Une fois n’est pas coutume, il sera aujourd’hui question d’un livre mais également d’un film. Et tous les deux sont bien difficiles à conseiller tant ils nous saisissent d’effroi. Le génocide cambodgien et plus particulièrement l’un des responsables de la disparition et de la mort de près de deux millions de personnes entre 1975 et 1979 au Cambodge sont au cœur de deux monuments récents écrits et réalisés par le cinéaste cambodgien Rithy Panh : Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer (le film) et L’élimination, récit écrit en étroite collaboration durant plus de deux années avec Christophe Bataille.

Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer est un documentaire de 90 minutes écrit, monté et réalisé par Rithy Panh à partir de plus de 300 heures de rushes. Là, il laisse la parole à Kaing Guek Eav surnommé Duch, un homme qui a dirigé pendant quatre ans une prison des maquis khmers rouges, M13, avant de commander de 1975 jusqu’à la débâcle khmère en 1979 un centre, S21, dans lequel il a fait torturer, tuer et disparaître plus de 10.000 personnes. Quand j’écris « faire disparaître » je pense au terme « kamtech » qui en cambodgien serait quelque chose comme « détruire puis effacer toute trace ». (« La langue de tuerie est dans ce mot. Qu’il ne reste rien de la vie, et rien de la mort. Que la mort elle-même soit effacée », écrit Rithy Panh.) Cet homme, Duch, « a été le premier responsable khmer rouge présenté devant les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC). À la fin de son procès, Duch a demandé sa remise en liberté. Néanmoins, il a été condamné à 35 années d’emprisonnement. Duch a fait appel. » (texte inscrit au générique).
« C’est un homme de mémoire. Rien ne lui échappe. Il aime la méthode et la doctrine. Il n’a cessé d’affiner la machine de tuerie – et son langage même. (…) Plus tard, Duch me confie : “ Dans le passé, j’ai pensé que j’étais innocent. Maintenant, je ne pense plus ainsi. J’ai été l’otage du régime et l’acteur de ce crime. ” »
Dans le film, les gestes, les silences et les rires de cet homme sont aussi importants et glaçants que ses propos (ne dit-il pas par exemple qu’il estime avoir pleinement rempli sa mission ?) ou sa manière de décrire avec minutie les rouages de cette machine destinée à détruire l’humain. Rithy Panh le laisse s’accuser, se contredire, mentir jusqu’à même réaliser qu’il est devenu « l’instrument de cet homme ». Il n’y a aucune autre intervention de la part du réalisateur sinon après coup lors du montage, sinon des images qu’il incruste à cette voix qui nous remue les entrailles tant elle est posée, calme, moqueuse, manipulatrice, des photos et des films d’archives récoltés depuis des dizaines d’années, sinon des extraits de son documentaire réalisé en 2003 sur ce même centre de torture S 21 et dans lequel il avait filmé la rencontre entre les bourreaux et les victimes et où déjà il laissait beaucoup de place à la parole nue, aux silences et où il demandait « aux « camarades gardiens » de « faire les gestes » – une façon de prolonger la parole ». Alors on repense à tous ces moments où Duch lit à haute voix des slogans de l’Angkar (L’Organisation) qu’il choisit parmi la cinquantaine apportée par Rithy Panh. « À te garder, on ne gagne rien. À t’éliminer, on ne perd rien. », par exemple.
