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31 mai 2013

Grand prix des lectrices ELLE 2013 : focus sur Rithy Panh

Le 20 janvier 2012 je vous annonçais sur ce blog la double sortie (version imprimée et numérique) de L’élimination de Rithy Panh (Grasset), récit-témoignage écrit en étroite collaboration durant plus de deux années avec l’écrivain Christophe Bataille ainsi que de son film, Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer, deux œuvres dans lesquelles il revient sur le génocide cambodgien et plus particulièrement sur Kaing Guek Eav surnommé Duch, un homme qui a dirigé pendant quatre ans une prison des maquis khmers rouges, M13, avant de commander de 1975 jusqu’à la débâcle khmère en 1979 un centre, S21, dans lequel il a fait torturer, tuer et disparaître plus de 10.000 personnes. Premier responsable khmer rouge présenté devant les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC), Duch, à la fin de son procès, avait demandé sa remise en liberté. Il avait été condamné à 35 années d’emprisonnement.

Un mois plus tard, en février, une nouvelle tombait. L’ancien khmer rouge était condamné en appel à la prison à perpétuité par le tribunal spécial soutenu par les Nations unies, au Cambodge. La Chambre de la Cour suprême avait jugé que Duch devait être tenu pour responsable de la mort des 14.000 détenus de Tuol Sleng, près de Phnom Penh, sous le régime des Khmers rouges (1975-79). « La peine doit être sévère pour éviter des crimes similaires, sans aucun doute parmi les pires de l’histoire de l’humanité », déclarait alors le président de la cour, Kong Srim. La prison de Tuol Sleng, aurait-il ajouté, était une « usine de la mort ».

Jugé coupable en juillet 2010 de meurtre, torture, viol et crimes contre l’humanité, il faut savoir que ce verdict de culpabilité est le seul à avoir été rendu par le tribunal spécial soutenu par les Nations unies depuis sa création en 2005.

Plus d’un an après sa parution, ce témoignage vient d’être récompensé par le jury du Grand prix des lectrices de ELLE dans la catégorie « Documents » et nous ne pouvons que nous en réjouir.

Les deux autres titres qui ont été mis à l’honneur hier soir par les lectrices de ELLE sont, dans la catégorie « Roman », Arrive un vagabond de l’auteur américain Robert Goolrick (éditions Anne Carrière, traduction Marie de Prémonville) et, dans la catégorie « Policier », Les Apparences, thriller de l’auteur américain Gillian Flynn (éditions Sonatine, traduction Héloïse Esquié). Ces deux titres sont à la fois disponibles en papier et en numérique.

ChG

 

Lire, visionner, aller plus loin

lire ou relire le billet que je lui avais consacré le 20 janvier 2012
regarder en ligne la bande-annonce du film de Rithy Panh sur le site ePagine
télécharger gratuitement au format ePub ou lire en ligne un extrait de L’élimination
lire du même auteur Le papier ne peut pas envelopper la braise (Grasset)
consulter d’autres textes disponibles en numérique sur le sujet

5 février 2012

des romans adaptés au cinéma et disponibles en numérique

De plus en plus de maisons d’édition profitent de la sortie d’un film pour commercialiser dans leur version papier et en numérique les textes qui ont plus ou moins inspiré les scénaristes et les réalisateurs ou numériser et (du coup) remettre en avant des livres qui s’en rapprocheraient. En fouillant bien dans le catalogue numérique on trouve des dizaines de références, notamment du côté des classiques. Aujourd’hui je n’ai sélectionné que les films récents (2011 et 2012), ceux qui sont encore à l’affiche. J’ai remarqué aussi que la grande majorité des textes associés à ces films commerciaux et populaires sont (sauf quelques exceptions) très téléchargés (certains sont d’ailleurs proposés à petits prix). On comprendra mieux ainsi pourquoi les maisons d’édition tiennent à mettre l’accent sur ces titres-là.
Petite liste aujourd’hui, donc, de films que vous n’avez peut-être pas vus mais dont vous avez sans doute entendu parler (comment ne pas pour la plupart ?). À chaque fois j’y ai associé le texte qui a servi de support ou celui qui s’en rapproche le plus. Vous trouverez également un lien vers la fiche de présentation du livre et un autre vers la bande-annonce.
ChG


La Folie Almayer, film de Chantal Akerman
Almayer’s Folly, roman de Joseph Conrad (eBooksLib)
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voir la fiche de présentation du roman


