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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

20 septembre 2013

[note de lecture] Béton armé de Philippe Rahmy

Lecture du récit de Philippe Rahmy Béton armé (La Table Ronde, collection Vermillon), disponible en papier et en numérique [cliquez ici pour consulter la fiche sur ePagine]. Langue, rythme, tension, poésie, humour, travail sur la mémoire, la filiation et le deuil : tout est remarquable dans ce récit où l’écriture, prolongement du regard, montre le corps-à-corps, tantôt sensuel tantôt douloureux, du narrateur avec la ville de Shanghai et avec ceux qui la traversent. Ce récit fait partie de la sélection « ePagine Automne 2013 ».

 

« Shanghai. Ce nom explose sous sa masse. Dans aucun pays, sous aucun régime, l’homme n’a produit un tel dieu. Il tranche l’espace, il prolifère. Irrésistiblement, le petit jeu des analogies se met en place. À quoi ressemble ce qu’on n’a jamais vu ? Des images folles se bousculent. Le réel est une machine à rêver… » (Philippe Rahmy, Béton armé)

 

Jusque-là le narrateur de Béton armé, un écrivain suisse atteint de la maladie des os de verre, n’avait jamais voyagé. Après avoir accepté l’invitation de l’Association des écrivains de Shanghai qui lui propose de l’accueillir pour une résidence d’écriture dans la mégalopole chinoise, le narrateur-écrivain va devoir transbahuter du jour au lendemain son corps fragile dans les rues shanghaiennes, prendre en pleine face son activité débordante mais découvrir aussi des moments de pure magie, lorsque par exemple quelques habitants se retrouvent dans un parc pour danser. Son regard affuté, circulaire (où embrasser les lignes horizontales et verticales mais aussi les diagonales), n’abdique jamais. Et malgré les souvenirs que lui renvoient les vitres des buildings ou les yeux des passants, des souvenirs parfois douloureux, le narrateur reste dans le présent (le « moi ici maintenant » mais aussi le cadeau des jours).

 

« Il n’y a pas de vision d’ensemble. Il y a en chaque homme, à chaque instant, le kaléidoscope des choses à sa portée. » (Philippe Rahmy, Béton armé)

 

J’aime la langue de ce récit, son rythme, sa tension : un arc bandé où sont tendues l’énergie vitale et meurtrière, la brutalité imbécile et soumise, la beauté malade d’elle-même de cette ville qui se dresse et s’enfonce, s’étend et se comprime à mesure que les hommes la font, la défont. J’aime le corps-à-corps du narrateur (et le mot n’est pas assez fort encore) avec la ville et avec ceux qui la traversent, la gravissent, s’y enfoncent ou s’y cognent, ces multiples corps qui pourraient ployer et se briser à n’importe quel moment : celui du narrateur (il revient régulièrement sur sa maladie), celui des travailleurs, des errants urbains, des exilés, des assoiffés de sang, de sexe, de musique, celui de la ville elle-même. Et c’est dans ce rapport à corps perdu dans la ville que soudain la mémoire de celui qui a entrepris de raconter son séjour et ses allées et venues va prendre le pouvoir et le dessus sur l’événement (la résidence d’écriture). Le récit partira ici dans une autre direction, celle de la quête intime (quasi proustienne), de la dette : la vue d’un corps inerte sur la route faisant ressurgir de manière inattendue un autre corps immobile. C’est d’un autre combat qu’il sera question désormais : corps cassé accueillant ceux qui ne sont plus, corps fragile et toujours plus alourdi par les pertes dans cette ville où les corps sont portés, transportés, emportés. Le narrateur refera alors le voyage, des dizaines d’années en arrière et des milliers de kilomètres plus à l’Ouest, parce que la mort aura posé le visage d’un enfant disparu sur celui d’un autre, à cet endroit précis où se comprime et résiste la ville, où elle ne tient debout que par l’astucieux assemblage d’un matériau qui allie béton et acier et où les vitres posées par les hommes, en Narcisse, se reflètent indéfiniment en défiant les mortels, le ciel et peut-être même l’invisible.

 

« J’ai plus de quarante ans. Je n’ai jamais voyagé. Je pensais que je finirais ma vie comme je l’avais menée, réglée par des rituels permettant d’atténuer les effets de ma maladie. J’ai aussi pensé que je ne pourrais être que déçu du monde que j’allais découvrir après l’avoir imaginé depuis le fond d’un lit ou d’un fauteuil. Je me rends à l’évidence. Ma tristesse a d’autres causes, car les joies fulgurantes que la ville me procure ne sont en rien amoindries quand elles me soulèvent. » (Philippe Rahmy, Béton armé)

 

Ce qui pourrait s’opposer à la maladie des os de verre est au contraire une image saisissante dans ce récit sensoriel : comme pour le béton, le corps du narrateur résiste très faiblement aux efforts de traction, lui aussi a dû s’armer pour tenir debout, non pas en s’alliant à l’acier mais à une autre armature : la littérature, aux histoires lues par sa mère qui l’ont fait se relever et, plus tard, en se coltinant aux mots, au rythme, au souffle, à l’écriture. Et au-delà de sa manière d’être au monde, dans ce monde inconnu, étrange, étranger, c’est cette langue qui donne sa puissance au style de Philippe Rahmy, une langue qui tente de résister à la compression et à la traction.

 

« Voyager à travers le langage comme à travers le paysage. Être, à parts égales, le monde et les mots. Shanghai est le texte que je porte, autant que l’espoir de pouvoir l’écrire. » (Philippe Rahmy, Béton armé)

 

Le sujet pourrait paraître gravement traité et pourtant il ne l’est pas. Le récit, souvent poignant, est d’ailleurs ponctué de moments très drôles et touchants, de scènes absurdes aussi. On est touché par ce narrateur doté d’un regard perçant, d’une grande force mentale mais aussi d’un humour littéraire (ironique jamais cynique). On y lit sa peur de blesser et sa joie de vivre malgré les douleurs répétées dues à l’extrême fragilité de ses os. On le suit dans son combat, celui qui le fait écrire « pour faire taire la bête en soi. »

ChG

 

Pour aller plus loin

► Visiter le site de Philippe Rahmy, rahmyfiction
► Lire Philippe Rahmy sur remue.net
Bio-bibliographie de l’auteur sur Wikipédia
► Consulter ses titres disponibles en numérique sur ePagine

21 mars 2013

Salon du livre de Paris 2013 : Ombres Blanches & ePagine offrent un livre numérique à leurs lecteurs

« Un écrivain en arrivera toujours à parler de l’avantage que la solitude lui procure. J’aime être seul jusque dans la foule, oui, seul parmi les autres alors que pour beaucoup il s’agirait là de la pire des choses. Dans le flot, la cohue même, rien ne me distingue ou presque et je peux devenir très étrange en moi, jusqu’à être libre, si ça me chante, de ne plus me ressembler […] et il faut croire que j’ai besoin aussi de continuer à m’accrocher au réel, un temps au moins. C’est ce temps exaltant où l’esprit bouillonne, où tout s’écrit vivement à l’intérieur de soi, au risque que certaines idées, que l’on estime originales, se perdent en chemin. » Pascal Dessaint, Quelques pas de solitude

 

À l’occasion du Salon du Livre de Paris et de la parution prochaine aux éditions Rivages de Maintenant le mal est fait (le 3 avril), la librairie Ombres Blanches à Toulouse et ePagine offrent à tous les lecteurs un récit de Pascal Dessaint, Quelques pas de solitude.

Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont, L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono et L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry fabriqués par ePagine publications numériques, un quatrième titre vient en effet d’être mis en ligne sur la librairie epagine.fr : Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint, auteur de polars, de chroniques (et bientôt d’un roman) aux éditions Rivages, une œuvre dans laquelle il est beaucoup question des rapports complexes et parfois ambigus que l’Homme entretient avec la Nature.

