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Pour faire suite au billet du 12 janvier consacré à Haïti, je vous propose aujourd’hui un extrait du premier roman du peintre, écrivain et réalisateur haïtien Marvin Victor, Corps mêlés qui vient tout juste de paraître en papier et en numérique dans la collection Blanche chez Gallimard. Ce texte, raconté par Ursulla Fanon, une Haïtienne de 45 ans, à la fois violent (misère, alcoolisme, prostitution…) et sensuel (odeurs, saveurs, troubles corporels) revient avec intensité sur le tremblement de terre qui a secoué l’île il y a un peu plus d’un an. Mais au-delà des thématiques abordées, c’est aussi le style de Marvin Victor qui étonne ici : les phrases sont longues, à la fois lyriques et mordantes ; sa langue est imagée, incarnée et noire ; sa musique, entêtante. Vérifiez plutôt ! Ce roman est disponible en epub et en pdf (avec DRM). Un extrait plus long que celui proposé sur ce blog peut être feuilleté en ligne et/ou téléchargé gratuitement sur ePagine et le site des libraires partenaires. Bonne lecture.
ChG
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I
Par une nuit de décembre, un vendredi, comme d’autres entrent au Séjour des morts, me raconta un jour ma marraine, ma tante, elle, la sage-femme par excellence, je sortis des entrailles peureuses et gluantes de ma mère que les gens du pays de Baie-de-Henne donnaient pour une mule — cette bête hybride, issue de l’accouplement d’une jument et d’un âne et qui, selon eux, met bas soit des mouches, soit des abeilles — considérant qu’au bout des nombreuses liaisons qu’ils lui prêtaient, elle ne parvenait pas à tomber enceinte. Cette nuit-là, une foule de curieux, composée pour la plupart de femmes, se pressa autour de la maison qu’elle occupait encore, du haut de sa trentaine, avec mes grands-parents, jetant des coups d’oeil furtifs dans la pénombre de la grande pièce, avant que les plus braves n’y entrent, suivies de leurs enfants pleurnichards accrochés à leurs jupes malpropres. Toute cette foule scélérate entravait ses gestes, alors que j’étais une enfant qui se refusait à la vie, contraignant du coup ma mère à un état physique et mental déplorable, elle qui ne s’attendait plus d’ailleurs à se reproduire, de sorte qu’elle avait gardé le lit tout le long de sa grossesse, de crainte de me perdre suite à un faux pas dans la pierraille aiguë des sentiers du village. Pour déféquer, elle n’allait même plus s’asseoir sur le trône de lattes de mombin des latrines, dans l’arrière-cour, laissant à ma grand-mère la tâche de vider son pot de nuit — où flottaient ses selles ou l’écume de ses longues giclées de crachat — derrière la maison, dans ce ravin où ne coulait plus depuis longtemps aucune eau, non loin d’un petit bois où ma grand-mère allait aussi chercher des jeunes pousses de basilic avec lesquelles, après les avoir trempées dans une bassine d’eau fraîche, elle arrosait les quatre coins de cette petite chambre latérale qu’elle avait fait construire pour ma mère, quelques mois avant ma naissance.
