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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

14 février 2013

Construire une société à hauteur d’homme | Albert Thierry, Philippe Meirieu & ePagine publications numériques

 

En ce jour de l’International Book Giving Day qui consiste à faire découvrir à son entourage un livre que l’on a aimé (cf. le billet d’ActuaLitté), ePagine joue le jeu et offre un livre à ses lecteurs. Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont et L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono, ePagine vient en effet de fabriquer (via son studio ePub) et de mettre en ligne son troisième livre numérique, L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry (présentation de ce roman d’apprentissage infra par Philippe Meirieu et biobigliographie d’Albert Thierry). Pour ne pas s’arrêter en si bon chemin, ces trois textes seront d’ailleurs en permanence offerts sur la librairie epagine.fr avec tout téléchargement de livres numériques payants ou gratuits ou bien encore sur simple demande.

Avec cette collection, ePagine souhaite planter sa forêt numérique : éditer, au gré des idées et des envies de toute son équipe, des textes libres de droits et partager ces textes qui, le plus souvent, n’ont jamais été édités en ePub ou ne sont disponibles que sur des sites concurrents des librairies indépendantes. Ainsi, plutôt que de produire à la volée des centaines de textes issus du domaine public, ePagine préfèrera publier peu mais avec la garantie que les fichiers seront soignés et de qualité (composition et correction). ePagine proposera donc des textes choisis à l’unanimité par son « comité éditorial », des textes qui bénéficieront du savoir-faire de Sébastien Cretin et de son équipe (Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez) : graphisme, écriture xhtml, feuilles de style (CSS, navigation interne, activation des tables des matières, index, hyperliens, nouvelles compositions typographiques (mise en page, polices, lettrines, taille des titres, des signatures,…)) et relecture. Ces éditions seront toutes enrichies d’une préface ou d’une dédicace qui fait sens ainsi que d’une biobibliographie fouillée et soignée.

Pour en savoir plus sur le projet de ePagine publications numériques et les modalités pratiques, je vous invite à consulter ce billet sur lequel tout est expliqué : ePagine jour après jour plante sa forêt numérique. Toute l’équipe de ePagine tient également à remercier particulièrement Philippe Meirieu pour sa contribution. Nous reproduisons d’ailleurs sa préface à L’Homme en proie aux enfants ci-dessous.

ChG

Biobibliographie d’Albert Thierry : il naît le 25 août 1881 à Montargis d’un père maçon et d’une mère au foyer. Se sentant très impliqué dans le milieu éducatif, il entre à l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud en 1900 pour y préparer un professorat dans le primaire. Durant cette période, il commence à écrire des poèmes, ainsi qu’une tragédie qu’il achèvera en 1906 et qui sera publiée à titre posthume en 1929, Le Révélateur de la douleur. Malgré son antimilitarisme, il effectue son service au camp de Châlons-sur-Marne mais refuse tout logiquement de suivre le peloton d’officiers. Puis, devenu boursier, il visite Weimar, Munich, Vienne et Leipzig, entre autres, en l’espace de deux ans. Lorsqu’il revient en France en 1905, il s’établit à Melun où il devient professeur à l’École Primaire Supérieure jusqu’en 1911. Il est ensuite professeur à l’École Normale d’Instituteurs de Versailles entre 1911 et 1914. Il publie la série des Réflexions sur l’éducation. En août 1914, quelques semaines après ses fiançailles avec Suzanne Jacoulet, il est envoyé au front comme simple soldat. Le 26 mai 1915, à 33 ans, il meurt à Noulette, à la Tranchée des Saules, ce qui lui vaudra une médaille militaire. (extrait de la biobibliographie établie par Xavier Mottez)

 

Philippe Meirieu | Préface
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Albert Thierry a 24 ans quand il prend son premier poste d’instituteur à Melun. Intellectuel libertaire, passionné de littérature, il est bien décidé à transmettre à ses élèves les grandes œuvres de notre culture. Il est convaincu que les adolescents qui vont lui être confiés n’aspirent qu’à apprendre et à s’émanciper. Peut-être même – il l’espère profondément – vont-ils l’accueillir comme un véritable libérateur qui pourra, en arrachant leurs préjugés, leurs ouvrir des horizons radicalement nouveaux.