Ce titre, contrairement aux trois autres, est le fruit d’une association entre la librairie Ombres Blanches à Toulouse et ePagine. Tout d’abord, l’été dernier, la librairie Ombres Blanches a édité hors commerce et à tirage limité le récit Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint. Ce texte (bientôt collector dans sa version papier) a ensuite été remis à Sébastien Cretin et à toute l’équipe du studio ePub (Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez) et depuis quelques jours il est également disponible en format numérique.

Comme pour les précédents titres disponibles sur le site de la librairie epagine.fr, ce récit de Pascal Dessaint sera offert en permanence avec tout téléchargement de livres numériques payants ou gratuits mais également sur simple demande. Et comme ePagine sera sur le Salon du Livre de Paris du 22 au 25 mars 2013, Quelques pas de solitude sera offert à tout visiteur (pas besoin de créer de compte ou de s’identifier, c’est cadeau !). Rendez-vous sur le stand ePagine (Allée E, stand 21), demandez le livre numérique et commencez à lire !

En offrant à ses lecteurs ce texte de Pascal Dessaint, variation sur le thème de la solitude, la librairie Ombres Blanches à Toulouse et la librairie ePagine.fr souhaitent remercier tous ceux qui restent fidèles aux livres et aux librairies, sociétés de toutes nos solitudes, lieux de partage de toutes les lectures et de toutes les productions singulières ou collectives.

Pour en savoir plus sur le projet de ePagine publications numériques et les modalités pratiques, je vous invite à consulter ce billet : ePagine jour après jour plante sa forêt numérique.

ChG

 

19 septembre 2012

Un voyage en Inde de Gonçalo M. Tavares (Viviane Hamy)

Il y a encore quelques mois, Gonçalo M. Tavares faisait partie des auteurs dont j’avais entendu parler (via Enrique Vila-Matas notamment), que j’avais très envie de découvrir mais que je n’avais pas encore lus. Quand en juillet j’ai appris que les éditions Viviane Hamy numériseraient à la rentrée Un voyage en Inde (qui vient de paraître) mais également ses sept autres textes, je me suis dit que c’était le bon moment. Cet été je suis donc parti avec trois d’entre eux et je les ai lus en moins d’une semaine. Et je vais dans les prochaines semaines lire les cinq autres. Autant dire tout de suite que cette œuvre en mouvement est pour moi plus qu’une simple découverte : très vite, Tavares a rejoint les auteurs essentiels, les indispensables, ceux qu’on lit et relit, les Michaux, les Chevillard, les Lobo Antunes, les Tabucchi, les Bolaño, entre autres. Plus que jubilatoires, son écriture, son style et sa pensée sont explosifs. Poésie, roman, philosophie, mythologie, épopée, cet auteur engrange tout, digère et diffuse. Avec mélancolie, avec humour, avec esprit. C’est tout simplement remarquable. Auteur de plusieurs romans et d’une série décalée qu’il construit à l’intérieur d’un quartier imaginaire dans lequel vivent des écrivains et philosophes célèbres (« O Bairro »), cet auteur va très vite devenir incontournable, j’en suis certain ! Pour vous donner un aperçu de son travail, je vous parlerai aujourd’hui de Un voyage en Inde (un roman de 500 pages) et très prochainement de sa série autour du « Quartier ou O Bairro » (les personnages se nommant ici Monsieur Valéry, Monsieur Kraus, Monsieur Walser, Monsieur Brecht ou encore Monsieur Calvino). Tous ces textes sont disponibles en papier mais également en numérique (entre 7.99 € et 16.99 €, sans DRM avec marquage). Pour ceux qui voudraient aller à l’essentiel, à la fin de ce billet (qui est très long, désolé…), vous trouverez quelques extraits ; vous pouvez également télécharger gratuitement les premières pages sur ePagine ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires. Pour visiter le site de l’auteur (en portugais) c’est par ici.

 

Pour écrire Un voyage en Inde, Gonçalo M. Tavares a emprunté à Luís de Camões la forme du poème épique, celle qu’il avait choisie dans Les Lusiades. Ainsi se lira son épopée moderne, en vers libres, un roman qui fera aimer la poésie à tous ceux que le genre rebute (comme Amos Oz il y a quelques années avec Seule la mer) ou qui vous la fera oublier tant la forme est liée à la narration (essayez, vous verrez), une narration qui vient détourner le propos du grand texte fondateur des lettres portugaises écrit au XVIe siècle dans lequel Camões glorifiait le Portugal à travers la découverte de la route maritime des Indes par Vasco de Gama. Découpé en dix chants (1102 strophes en tout), via aphorismes, pensées et maximes, le roman de Tavares (pour qui le récit est comme l’ami « déloyal des faits ») jouera en effet sans cesse avec le récit d’aventures (mélange d’épique et de rocambolesque), avec le conte philosophique et les récits mythologiques mais avec une distanciation et une ironie (un regard tantôt mélancolique tantôt amusé) qui vous rappelleront peut-être certains romans d’Éric Chevillard (Le Vaillant Petit Tailleur ou Les absences du Capitaine Cook, par exemple) ou encore l’univers d’Enrique Vila-Matas (Abrégé d’histoire de la littérature portative, Bartleby et compagnie ou encore Le Mal de Montano).

Le personnage de ce voyage sans cesse repoussé et retardé aurait pu s’appeler Ulysse. En réalité il s’appelle Bloom (comme chez Joyce), un Bloom qui pourrait être le fils volcanique de Voltaire et de Heidegger (un étonnant mélange de candeur et de pessimisme). Il vient d’une famille où la haine fratricide, la vengeance et les assassinats sont légion et se répètent régulièrement. Bloom dit faire un long voyage. Bloom dit quitter Lisbonne pour aller en Inde afin d’essayer de trouver une femme et/ou la sagesse. Bloom dit qu’il cherche le chemin le plus lent (« l’important était de mettre longtemps à arriver là où il voulait arriver »). Bloom dit qu’il fuit. Bloom dit qu’il s’est vengé. Bloom dit qu’il a tué. Bloom dit beaucoup de choses, et parfois même contradictoires. Son voyage durera sept années (2003-2010).

À Londres, Bloom fera la rencontre de trois hommes, de leur père, de Thom C et d’une prostituée, tombera dans un premier traquenard (et quelle rigolade !), il rêvera de Paris avant de s’y rendre, fantasmera sur la parisienne et rencontrera un personnage important, Jean M qui est à la fois une sorte de conseiller, de double, de béquille avec qui philosopher dans la ville des Lumières (on pensera ici au Paradoxe sur le comédien de Diderot), avec qui parler enfance, mémoire, territoire, carte, voyage, fuite, sexualité et sentiments.

Vers la moitié du roman, Bloom n’aura toujours pas posé le pied en Inde (soyez prévenus ! on ment souvent dans cette histoire) ; il aura néanmoins traversé quatre capitales européennes (sans compter Lisbonne) mais on ne saura rien des villes ou si peu. L’essentiel ne sera pas là puisque ce n’est pas à un voyage touristique ou de plaisance qu’on vous invite ici mais à un voyage pour oublier et s’oublier avant de (éventuellement) se trouver, à un voyage intérieur, un voyage où prendre de la hauteur, pour mieux se connaître ou se perdre (qu’est-ce qu’on gagne, qu’est-ce qu’on perd à ce jeu-là ?). Plutôt que des hauts faits, on s’intéressera ici au banal et à la faiblesse humaine (couardise, bêtise, imbécilité, absurdité, méchanceté, bestialité). On donnera sa vision de l’Europe, on parlera du rapport entre les villes, les éléments, la pensée, l’histoire, le corps humains et la mort. On questionnera également beaucoup les notions d’échec et de courage à travers l’expérience de la guerre et de l’oubli de la guerre. On interrogera la mémoire inexacte, l’invention, la naissance du récit (« celui qui se souvient invente : tout commence de nouveau » ou encore « Il est bon/ de méconnaître le passé avec une certaine exactitude/ – ce qui ne va pas sans difficulté, car méconnaître exactement/ correspond à un mélange entre amnésie et capacité à viser juste,/ un mélange entre jardin rectangulaire et catastrophe »). Certaines réflexions, certaines attitudes et une forme de pensée logique poussée à l’extrême (jusqu’à l’absurde) nous rappelleront les personnages de « O Bairro » et Un certain Plume de Henri Michaux. À d’autres moments, lorsque Bloom jugera le monde et les humains, le constat sera souvent pessimiste voire triste mais le tout, vous verrez, sera toujours dit avec panache.

