© L’Arpenteur, 10.80 €
version ePub, avec DRM Adobe


3.

Aujourd’hui, on est le 21 avril. Il est 9 heures. Le temps est maussade. Je descends à la gare de Komaba-Todaimae, au sud-ouest de Tokyo. Oriza Hirata m’attend devant chez lui avec Aki, mon interprète, et une dizaine de ses acteurs.

« Christophe, on va s’approcher au plus près de la zone de contamination, dit-il. Tu es le premier Français, à part les journalistes, à être allé jusque-là. Tu as peur ? »

Je lui réponds en montant dans sa Mitsubishi :

« Tu as un compteur Geiger ?

— Non, on n’en trouve plus. Il y a rupture de stock. »

Puis il ajoute :

« À Iwaki, il peut y avoir de plus grosses secousses qu’à Tokyo… »

Ensuite, il règle son GPS et met une cassette de Yamaguchi Momoe. C’est parti. Le voyage dure trois heures. On a deux cents kilomètres à faire.

Je suis à l’arrière avec Aki. Il lit un entretien de son père paru dans Asahi. Il travaille à l’Institute of Nuclear Safety of Japan. Je regarde le paysage qui défile. J’essaye alors de m’imaginer le globe terrestre avec le Japon au centre. En Occident, c’est toujours le continent africain qui occupe cette place, mais si l’on y met le Japon, on a dans l’axe, du sud au nord, le Brésil, puis le Groenland, le pôle Nord, la Russie de l’Est, puis le Japon et dessous, l’Australie, et l’Antarctique puis le pôle Sud. Vu sous cet angle, on constate que la terre est composée essentiellement d’eau. Ici, les océans envahissent tout !

Alors, je pense à Godzilla dont l’eau est justement l’élément naturel. Au début de chaque film, soit il somnole sur une de ces minuscules îles qui font du Japon un archipel, soit il dort dans le Pacifique entre le 30e et le 40e parallèle, celui qui relie Tokyo à Los Angeles. Il fait sa première apparition sur l’île d’Odo, île introuvable, inventée pour les besoins du scénario du film d’Ishiro Honda.

Voici ce que j’ai trouvé sur Wikipédia à List of fictional locations in Godzilla films. Je l’ai recopié dans mon carnet : « Odo Island is a southern Japanese fishing village, is from where the monster Godzilla receives his namesake. This island, probably part of the Izu group, is featured in the original Godzilla and referenced in a few subsequent films. Gojira was an antiquated legend of the Odo islanders. In “the old days”, according to an elder, when the fishing was poor, the villagers sacrificed young virgins to appease the sea monster’s hunger. When ships began inexplicably sinking off the coast of Odo Island in 1954, the natives performed a purification ceremony, the last remnant of the old traditions, in a village temple. Odo is the first location where the kaiju is known to have come ashore. While its appearance was presumably coincidence, paleontologist Kyohei Yamane elected to name it “Gojira” after the legend. »

Maintenant, Oriza arrête la musique et met une radio locale qui diffuse en boucle des informations pour les sinistrés. Je demande à Aki de me faire une traduction simultanée.

« Il a été décidé qu’une seule personne par famille ira chercher les affaires personnelles dans la zone sinistrée. Ces personnes seront regroupées dans des bus qui seront mis à leur disposition à une date qui sera précisée ultérieurement. Par ailleurs, la zone à évacuer passe aujourd’hui de dix à huit kilomètres. Le Premier ministre a eu un entretien avec le préfet du département de Fukushima pour parler du dédommagement nécessaire des victimes. Le préfet a dit qu’il voudrait que la situation se rétablisse le plus tôt possible par l’initiative de la Tepco afin que les gens qui sont dans les camps de réfugiés puissent rentrer à la maison le plus tôt possible. Pour répondre à ces exigences, le Premier ministre a promis que le gouvernement japonais ferait de son mieux. Après l’entretien, le préfet a déclaré que pour autoriser les gens à rentrer dans la zone sinistrée, il faut avoir l’accord des représentants des régions et des quartiers et qu’il faudra continuer à faire des efforts pour que les gens évacués puissent reprendre une vie normale ainsi que ceux qui travaillent en relation avec les centrales. Il encourage aussi les techniciens et les ouvriers qui sont sur le terrain. Puis un homme qui travaille dans la région explique son cas. On lui a permis de rentrer dans la zone sinistrée en raison de son travail. Il avait besoin de retourner à son bureau. Mais quand cette zone sera interdite, il ne pourra plus y accéder et ça l’inquiète. »

Oriza est concentré. C’est normal, on approche d’Iwaki. Aki se tourne vers moi et dit que les travaux de ravalements de la chaussée qu’on peut voir depuis dix minutes sont les effets du tremblement de terre. Peu après, la Mitsubishi s’engouffre dans une dizaine de tunnels, collés les uns aux autres.

Je note dans mon carnet : « Okubo-Daïchi Tunnel, Okubo-Paisa Tunnel, Suwa-Daïchi Tunnel, Suwa-Daïni Tunnel, Hirasawa Tunnel, Daoin Tunnel, Kurakase-Tunnel, puis il y a le Gitsu Tunnel et le Juo Tunnel, et enfin le dernier, l’Enoami-Tunnel. »

Quand on arrive, je vois une énorme pancarte : Welcome to Iwaki City ! C’est de circonstance. Iwaki ressemble à une ville américaine avec des petites maisons étalées le long de larges avenues qui descendent vers la mer.

On est accueillis par une amie d’Oriza. Elle s’appelle Michiko Ishii. Elle enseigne l’art dramatique au lycée de la ville. Elle est drama teacher. C’est écrit sur la carte de visite qu’elle me tend des deux mains. Elle est en larmes. Nous sommes les premiers Tokyoïtes à venir ici depuis le tremblement de terre.