« Je n’ai retenu que deux plans pour filmer Duch : face à la caméra ; et légèrement de biais. Le dispositif est serré. Austère. » (…) Grâce au cinéma, la vérité advient : le montage contre le mensonge. »
Mais ce face à face (on imagine bien) a laissé des traces. Rithy Panh, qui s’est échappé à 15 ans des camps d’extermination khmers et qui depuis 20 ans a choisi l’image et le cinéma (une quinzaine de documentaires et de films déjà) pour s’emparer de la question cambodgienne, et plus particulièrement du régime communiste cambodgien de Pol Pot et des tortures khmères rouges, a cette fois ressenti la nécessité de raconter sa propre histoire, en mots, ce qu’il n’avait pas fait jusque-là, l’image étant essentiellement son mode de communication. Pour ce faire il a demandé à l’écrivain Christophe Bataille de l’aider à remettre de l’ordre dans ses souvenirs (parfois flous) et à trouver à la fois la structure et le ton adéquats. Plus de deux ans de travail… De cette rencontre (confrontation) le livre L’élimination dit alors ce que l’image ne montre pas, ce qu’elle a réveillé en lui comme insomnies, autodestructions, fantômes, blessures, cauchemars… Ainsi le récit fait s’alterner scènes de l’enfance (fuite avec sa famille, disparitions et morts, camps de travail, maladie, nettoyage de la zone des morts, fuite et refuge dans le camp de réfugiés), confrontation avec Duch et errances, doutes, angoisses entre la France et le Cambodge. Dans ce récit on sent bien que Rithy Panh cherche la bonne distance, comme au cinéma, la bonne distance face à celui qui est filmé, raconté, face à ses souvenirs, face à sa quête. Et la plupart du temps ça semble fonctionner. Sauf lorsqu’il se retrouve seul. Ce qui s’ouvre alors devant lui n’est plus que verticalité, précipice, peur du vide et vertige. Je crois que c’est ce double mouvement qui m’a le plus touché parce que Rithy Panh ne cherche jamais à en rajouter, on le sent bien, mais sa souffrance est réelle, pas fabriquée.
« Je n’aime pas le mot « traumatisme » qu’on ne cesse d’utiliser. Aujourd’hui, chaque individu, chaque famille a son traumatisme, petit ou grand. Dans mon cas, c’est un chagrin sans fin ; images ineffaçables, gestes impossibles désormais, silences qui me poursuivent. »
Ces deux œuvres sont ainsi indissociables et complémentaires, artistiquement parlant (procédé cinématographique d’une part et pacte autobiographique de l’autre) mais aussi tout simplement parce qu’elles sont des témoignages essentiels. Si, dans le film, Rithy Panh a enlevé tous les moments où il s’adresse à Duch, dans son livre c’est bien l’inverse qui se passe. Néanmoins on ne peut pas parler de making-of (ce serait beaucoup trop réducteur, trop faible, trop commercial comme terme, voire même insultant). Ce texte en effet n’est pas la simple adaptation du documentaire ou un travail sur les coulisses du film mais il va creuser beaucoup plus loin que là, dans le passé de Rithy Panh mais aussi dans son corps et dans son inconscient. Il parvient à saisir ce qu’il a vécu jusque dans la dépossession de son propre corps.
« Pendant quatre ans, je me suis souvent lavé tout habillé. Accroupi, je renversais sur moi un seau d’eau. Ou j’entrais dans une rivière. Je frottais le tissu, mon cou, mes cheveux, mes chevilles, mes pieds. Je séchais au soleil. Ainsi j’étais propre. Je n’ai jamais utilisé de savon ou de dentifrice. Rien n’était à moi : pas même ma nudité. Si j’ose dire : pas même notre nudité, car je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un corps vivant dénudé. Je ne me souviens pas non plus avoir vu mon visage, sauf dans les reflets de l’eau. Seul un individu a un regard sur son corps, qu’il peut cacher, offrir, partager, blesser, faire jouir. Contrôler les corps, contrôler les esprits : le programme était clair. J’étais sans lieu ; sans visage ; sans nom ; sans famille. J’étais dissous dans la grande tunique noire de l’organisation. »