Gonçalo M. Tavares se plaît à brouiller les cartes et s’amuse à confondre les narrateurs. Il n’est pas rare de ne plus savoir qui parle, surtout lorsque Bloom et Jean M s’entretiennent. À ce jeu sur le double via la narration doublé de mises en abîme et de digressions, rajoutez quelques comparaisons entre Anciens et Modernes (à travers la technique et la technologie), des réflexions détonantes sur l’opposition nature/humains, dieux/technologie, sur la perte de la mémoire des conflits, sur la langue, le langage, la poésie et le temps distendu, vous obtiendrez un cocktail vraiment explosif.

Voilà ! Il vous reste tout ça à découvrir, il vous reste aussi à rencontrer Anish et le sage Shankra, il vous reste à appréhender l’Inde de Bloom, à vivre ses (més)aventures. Il vous reste à vous plonger dans Les Lettres à Lucilius de Sénèque (dans une édition ancienne), le théâtre complet de Sophocle (dans une édition rare) et Le Mahâbhârata (dans une vieille édition). Il vous reste l’orgie, le meurtre, la vieille radio du père de Bloom et le retour. Mais comme l’écrit Eduardo Lourenço dans la postface, « il nous est impossible de voyager vers un quelconque paradis (…) tous les voyages sont toujours un retour vers le passé dont nous ne sommes jamais sortis ».

Et maintenant, voici quelques extraits de Un voyage en Inde de Gonçalo M. Tavares, roman traduit par Dominique Nédellec et publié chez Viviane Hamy. S’il figure sur la première liste du prix Médicis, il mérite avant tout d’être lu, annoté, partagé, commenté. C’est un grand grand grand texte (pardon pour l’emphase mais elle se fait rare ces temps-ci).

ChG

 

“ Il est des êtres vivants qui partent en voyage
pour aller à la chasse aux événements pour leur existence, comme si les
excitations étaient des papillons énormes,
d’une taille considérable (incapables de fuir à travers le filet).
Et il en est d’autres, comme Bloom, qui, avant même le début du voyage,
sont déjà propriétaires d’une température de citoyen au sang chaud :
passions extrêmes, vengeances, luttes, façons vénéneuses
et saintes de pénétrer dans le paysage.
Bloom disposait de fait d’un inventaire complet de l’existence :
dans son cas, oui, cela avait un sens que l’homme
soit doté de cette faculté à entendre et à voir derrière lui
que l’on appelle mémoire. (Chant II, 113)


L’énergie avec laquelle on se fait écraser n’a pas d’importance,
ce qui importe en effet c’est l’énergie qui nous reste
après qu’on nous a écrasés. (Chant III, 75)


Ce qui se passe, c’est qu’un pays ne
se soucie plus de savoir s’il fabrique ou non des poètes.
Et la fabrique elle-même ne tolère pas les rebuts :
toute la matière devra être exploitée,
comme une prostituée habile exploite tous les recoins
de son corps. Les pays ont perdu du style,
ils ont gagné des actionnaires. (Chant IV, 25)


Honte de l’art : localisé, comme n’importe quel point
mesquin d’une carte. Aucun artiste n’est
célébré dans le monde entier,
depuis l’Europe jusqu’en Asie, si ce n’est le banquier
qui s’occupe de l’œuvre d’art la plus simple
et la plus ancienne. (Chant VII, 50)


Bonne mémoire ne vaut pas sincérité et
les plus grandes canailles n’oublient
jamais de s’effacer devant les demoiselles
au moment de franchir une porte. (Chant VIII, 82)


Je veux d’abord arriver en Inde intérieurement,
pensait Bloom, en construisant l’oubli
de ma vie antérieure comme on construit patiemment un édifice.
L’oubli est une faculté de l’esprit
perfectible comme toutes les autres
(comme son contraire, par exemple, la mémoire).
Cependant, Bloom chercha des livres avec des exercices
pour apprendre à oublier, mais n’en trouva aucun ;
il chercha beaucoup. (Chant V, 69)
 ”

9 juin 2012

offre découverte publie.net (week-end du 9 juin)

Nouveau week-end et nouvelle offre découverte publie.net (cf. les billets précédents si besoin). Cette semaine (depuis hier matin jusqu’au lundi 11 juin minuit) la coopérative d’auteurs et maison d’édition numérique publie.net vous permet une fois encore de découvrir à petits prix sa dernière nouveauté ainsi que quatre titres issus de son catalogue numérique, l’un parce que le fichier a été revu et corrigé par l’auteur et par les créateurs de l’ePub ; les trois autres, parce que la maison souhaitait les remettre en avant. Côté pratique, ces 5 textes à la une coûtent chacun 0.99 € et s’ils sont watermarqués (tatouage numérique), ils ne contiennent en revanche pas de DRM Adobe. Si un ou plusieurs de ces titres vous plaisent, rendez-vous sur votre site préféré, sélectionnez-le(s), réglez, téléchargez et surtout prenez du plaisir à les lire (N.B. : ces fichiers peuvent être lus sur tous supports mais certains ont été optimisés pour la lecture sur iPad ; ces informations sont en général indiquées sur les fiches de présentation).

 

 

On commence par la dernière mise en ligne, Où que je sois encore… d’Arnaud Maïsetti, un récit inédit en numérique et qui est (me semble-t-il) la première publication de l’auteur (texte paru en 2008 aux éditions du Seuil). Depuis, Arnaud Maïsetti a publié d’autres textes, dont une lecture très dense et fouillée de Koltès et un recueil d’Anticipations. Mais Arnaud Maïsetti a surtout ouvert un carnet en ligne à plusieurs entrées, un site qui est un chantier vertigineux, ambitieux et complet où le suivre à travers son journal mais aussi ses fictions, ses lectures et ses critiques (littérature, essais, cinéma, théâtre…), ses photographies, les musiques qu’il écoute, ses errances… Impossible de dissocier site et livre numérique. C’est une œuvre en mouvement et une voix qui compte pour beaucoup. Ci-dessous, un extrait de cette traversée/plongée dans la ville, dans la nuit, avec exposition du corps et la phrase comme appui face au tangage.
=> voir les autres titres de cet auteur

 

Autre auteur qui scalpe le verbe, autre voix grave, autre rythme, autre regard. Daniel Bourrion est de ceux qui convoquent et se saisissent des langues enfouies, disparues ou apprises à l’école (les natales, les maternelles, les officielles) pour créer leur propre langue. Ici aussi les phrases sont très longues, toutes nourries qu’elles sont à la terre Lorraine, aux paysages de son enfance, aux histoires, non-dits et lettres de ceux qui ne sont jamais partis et continuent de parler à travers lui. Car les morts parlent. Surtout que/quand les guerres sont passées par là. Daniel Bourrion fait également partie des auteurs qui ont d’abord publié des textes chez des éditeurs traditionnels (papier) avant de choisir d’écrire directement sur le web. Incipit est une des portes d’entrées vers son univers. Il y en a d’autres. Alors si vous êtes de ceux qui aimez ces écritures-là, lisez également ses autres récits poétiques, vous ne serez pas déçus.
=> voir les sept autres titres de cet auteur

 

Incursion cette fois dans la science fiction en compagnie de Maurice Leblanc, créateur d’Arsène Lupin, qui propose, dans Le Formidable événement, un moyen plus naturel que l’Eurostar pour relier le continent à l’Angleterre : la marche à pied. Pour cela, rien de plus simple, il suffit de faire disparaître la Manche et le tour est joué (un tsunami s’en chargera ici en tout cas). L’édition de ce texte rare, retrouvé et préfacé par Philippe Ethuin du blog ArchéoSF, respecte le découpage de l’édition pré-originale publiée dans Je Sais Tout en 1920.
=> voir les autres titres de la collection ArchéoSF

 

On passe cette fois dans le roman noir, très noir avec Homo Futuris de Patrick De Friberg, un thriller qui mêle aventures, action, espionnage (via les services de renseignements) sur fond de magouilles politiciennes mondialisées. Vous avez aimé ce titre de Patrick De Friberg ? Deux autres vous attendent ici (Le dossier Kristina et Tsunami).
=> voir d’autres titres de la collection PublieNoir

 

Pour terminer, un ensemble de textes écrits et réunis par Hubert Guillaud, Rémi Sussan et Xavier de la Porte en collaboration avec Internet’Actu, Est-ce que la technologie sauvera le monde ?, autrement dit, est-ce que la technologie sera capable de répondre aux défis du XXIe siècle et peut-on encore croire au progrès technologique et scientifique comme nous le laisse à penser plusieurs siècles de connaissances fondés tout entier sur eux ?
=> voir les trois autres titres de la collection Washing Machine

 

Comme d’habitude, tous ces titres peuvent être téléchargés sur ePagine ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici). Vous pouvez également cliquer sur les visuels de couvertures pour accéder directement au catalogue.

