En ce jour de l’International Book Giving Day qui consiste à faire découvrir à son entourage un livre que l’on a aimé (cf. le billet d’ActuaLitté), ePagine joue le jeu et offre un livre à ses lecteurs. Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont et L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono, ePagine vient en effet de fabriquer (via son studio ePub) et de mettre en ligne son troisième livre numérique, L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry (présentation de ce roman d’apprentissage infra par Philippe Meirieu et biobigliographie d’Albert Thierry). Pour ne pas s’arrêter en si bon chemin, ces trois textes seront d’ailleurs en permanence offerts sur la librairie epagine.fr avec tout téléchargement de livres numériques payants ou gratuits ou bien encore sur simple demande.
Avec cette collection, ePagine souhaite planter sa forêt numérique : éditer, au gré des idées et des envies de toute son équipe, des textes libres de droits et partager ces textes qui, le plus souvent, n’ont jamais été édités en ePub ou ne sont disponibles que sur des sites concurrents des librairies indépendantes. Ainsi, plutôt que de produire à la volée des centaines de textes issus du domaine public, ePagine préfèrera publier peu mais avec la garantie que les fichiers seront soignés et de qualité (composition et correction). ePagine proposera donc des textes choisis à l’unanimité par son « comité éditorial », des textes qui bénéficieront du savoir-faire de Sébastien Cretin et de son équipe (Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez) : graphisme, écriture xhtml, feuilles de style (CSS, navigation interne, activation des tables des matières, index, hyperliens, nouvelles compositions typographiques (mise en page, polices, lettrines, taille des titres, des signatures,…)) et relecture. Ces éditions seront toutes enrichies d’une préface ou d’une dédicace qui fait sens ainsi que d’une biobibliographie fouillée et soignée.
Pour en savoir plus sur le projet de ePagine publications numériques et les modalités pratiques, je vous invite à consulter ce billet sur lequel tout est expliqué : ePagine jour après jour plante sa forêt numérique. Toute l’équipe de ePagine tient également à remercier particulièrement Philippe Meirieu pour sa contribution. Nous reproduisons d’ailleurs sa préface à L’Homme en proie aux enfants ci-dessous.
ChG
Biobibliographie d’Albert Thierry : il naît le 25 août 1881 à Montargis d’un père maçon et d’une mère au foyer. Se sentant très impliqué dans le milieu éducatif, il entre à l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud en 1900 pour y préparer un professorat dans le primaire. Durant cette période, il commence à écrire des poèmes, ainsi qu’une tragédie qu’il achèvera en 1906 et qui sera publiée à titre posthume en 1929, Le Révélateur de la douleur. Malgré son antimilitarisme, il effectue son service au camp de Châlons-sur-Marne mais refuse tout logiquement de suivre le peloton d’officiers. Puis, devenu boursier, il visite Weimar, Munich, Vienne et Leipzig, entre autres, en l’espace de deux ans. Lorsqu’il revient en France en 1905, il s’établit à Melun où il devient professeur à l’École Primaire Supérieure jusqu’en 1911. Il est ensuite professeur à l’École Normale d’Instituteurs de Versailles entre 1911 et 1914. Il publie la série des Réflexions sur l’éducation. En août 1914, quelques semaines après ses fiançailles avec Suzanne Jacoulet, il est envoyé au front comme simple soldat. Le 26 mai 1915, à 33 ans, il meurt à Noulette, à la Tranchée des Saules, ce qui lui vaudra une médaille militaire. (extrait de la biobibliographie établie par Xavier Mottez)
Philippe Meirieu | Préface
________________________________________________________________
Albert Thierry a 24 ans quand il prend son premier poste d’instituteur à Melun. Intellectuel libertaire, passionné de littérature, il est bien décidé à transmettre à ses élèves les grandes œuvres de notre culture. Il est convaincu que les adolescents qui vont lui être confiés n’aspirent qu’à apprendre et à s’émanciper. Peut-être même – il l’espère profondément – vont-ils l’accueillir comme un véritable libérateur qui pourra, en arrachant leurs préjugés, leurs ouvrir des horizons radicalement nouveaux.
Nous sommes en 1905. Bien avant les ZEP et autres « zones sensibles ». On ne parle encore ni de « publics difficiles » ni de « parents intrusifs » et les « hussards noirs de la République » jouissent d’un prestige incontesté auprès de la population… Certains croient même encore aujourd’hui que l’enseignement allait alors de soi et que la transmission des savoirs s’opérait « naturellement » grâce aux rituels officiels de l’institution scolaire. Dans une école forgée selon les idéaux républicains, on imagine volontiers que les intelligences étaient mobilisées spontanément par l’attraction méritocratique et les sujets collectivement « institués » par l’autorité des enseignants. Au temps des ardoises et de l’encre violette, du Grand Meaulnes et de Marcel Pagnol, on n’avait pas de problème – pense-t-on – pour « tenir » et faire travailler des élèves… nul ne contestait les maîtres et chacun se soumettait docilement aux décisions de la grande institution.