Elle nous donne un plan de la ville où je lis en majuscules : Sunshine Iwaki. Je le parcours et, chose étrange, un premier rayon de soleil apparaît. Je ne fais pas tout de suite le lien avec le plan qui présente Iwaki comme une station balnéaire. Je pense aux radiations. Je pense aussi au vent qui souffle depuis qu’on est arrivés. Il apporte peut-être des particules toxiques.

Pendant le repas, l’ambiance est détendue. Michiko rit.

Ensuite on reprend la voiture et on va au port. C’est alors que j’aperçois les premières maisons détruites. La plupart ont le toit arraché. Les vitres sont brisées, les portes défoncées, les rideaux déchirés. Tout ce qu’il y avait à l’intérieur a été emporté. Une voiture est renversée sur le côté, les deux roues en l’air. Un bateau est échoué et un hangar laisse voir ses armatures en ferraille à travers lesquelles passent les nuages.

Oriza coupe le moteur. Je fais quelques pas. À mes pieds, il n’y a que des débris. Comment c’était avant ? Impossible de savoir. Le désastre s’étend à perte de vue. Des ouvriers s’affairent pour nettoyer. Ils n’ont qu’une pelleteuse pour trois. Ni pelles, ni sécateurs, ni pioches. Ils sont hagards.

Alors, je sors mon appareil, un Sony Cyber-shot 14.1 MP que Louise m’a offert pour mes quarante-cinq ans, et je shoote. Personne ne prend des photos à part moi. Je n’en crois pas mes yeux. J’ai l’impression d’être un Japonais à Paris.

Puis on repart.

Dans la Mitsubishi, la radio est coupée. Le silence est assommant. On avance de cinq kilomètres en suivant le bord de mer. Direction Hisanohama. Aki me dit qu’on va accéder à une zone dont l’accès est interdit. En effet, il y a un check point. Michiko parle au gardien et nous entrons. Oriza gare la voiture.

La visite commence. Oriza et Aki marchent devant. Les acteurs font des petits groupes. Je traîne. L’envie de faire des photos est de plus en plus forte. Je shoote, je shoote, je shoote. Mais petit à petit, je mesure l’horreur du séisme.

Ici, plus rien ne tient debout. Tout est rasé. Tout a été soufflé. Pas de ruine. Les seules maisons qui ont résisté à la vague ne ressemblent à rien de ce qu’on peut imaginer. J’ai vu, comme tout le monde, des images d’amateurs tourner en boucle, à la télévision et sur le Net – et elles étaient autrement plus violentes –, mais maintenant que je suis là, j’ai l’impression de voir les restes d’un supplice et d’être un témoin impuissant et étranger, mais malgré tout utile, à quoi ? Je ne sais pas. Pour la première fois de ma vie, j’aimerais me rendre utile. Mais ce n’est pas le moment. Je ne suis pas là pour ça.

18 mars 2010

Sur la route de Mahigan Lepage

Vers l’Ouest, écrit François Bon, l’éditeur (Publie.net) de ce beau et long souffle littéraire, est une « grande dérive adolescente sur les routes de l’ouest canadien, une version contemporaine de la tradition du road-movie dans les villes d’aujourd’hui. »

Comme toute expérience marquante, il faut laisser le temps faire son travail en nous avant de pouvoir la narrer. D’ailleurs, Mahigan Lepage l’apprend à ses dépends lors de l’une de ses tentatives avortées : « Est-ce que j’avais seulement apporté un seul livre dans l’Ouest ou même un carnet pour écrire ? À quoi je pensais ? Je partais comme ça dans l’Ouest et je croyais que la vie allait s’occuper de lier d’elle-même l’expérience. »

Ce qu’il ramène, après son dernier retour, est bien plus qu’un journal de route ou un récit de ses traversées dans lequel revenir sur les heures passées au bord des routes à attendre le pouce levé qu’un automobiliste veuille bien l’emmener avec lui ou encore sur les galères, les petits boulots (quand il y en a), les plans pour trouver à manger, où dormir, de quoi fumer. Non, Vers l’Ouest est d’abord une attention portée à la notion de territoire : les espaces bien entendu (rapport ville / plaine / montagne / vallée), la géométrie, la langue (le français de plus en plus minoritaire, l’omniprésence de l’anglais et celle, commerciale et oppressante, du japonais), les communautés (et leur hiérarchie dans le monde du travail). Je pense également au territoire retraversé (ce voyage sans cesse recommencé, celui-là même qu’avaient fait ses parents) ; en cela, ce texte est bien un récit transgénérationnel (lire les passages sur l’expérience de la génération précédente ainsi que sur les relations au père et à la mère) écrit par un grand adolescent paumé dans le Canada (Québec compris) d’aujourd’hui. Paumé mais pas plombé. Car, malgré les galères, le personnage cultive des paradoxes intéressants : très sociable il aime néanmoins rester à l’écart, surplomber, observer ; s’il n’aime pas les mêlées ni les bagarres il trouve toujours quelqu’un avec qui partager un repas, un joint, un bout de route.

Vers l’Ouest est aussi le livre de l’éternel retour. Mais n’attendez pas d’atermoiements de sa part (pas son genre), plutôt une sorte de fatalité (douce, presque sereine) une fois la terre natale à nouveau en vue. Peut-être parce que c’est là (à ce moment, à cet endroit) que commence le temps de l’écriture.

Christophe Grossi

Retrouvez Mahigan Lepage sur son blog, Le Dernier des Mahigan, ainsi que dans Carnet du Népal (Publie.net, août 2008).

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