Bonne découverte à tou(te)s !

ChG

19 mars 2012

L’art du contresens de Vincent Eggericx (extrait)

Filed under: + Conseils de lecture,+ Extraits en ligne — Étiquettes : , , , , , , — Christophe @ 08:30

Depuis le premier jour du Salon du Livre de Paris (cf. billet du 14 mars), chaque matin le blog ePagine vous a offert un extrait à lire en ligne d’un titre issu du catalogue numérique. Après Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira (éditions Philippe Picquier), Ce n’est pas un hasard de Ryoko Sekiguchi (éditions P.O.L) et Fuji San de Jacques Roubaud, aujourd’hui, pour le dernier jour, place à L’art du contresens de Vincent Eggericx (éditions Verdier), un récit magnifique où il est question de la ville de Kyôto et de ses paradoxes, de l’apprentissage du tir à l’arc et de la culture nipponne, de souffle, de « rédemption » et d’amour. Plutôt que de gloser comme j’ai trop l’habitude de le faire, je vous propose de lire l’extrait infra et d’écouter l’auteur parler de son récit (de voyage) doublé d’une réflexion sur le monde et sur soi.

L’art du contresens de Vincent Eggericx fait partie du catalogue numérique de ePagine et des libraires partenaires. Proposée avec DRM Adobe, la version électronique (format ePub) est vendue au même prix chez tous les revendeurs de livres numériques (10.65 €) et peut être lue sur tous supports (ordinateur, liseuse, tablette, smartphone…). Pour rappel, Verdier c’est aujourd’hui 7 titres en numérique (format ePub). Enfin, deux autres titres de Vincent Eggericx chez sont disponibles en numérique chez publie.net, La Position de l’observateur et Paradis violent.

ChG



 

© Extrait de L’art du contresens
de Vincent Eggericx,
Verdier, 2010


« On pourrait croire qu’au pays des bonsaïs la circulation des vélos est organisée aussi méticuleusement que celle de la sève des arbousiers. Elle est soumise à un arbitraire total, qui croît à mesure de l’âge des protagonistes et de l’éloignement de la capitale pour atteindre un paroxysme à Kyôto, chez l’octogénaire, dont la conduite atteint une perfection pareille à celle des vieux calligraphes : débarrassée de toutes les fioritures, libérée de l’attachement à la réalité, elle consiste à tracer son chemin en ligne droite en fonction du but à atteindre sans tenir aucun compte ni des sens interdits, ni des voitures, ni des piétons, ni a fortiori des autres vélos. L’allure de ces obâsans est celle d’un char d’assaut : elles parviennent à donner à leur silhouette minuscule un volume insoupçonné en déployant de part et d’autre de leur destrier de métal leurs coudes et leurs genoux comme des ailerons, et en poussant en avant leurs épaules rachitiques, dans lesquelles elles rentrent des têtes d’oiseaux de proie impassibles. On les voit souvent rouler à contresens sur des artères où déboulent une file de bolides qu’elles ignorent majestueusement. Ponctuellement elles se précipitent sur un piéton ; si celui-ci a le malheur de rester sur le trottoir, elles font mine de s’écraser sur l’avenue, freinent laborieusement quelques mètres plus loin et restent ainsi au milieu de la route, proférant sans même se retourner de vagues malédictions contre l’imprudent.
Leur exemple est suivi très tôt par les écolières les plus inoffensives : elles développent une indifférence au sens de la circulation qui trouve son achèvement à Kyôto, où s’est développé au plus haut point l’art du contresens.
Cet art est condensé dans le tir à l’arc japonais : atrocement simple, puisque l’acte de plier l’arc à l’envers de sa courbure naturelle pour y tendre la corde signe le moment où vous vous enfoncez dans l’envers des choses, et délicieusement compliqué, car vous devrez non pas bander l’arc, mais entrer en son intérieur. Plutôt que d’actionner vos muscles vous devrez utiliser votre souffle et vos os. Votre main gauche tiendra l’arc sans le tenir ; votre main droite qui, dans l’ordre du visible, tire la corde, devra pousser la poignée et votre main gauche qui, objectivement, pousse l’arc, devra « en esprit » tendre la corde. Cet océan de contradictions, qui donnerait des vertiges au loup de mer le plus amariné, est résumé dans la façon dont les flèches sont disposées avant le tir : la première regardant la cible, l’autre visant la direction opposée.
Tandis qu’à l’Ouest la croix a été utilisée pour crucifier de doux philosophes en transperçant leurs jointures avec des clous de charpentier après la leur avoir fait porter tout le long d’un chemin pentu sous les huées d’une foule vociférante, il s’agit dans le kyudô de dessiner avec le corps de l’homme des croix dans l’espace, de les animer en une danse lente dont un élément anecdotique et essentiel sera le son produit par l’impact de la flèche sur la cible.
Les premiers pas sont ingrats : on répète les gestes à vide, en suivant les huit phases de la cérémonie qui amène le tir. Après quelques séances où votre corps apprend à faire un éventail de ses jambes et à élever ses bras vers le ciel, on vous donne un gomkyu, littéralement un arc en caoutchouc ; une fois que l’enchaînement des mouvements est compris on vous confie un arc de faible puissance pour apprendre à vous placer par rapport à sa corde et à sa courbe.
La rencontre avec la cible peut se traduire de trois manières : la flèche touche la cible ; la flèche transperce la cible ; la flèche existe dans la cible. Arriver à ce dernier résultat nécessite un entraînement sans fin qui vous plongera dans des affres de parturiente, ou dans des transes de derviche tourneur. (…)
»

16 février 2012

Hemingway | Le vieil homme et la mer | nouvelle traduction

Note du 17 février 2012, 22h00 : Ce soir on en sait plus sur les raisons qui ont poussé les éditions Gallimard à demander de manière soudaine à tous les diffuseurs de retirer ce titre de leurs différentes plateformes. Alban Cerisier, secrétaire général de la maison d’édition, s’en est expliqué via le site ActuaLitté. « Si on suit strictement la règle, nous sommes en effet les seuls à pouvoir publier une traduction de cette œuvre. Mais vis-à-vis de la succession Hemingway, on ne pouvait pas faire autrement que de réagir en demandant le retrait de ces œuvres. Nous sommes tenus contractuellement de faire respecter ces droits. François Bon n’avait probablement pas connaissance de ces accords contractualisés ». Cette affaire, plus complexe qu’elle n’y paraissait au premier abord, est d’ailleurs très bien analysée par Hubert Guillaud, rédacteur en chef d’InternetActu.net. « Cette histoire (une de plus) me semble emblématique d’une incompréhension de plus en plus aiguë entre la création et le droit, entre le partage et la propriété », écrit-il sur sur le blog La Feuille, billet que je vous invite à consulter avant d’ouvrir à nouveau les fenêtres sur le monde.