Nous sommes en 1905. Bien avant les ZEP et autres « zones sensibles ». On ne parle encore ni de « publics difficiles » ni de « parents intrusifs » et les « hussards noirs de la République » jouissent d’un prestige incontesté auprès de la population… Certains croient même encore aujourd’hui que l’enseignement allait alors de soi et que la transmission des savoirs s’opérait « naturellement » grâce aux rituels officiels de l’institution scolaire. Dans une école forgée selon les idéaux républicains, on imagine volontiers que les intelligences étaient mobilisées spontanément par l’attraction méritocratique et les sujets collectivement « institués » par l’autorité des enseignants. Au temps des ardoises et de l’encre violette, du Grand Meaulnes et de Marcel Pagnol, on n’avait pas de problème – pense-t-on – pour « tenir » et faire travailler des élèves… nul ne contestait les maîtres et chacun se soumettait docilement aux décisions de la grande institution.

Dure déception pour les nostalgiques de « l’âge d’or scolaire » qui vont lire les pages qui suivent. À la mesure du choc vécu par Albert Thierry en septembre 1905 et revécu des milliers de fois en écho, à chaque rentrée scolaire, par tant d’enseignants.

« J’arrivais, explique Albert Thierry, dans une maturité dogmatique et déclamatoire. Mes élèves s’en moquèrent. » Et le voilà qui doit affronter l’indifférence et la raillerie. Alors qu’il attendait l’adhésion – ou, au moins, l’attention –, les quolibets le disputent à l’apathie. Ses élèves, dont il aurait voulu faire des disciples enthousiastes, s’engluent dans la passivité, quand ils ne lui renvoient pas un mépris ostensible… Ainsi, au cours d’une de ses premières classes de français, et alors que Thierry lit avec une émotion non dissimulée un extrait des Misérables, ses élèves se mettent à vaquer à des occupations diverses et à tourner en dérision le texte qui leur est lu. Tandis que l’instituteur est au bord des larmes, tant le passage qu’il lit le touche profondément, ses élèves ridiculisent les expressions de Victor Hugo et, lorsque quelques minutes plus tard ils se retrouvent en récréation, ils parodient avec violence et méchanceté ce que leur maître voulait leur faire admirer : « Et moi j’étais humilié, je plaignais la beauté », note alors Thierry dans son journal de bord, un texte étrange… à la fois œuvre littéraire et traité de pédagogie, roman d’apprentissage et témoignage fabuleusement actuel d’un « homme en proie aux enfants ».

Et nous voilà au « point critique » – on pourrait presque dire au « point de fusion » – de l’« entreprise éducative » : quand l’éducateur rencontre la résistance de l’enfant ou de l’adolescent à sa volonté de l’éduquer. Quand il butte sur son refus, mais sans, pour autant, renoncer à sa tâche ni désespérer de l’éducabilité de chacune et de chacun. Quand il fait l’expérience que « l’apprentissage ne se décrète pas », mais ne se résigne pas à « passer en forces ». Quand il ne cherche pas à briser brutalement la résistance de l’autre ou à pratiquer la séduction doucereuse, mais tente d’entendre « ce qui résiste » et de mobiliser l’irréductible liberté d’un élève-sujet qui restera toujours, pour lui, un mystère. Quand il évite les facilités de la culpabilité et de l’auto-flagellation qui désespèrent toute initiative, mais se met en quête de toutes les ressources possibles pour mobiliser celui à qui il veut faire découvrir la joie de penser et les satisfactions de « l’œuvre accomplie ». Quand il accepte l’infinie fragilité de la relation pédagogique, mais sait qu’un instant suffit parfois, contre toute attente, pour que « de la transmission opère » et qu’un fugace moment de partage rachète des heures d’ennui. Quand il est capable de saluer cette fulgurance, même si elle n’est, comme le dit Albert Thierry, « qu’un matin de printemps dans un arbre de mille ans »… Parce qu’« un matin de printemps dans un arbre de mille ans » suffit finalement à justifier toute une carrière !