Dure déception pour les nostalgiques de « l’âge d’or scolaire » qui vont lire les pages qui suivent. À la mesure du choc vécu par Albert Thierry en septembre 1905 et revécu des milliers de fois en écho, à chaque rentrée scolaire, par tant d’enseignants.
« J’arrivais, explique Albert Thierry, dans une maturité dogmatique et déclamatoire. Mes élèves s’en moquèrent. » Et le voilà qui doit affronter l’indifférence et la raillerie. Alors qu’il attendait l’adhésion – ou, au moins, l’attention –, les quolibets le disputent à l’apathie. Ses élèves, dont il aurait voulu faire des disciples enthousiastes, s’engluent dans la passivité, quand ils ne lui renvoient pas un mépris ostensible… Ainsi, au cours d’une de ses premières classes de français, et alors que Thierry lit avec une émotion non dissimulée un extrait des Misérables, ses élèves se mettent à vaquer à des occupations diverses et à tourner en dérision le texte qui leur est lu. Tandis que l’instituteur est au bord des larmes, tant le passage qu’il lit le touche profondément, ses élèves ridiculisent les expressions de Victor Hugo et, lorsque quelques minutes plus tard ils se retrouvent en récréation, ils parodient avec violence et méchanceté ce que leur maître voulait leur faire admirer : « Et moi j’étais humilié, je plaignais la beauté », note alors Thierry dans son journal de bord, un texte étrange… à la fois œuvre littéraire et traité de pédagogie, roman d’apprentissage et témoignage fabuleusement actuel d’un « homme en proie aux enfants ».
Et nous voilà au « point critique » – on pourrait presque dire au « point de fusion » – de l’« entreprise éducative » : quand l’éducateur rencontre la résistance de l’enfant ou de l’adolescent à sa volonté de l’éduquer. Quand il butte sur son refus, mais sans, pour autant, renoncer à sa tâche ni désespérer de l’éducabilité de chacune et de chacun. Quand il fait l’expérience que « l’apprentissage ne se décrète pas », mais ne se résigne pas à « passer en forces ». Quand il ne cherche pas à briser brutalement la résistance de l’autre ou à pratiquer la séduction doucereuse, mais tente d’entendre « ce qui résiste » et de mobiliser l’irréductible liberté d’un élève-sujet qui restera toujours, pour lui, un mystère. Quand il évite les facilités de la culpabilité et de l’auto-flagellation qui désespèrent toute initiative, mais se met en quête de toutes les ressources possibles pour mobiliser celui à qui il veut faire découvrir la joie de penser et les satisfactions de « l’œuvre accomplie ». Quand il accepte l’infinie fragilité de la relation pédagogique, mais sait qu’un instant suffit parfois, contre toute attente, pour que « de la transmission opère » et qu’un fugace moment de partage rachète des heures d’ennui. Quand il est capable de saluer cette fulgurance, même si elle n’est, comme le dit Albert Thierry, « qu’un matin de printemps dans un arbre de mille ans »… Parce qu’« un matin de printemps dans un arbre de mille ans » suffit finalement à justifier toute une carrière !
Ainsi Albert Thierry découvre-t-il la nature étrange de la relation pédagogique. Elle est écartelée entre le principe de l’éducabilité de tous et celui de la liberté de chacun. Elle est mue par l’ardent désir de transmettre et doit reconnaître que nul ne peut apprendre à la place de quiconque. Elle s’adresse à tous les élèves et à ce qu’ils ont de commun, mais doit composer avec la radicale singularité de chacun d’entre eux.
« Je vis un jour le Marcel brun souffrir sous ma pensée comme on souffre sous le fer rouge. » Fabuleuse lucidité d’Albert Thierry. Lucidité heureusement contagieuse pour qui lit L’homme en proie aux enfants. Lecture salutaire si l’on refuse de réduire l’entreprise éducative à la « gestion des flux » et à l’organisation technocratique de la sélection. Lecture essentielle si l’on tient, comme Albert Thierry, que l’insurrection fondatrice du pédagogue contre toutes les injustices et les fatalités permet seule de construire une société à hauteur d’homme.
Philippe Meirieu
Professeur à l’université LUMIÈRE-Lyon 2
