Note du 17 février 2012, 17h30 : Contrairement à ce que j’écrivais hier, ce titre ne peut plus être téléchargé pour l’instant, ni sur ePagine, ni sur les sites des libraires partenaires, les éditions Gallimard venant brutalement de demander à publie.net « de retirer cet ouvrage de la vente, dont la publication et la commercialisation constituent un acte de contrefaçon » ainsi qu’à tous les diffuseurs « de procéder à son retrait immédiat » de leur plateforme (cf. le billet de François Bon sur le tiers livre).
Pour l’instant, comme personne ne m’a encore demandé de « procéder au retrait immédiat » de ce billet avec extrait de la traduction du vieil homme et la mer par François Bon, je le laisserai en ligne. En soutien à tous les passeurs de textes, de savoir et d’émotions.
Je signale aussi à tous ceux qui ne connaîtraient pas et souhaiteraient découvrir ce que propose cette maison d’édition numérique d’aller jeter à œil à son catalogue exigeant (vous pouvez aussi visiter ce blog qui a chroniqué nombre de ses titres mis en ligne depuis 3 ans). Vous y trouverez là des écrivains classiques mais surtout des auteurs d’aujourd’hui. Vous y lirez de la poésie, des fictions, des polars, de la SF, des essais. Il n’y aura pas plus beau soutien (et agréable qui plus est) à cette maison d’édition (qui est une coopérative d’auteurs) passionnée par la diffusion de toutes les formes d’écritures, les langues singulières, les voix et les idées. Ce qui s’écrit là est notre mémoire de demain, la mémoire des hommes, la mémoire et la mer (« La marée, je l’ai dans le cœur/ Qui me remonte comme un signe »).

ChG


billet du 16 février 2012

Après Lovecraft, Melville et Kafka, un autre grand auteur du XXe siècle, Hemingway, vient de rejoindre le répertoire numérique de publie.net en bénéficiant lui aussi d’une nouvelle traduction. Si le Bartleby de Melville (cf. billet du 27 juillet 2011) et les histoires terrifiantes de Lovecraft sont traduites par Ruth Szafranski (cf. également ses récentes traductions de Dashiell Hammett), si les 57 récits brefs de Kafka (cf. billet du 6 février dernier) sont traduits par Laurent Margantin, Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway, lui, a été travaillé au plus près par François Bon. Voici d’ailleurs ce qu’il en dit : « Traduire c’est reprendre un texte comme du gravier, lentement. Par rapport aux autres textes d’Hemingway, presque un travail de statuaire : si peu de mots, et le tournoiement de leurs répétitions, des didascalies qui détourent les phrases comme un vitrail. Le jeu précis de miroitements entre les paroles que le vieil homme dit à haute voix pour le ciel, le poisson ou lui-même, et son monologue intérieur. Le travail comme sur du marbre entre homme et animal, et l’égalité terrible devant mort et destin. L’énorme défi de ce texte, c’est comment l’universel tient à ce rythme, et ce concret. Puis la violence de la fable, l’émergence crue de beauté qui en est le complément nécessaire, presque incestueux. »

Cette nouvelle traduction du vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway mise en ligne par publie.net peut être téléchargée sur toutes les plateformes de ventes de livres numériques, ePagine et ses libraires partenaires inclus (multi-formats dont ePub, marquage sans DRM, 2.99€).

Et tout de suite un long extrait qui rappellera bien des choses à tous les amateurs de ce monument de la littérature mondiale qui est aussi le dernier texte connu écrit par Hemingway avant son suicide en 1961.

ChG

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Extrait du vieil homme et la mer

« (…)

Juste avant la nuit, alors qu’ils passaient une grande île de sargasses qui se soulevaient et balançaient dans la lumière de la mer comme si l’océan faisait l’amour avec quelque chose qui se cachait sous une couverture jaune, un dauphin attrapa la ligne arrière. Il le vit tout d’abord quand il sauta en l’air, tout doré dans la dernière lumière du soleil, battant violemment dans son saut. Il sauta de nouveau et de nouveau, des sauts que la peur rendait acrobatiques, et il l’amena jusqu’à sa poupe, accroupi, tout en retenant la grande ligne de sa main et du bras droits, ramenant le dauphin de sa main gauche, retenant la ligne chaque brasse de son pied nu. Quand le poisson fut à toucher le canot, plongeant et se hérissant de tous les côtés par désespoir, le vieux se pencha sur le plat-bord, et souleva le poisson d’or poli avec ses taches mauves par-dessus la poupe. Ses mâchoires battaient convulsivement dans des morsures rapides contre l’hameçon, et il battait le fond du bateau de son long corps plat, de la queue et de la tête, jusqu’aux coups de gourdin sur la tête brillante et dorée qui le laissaient tressaillant, mais inerte.
Le vieux décrocha le poisson, remit un appât sur sa ligne avec une autre sardine et la remit à la traîne. Puis il revint laborieusement à la proue. Il lava sa main gauche et l’essuya sur son pantalon. Puis il passa la grande ligne de sa main droite à sa main gauche et lava sa main droite dans la mer tout en regardant le ciel plonger dans l’océan, et surveillant l’inclinaison de la ligne.
– Elle n’a pas changé du tout, dit-il. Mais suivant le mouvement de l’eau le long de sa main, il remarqua qu’ils avaient encore ralenti.
– Si je laisse les deux avirons à la traîne, ça devrait le ralentir encore pour cette nuit, dit-il. Il est bon pour la nuit et moi aussi.
Ce serait mieux de dépecer le dauphin un peu plus tard, pour que le sang reste dans la viande, pensa-t-il. Je peux faire ça dans un moment, quand je mettrai mes avirons à la traîne. C’est mieux de laisser le poisson tranquille maintenant, et de ne pas trop le déranger au crépuscule. Le coucher du soleil est un moment difficile pour tous les poissons.
Il sécha sa main droite dans l’air du soir, puis assura de nouveau sa prise sur la ligne et s’arrangea comme il put, se débrouillant pour s’allonger contre le plat-bord pour que le bateau ait sa part de la traction, et partage avec lui.
J’apprends comment le faire, pensa-t-il. Enfin, cette partie-là. Puis se souvint qu’il n’avait rien mangé depuis qu’il avait pêché ce thon gardé comme appât, et qu’il avait besoin de se nourrir. J’ai mangé le thon en entier, demain je mangerai le dauphin. Il l’appelait dorado. Peut-être que je devrais en manger un morceau quand je le viderai. Ce sera plus difficile à manger que la bonite. Mais ici rien n’est facile.
– Tu vas comment, le poisson, demanda-t-il à voix haute. Moi je me sens bien, ma main gauche va mieux, j’ai de quoi manger pour cette nuit et demain. Tire mon bateau, le poisson.
Il ne sentait pas si bien que cela, la douleur due à la corde en travers de son dos avait dépassé la simple douleur, était devenue un engourdissement dont il se méfiait. Mais j’ai traversé des choses bien pires, pensait-il. Ma main est seulement coupée et la crampe est partie de l’autre. Mes jambes vont bien. Et maintenant j’ai un avantage sur lui dans comment se nourrir.

(…) »

© Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer, traduction François Bon, publie.net, 2012.

6 février 2012

Chacun porte une chambre en soi : 57 récits brefs de Franz Kafka traduits par Laurent Margantin

57 récits brefs de Franz Kafka traduits et réunis par Laurent Margantin sous le titre Chacun porte une chambre en soi viennent d’être mis en ligne par publie.net. Disponible dans plusieurs formats, cet ensemble (2.99 € sans DRM) peut être téléchargé depuis toutes les plateformes de vente de livres numériques, ePagine et ses libraires-partenaires compris.