Ainsi Albert Thierry découvre-t-il la nature étrange de la relation pédagogique. Elle est écartelée entre le principe de l’éducabilité de tous et celui de la liberté de chacun. Elle est mue par l’ardent désir de transmettre et doit reconnaître que nul ne peut apprendre à la place de quiconque. Elle s’adresse à tous les élèves et à ce qu’ils ont de commun, mais doit composer avec la radicale singularité de chacun d’entre eux.

« Je vis un jour le Marcel brun souffrir sous ma pensée comme on souffre sous le fer rouge. » Fabuleuse lucidité d’Albert Thierry. Lucidité heureusement contagieuse pour qui lit L’homme en proie aux enfants. Lecture salutaire si l’on refuse de réduire l’entreprise éducative à la « gestion des flux » et à l’organisation technocratique de la sélection. Lecture essentielle si l’on tient, comme Albert Thierry, que l’insurrection fondatrice du pédagogue contre toutes les injustices et les fatalités permet seule de construire une société à hauteur d’homme.

Philippe Meirieu
Professeur à l’université LUMIÈRE-Lyon 2

13 avril 2012

10 nouveaux titres des éditions de Minuit à lire en numérique

En un peu moins de neuf mois de présence au catalogue numérique, Les éditions de Minuit ont déjà mis en vente 30 titres issus de leur catalogue papier (romans, essais, documents…) à des prix très abordables. Pour encourager la lecture numérique, les éditions de Minuit ont également choisi de ne pas poser de DRM Adobe (les verrous anti-copies) sur leurs fichiers mais des tatouages numériques (watermark).

Ces derniers jours, avec l’arrivée de plusieurs de leurs nouveautés en littérature, j’ai réalisé que se reconstruisait en numérique une partie de l’histoire de la maison d’édition, née pendant l’Occupation allemande de la France et qui a réussi à imposer une ligne éditoriale exigeante en publiant (de Paul Éluard à Laurent Mauvignier en passant par Samuel Beckett, Georges Bataille, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Michel Butor, Marguerite Duras, Robert Pinget, François Bon, Bernard-Marie Koltès, Jean-Philippe Toussaint, Christian Gailly, Eugène Savitzkaya ou encore Jean Echenoz et tant d’autres encore) des auteurs qui depuis plus de 60 ans ont formé plusieurs générations de lecteurs et continuent à les accompagner au quotidien.

© Portrait de l'auteur par Pablo Picasso, in "Au rendez-vous Allemand", Paul Eluard (éditions de Minuit)

Pour célébrer l’entrée au catalogue du mythique Au rendez-vous allemand, ensemble de poèmes écrits par Paul Éluard (souvent sous un nom d’emprunt et dans la clandestinité) pendant l’Occupation jusqu’à la Libération et publiés par Minuit en avril 1945 (dont le poème le plus connu est Liberté), ePagine a depuis quelques jours habillé son site (cf. capture d’écran de la page d’accueil supra) aux couleurs de ce poème (d’après la reproduction du poème manuscrit qui figure sur la couverture du recueil). Outre le poème Liberté issu du recueil Poésie et vérité 1942, on y (re)trouvera ici également d’autres poèmes lumineux et engagés (dont En plein mois d’août, Patience ou encore Couvre-feu) dans lesquels il est souvent question de la guerre, de la haine, de la nuit, des hommes et des femmes bafoués et privés de leur liberté mais aussi du désir, du combat au quotidien (on pensera à ces beaux portraits qu’il peut faire d’hommes morts à ce moment-là) et de l’attente du jour.

Aujourd’hui je proposerai donc une petite présentation des derniers textes parus (je précise : de littérature seulement et disponibles en numérique) à partir de quelques dates prises dans l’histoire de la maison d’édition. Je les ai pour ma part tous lus, il y a quelques années déjà pour la plupart d’entre eux, ou en numérique pour les plus récents. Et c’est avec une grande joie que j’écris ce billet aujourd’hui.

Je rappelle en passant que tous ces titres sont vendus au même prix sur tous les sites de vente ainsi que chez tous les revendeurs de livres numériques et que vous les retrouverez chez chacun des libraires partenaires du réseau ePagine.

