Saviez-vous que depuis 1970 une armée d’assoiffées contrôlait tout le Benelux ? Non ? Eh bien partez donc à leur rencontre en compagnie de Bernard Quiriny, l’auteur de ce roman burlesque et politique, publié par le Seuil et disponible en numérique (pdf et epub) sur ePagine.
Un matin de 1970, la Belgique se réveille avec une drôle de gueule de bois : une armée de femmes, dont le mouvement est né aux Pays-Bas, vient de renverser le pouvoir en place et s’apprête à étendre son action dans tout le Benelux. Géré par la féministe Judith (dite la Bergère) et ses brigadières, cet « Empire des femmes » ceinturé par une zone neutre, a désormais pour capitale Bruxelles et la langue officielle est le néerlandais. On prétend que des lois sexistes auraient été rapidement imposées, les mariages hétérosexuels interdits et que les hommes, esclavagisés, asexués, humiliés, auraient été parqués dans des « élevages en commun ». On dit même que certains mots (trop masculins) auraient été rectifiés (‘effort’ au profit de ‘candeur’ par exemple).
En 1995, les frontières de l’Empire se referment ; certains esprits mal intentionnés soupçonnent la Bergère d’avoir ouvert des camps de rééducation où l’autocritique serait de mise tandis que quelques mauvaises langues se mettent à parler d’oppressions, de malnutrition, d’exécutions, de déportations… Ici et là émergent des filières clandestines ainsi qu’un petit groupe de terroristes mené par une ancienne féministe entrée en dissidence. Heureusement, les artistes d’État et la propagande (via l’unique chaîne de télévision où sont diffusés les mêmes documentaires) permettent d’exporter une belle image de l’Empire dans le monde entier, notamment en France où la Bergère trouve de nombreux soutiens auprès des intellectuels, des journalistes et des féministes. C’est dans ce climat-là qu’un certain Gould (sorte d’incontournable touche-à-tout du milieu artistique parisien), décide de monter une expédition en compagnie de cinq autres français, quatre hommes et deux femmes (Langlois, Golanski, Bordeaux, Alvert et Lotte) afin d’en ramener un reportage le plus objectif possible.
À partir de là, Bernard Quiriny s’amusera à suivre chacun de ces journalistes, revuistes, militants et féministes dans leur ubuesque épopée où les appareils photos et les montres seront d’emblée confisqués et où le programme sera sans cesse modifié. On ne leur montrera (dira) que ce qu’on voudra bien leur montrer (dire) – visites d’usines, de cantines, de camps de rééducation des hommes, de centres de conservation et de traitement du sperme -, on séparera les hommes et les femmes quand il s’agira d’entrer dans des lieux non mixtes (village de femmes notamment). En gros, ils ne verront rien et l’un d’entre eux souhaitera même ne pas rentrer en France.
Au récit de ce voyage est intercalé le journal d’une citoyenne de l’Empire, Astrid Van Moor, qui travaille au bloc dans un hôpital, dont la mère a été fusillée à tort, et qui partage une vie sororale avec ses deux filles et d’autres femmes : « La sororité, disait-elle, c’est le partage, y compris de nos grippes ! Si j’objectais, elle se réfugiait derrière le livre, qu’elle savait par coeur et dont elle récitait des passages entiers pour se justifier. » Avec elle, on apprend quel malheur atteint les mères d’enfants de sexe masculin. Le sien a d’ailleurs été placé à la campagne (pour le protéger bien entendu) mais il lui manque. Et celle-ci prend des risques en tenant son journal et en rendant visite à son fils mais on la sent dans le même temps fascinée par les femmes au pouvoir, par Judith surtout (peur et fascination mêlées). Choisie pour remettre sur scène un cadeau à la Bergère (détruire la statue d’un homme en direct), son attitude changera dès l’obtention des premiers privilèges. Cette fois elle sera tiraillée entre le sentiment de trahison et d’orgueil. À partir de là, elle pénétrera l’antre du pouvoir qu’elle décrira de l’intérieur, un univers très éloigné de celui dépeint par nos Français (boîtes de nuit, débauches, orgies). Mais il lui faudra se méfier : jalousies et dénonciations sont monnaie courante ici.
Le pari de Bernard Quiriny est énorme, son projet aussi délirant qu’ambitieux et le fond beaucoup plus sérieux qu’il en a l’air de prime abord. On pourrait peut-être regretter que l’auteur ne soit pas allé assez loin dans l’absurde mais ce qu’il démontre à sa manière est finalement tout aussi subversif que s’il avait étalé une débauche de procédés censés faire mouche. Si les Français ne veulent rien voir et n’admettent pas qu’on se fout d’eux, qu’ils n’ont rien à rapporter, il n’empêche qu’ils ne parleront jamais de fiasco. Au contraire même. Mais à travers ces deux histoires, l’auteur, mine de rien, nous renvoie aux mythes fondateurs ainsi qu’à tout un pan de notre Histoire (souvent proche et encore actuelle). Bien sûr on pensera d’emblée au conflit wallon-flamand mais aussi au régime communiste chinois (à sa politique de l’enfant unique par exemple) ainsi qu’aux régimes nord-coréen ou birmans ; cette expédition vous rappellera peut-être aussi les voyages entrepris en URSS par nos intellectuels français au temps du communisme (le régime belge étant ici soutenu par le P.F.F.) ; on pensera par ailleurs aux Amazones mais aussi à Cythère et à Sappho ; on ira fouiller du côté des contre-utopies (Swift, Orwell, Zamiatine, Wells, Jünger, Huxley, Bradbury…) et on reviendra se nourrir en compagnie de Montesquieu où L’Esprit des lois est dans ce roman maintes fois cité.