Après avoir acheté en 2010 en Allemagne une anthologie de textes courts de Franz Kafka (« des fragments de récits extraits de ses cahiers et de son journal par l’ami Max Brod »), Laurent Margantin se met immédiatement à en traduire quelques-uns et les donne à lire sur son site Oeuvres ouvertes. « Après cette première salve de traductions, j’approfondis ma connaissance de l’œuvre et de la vie de Kafka, et je fais l’acquisition d’une édition critique de l’œuvre, composée de deux volumes de fragments posthumes, justement ceux qui m’intéressent, dans l’ordre chronologique. Je retraduis notamment Première souffrance, un cap est passé avec ce texte, je ne sais pas trop expliquer. Viendront ensuite d’autres textes plus courts, certains arrêtés au milieu d’une phrase, d’autres repris ou plutôt continués dans une autre configuration narrative, mais avec des éléments semblables (la résurgence du serpent par exemple) », écrit-il dans son billet de présentation posté ce matin et que, pour plusieurs raisons, je vous conseille vivement de lire. Parce que là sont posées, par lui-même mais aussi par François Bon, des questions essentielles qui renvoient, via l’œuvre ouverte de Kafka, à nos pratiques quotidiennes : lecture, écriture, traduction, éditorialisation ou encore diffusion.

Certains de ces textes sont inachevés : Kafka ne reprend pas, il recommence. Laurent Margantin, dans ce cas, a gardé ici la suspension au terme du paragraphe, ou la virgule orpheline. Mais nous ne lisons pas ces tentatives comme des inachèvements. Ce sont des saisies brutes d’écriture, dans un champ de tension qui définit son intensité même. Et nous savons aujourd’hui reconnaître ce geste comme au niveau même du geste romanesque, ou de l’œuvre dans sa constitution arbitraire. Pendant les deux ans des Lettres à Felice, Kafka n’écrit presque rien d’autre : ces lettres que le hasard (et l’intuition de Felice Bauer) nous a préservées, est-ce que c’est l’œuvre de Kafka, ou son entour ? Et lorsqu’il se met à l’hébreu et tient un cahier d’exercice de grammaire, l’aphorisme qu’il trace en dédoublant l’exemple proposé, est-ce l’œuvre, ou pas l’œuvre ? (François Bon, « Un nouveau Kafka ? », texte de présentation à l’édition de Chacun porte une chambre en soi, publie.net, 2012, reproduit sur le site Œuvres ouvertes le 6 février 2012)

Qu’est-ce qu’écrire au quotidien ? Comment, en creusant chaque jour les thèmes qui obsèdent Kafka à travers ses notes, ses fragments et ses récits brefs, dans ses lettres, ses journaux, ses carnets, parvient-il à affiner sa perception du monde et de ses troubles sans jamais parvenir à se sentir apaisé ou satisfait ni à parvenir à achever ses textes ? On sait depuis longtemps qu’écrire n’est pas tant chercher à répondre à ses propres questions que de s’en poser d’autres, qu’il n’y a pas de finalité satisfaisante (en cela le roman est un leurre), qu’aucun texte ne peut être achevé et que toute œuvre est à jamais ouverte. D’ailleurs, voyez comme ni Le Procès ou Le Château (ses deux « romans » les plus connus) ne peuvent avoir de fin – bien que signifiant, l’essentiel n’étant pas là. Kafka savait ça mieux que quiconque, lui qui questionnait son « inquiétude d’être » par l’écriture, le monde par son rapport à la matière, les autres par son retrait (du dehors au dedans, éternels allers et retours). Et c’est bien pour ça que je vous invite tous, que vous ayez lu ou pas ses textes fantastiques (dans tous les sens du terme), du Procès au Château en passant par la Lettre au père, Le Terrier, Le Verdict ou encore la Métamorphose, pour prendre ses textes les plus connus), à lire Chacun porte une chambre en soi (référence indéniable à Virginia Woolf qui elle-même, avec sa chambre à soi, avait souhaité rendre hommage à Jane Austen et Emily Brontë).

Les récits rassemblés ici ont été composés par Kafka à différentes périodes de sa vie, et dans des contextes divers. Les premiers datent des années 1907-1912, ils ont été réunis sous le titre Considération (Betrachtung). Quatre autres textes que nous avons retraduits ont été également édités en 1918 dans le recueil de nouvelles intitulé Un médecin de campagne. Tous les autres textes de cette édition sont extraits des cahiers de l’écrivain (pour la traduction nous nous sommes servis des deux volumes Écrits et fragments posthumes édités par Jost Schillemeit chez Fischer). À la différence des récits publiés en volume ou en revue du vivant de Kafka, la plupart de ces textes n’ont pas de titre, et certains sont inachevés (mais, aux yeux de Kafka – lire son Journal – même ses textes les plus aboutis étaient inachevés). Cette suite de textes classés dans l’ordre chronologique offre un aperçu de ce qu’on pourrait appeler la chambre d’écriture de Franz Kafka, qui est – en raison du grand nombre de thèmes et de figures qui sont sans cesse repris – chambre d’échos. (Note liminaire de Laurent Margantin à l’édition de Chacun porte une chambre en soi, publie.net, 2012)

Cet ensemble de textes courts, hormis leur qualité indéniable, est une source de réflexion et d’inspiration inépuisables pour quiconque aime Kafka mais aussi pour tous ceux qui ont un rapport étroit avec la langue poétique et pratiquent la lecture/écriture (le lirécrire) au quotidien. L’écrivain Laurent Margantin le sait, lui qui écrit depuis de nombreuses années maintenant, avec exigence, persévérance, obstination et régularité, dans son atelier ouvert, sur le web. Et le traducteur Laurent Margantin s’en rend bien compte, lui qui travaille au plus près la phrase, le rythme de la phrase, la polysémie, l’étrangeté de la langue de Kafka mais aussi celle de Novalis ou encore de Hölderlin.

Traduire n’est pas autre chose qu’écrire au fond : on met les mots de sa langue (les mots qu’on a faits siens) sur des émotions ressenties, ici en lisant le texte d’un autre dans une langue étrangère, là en captant des flux qui sont aussi un langage inconnu et dont on décèle les rythmes et les couleurs. Traduire est donc (ou devrait toujours être) un exercice d’écriture : on y avance aussi dans sa langue, on écrit à partir du texte de l’autre ce qui n’est finalement qu’à soi, et on progresse, du moins j’espère, vers de nouvelles formes d’écriture. Reste que, pour avoir tenté moi-même l’écriture de courts récits, les fragments de Kafka me paraissent singulièrement proches. (Laurent Margantin, Retour à Kafka, site Œuvres ouvertes, 18 février 2011)

Ce que j’aime aussi dans ce projet-là c’est cette manière de poser « en direct » les choses, de se questionner, de se demander comment et quoi traduire parmi ces milliers de pages, dans quel ordre proposer ses récits et fragments, quel sens donner à cet ensemble. Un atelier dans l’atelier en quelque sorte que permet le web. D’ailleurs, pour tous ceux qui voudront aller plus loin je donnerai à la fin de ce billet (après reproduction d’un récit bref intitulé comme d’autres d’après la première phrase Hier une syncope est venue chez moi) plusieurs liens qui me semblent importants. Grand merci personnel à Laurent Margantin et à François Bon qui, avec bien d’autres bien sûr, renouvellent au quotidien l’écriture en mouvement, simplement complexe, de Kafka (un de ceux sans qui…) et nous la rendent vivante, au présent, par leurs lectures, leurs échappées et leurs traductions.