J. Edgar, film de Clint Eastwood
La malédiction d’Edgar, roman de Marc Dugain (Folio)
voir la bande-annonce
voir la fiche de présentation du roman


Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer, film documentaire de Rithy Panh
L’élimination, récit de Rithy Panh avec Christophe Bataille (Grasset)
voir la bande-annonce
voir la fiche de présentation du récit


La couleur des sentiments (The Help), film de Tate Taylor
La couleur des sentiments, roman de Kathryn Stockett (Jacqueline Chambon / Actes Sud)
voir la bande-annonce Du livre au grand écran
voir la fiche de présentation du roman


The Descendants, film de Alexander Payne
Les descendants, roman de Kaui Hart Hemmings (Actes Sud)
voir la bande-annonce
voir la fiche de présentation du roman


Cheval de guerre, film de Steven Spielberg (au cinéma le 22 février 2012)
Cheval de guerre, roman de Michael Morpurgo (Gallimard Jeunesse)
voir la bande-annonce
voir la fiche de présentation du roman


Millenium – Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (The Girl With The Dragon Tattoo), film de David Fincher
Millénium 1, film de Niels Arden Oplev
Millénium 2 & 3, films de Daniel Alfredson
Millenium, trilogie de Stieg Larsson (Actes Sud)
voir la bande-annonce du film de David Fincher
voir la bande-annonce du film de Niels Arden Oplev
voir la bande-annonce des films de Daniel Alfredson
voir la fiche de présentation de la trilogie


Sherlock Holmes 2 : Jeu d’ombres, film de Guy Ritchie
Un scandale en Bohême suivi de Silver Blaze, deux enquêtes de Sherlock Holmes par Arthur Conan Doyle (Folio)
voir la bande-annonce
voir la fiche de présentation des deux enquêtes


Hunger Games, film de Gary Ross
Hunger Games 1, roman de Suzanne Collins (Pocket Jeunesse)
voir la bande-annonce
voir la fiche de présentation du roman


La délicatesse, film de David et Stéphane Foenkinos
La délicatesse, roman de David Foenkinos (Folio)
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L’amour dure trois ans, film de Frédéric Beigbeder
L’amour dure trois ans, roman de Frédéric Beigbeder
voir la bande-annonce
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3 février 2012

Duch condamné en appel à la prison à perpétuité

Le 20 janvier dernier je vous annonçais ici-même la sortie (version imprimée et numérique) de L’élimination de Rithy Panh (Grasset), récit-témoignage écrit en étroite collaboration durant plus de deux années avec l’écrivain Christophe Bataille ainsi que de son film, Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer. Dans les deux œuvres il revient sur le génocide cambodgien et plus particulièrement sur Kaing Guek Eav surnommé Duch, un homme qui a dirigé pendant quatre ans une prison des maquis khmers rouges, M13, avant de commander de 1975 jusqu’à la débâcle khmère en 1979 un centre, S21, dans lequel il a fait torturer, tuer et disparaître plus de 10.000 personnes. Premier responsable khmer rouge présenté devant les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC), Duch, à la fin de son procès, avait demandé sa remise en liberté. Il avait été condamné à 35 années d’emprisonnement.

La nouvelle vient de tomber. L’ancien khmer rouge vient d’être condamné en appel à la prison à perpétuité par le tribunal spécial soutenu par les Nations unies, au Cambodge. D’après la dépêche AFP (Henri-Pierre André et Eric Faye pour le service français), la Chambre de la Cour suprême a jugé vendredi que Duch devait être tenu pour responsable de la mort des 14.000 détenus de Tuol Sleng, près de Phnom Penh, sous le régime des Khmers rouges (1975-79). « La peine doit être sévère pour éviter des crimes similaires, sans aucun doute parmi les pires de l’histoire de l’humanité », a déclaré le président de la cour, Kong Srim. La prison de Tuol Sleng, aurait-il ajouté, était une « usine de la mort ».

Jugé coupable en juillet 2010 de meurtre, torture, viol et crimes contre l’humanité, il faut savoir que ce verdict de culpabilité est le seul à avoir été rendu par le tribunal spécial soutenu par les Nations unies depuis sa création en 2005.