« Plus d’une nuit de souffrance ! » s’exclama ma marraine, l’air de revivre plus que jamais la durée de ma naissance, se rappelant jusqu’à l’intonation de sa voix lorsqu’elle bramait à la foule que ma mère manquait d’intimité. Comme si elle voulait outrepasser le fait que nous fussions encore à l’époque pas si différents des bêtes, les femmes s’habillant très peu, les fripes américaines — qui allaient d’ailleurs bientôt décourager les couturiers du village réduits à ne faire que repriser — n’existant pas encore. Dire que les femmes s’éclaboussaient même nues dans la mer ou dans les eaux sombres de la rivière Palerme, parmi les hommes un peu plus loin, arborant une impudeur quasi édénique, sans arrière-pensée, les enfants encore plus. Pourtant, dans son récit, ma marraine était prête à me laisser croire que sa soeur ne supportait pas les regards de tout ce beau monde penché au-dessus d’elle, sur sa nudité, vu qu’elle transpirait comme quelque suppôt du diable. Mais il ne faisait pas chaud. De temps en temps, un courant d’air s’engouffrait dans la grande pièce, même s’il devenait presque aussitôt irrespirable, couvert par les puissantes exhalaisons de la foule : un mélange de poisson séché, de feuilles, de feu humide, de sueur, et de terre. Elle avait de très douloureuses contractions, elle tremblait. Cela, jusqu’à ce qu’elle eût rompu la poche des eaux : une avalanche chaude et visqueuse, tandis que ma marraine enfonçait sa main dans sa vulve, y fouillait de ses doigts charnus, lui ordonnant de pousser très fort, tout en appelant Célimène, son auxiliaire, la reine-chanterelle de son sanctuaire, à l’aide pour changer les couvertures moites de suc utérin. Je me refusais à quitter le corps de ma mère. Or, son ventre, pointu pendant toute la durée de sa grossesse, était considérablement descendu jusqu’au pubis, signe qui avait fait pronostiquer que je devais être un garçon, et du coup venir facilement au monde. Mais elle souffrait de plus belle, couchée sur le dos, les jambes écartées sur son sexe aux lèvres fort renflées en bas de son pubis mal rasé, plus hideux qu’une gueule de chouette, l’un des plus effrayants oiseaux de la nuit du pays de Baie-de-Henne, aux yeux des enfants, même des adultes, et surtout des femmes enceintes qui craignaient que leur bébé ne lui ressemble, me souffla ma marraine, sans gêne, lors de cette nuit où elle me fit le récit de ma naissance, convaincue qu’elle était que notre sexe n’est beau qu’une fois habité par son opposé, puisque ainsi on ne le voit point, ayant les yeux fermés sur une nuit — celle du plaisir physique — plus ténébreuse qu’aucune autre.
Dans la foule, certaines femmes masquaient leur rire par une toux forcée, et d’autres, par un ahan évoquant mieux la plus haute dérision qu’une souffrance partagée, toutes disposées à les traiter de vieilles folles à lier, les deux ensemble : ma marraine et ma mère. Mais elles n’en firent rien, gardant encore patience, sans doute à cause de la présence de ma grand-mère, assise au chevet de sa vieille fille, et de celle de mon grand-père. Ce dernier faisait les cent pas dans la cour, ingurgitant au goulot son éternel blanc agricole, au milieu d’un ballet de ces lucioles qui nous arrivaient en bandes serrées, du haut des mornes, en cette période-là, à peine la nuit tombée. À un moment donné, pris d’un accès de transe ou d’ivresse, il surgit dans la pièce et parla d’une voix forte, expliquant que seule la mer pourrait délivrer ce qu’elle avait enchaîné. Ces paroles stupéfièrent la foule, soudain prompte à écouter cet homme d’habitude très peu loquace, au visage de pierre, le fixant avec de grands yeux, constatant qu’il n’était pas tout à fait ivre, qu’il mesurait pleinement ses mots, et que par sa bouche parlait l’esprit de la mer. Il conseilla à ma marraine d’emmener ma mère à la mer, articulant mal, avec de grandes convulsions, les yeux tournant au fond de leurs orbites, et réclama une bouteille de blanc et une bougie, que ma grand-mère lui apporta aussitôt. Puis, il l’alluma, cette bougie, tout en faisant une libation au pied du lit d’accouchement, les paupières closes, humant profondément l’air fétide de la pièce, posant sa main sur le ventre de ma mère. De fines coulées de sueur marbraient ses joues et les ailes épaisses de son nez, et il porta la bouteille à sa bouche, pour en souffler trois jets mêlés de salive entre les jointures de ses membres qu’il frictionna énergiquement, marmonnant une prière,avant de demander d’aller chercher une planche, au fond de la cour, sous le flamboyant, avec laquelle il fit un brancard pour transporter ma mère qui, quittant son lit, fondit en larmes, déféquant et urinant abondamment, prenant son ventre de ses deux mains, hurlant plus qu’aucune bête qu’on éventre. Puis, aidée par Célimène et ma marraine, elle sortit dans cette nuit compacte où la lune ne s’était pas levée, et où il n’y avait nulle autre lueur que celle des torches que la foule avait volontiers allumées, suivant mon grand-père sur un sentier de traverse tracé dans un pan de falaise colonisée par des oiseaux marins, de jour. À peine eut-elle mis les pieds dans l’eau, les jambes bien écartées, à genoux dans les vagues, qu’elle fut prise d’une très forte contraction, tandis qu’une masse déchirait sa vulve : mes fesses arrivèrent, en premier, puis mes jambes, repliées contre mon petit corps d’insecte avec les genoux en tailleur, et les pieds près des fesses. Je ne criai pas. J’étais couverte d’un onguent épais que ma marraine enleva à l’aide de son index, me brandissant en l’air, avant qu’elle ne coupe mon cordon ombilical avec un coutelas stérilisé au citron vert et au rhum blanc, confiant à mon grand-père la tâche d’aller l’enterrer, selon la coutume, au pied du calebassier de notre cour. Mais ce cordon, n’est-ce pas, les chiens faméliques du pays de Baie-de-Henne, descendus en meute des mornes, bientôt le dévorèrent. Car mon grand-père, enfin ivre et surtout rendu à sa condition d’homme parmi les hommes, oublia de le mettre dans le trou qu’il avait creusé sous l’arbre.