ChG


HIER UNE SYNCOPE EST VENUE CHEZ MOI

Hier une syncope est venue chez moi. Elle habite dans la maison voisine, je l’ai déjà vue souvent disparaître le soir penchée sous la petite porte. Une grande dame avec une longue robe flottante et un large chapeau orné de plumes. Ses vêtements froufroutants, elle est entrée chez moi à toute vitesse, comme un médecin craignant d’arriver trop tard auprès d’un malade agonisant. « Anton, cria-t-elle d’une voix caverneuse et pleine d’emphase, j’arrive, je suis là ». Elle s’effondra dans un fauteuil que je lui indiquai. « Tu habites bien haut, tu habites bien haut », dit-elle en gémissant. Je hochai la tête, assis au fond de mon fauteuil. Les unes après les autres, innombrables, les marches d’escalier qui mènent à ma chambre sautillèrent devant mes yeux, infatigables petites vagues. « Pourquoi m’accueilles-tu avec cette froideur ? », demanda-t-elle en enlevant ses longs et vieux gants d’escrime qu’elle jeta sur la table, avant de me regarder, la tête penchée et clignant des yeux. Il me sembla que j’étais un moineau en train de faire mes sauts dans l’escalier et qu’elle ébouriffait mon doux plumage gris et floconneux. « Je suis profondément désolée que tu brûles pour moi. J’ai souvent regardé avec une réelle tristesse ton visage consumé de chagrin, quand tu étais dans la cour en bas et levais tes yeux vers ma fenêtre. Mais sache que je n’ai rien contre toi, et que si tu ne t’es pas encore emparé de mon cœur, tu peux cependant le conquérir. »

© Franz Kafka, in Chacun porte une chambre en soi, publie.net, 2012, traduction Laurent Margantin

 

// Pour aller plus loin

• Télécharger Chacun porte une chambre en soi
• Tous les textes de et sur Kafka disponibles actuellement en numérique
• Franz Kafka sur Oeuvres ouvertes
• Franz Kafka sur le tiers livre
• Franz Kafka sur twitter
Entretien avec Laurent Margantin sur ActuaLitté
• Tous les textes (+ traductions) de Laurent Margantin en numérique


16 décembre 2011

Bartleby est gratuit et publie.net est trop chouette !

Tandis que Publie.net propose ce titre en téléchargement gratuit sur toutes les plateformes de vente (liste des libraires partenaires d’ePagine à jour ici) du 16 au 31 décembre inclus, reprise aujourd’hui du billet avec extrait qui en juillet dernier avait été consacré à la nouvelle traduction du Bartleby de Melville. Si après l’avoir téléchargé vous avez apprécié ce texte et le travail de cette maison d’édition, en échange de ce geste faites donc un tour dans le catalogue. Vous attendent des centaines de titres en littérature contemporaine, des polars, des récits d’anticipation, de la SF, des classiques, de la poésie, du théâtre, des essais sur le paysage ou l’art contemporain, des revues… à des prix abordables (moins de 4 euros) et sans DRM. Sûr que vous y trouverez là votre bonheur, des textes qui méritent d’être lus et un auteur à découvrir, à partager.

ChG


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reprise du billet publié en juillet 2011 sur ce blog

On ne pouvait pas ne pas saluer la nouvelle traduction du grand Bartleby d’Herman Melville. Rebaptisé Bartleby, commis aux écritures (et sous-titré une histoire de Wall-Street) on doit cette traduction à Ruth Szafranski (déjà traductrice de Lovecraft pour publie.net). Pour lire la présentation de ce texte où il est aussi question de son travail, visitez cette page du tiers livre. Et pour le plaisir, tout de suite, voici un extrait. Merci aux éditeurs de nous avoir permis ça.
Petite précision : hormis pendant ces quinze jours où il est proposé gratuitement, ce texte est vendu en numérique (2,99 €, sans DRM) sur tous les sites des revendeurs de livres numériques dont ePagine. On y court !

 

« (…)
Maintenant, mon travail original – celui d’un gestionnaire de portefeuilles et prestataire d’actes abscons de toutes sortes – s’était considérablement augmenté en devenant maître des requêtes. Il y avait maintenant vraiment du travail pour des copistes. Non seulement j’avais de quoi fournir aux clercs qui m’accompagnaient, mais je devais leur procurer une aide supplémentaire. Suite à ma petite annonce, j’aperçus un matin un jeune homme immobile sur le pas de la porte, qu’on avait laissée ouverte parce que c’était l’été. Je me remémore facilement cette silhouette aujourd’hui – blême et bien coiffé, pitoyablement respectable, incurablement solitaire : c’était Bartleby !
Après un bref entretien sur ses qualifications, je l’engageai, heureux de disposer dans ma brigade de commis d’un homme aussi singulièrement pondéré d’aspect, dont je pensais qu’il serait d’une influence bénéfique sur le tempérament inconstant de Turkey, et celui agité de Nippers.
J’aurais dû préciser auparavant qu’une porte vitrée divisait mes locaux en deux parties, l’une d’entre elles occupée par mes deux copistes, l’autre par moi-même. Selon l’humeur du jour, je laissais cette porte ouverte ou la refermais. Je décidai d’attribuer à Bartleby le coin auprès de la porte vitrée, mais de mon propre côté, et avoir ce garçon tranquille à portée d’appel pour toutes les petites choses insignifiantes qu’on aurait à faire. Je lui installai son pupitre le long d’une petite fenêtre de côté, une fenêtre qui au départ procurait une vue latérale sur une cour de briques crasseuse, mais qui désormais, en raison des constructions successives, ne procurait plus de vue du tout, mais quand même un peu de lumière. À moins d’un mètre des vitres il y avait un mur aveugle, et la lumière arrivait de loin au-dessus, entre deux immeubles très hauts, comme une toute petite ouverture dans un dôme. Pour un arrangement satisfaisant, j’achetai un haut paravent en accordéon vert, qui isolerait complètement Bartleby de ma vue, mais le garderait à portée de voix. Et de cette façon espace privé et relation sociale s’ajoutaient.
Au début, Bartleby remplit une quantité extraordinaire d’écriture. Comme affamé depuis longtemps de quelque chose à copier, il semblait se gaver lui-même de mes documents. Il n’y avait pas de pause pour la digestion. Il continuait presque jour et nuit, copiant à la lumière du jour puis à la chandelle. J’aurais dû me sentir réjoui de cette application, si j’y avais senti une industrie joyeuse. Mais il écrivait en silence, avec indifférence, mécaniquement.
C’est bien sûr une part indispensable du travail de copiste que vérifier l’exactitude de sa copie, collationnée mot à mot. Quand il y a deux copistes ou plus dans un bureau, ils s’épaulent l’un l’autre pour cette vérification, l’un lisant la copie, l’autre tenant l’original. C’est une affaire morne, fastidieuse, léthargique. Je peux vraiment imaginer qu’elle paraisse intolérable à certains tempéraments sanguins. Par exemple, je ne peux accorder foi à l’idée qu’un poète fougueux comme Byron aurait été heureux de s’asseoir à côté de Bartleby pour la vérification d’un acte juridique de – disons cinq cents pages, écrites serrées par une main précise.
De temps en temps, dans l’urgence des affaires, j’avais pris l’habitude de collationner certains brefs documents moi-même, convoquant Turkey ou Nippers pour m’aider. Mon but, en plaçant ainsi Bartleby à ma portée derrière son paravent, était de profiter de ses services en de telles occasions courantes. C’était le troisième jour, je crois, après son arrivée, avant que la nécessité se soit présentée de collationner une de ses propres copies, qu’ayant à me presser de boucler une affaire de routine, j’appelai soudain Bartleby. J’étais assis la tête penchée, l’original posé devant moi sur ma table, tendant la main droite de côté, agitant avec un peu de nervosité la copie, de telle façon qu’émergeant à l’instant de sa retraite, Bartleby puisse s’en saisir et qu’on procède à notre vérification sans le moindre délai.
C’est en tout cas dans cette attitude que je me tenais quand je l’appelai, lui résumant rapidement ce que je voulais qu’il fasse – en l’occurrence, relire un court texte avec moi. Imaginez ma surprise, non : ma consternation, quand sans même bouger de son repaire, avec une voix singulièrement douce, mais ferme, me répondit :
« Je préférerais ne pas.
– Préférerais pas quoi », je repris en écho, me levant en pleine fièvre, et traversant la pièce d’une enjambée : « Vous voulez dire quoi ? Vous tombez de la lune ? Si vous voulez m’aider à collationner cette feuille-là, vous la prenez », et je la lui lançai.
« Je préférerais ne pas », dit-il.
Je le fixai avec résolution. Son visage maigre impassible, ses yeux gris vagues et calmes. Pas un soupçon d’agitation qui se soit emparé de lui. Aurait-il été le moindre du monde mal à l’aise, coléreux, insolent ou impertinent dans ses façons, en d’autre mots, y aurait-il eu quoi que ce soit d’humainement ordinaire dans son propos, sans aucun doute je l’aurais immédiatement renvoyé de mes locaux. Mais tel que c’était, j’aurais pu aussi bien mettre à la porte mon buste pâlichon de Cicéron en plâtre de Paris. Je restais à le fixer pendant un moment, tandis qu’il continuait sa propre recopie, puis me rassit à mon bureau. Voilà qui est étrange, je pensai. Qu’est-ce que j’aurais pu faire de mieux ? Mais le travail pressait. J’en conclus qu’il valait mieux oublier ça pour l’instant, et y revenir un peu plus tard. Et donc, appelant Nippers dans l’autre pièce, le document fut vite expédié. »