ChG


Lire, visionner, aller plus loin :

lire ou relire le billet que je lui avais consacré le 20 janvier 2012
regarder en ligne la vidéo bande-annonce du film de Rithy Panh
télécharger gratuitement au format ePub un extrait de L’élimination
consulter d’autres textes disponibles en numérique sur le sujet

20 janvier 2012

L’Enfer Khmer ou comment Rithy Panh écrit et filme son Si c’est un homme

Une fois n’est pas coutume, il sera aujourd’hui question d’un livre mais également d’un film. Et tous les deux sont bien difficiles à conseiller tant ils nous saisissent d’effroi. Le génocide cambodgien et plus particulièrement l’un des responsables de la disparition et de la mort de près de deux millions de personnes entre 1975 et 1979 au Cambodge sont au cœur de deux monuments récents écrits et réalisés par le cinéaste cambodgien Rithy Panh : Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer (le film) et L’élimination, récit écrit en étroite collaboration durant plus de deux années avec Christophe Bataille.


 

Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer est un documentaire de 90 minutes écrit, monté et réalisé par Rithy Panh à partir de plus de 300 heures de rushes. Là, il laisse la parole à Kaing Guek Eav surnommé Duch, un homme qui a dirigé pendant quatre ans une prison des maquis khmers rouges, M13, avant de commander de 1975 jusqu’à la débâcle khmère en 1979 un centre, S21, dans lequel il a fait torturer, tuer et disparaître plus de 10.000 personnes. Quand j’écris « faire disparaître » je pense au terme « kamtech » qui en cambodgien serait quelque chose comme « détruire puis effacer toute trace ». (« La langue de tuerie est dans ce mot. Qu’il ne reste rien de la vie, et rien de la mort. Que la mort elle-même soit effacée », écrit Rithy Panh.) Cet homme, Duch, « a été le premier responsable khmer rouge présenté devant les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC). À la fin de son procès, Duch a demandé sa remise en liberté. Néanmoins, il a été condamné à 35 années d’emprisonnement. Duch a fait appel. » (texte inscrit au générique).

« C’est un homme de mémoire. Rien ne lui échappe. Il aime la méthode et la doctrine. Il n’a cessé d’affiner la machine de tuerie – et son langage même. (…) Plus tard, Duch me confie : “ Dans le passé, j’ai pensé que j’étais innocent. Maintenant, je ne pense plus ainsi. J’ai été l’otage du régime et l’acteur de ce crime. ” »

Dans le film, les gestes, les silences et les rires de cet homme sont aussi importants et glaçants que ses propos (ne dit-il pas par exemple qu’il estime avoir pleinement rempli sa mission ?) ou sa manière de décrire avec minutie les rouages de cette machine destinée à détruire l’humain. Rithy Panh le laisse s’accuser, se contredire, mentir jusqu’à même réaliser qu’il est devenu « l’instrument de cet homme ». Il n’y a aucune autre intervention de la part du réalisateur sinon après coup lors du montage, sinon des images qu’il incruste à cette voix qui nous remue les entrailles tant elle est posée, calme, moqueuse, manipulatrice, des photos et des films d’archives récoltés depuis des dizaines d’années, sinon des extraits de son documentaire réalisé en 2003 sur ce même centre de torture S 21 et dans lequel il avait filmé la rencontre entre les bourreaux et les victimes et où déjà il laissait beaucoup de place à la parole nue, aux silences et où il demandait « aux « camarades gardiens » de « faire les gestes » – une façon de prolonger la parole ». Alors on repense à tous ces moments où Duch lit à haute voix des slogans de l’Angkar (L’Organisation) qu’il choisit parmi la cinquantaine apportée par Rithy Panh. « À te garder, on ne gagne rien. À t’éliminer, on ne perd rien. », par exemple.

« Je n’ai retenu que deux plans pour filmer Duch : face à la caméra ; et légèrement de biais. Le dispositif est serré. Austère. » (…) Grâce au cinéma, la vérité advient : le montage contre le mensonge. »