« Tout le monde sort de quelque part, on sème d’abord, on récolte après, espérant la meilleure part de la terre, cette terre sèche du pays de Baie-de-Henne qui ne donne plus grand-chose, encore moins le ciel. Oui, cette terre sertie de pierraille si près de laquelle nous vivons et où nous serons rendus tous un jour ou l’autre… », soupira ma marraine, au milieu de son récit des origines, tandis que je m’apprêtais à m’allonger sur ma natte de feuilles de bananier tressées, au pied de son lit. « Mais c’est selon », renchérit-elle tout de suite, d’une voix bouchée par sa dernière prise de tabac en poudre mêlé de camphre, sachant qu’avant d’être issue des entrailles de ma mère, j’étais quelque part, dans le néant, jugea-t-elle bon de mentionner, sur ce ton emphatique que je lui connaissais si bien et qui m’exaspérait, souvent, lorsqu’elle était en mal de débroussaillage des origines. Or, elle croyait plus que tout autre — surtout lorsqu’elle avait les yeux révulsés et le corps traversé des spasmes de la transe, et qu’elle entonnait, dans une langue que nul ne connaît, ses cantiques pour invoquer nos dieux —, avouons-le, que nous venions tous du large des côtes d’Afrique, d’où notre haine envers la mer, cette haine séculaire qui nous conduit tous à tourner le dos à son immensité houleuse, autre façon peut-être de nous laisser mieux engloutir par elle.
Mais moi, je suis poussière, je veux bien le croire. Et je retournerai un jour à la poussière, comme me le sermonna une fois, agitant à ma figure son exemplaire à la couverture bleu marine du Nouveau Testament, ma vieille voisine de palier de l’immeuble de la rue Magloire-Ambroise. Elle ne pouvait me sentir. Car elle soupçonnait que je la méprisais, elle dont, pourtant, avant de descendre dans la rue, en cette fin d’après-midi de janvier, pour suivre Simon, je tirai le corps des ruines de son salon. Elle était retenue prisonnière par de gros-ses dalles de béton, et j’avais entendu sa voix qui sortait des pierres et des gravats, juste avant qu’elle ne rende l’âme. Je n’entendrai plus ses chants d’Espérance du fond de son salon miteux, l’après-midi, tous les vendredis, lorsqu’elle s’asseyait sur l’un de ses canapés recouverts encore après des années du plastique d’origine, parmi ses soeurs de l’église baptiste de la rue Nicolas, toutes en madras blanc et les corps reclus dans des robes coupées dans du polyester sombre et dans leurs odeurs fades de trop d’années d’inusité, et de privations. Elle était devenue si arriérée, avais-je appris, à la suite de la mort en couches de son unique enfant : un garçon, et outre la haine qu’elle me portait, elle ne manqua jamais de se signer lorsqu’elle voyait ma fille. Car ma fille allait presque nue, perchée sur des centimètres de talons aiguilles, préférant l’intelligence du corps à celle des micmacs et salamalecs du monde, niquant la terre entière et le ciel, disait-elle, toujours prête non seulement à me renier, moi, mais plus encore les dieux, les saints et les anges qu’elle jugeait ne lui avoir rien donné, sinon sa paire de jambes interminables au grain des plus irréprochables, et surtout sa poitrine qu’elle disait parfois — soucieuse peut-être de me faire la part belle — tenir de moi, n’ayant foi en rien d’autre qu’en un grand lit ouvert, voire dans le ciment gris et froid du couloir de notre immeuble, pour s’y débaucher exprès devant la porte de la vieille voisine hystérique qui se demandait alors, en hurlant, quelle Jézabel les chiens dévoraient dehors dans la nuit, frappant en même temps bruyamment du plat de la main un meuble de son salon encombré de ce que ma fille appelait ses chinoiseries, à cause de ce réveil rococo en plastique made in China qui ne donnait plus aucune heure, de ses bibelots de porcelaine, de ses bouquets de fleurs artificielles, de ses reproductions sur vitre de nature morte et de marine, et de ce tapis accroché sur toute la largeur d’un mur représentant le dernier repas du Christ avec ses apôtres. Désormais, elle, ma voisine, et ma fille, me dis-je, sont entrées dans la vérité, et moi, je suis restée dans le mensonge.