ChG


avril 1945. Au rendez-vous allemand de Paul Éluard rassemble des poèmes publiés pendant la Seconde Guerre mondiale, le plus souvent dans la clandestinité sous des pseudonymes tels que Jean du Haut ou Maurice Hervent, dans divers recueils, revues et brochures (dont Poésie et vérité 1942, publié en octobre 1942 aux Éditions de la Main à la Plume, L’Honneur des poètes, Minuit, juillet 1943 et Europe, Minuit, mai 1944).

1953. Publication du vrai-faux roman policier d’Alain Robbe-Grillet, Les Gommes, qui est son premier roman publié mais pas le premier écrit.

1957. Cette année-là (grand cru), les éditions de Minuit publient L’Érotisme de Georges Bataille, Fin de partie et Tous ceux qui tombent de Samuel Beckett, La Modification de Michel Butor mais également La Jalousie de Alain Robbe-Grillet, l’incontournable Tropismes de Nathalie Sarraute ou encore Le Vent de Claude Simon (qui est son premier roman publié aux éditions de Minuit). Un inédit vient d’ailleurs de paraître, Quatre conférences (2012) prononcées entre 1980 et 1993 où il est question de la mémoire, de lecture et d’écriture (style, poétique) mais surtout du rapport au Temps, notamment à travers l’œuvre de Marcel Proust.

Les deux décennies qui suivent voient paraître des romans, récits et pièces de théâtre de Samuel Beckett, Marguerite Duras, Robert Pinget, Claude Simon ou encore Alain Robbe-Grillet…

1985. Encore une grande année au cours de laquelle seront publiés Limite de François Bon, Un père de Jean-Paul Chabrier, Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès ou encore Un testament bizarre et autres pièces de Robert Pinget. C’est également l’année du premier roman de Jean-Philippe Toussaint (La Salle de bain). Dernièrement deux de ses ensembles de textes courts et autobiographiques ont été numérisés, Autoportrait (à l’étranger) (2000) et L’Urgence et la Patience (2012). À noter que Jean-Philippe Toussaint rencontrera ses lecteurs dans de nombreuses librairies (pour les dates, cliquez ici). À noter également qu’à l’occasion du cycle consacré aux arts du livre, le musée du Louvre lui donne carte blanche. L’exposition intitulée Livre/Louvre associe, jusqu’au 11 juin, photographies, vidéos, installations et performances de Jean-Philippe Toussaint pour « évoquer le livre sans passer par l’écrit » (le programme à télécharger en PDF ici).

1987. Deux premiers romans seront publiés cette année-là. Deux premiers romans écrits par des auteurs qui resteront fidèles à la maison d’édition. 25 ans plus tard ils continuent de publier chez Minuit. Il s’agit d’Éric Chevillard (Mourir m’enrhume) et de Christian Gailly (Dit-il), dont Les fleurs (1993) et La Roue et autres nouvelles (2012) sont désormais disponibles en numérique.

1999. C’est l’année du prix Goncourt pour Je m’en vais de Jean Echenoz, du prix Médicis pour Mon grand appartement de Christian Oster mais on peut lire également La Concession Pilgrim de Yves Ravey, Des hommes illustres de Jean Rouaud ou encore Cinéma de Tanguy Viel. C’est aussi l’année d’une grande découverte, celle d’un auteur que je suivrai fidèlement à peine son premier roman lu : Loin d’eux de Laurent Mauvignier. De cet auteur, disponible depuis peu en numérique Ce que j’appelle oubli (2011), une longue et unique phrase de plusieurs dizaines de pages qui revient sur la mise à mort d’un homme par quatre vigiles, un homme qui avait eu la mauvaise idée de boire une bière dans un supermarché.

2012. Retrouvez la plupart de ces titres en numérique sur cette page !

30 janvier 2012

L’intégrale du Waldgänger de Jeff Balek est en ligne

C’est fait ! Le Waldgänger de Jeff Balek (publié par Numerik:)ivres) est disponible depuis hier dans son intégralité sur ePagine et les sites des libraires partenaires.