Mais ce face à face (on imagine bien) a laissé des traces. Rithy Panh, qui s’est échappé à 15 ans des camps d’extermination khmers et qui depuis 20 ans a choisi l’image et le cinéma (une quinzaine de documentaires et de films déjà) pour s’emparer de la question cambodgienne, et plus particulièrement du régime communiste cambodgien de Pol Pot et des tortures khmères rouges, a cette fois ressenti la nécessité de raconter sa propre histoire, en mots, ce qu’il n’avait pas fait jusque-là, l’image étant essentiellement son mode de communication. Pour ce faire il a demandé à l’écrivain Christophe Bataille de l’aider à remettre de l’ordre dans ses souvenirs (parfois flous) et à trouver à la fois la structure et le ton adéquats. Plus de deux ans de travail… De cette rencontre (confrontation) le livre L’élimination dit alors ce que l’image ne montre pas, ce qu’elle a réveillé en lui comme insomnies, autodestructions, fantômes, blessures, cauchemars… Ainsi le récit fait s’alterner scènes de l’enfance (fuite avec sa famille, disparitions et morts, camps de travail, maladie, nettoyage de la zone des morts, fuite et refuge dans le camp de réfugiés), confrontation avec Duch et errances, doutes, angoisses entre la France et le Cambodge. Dans ce récit on sent bien que Rithy Panh cherche la bonne distance, comme au cinéma, la bonne distance face à celui qui est filmé, raconté, face à ses souvenirs, face à sa quête. Et la plupart du temps ça semble fonctionner. Sauf lorsqu’il se retrouve seul. Ce qui s’ouvre alors devant lui n’est plus que verticalité, précipice, peur du vide et vertige. Je crois que c’est ce double mouvement qui m’a le plus touché parce que Rithy Panh ne cherche jamais à en rajouter, on le sent bien, mais sa souffrance est réelle, pas fabriquée.

« Je n’aime pas le mot « traumatisme » qu’on ne cesse d’utiliser. Aujourd’hui, chaque individu, chaque famille a son traumatisme, petit ou grand. Dans mon cas, c’est un chagrin sans fin ; images ineffaçables, gestes impossibles désormais, silences qui me poursuivent. »

Ces deux œuvres sont ainsi indissociables et complémentaires, artistiquement parlant (procédé cinématographique d’une part et pacte autobiographique de l’autre) mais aussi tout simplement parce qu’elles sont des témoignages essentiels. Si, dans le film, Rithy Panh a enlevé tous les moments où il s’adresse à Duch, dans son livre c’est bien l’inverse qui se passe. Néanmoins on ne peut pas parler de making-of (ce serait beaucoup trop réducteur, trop faible, trop commercial comme terme, voire même insultant). Ce texte en effet n’est pas la simple adaptation du documentaire ou un travail sur les coulisses du film mais il va creuser beaucoup plus loin que là, dans le passé de Rithy Panh mais aussi dans son corps et dans son inconscient. Il parvient à saisir ce qu’il a vécu jusque dans la dépossession de son propre corps.

« Pendant quatre ans, je me suis souvent lavé tout habillé. Accroupi, je renversais sur moi un seau d’eau. Ou j’entrais dans une rivière. Je frottais le tissu, mon cou, mes cheveux, mes chevilles, mes pieds. Je séchais au soleil. Ainsi j’étais propre. Je n’ai jamais utilisé de savon ou de dentifrice. Rien n’était à moi : pas même ma nudité. Si j’ose dire : pas même notre nudité, car je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un corps vivant dénudé. Je ne me souviens pas non plus avoir vu mon visage, sauf dans les reflets de l’eau. Seul un individu a un regard sur son corps, qu’il peut cacher, offrir, partager, blesser, faire jouir. Contrôler les corps, contrôler les esprits : le programme était clair. J’étais sans lieu ; sans visage ; sans nom ; sans famille. J’étais dissous dans la grande tunique noire de l’organisation. »


 

