Après les éditions Actes Sud et les lectures 100% numériques, troisième mise en avant : les prix littéraires 2011. Une quatrième sélection, dans les prochains jours, vous proposera de faire le tour du globe en compagnie d’auteurs du monde entier, classiques et contemporains.

Une sélection de textes littéraires primés en 2011
Entre les vendanges et les vins nouveaux, en général on aime en France distribuer palmes, prix et distinctions. Cette année, pour la première fois, quasiment tous les titres primés sont également disponibles en numérique. Vendus 20 à 25 % moins chers que dans la version imprimée, ces ePub sont également protégés par des DRM. Pas de quoi donner grande envie aux lecteurs d’expérimenter la lecture numérique. Mais bon, gardons tout de même trace de cette étape et voyons ce que donneront la baisse de la TVA en janvier sur les livres numériques et (hypothèse hasardeuse ?) l’abandon des DRM tels qu’ils existent actuellement… Dans la liste des primés, nous trouverons toutefois deux exceptions avec ces deux titres de Régine Detambel chez publie.net (qui recevra le 1er décembre l’un des grands prix d’automne de la SGDL) ainsi qu’avec le texte d’Éric Laurrent, Les Découvertes (éditions de Minuit), qui vient de recevoir le prix Wepler (10.50 € et sans DRM) et dont je vous donne aujourd’hui un extrait à lire. Voici donc la liste des titres primés disponibles (ou non) en numérique qui peuvent être téléchargés sur tous les sites des libraires partenaires d’ePagine (liste à jour ici).
Ceux qui sont disponibles en numérique
• Prix Goncourt 2011 – L’art français de la guerre, Alexis Jenni – Gallimard
• Prix Renaudot 2011 – Limonov, Emmanuel Carrère – P.O.L
• Prix Renaudot essai 2011 – Fontenoy ne reviendra plus, Gérard Guégan – Stock
• Grand prix du roman de l’Académie Française 2011 – Retour à Killybegs, Sorj Chalandon – Grasset >>> lire la chronique d’Anne Savelli sur ce blog
• Prix Femina roman français 2011 – Jayne Mansfield 1967, Simon Liberati – Grasset
• Prix Femina étranger 2011 – Dire son nom, Francisco Goldman – Christian Bourgois
• Prix Médicis roman français 2011 – Ce qu’aimer veut dire, Mathieu Lindon – P.O.L
• Prix Médicis roman étranger 2011 – Une femme fuyant l’annonce, David Grossman – Seuil
• Prix Médicis essai 2011 – Dans les forêts de Sibérie : Février – Juillet 2010, Sylvain Tesson – Gallimard
• Prix Wepler 2011 – Les découvertes, Éric Laurrent – Minuit
• Goncourt des lycéens 2011 – Du domaine des Murmures, Carole Martinez – Gallimard
• Renaudot des lycéens, Prix du roman France Télévisions et Prix du roman Fnac 2011 – Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan – JC Lattès
• Prix Interallié 2011 – Tout, tout de suite, Morgan Sportès – Fayard
• Prix Virgin/Lire 2011 – Scintillation, John Burnside – Métailié >>> lire le billet consacré à ce texte (avec extrait) sur ce blog
• Prix Trop Virilo 2011 – Le Système Victoria, Éric Reinhardt – Stock
• Prix d’automne 2011 de la SGDL pour l’ensemble de son oeuvre – Régine Detambel >>> lire le billet consacré à Sur l’aile de Régine Detambel sur ce blog
• Grand Prix de littérature policière 2011 – L’honorable société, Dominique Manotti / Doa – Gallimard, Série Noire
Ceux qui ne sont pas disponibles en numérique (à ce jour)
• Prix Virilo 2011 – Dino Egger, Éric Chevillard – Minuit
• Prix Décembre 2011 – Le dépaysement : voyages en France, Jean-Christophe Bailly – Seuil
• Prix Décembre 2011 – Gaston et Gustave, Olivier Frébourg – Mercure de France
• Prix Femina essai 2011 – L’Homme qui se prenait pour Napoléon, Laure Murat – Gallimard
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Extrait des Découvertes, Éric Laurrent
(© Minuit, Prix Wepler 2011)
« En cette dernière année de maternelle que je suivais à l’école Saint-Austremoine, séculaire institution catholique dont les austères bâtiments, disposés en quadrilatère autour d’une vaste cour plantée de tilleuls et de platanes dont les racines soulevaient, fissuraient, voire crevaient le grisâtre et granuleux revêtement de bitume, avaient été taillés dans la même lave noire ayant servi à l’édification de toute la vieille ville, de la moindre de ses fontaines jusqu’à sa cathédrale (seule de son espèce à avoir été construite dans ce matériau et que l’anonyme auteur médiéval de l’Estoire veire d’Arvernis décrirait joliment comme « an grant dueil vestue »), et où mes parents m’avaient inscrit non par défiance envers l’instruction publique, mais (car elle faisait garderie le matin et le soir) tout simplement par commodité, en cette dernière année de maternelle, donc, lorsque vint le moment de nous inculquer des rudiments de lecture, je me révélai incapable de distinguer les unes des autres les lettres que l’institutrice traçait sur le tableau vert foncé de la salle de classe.