Si vous ne connaissez pas encore cette série en six épisodes de Jeff Balek publiée par Numerik:)ivres dans la collection 45 min., je ne vois que deux choses à faire : arrêter immédiatement toute activité et télécharger sans tarder le n°1 qui est gratuit. Mais attention, cette série est aussi addictive qu’un bon roman-feuilleton d’Eugène Sue, un polar de Mankel et la série TV 24 heures chrono (24 aux USA) réunis.

Le Waldgänger étant spécialement conçu pour la lecture nomade (une bonne trentaine de chapitres courts par épisode, chaque épisode pouvant être lu en 45 minutes), j’ai donc tenté l’expérience sur iPad. Je connais également des lecteurs qui ont lu la série sur smartphones et d’autres sur liseuses. Et dans tous les cas (le support ne change rien), dans mon entourage personne ne s’est arrêté en cours de route. Moi non plus d’ailleurs. Bien que je ne sois pourtant pas un lecteur assidu de thrillers futuristes me voilà déjà en train de me lancer dans le cinquième épisode au moment où le sixième et dernier vient d’être mis en ligne.

J’ai tout de suite été séduit par les phrases courtes ainsi que par le style nerveux, efficace et presque sans fioritures de Jeff Balek. Autant le dire aussi : le personnage de Blake (anagramme de Balek) m’a d’emblée fasciné. Ce Blake est en effet très attachant bien qu’il ait à peu de choses près la tête de Freddy (le personnage créé par Wes Craven) et qu’il veuille mettre à feu et à sang le district de Yumington – sorte de CapeTown, de Detroit et de Ciudad Juárez réunis où notables et voyous se partagent la ville, une ville qu’il déteste autant qu’elle le hait. En même temps, vu ce qui lui est arrivé lors d’une mission archéologique, vu ce qu’il a enduré en rentrant chez lui, vu les changements radicaux qui s’opèrent en lui, vu le nombre de manipulations au mètre carré,…, on comprend aisément que la bête traquée qu’il est devenu n’a plus vraiment le choix, qu’il devra se passer des services judiciaires et entrer en résistance pour régler la situation (on dit faire place nette, non ?). Donc : si vous croyez aux valeurs morales et à la justice, si vous n’aimez pas les poumpoum et les tactactac, si vous ne supportez pas les règlements de compte et les voyages dans le temps, passez votre chemin. Mais en revanche, pour ceux qui auraient envie de savoir comment ce héros solitaire et traqué passera de la figure de proscrit à celle de résistant ou comment ce héros va être relié à d’autres figures historiques, c’est le moment, me semble-t-il, de faire sa connaissance. Et sans vous faire le pitch (vous le trouverez partout, par exemple ici) on résumera autrement la situation de Blake alias Le Waldgänger par une question (question qu’il se pose d’ailleurs dans l’épisode 4) : Que reste-t-il à quelqu’un quand il a tout perdu ?



Avant de vous lancer dans cette aventure, j’avais une dernière chose à vous dire. Le Waldgänger n’est pas qu’un roman-feuilleton en 6 épisodes distribué sous forme électronique. Jeff Balek est véritablement en train de créer tout un univers qu’il nomme d’ailleurs thriller fantastique transmedia. Cela signifie qu’outre ces 6 épisodes disponibles chez tous les revendeurs de livres numériques (le premier épisode est gratuit, chacun des 5 autres coûtent 0.99 €), le site Le Waldgänger vous permettra de prolonger l’expérience grâce à un webdoc, Émeutes à Yumington, qui est un mini jeu tiré du roman-feuilleton dont vous êtes le héros. Par le biais de la communauté en ligne il vous sera également possible de devenir citoyen de Yumington. Enfin, vous aurez la possibilité d’écouter une chanson interprétée par le groupe de métal Hopkins, groupe d’ailleurs présent dans le roman-feuilleton, en attendant la sortie de leur album.

Le Waldgänger de Jeff Balek se lit, s’écoute et se joue (mais surtout pas en famille !)