Le documentaire nous secoue notamment parce qu’il nous met face aux propos et à la rhétorique du tortionnaire, on est saisis par son calme et son machiavélisme, par ses tentatives de séduction et de manipulation. Là c’est Rithy Panh qui filme. Il n’a pas besoin d’en dire plus. La force du réalisateur est là, de son film aussi. Mais on ressort de là avec un malaise encore plus profond quand on connaît un peu l’histoire du réalisateur. Je me suis alors dit qu’il lui aura fallu une grande force pour se taire, pour aller au bout de ce film dans lequel il ne souhaitait ni banaliser ni sacraliser le bourreau mais filmer quelqu’un qu’il pouvait « toucher à hauteur d’homme » (« je me tiens à distance humaine. Je veux pouvoir toucher mon sujet. »). Car tel est le parti pris de Rithy Panh dans ses deux œuvres (on n’est pas encore dans le pardon mais dans le souci de justice pour l’instant) : pour lui, Duch a sans doute fait tuer plus de 10.000 personnes à lui tout seul mais il reste avant tout un homme (ni un monstre ni un malade) qu’on doit laisser parler, qui doit être jugé. « Aujourd’hui, je ne cherche pas la vérité mais la parole », écrit-il. Ou encore : « Il est humain à chaque instant : c’est pourquoi il peut être jugé et condamné. » Cette force-là on la ressent également dans son livre sauf que là ce ne sont plus des images qui défilent mais des mots, des phrases qu’on reçoit et que, dans L’élimination, ce n’est plus Duch qui parle mais Rithy Panh. Et si cette fois il a ressenti le besoin d’écrire (et non de filmer) son histoire personnelle, nous, lecteurs, nous ne ressortons pas de là indemnes non plus. Ces deux œuvres qui n’en font qu’une nous renvoient très rapidement à d’autres horreurs que le vingtième siècle aura créées, à d’autres monuments artistiques aussi, à d’autres témoignages essentiels. Nous penserons beaucoup à Primo Levi, Charlotte Delbo, Robert Antelme, Elie Wiesel, Vassili Grossman, Claude Lanzmann, Abdourahman Waberi, Jean Hatzfeld, Duong Thu Huong et à tant d’autres encore. Nous serons aussi mal à l’aise, bouleversés et terrifiés. Nous retrouverons cette impression ressentie chez ses prédécesseurs (si je puis dire) et nous serons stupéfaits voire terrifiés : de l’horreur aura jailli une fois encore un objet complexe et fondamental.

« La faim est le premier des crimes de masse. » (…) J’ai aussi été celui qui mange des épluchures. Je me souviens avoir vu, sur d’autres images d’archives, des cochons se promener dans la Bibliothèque nationale de Phnom Penh, vidée par les Khmers rouges. Ils bousculaient des chaises et piétinaient des épluchures. Les cochons remplaçaient les livres. Et nous remplacions les cochons. »

Le récit de Rithy Panh est également celui de ses jeunes années, de son rapport à sa famille, à ses parents (il y a des moments magnifiques là aussi sur « l’avant »), à son pays. Puis, plus on avance plus le récit devient insupportable. L’usage du présent au milieu de bribes racontées au passé rend encore plus fort ce qui est dit. Et ce qui nous accompagne longtemps après avoir terminé le récit c’est cette façon que Rithy Panh a d’aller de l’avant, de dépasser son chagrin et, malgré ce qui s’est passé et qui le hante encore, de croire encore à la vie, au vivant et à l’humain.

« Je voudrais que ces pages soient loin des slogans khmers rouges, loin de la violence. Loin de la révolution. » (…) le travail de recherche, de compréhension, d’explication, qui n’est pas une passion triste : il lutte contre l’élimination. Bien sûr, ce travail n’exhume pas les cadavres. Il ne cherche pas la mauvaise terre ou la cendre. Bien sûr ce travail ne nous repose pas. Ne nous adoucit pas. Mais il nous rend l’humanité, l’intelligence, l’histoire. Parfois la noblesse. Il nous fait vivants. »

Si vous souhaitez aller plus loin avant de voir le film et ensuite de lire ce récit, je vous renvoie à ce texte qui m’a beaucoup touché de Richard Rechtman, directeur d’études à l’EHESS, « Reconstitution de la scène de crime » qu’on peut lire sur le site de la revue de culture contemporaine etudes ainsi qu’à l’entretien croisé entre Rithy Panh et Christophe Bataille sur le site du Monde, c’est époustouflant. Sur la fiche détail du livre numérique vous pourrez également regarder en ligne la vidéo bande annonce du film de Rithy Panh et télécharger gratuitement au format ePub un extrait de L’élimination. Ce récit est disponible dans sa version imprimée chez tous les libraires et en numérique via ePagine sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici).

ChG


Oeuvres de Rithy Panh citées dans ce billet.

Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer, film écrit, réalisé et monté par Rithy Panh (Acacias Films, janvier 2012).
S21, la Machine de mort Khmère rouge, documentaire écrit et réalisé par Rithy Panh (sorti en salle en 2004).
L’élimination, récit de Rithy Panh avec Christophe Bataille (Grasset, janvier 2012), 19 € la version imprimée, 14.99 € en numérique (avec DRM).

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