Ne saisissant pas en vertu de quelle ésotérique convention ces signes, qui manifestement se ressemblaient tous, dussent se prononcer de manière différente, il m’avait alors paru – puisque, de toute évidence, le plus grand arbitraire régnait en ce domaine – que retourner tout ce qui me passait par la tête constituait l’attitude la plus appropriée quand il m’était demandé de les identifier. Encouragé par l’hilarité générale que je provoquais en la circonstance, je devenais chaque fois plus prolixe dans mes réponses, jetant pêle-mêle la moitié de l’alphabet ou les mots les plus saugrenus qui me venaient à l’esprit, insensible aux punitions que m’attiraient ces pitreries, dont la principale, qu’on appelait le piquet, consistait à demeurer debout et immobile, les mains jointes dans le dos, face au mur, dans un coin de la pièce, punitions qui, loin de m’humilier, m’entouraient du plus grand prestige auprès de mes petits camarades, lequel s’étendrait à l’école tout entière le jour où l’institutrice, à court d’indulgence, m’obligerait à sortir à l’heure de la récréation coiffé du poussiéreux bonnet d’âne qu’elle avait extrait du fond de l’armoire où, par suite des événements de Mai 68 et de la remise en cause des valeurs traditionnelles qui leur succéda, l’abandon des méthodes d’éducation les plus vexatoires l’avait relégué quelques années plus tôt, apparition que (passé l’ébahissement qu’elle suscita aussitôt dans la cour, au point de plonger celle-ci dans un inhabituel silence) un, puis deux, puis trois, puis dix, enfin tous les élèves de l’établissement, s’étant attroupés autour de moi, saluèrent au cri joyeux de « C’est Sa Majesté Carnaval ! C’est Sa Majesté Carnaval ! ».
Ce fut là, si je puis dire, mon couronnement.
Les semaines passant, mon public se lassa cependant de mes facéties ; les quolibets se mêlèrent aux rires ; la cruauté perça sous l’enjouement. Le surnom glorieux que mon apparition affublé d’une tiare bicorne dans la cour de récréation m’avait valu quelque temps se tronqua de ses deux premiers termes, autrement dit de son titre royal, et, tel Louis XVI devenu Louis Capet, l’on ne me désigna plus que sous le dérisoire diminutif de « Carnaval ». Je ressentis cela comme une destitution – c’en était une. Mais, en matière de sobriquet, le pire était à venir.
Ce trait physique devant fournir une explication plausible à mon incapacité à apprendre à lire en me signalant comme un étranger, donc un allophone, le dessin en amande de mes yeux poussa un jour l’un de mes camarades à m’attribuer l’infamant qualificatif de « Chinois ». Se ruer sur lui, puis le jeter à terre et l’y maintenir en lui faisant jurer de ne plus m’appeler ainsi ne servit à rien : en une semaine, toute l’école adopta l’épithète – « Chinois », « le Chinois », « Chinetoque » : sous ces trois variantes, elle me suivrait jusqu’à la fin de l’année.
Je la détestais d’autant plus que, davantage qu’un étranger, elle faisait de moi un orphelin, me laissant en effet à penser, a fortiori en cette période du développement où chaque être se forge une ascendance imaginaire et s’invente une sorte de roman familial, que je n’étais point le fils naturel de mes parents, mais un enfant trouvé, encore nourrisson, dans la cale de quelque jonque démâtée, à la coque à demi éventrée, au pont jonché de cadavres, fantasme dans l’élaboration duquel entraient des éléments empruntés tout ensemble à l’actualité, qu’occupait fréquemment la tragique odyssée de ces boat people que les guerres déchirant l’Asie du Sud-Est en ces années-là jetaient par milliers à la mer et dont je pouvais voir les images au journal télévisé du soir, et à la religion, l’embarcation qui m’avait en dérivant mené jusqu’aux rivages de France n’étant somme toute qu’une revisitation moderne et, certes, un petit peu plus dramatique du mythe de Moïse, confié par sa mère aux eaux du Nil dans une corbeille de papyrus. »