Le documentaire nous secoue notamment parce qu’il nous met face aux propos et à la rhétorique du tortionnaire, on est saisis par son calme et son machiavélisme, par ses tentatives de séduction et de manipulation. Là c’est Rithy Panh qui filme. Il n’a pas besoin d’en dire plus. La force du réalisateur est là, de son film aussi. Mais on ressort de là avec un malaise encore plus profond quand on connaît un peu l’histoire du réalisateur. Je me suis alors dit qu’il lui aura fallu une grande force pour se taire, pour aller au bout de ce film dans lequel il ne souhaitait ni banaliser ni sacraliser le bourreau mais filmer quelqu’un qu’il pouvait « toucher à hauteur d’homme » (« je me tiens à distance humaine. Je veux pouvoir toucher mon sujet. »). Car tel est le parti pris de Rithy Panh dans ses deux œuvres (on n’est pas encore dans le pardon mais dans le souci de justice pour l’instant) : pour lui, Duch a sans doute fait tuer plus de 10.000 personnes à lui tout seul mais il reste avant tout un homme (ni un monstre ni un malade) qu’on doit laisser parler, qui doit être jugé. « Aujourd’hui, je ne cherche pas la vérité mais la parole », écrit-il. Ou encore : « Il est humain à chaque instant : c’est pourquoi il peut être jugé et condamné. » Cette force-là on la ressent également dans son livre sauf que là ce ne sont plus des images qui défilent mais des mots, des phrases qu’on reçoit et que, dans L’élimination, ce n’est plus Duch qui parle mais Rithy Panh. Et si cette fois il a ressenti le besoin d’écrire (et non de filmer) son histoire personnelle, nous, lecteurs, nous ne ressortons pas de là indemnes non plus. Ces deux œuvres qui n’en font qu’une nous renvoient très rapidement à d’autres horreurs que le vingtième siècle aura créées, à d’autres monuments artistiques aussi, à d’autres témoignages essentiels. Nous penserons beaucoup à Primo Levi, Charlotte Delbo, Robert Antelme, Elie Wiesel, Vassili Grossman, Claude Lanzmann, Abdourahman Waberi, Jean Hatzfeld, Duong Thu Huong et à tant d’autres encore. Nous serons aussi mal à l’aise, bouleversés et terrifiés. Nous retrouverons cette impression ressentie chez ses prédécesseurs (si je puis dire) et nous serons stupéfaits voire terrifiés : de l’horreur aura jailli une fois encore un objet complexe et fondamental.
« La faim est le premier des crimes de masse. » (…) J’ai aussi été celui qui mange des épluchures. Je me souviens avoir vu, sur d’autres images d’archives, des cochons se promener dans la Bibliothèque nationale de Phnom Penh, vidée par les Khmers rouges. Ils bousculaient des chaises et piétinaient des épluchures. Les cochons remplaçaient les livres. Et nous remplacions les cochons. »
Le récit de Rithy Panh est également celui de ses jeunes années, de son rapport à sa famille, à ses parents (il y a des moments magnifiques là aussi sur « l’avant »), à son pays. Puis, plus on avance plus le récit devient insupportable. L’usage du présent au milieu de bribes racontées au passé rend encore plus fort ce qui est dit. Et ce qui nous accompagne longtemps après avoir terminé le récit c’est cette façon que Rithy Panh a d’aller de l’avant, de dépasser son chagrin et, malgré ce qui s’est passé et qui le hante encore, de croire encore à la vie, au vivant et à l’humain.
« Je voudrais que ces pages soient loin des slogans khmers rouges, loin de la violence. Loin de la révolution. » (…) le travail de recherche, de compréhension, d’explication, qui n’est pas une passion triste : il lutte contre l’élimination. Bien sûr, ce travail n’exhume pas les cadavres. Il ne cherche pas la mauvaise terre ou la cendre. Bien sûr ce travail ne nous repose pas. Ne nous adoucit pas. Mais il nous rend l’humanité, l’intelligence, l’histoire. Parfois la noblesse. Il nous fait vivants. »
Si vous souhaitez aller plus loin avant de voir le film et ensuite de lire ce récit, je vous renvoie à ce texte qui m’a beaucoup touché de Richard Rechtman, directeur d’études à l’EHESS, « Reconstitution de la scène de crime » qu’on peut lire sur le site de la revue de culture contemporaine etudes ainsi qu’à l’entretien croisé entre Rithy Panh et Christophe Bataille sur le site du Monde, c’est époustouflant. Sur la fiche détail du livre numérique vous pourrez également regarder en ligne la vidéo bande annonce du film de Rithy Panh et télécharger gratuitement au format ePub un extrait de L’élimination. Ce récit est disponible dans sa version imprimée chez tous les libraires et en numérique via ePagine sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici).
ChG
Oeuvres de Rithy Panh citées dans ce billet.
• Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer, film écrit, réalisé et monté par Rithy Panh (Acacias Films, janvier 2012).
• S21, la Machine de mort Khmère rouge, documentaire écrit et réalisé par Rithy Panh (sorti en salle en 2004).
• L’élimination, récit de Rithy Panh avec Christophe Bataille (Grasset, janvier 2012), 19 € la version imprimée, 14.99 € en numérique (avec DRM).