ChG


épisode 1 | La vérité des fous
épisode 2 | Vengeances
épisode 3 | Manipulations
épisode 4 | Le visible et l’invisible
épisode 5 | Émeutes
épisode 6 | Apocalypse

20 février 2010

Vraie polémique autour du faux roman de Yannick Haenel

Filed under: + Conseils de lecture — Mots-clefs :, , , — Christophe @ 05:29

Dès sa parution en août 2009 le faux roman de Yannick Haenel, Jan Karski fait partie des livres plébiscités. En quelques mois, l’auteur reçoit le Prix du roman Fnac, le Prix Décembre et le Prix Interallié. L’hiver arrive, les fêtes de Noël sont balayées, tout le monde se souhaite la bonne année. Un tremblement de terre ravage alors Haïti et le monde entier est sous le choc. Mais dans le même temps, une polémique autour d’une des plus grandes tragédies du XXème siècle, la Shoah, prend forme dans le quartier latin, enfle au fil des semaines : les médias s’en emparent. Claude Lanzmann a lancé l’offensive, Yannick Haenel a répliqué, Jorge Semprun, Juan Asensio, Pierre Jourde ou encore Marie-Magdeleine Lessana interviennent alors via blogs et journaux.

Jan Karski

Le livre : Varsovie, 1942. La Pologne est dévastée par les nazis et les Soviétiques. Jan Karski est un messager de la Résistance polonaise auprès du gouvernement en exil à Londres. Il rencontre deux hommes qui le font entrer clandestinement dans le ghetto, afin qu’il dise aux Alliés ce qu’il a vu, et qu’il les prévienne que les Juifs d’Europe sont en train d’être exterminés. Jan Karski traverse l’Europe en guerre, alerte les Anglais, et rencontre le président Roosevelt en Amérique.
Trente-cinq ans plus tard, il raconte sa mission de l’époque dans Shoah, le grand film de Claude Lanzmann. Mais pourquoi les Alliés ont-ils laissé faire l’extermination des Juifs d’Europe ? Ce livre, Jan Karski, avec les moyens du documentaire, puis de la fiction, raconte la vie de cet aventurier qui fut aussi un Juste.

La polémique : Il y a un mois, Marianne publie un article de l’auteur du Lièvre de Patagonie et réalisateur de Shoah, Claude Lanzmann, article dans lequel il revient, six mois après sa parution, sur le livre de Yannick Haenel. Et, comme le dit Grégoire Léménager (BibliObs), Claude Lanzmann « n’y va pas avec le dos de la cuillère. » Il y est question de « parasitage », de « plagiat », de « paraphrase », de « truquage », d’une « falsification de l’histoire et de ses protagonistes », et d’« élucubrations ». « Les scènes [que Yanick Haenel] imagine, les paroles et pensées qu’il prête à des personnages historiques réels et à Karski lui-même sont si éloignées de toute vérité [...] qu’on reste stupéfait devant un tel culot idéologique, une telle désinvolture », écrit Claude Lanzmann.

Ce débat lancé par Claude Lanzmann, on l’aura compris, concerne, une fois de plus, les limites de la fiction, autrement dit : a-t-on le droit de faire de la fiction avec des personnages historiques, en se glissant dans leur peau ?

À cette question, à cette attaque, Yannick Haenel, a répondu, a répliqué. C’était dans Le Monde, fin janvier, et lui non plus n’a pas mâché ses mots. « Dans le domaine de la publicité, le hasard fait toujours bien les choses », énonce-t-il. « L’attaque contre mon livre coïncide avec une rediffusion de Shoah sur Arte, et avec la signature d’un contrat, sur la même chaîne, pour un film sur Karski », explique-t-il. « Il veut ma mort, il l’énonce publiquement, avec l’impunité de ceux qui se prennent pour des commandeurs.», poursuit-t-il. Sur le le recours à la fiction, il affirme que ce « n’est pas seulement un droit, il est ici nécessaire parce qu’on ne sait quasiment rien de la vie de Karski après 1945, sinon qu’il se tait pendant trente-cinq ans ». Œil pour œil, dent pour dent, il accuse également Lanzmann d’avoir utilisé Karski, de l’avoir piégé afin de l’intégrer à son film Shoah.