Je suis de la poussière à jamais vouée à la terre, et non cette fleur de sel dont, petite, me parlait ma mère, la conteuse à deux sous qui courait obstinément sur les talons de ma marraine. Aujourd’hui, j’en viens à me demander ce qu’est un enfant dont l’histoire de naissance a été trafiquée puis effacée, cela, plus facilement encore que jadis l’empreinte de mes pas dans le sable des plages du pays de Baie-de-Henne, par le flux des vagues, et surtout dans la bouche de ma marraine qui me racontait, toujours avec un large sourire, que j’étais cachée dans l’éclat d’une lumière trop blanche pour que l’on puisse me voir à l’oeil nu. On ne parle pas de ce que l’on ne connaît pas, souffla-t-elle pour me persuader de la véracité de son histoire, cette même nuit, à la lueur de notre lampe-tempête, les narines en grande eau sous l’effet de sa prise de tabac, fronçant ses sourcils comme si ce qu’elle disait alors ne me concernait plus, et, si forte de son instinct devin, elle me semblait aller chercher très loin sa parole, notamment au moment où elle me lâcha qu’on s’accorde à dire que le néant existe, puisqu’il est nommé, c’est le territoire des anges et des enfants mort-nés. Ici, je ne dirai pas le nom de mon père. Son nom restera à jamais caché au plus loin de la mer hennoise, dans le coeur des Sirènes, et emporté avec la voix de ma mère. À la vérité, je sais que personne ne l’a jamais su, ou n’a jamais voulu le révéler à mon oreille. Aujourd’hui, ce secret me fait dire qu’un spermatozoïde ne vaut pas mieux qu’un ovule, et d’ailleurs, quoi qu’il arrive, tout finit au plus loin de la terre ou de la mer : les draps maculés non du sang lourd et serré des menstrues mais de celui, étincelant et parfumé, de la défloration des jeunes filles, au lendemain de leur lune de miel, afin que l’amour du couple soit aussi immense qu’elle ; la haine aussi, ce jet de crachat poisseux qu’on y lance, murmurant dans le vent plusieurs fois le nom de l’ennemi ou de celui ou celle qui a trahi, levant face à cet énorme ventre d’eaux une main ouverte, et encore plus menaçante qu’aucun coupe-coupe; oui, ainsi que la petite culotte souillée de muqueuses de la femme-jardin que l’épouse attitrée — ayant barbouillé du bout d’une tige de goyavier le fond de la crotte de trois chattes sauvages sacrifiées — un jour jette à la dérive afin que son homme cesse de découcher, de se frapper la poitrine en signe de maître et seigneur des savanes, sachant qu’une femme-jardin est la figure à la fois la plus moderne et la plus bafouée de la femme, au pays de Baie-de-Henne. Poétique appellation que les épouses ne doivent plus octroyer à leurs rivales, encore moins celle de matelote qui se disait d’une brave fille arrachée à son village avec laquelle un matelot de passage prenait le grand large.
© Marvin Victor, Corps mêlés, Gallimard, janvier 2011.