Christophe Grossi
Né en Belgique en 1978, Bernard Quiriny vit aujourd’hui en Bourgogne. Il s’est fait connaître par ses papiers à Chronic’Art (et occasionnellement à Epok) dans le domaine de la littérature et dans celui du jazz. L’angoisse de la première phrase (non disponible en numérique à ce jour) est son premier ouvrage publié, suivi du recueil de nouvelles Contes carnivores (disponible en numérique). La virtuosité avec laquelle il compose ses nouvelles, teintées de fantastique, fait de lui un héritier digne d’Edgar Allan Poe et de Borges. Son premier roman, Les assoiffées, a paru à la rentrée littéraire 2010 ; il est disponible en numérique (pdf et epub) sur ePagine.


Pour Littré, l’incident est notamment un « événement accessoire qui survient dans le cours de l’action principale d’un roman, d’une pièce de théâtre. » Ici l’événement (affreux de le savoir accessoire) est le suicide d’un homme ou d’une femme. D’une personne. De quelqu’un. Qui n’est pas personne. Pourrait être tout le monde. Même qu’avec une majuscule, il redeviendrait Ulysse face au Cyclope. Mais bon, voilà, aujourd’hui on a rapproché « incident » et « personne ». Et quiconque a pris le métro ou un train sait ce que cela signifie. Pas besoin d’en rajouter sur cette figure de style. On peut dire en revanche qu’Éric Pessan, en donnant ce titre à son roman, file un grand coup de pied au derrière de ceux qui usent des euphémismes (pour ne pas choquer, dit-on). Car des incidents, des accidents, des morts violentes, l’histoire de l’homme abîmé en est criblée. Des personnes, on en croisera donc des dizaines ici. Des mortes, des suicidées, des violées, des ruinées. Nommées explicitement par le narrateur (qui n’est pas un communiquant mais un littéraire), elles prendront de plus en plus d’épaisseur à mesure que la nuit avancera. Et paradoxalement, la personne la plus absente et la plus présente à la fois sera celle qui aura provoqué cet arrêt brutal du train. Restera alors l’imagination. Ainsi les morts seront convoqués.
Éric Pessan maîtrise son sujet ainsi que les unités de temps théâtrales, c’est indéniable et jamais il ne vous laissera en paix. Maniaque du verbe et du détail, habitué du style café-noir-court-non-sucré, son écriture fait sacrément mouche. En deux coups de cuillère à pot, c’est l’enfance qui reflue à nouveau chez cet homme qui, malheureux confident de sa mère, semble être condamné à reproduire la chute de ses parents. Outre une vision décapante de Chypre, de Nicosie en particulier, une descente dans le quotidien des abimés de la vie (comme dirait l’autre) et de longues incursions dans les ateliers d’écriture (lieu de l’intime, du social et de la langue), il vous entraînera avec habileté dans le corps et la tête de son personnage avec même parfois une douce sensualité (sans jamais tomber dans les clichés).
Vous êtes une femme-orchestre, Brigitte ! Auteur de romans, de récits et de nouvelles, vous êtes également une des responsables de la Fête de Bron depuis de nombreuses années et maintenant éditrice chez Stock…
Moi aussi, comme l’auteur, je me souviens des années 80 : j’ai l’âge de Claire à peu de choses près. Et je ne peux pas nier que j’ai aimé ce roman pour son côté transgénérationnel. Mais pas seulement. Ceux qui sont nés au début des années 70 en France retrouveront sans peine tout ce qu’ils ont connu dans leur enfance et ceux qui ont l’âge de leurs parents se retrouveront peut-être dans le portrait des adultes mais chacun verra par lui-même qu’il n’y a pas de place ici pour la nostalgie, la régression ou le cynisme (peut-être une douce ironie ?). France 80 est une analyse, par la fiction, de ce que deux classes d’âge ont vécu à une période bien précise : les années 80. Et ce qui fonctionne dans ce roman (je sais que je me répète), c’est d’avoir réussi à insérer sans que ça paraisse ni forcé ni surfait tout ce que et tout ce qui représente une époque : la mémoire collective à travers quelques expériences singulières. Pour le coup, plus de 20 ans après, on note ce qui a disparu et ce qui est resté, les impondérables ou les produits qui ont changé de nom mais sont toujours là. On a le recul nécessaire pour ça. Comme celui de repérer les mêmes gestes qu’aujourd’hui, les mêmes désirs, attentes, aspirations, rêves : consommer et vouloir être dans son temps. Mais, tout de même, 20 à 25 ans c’est rien (une génération) et c’est pourtant le temps qui nous sépare de cette époque ; 25 ans c’est rien et néanmoins j’ai souvent eu l’impression que l’auteur me parlait d’un temps que les moins de 200 ans n’auraient pas pu connaître et d’un pays qui ne serait pas le nôtre… L’effet du temps, sur le lecteur aussi.

On l’annonce déjà comme l’un des livres les plus importants de cette rentrée littéraire. Moins troublant que 