Le 2 février 2010, l’écrivain et psychanalyste Marie-Magdeleine Lessana donne son point de vue dans Le Monde : « Pourquoi préférer commenter un film plutôt que voir le film ? Comment résumer 640 pages de témoignages en 60 pages ? Et comment faire semblant de prendre la voix d’un autre (qui a montré combien prendre la parole lui fut difficile) avec le piège de l’effet-document ?  Comment sur des faits aussi graves ne pas être exact et rigoureux ? Où est l’expérience ? Qui l’incarne ? Certaines phrases sur l’abandon, le crime, l’humanité pourraient faire écho à d’autres écrites par Primo Levi ou par Imre Kertesz, mais là, dans le dispositif Haenel, ça n’a pas de poids, ça sonne faux, ça sonne téléphoné ! »

Quelques jours tard, Jorge Semprun rejoint le débat : lui estime que Yannick Haenel est « dans la lignée de ces jeunes écrivains qui s’attaquent à des sujets difficiles, essentiels, comme Jonathan Littell avec Les Bienveillantes. A-t-on le droit de parler de la Shoah dans un roman ? Oui. A-t-on le droit de parler de la Shoah si on n’est pas Claude Lanzmann ? Oui », souligne l’écrivain, avant de préciser que « le travail de Yannick Haenel sur Jan Karski [l]’a convaincu ». (Livres Hebdo, 5 février 2010)

Le même jour, l’écrivain Pierre Jourde, sur son blog, démonte le livre de Yannick Haenel et va même jusqu’à démontrer pourquoi l’auteur est aussi fabriqué que son livre. « L’affaire ne serait en soi ni très grave ni très originale, si elle ne mettait pas en jeu la littérature, ce qu’elle peut, son rapport à la vérité, la capacité contemporaine à juger d’un style et d’une œuvre. Si la tromperie nommée Haenel n’était pas aussi énorme, et si elle n’utilisait pas la figure héroïque de Karski. Il y a des obscénités qui finissent par révolter. », conclue-t-il.

Enfin dans Le Monde du 13 février 2010, Andréa Lauterwein (chercheuse associée au Centre d’études et de recherches sur l’espace germanophone (Cereg) Paris-III), dans son intervention, « Shoah : le romancier est-il un passeur de témoin ? », demande d’emblée si « tout événement historique peut, tôt ou tard, devenir le sujet d’une fiction ». « On sait à quel prix les témoins sont « retournés » dans la réalité psychotique des ghettos et des camps pour nous rendre ce qu’ils y ont vu, écrit-elle. Terrible mission qui leur vaut aujourd’hui une « gloire de cendre » comme le dit le titre du poème de Paul Celan qui se termine avec ces vers, célèbres : « Niemand/zeugt für den/Zeugen » (« Personne/ne témoigne pour le/témoin »). Un constat qui se retrouve étrangement modifié en « Qui témoigne pour le témoin ? » dans l’exergue du roman de Yannick Haenel. Ce truquage, censé placer le livre sous l’autorité du témoin, alors même qu’il inverse et défigure gravement la parole de Celan, nous renseigne d’entrée sur l’orientation douteuse du projet. »

Allez, il est temps maintenant de se faire sa propre opinion en allant lire Jan Karski et voir ou revoir (lire ou relire) Shoah. Bonne lecture !

Christophe Grossi

Mea culpa : comme me le fait remarquer fort judicieusement Juan Asensio, alias Stalker, dans les commentaires, j’ai omis de citer les trois articles qu’il a consacré à Yannick Haenel sur son blog (alors même que Pierre Jourde le reprend dans sa chronique et d’autant plus qu’il a été l’un des premiers à affirmer que Jan Karski « ne sera jamais rien qui puisse être rapproché d’un roman, encore moins d’un roman réussi, encore bien moins d’une belle œuvre de littérature. » À lire, donc ! D’abord, l’article du 15 octobre 2009, ensuite celui du 23 janvier 2010 et enfin celui du 28 janvier 2010. Avec toutes mes excuses à l’auteur.

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Livres numérisés cités dans cette chronique :

Autres livres ou auteurs cités :

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