© Herman Melville, Bartleby, traduit de l’anglais par Ruth Szafranski (publie.net)

7 décembre 2011

Christophe Fiat, Retour d’Iwaki

Christophe Fiat devait passer trois semaines au Japon en avril 2011 pour écrire une pièce de théâtre sur le monstre le plus célèbre du cinéma japonais, Godzilla. Il se trouvait alors près de Fukushima. On était un mois à peine après le séisme et en pleine contamination. Très vite il a fait un voyage jusqu’à Iwaki, une ville balnéaire sinistrée par le tsunami du 11 mars et menacée par les rejets de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. C’est d’abord cette traversée-là qu’il entreprend de raconter, carnet à la main, celle d’une embardée dans le paysage d’après la catastrophe, lui le premier français (« à part les journalistes ») à être entré dans la zone de contamination. Un drôle de road-movie donc dans lequel sont consignés des conversations, des lectures, des entretiens, des choses entendues à la radio, des témoignages, des rêves, des visions mais aussi des réflexions politiques, un récit qui nous emmènera aussi sur les lieux d’une autre catastrophe, à Hiroshima, qui saura convoquer d’autres tragédies (Tchernobyl notamment), reviendra sur les premiers essais nucléaires américains et tentera de comprendre la relation « explosive » entre le Japon et les États-Unis. Le récit de Christophe Fiat suit également le fil de ses longs compagnonnages (Barthes, Dante, Duras…) mais aussi celui du mythique Godzilla (et de son cri).

Retour d’Iwaki n’est ni un essai ni un roman. C’est un récit nucléaire (je me permets de détourner cette définition du principe d’une réaction nucléaire). Au cœur du périple se produit une réaction de fission : un homme se déplace et percute des êtres vivants dans un paysage en ruine, le regard absorbe le réel mais il devient tellement instable qu’il éclate. Il se divise alors en deux parties et libère de l’énergie, celle du geste d’écrire. C’est ainsi qu’à plusieurs moments Christophe Fiat parvient à fictionner ce qu’il voit et entend.

Place maintenant à la voix de cet écrivain, poète, metteur en scène, que je vous invite à aller lire si vous ne l’avez pas encore fait. Un texte très différent de ce que j’ai pu lire de lui ces quinze dernières années mais dans lequel on retrouve ses thèmes et obsessions, ses fulgurances, son sens de l’ironie et sa rigueur. Ici, le 3ème chapitre de la première partie, « Le cri du monstre » de Retour d’Iwaki.

ChG

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Christophe Fiat,
Retour d’Iwaki

© L’Arpenteur, 10.80 €
version ePub, avec DRM Adobe


3.

Aujourd’hui, on est le 21 avril. Il est 9 heures. Le temps est maussade. Je descends à la gare de Komaba-Todaimae, au sud-ouest de Tokyo. Oriza Hirata m’attend devant chez lui avec Aki, mon interprète, et une dizaine de ses acteurs.

« Christophe, on va s’approcher au plus près de la zone de contamination, dit-il. Tu es le premier Français, à part les journalistes, à être allé jusque-là. Tu as peur ? »

Je lui réponds en montant dans sa Mitsubishi :

« Tu as un compteur Geiger ?

— Non, on n’en trouve plus. Il y a rupture de stock. »

Puis il ajoute :

« À Iwaki, il peut y avoir de plus grosses secousses qu’à Tokyo… »

Ensuite, il règle son GPS et met une cassette de Yamaguchi Momoe. C’est parti. Le voyage dure trois heures. On a deux cents kilomètres à faire.

Je suis à l’arrière avec Aki. Il lit un entretien de son père paru dans Asahi. Il travaille à l’Institute of Nuclear Safety of Japan. Je regarde le paysage qui défile. J’essaye alors de m’imaginer le globe terrestre avec le Japon au centre. En Occident, c’est toujours le continent africain qui occupe cette place, mais si l’on y met le Japon, on a dans l’axe, du sud au nord, le Brésil, puis le Groenland, le pôle Nord, la Russie de l’Est, puis le Japon et dessous, l’Australie, et l’Antarctique puis le pôle Sud. Vu sous cet angle, on constate que la terre est composée essentiellement d’eau. Ici, les océans envahissent tout !

Alors, je pense à Godzilla dont l’eau est justement l’élément naturel. Au début de chaque film, soit il somnole sur une de ces minuscules îles qui font du Japon un archipel, soit il dort dans le Pacifique entre le 30e et le 40e parallèle, celui qui relie Tokyo à Los Angeles. Il fait sa première apparition sur l’île d’Odo, île introuvable, inventée pour les besoins du scénario du film d’Ishiro Honda.

Voici ce que j’ai trouvé sur Wikipédia à List of fictional locations in Godzilla films. Je l’ai recopié dans mon carnet : « Odo Island is a southern Japanese fishing village, is from where the monster Godzilla receives his namesake. This island, probably part of the Izu group, is featured in the original Godzilla and referenced in a few subsequent films. Gojira was an antiquated legend of the Odo islanders. In “the old days”, according to an elder, when the fishing was poor, the villagers sacrificed young virgins to appease the sea monster’s hunger. When ships began inexplicably sinking off the coast of Odo Island in 1954, the natives performed a purification ceremony, the last remnant of the old traditions, in a village temple. Odo is the first location where the kaiju is known to have come ashore. While its appearance was presumably coincidence, paleontologist Kyohei Yamane elected to name it “Gojira” after the legend. »

Maintenant, Oriza arrête la musique et met une radio locale qui diffuse en boucle des informations pour les sinistrés. Je demande à Aki de me faire une traduction simultanée.

« Il a été décidé qu’une seule personne par famille ira chercher les affaires personnelles dans la zone sinistrée. Ces personnes seront regroupées dans des bus qui seront mis à leur disposition à une date qui sera précisée ultérieurement. Par ailleurs, la zone à évacuer passe aujourd’hui de dix à huit kilomètres. Le Premier ministre a eu un entretien avec le préfet du département de Fukushima pour parler du dédommagement nécessaire des victimes. Le préfet a dit qu’il voudrait que la situation se rétablisse le plus tôt possible par l’initiative de la Tepco afin que les gens qui sont dans les camps de réfugiés puissent rentrer à la maison le plus tôt possible. Pour répondre à ces exigences, le Premier ministre a promis que le gouvernement japonais ferait de son mieux. Après l’entretien, le préfet a déclaré que pour autoriser les gens à rentrer dans la zone sinistrée, il faut avoir l’accord des représentants des régions et des quartiers et qu’il faudra continuer à faire des efforts pour que les gens évacués puissent reprendre une vie normale ainsi que ceux qui travaillent en relation avec les centrales. Il encourage aussi les techniciens et les ouvriers qui sont sur le terrain. Puis un homme qui travaille dans la région explique son cas. On lui a permis de rentrer dans la zone sinistrée en raison de son travail. Il avait besoin de retourner à son bureau. Mais quand cette zone sera interdite, il ne pourra plus y accéder et ça l’inquiète. »

Oriza est concentré. C’est normal, on approche d’Iwaki. Aki se tourne vers moi et dit que les travaux de ravalements de la chaussée qu’on peut voir depuis dix minutes sont les effets du tremblement de terre. Peu après, la Mitsubishi s’engouffre dans une dizaine de tunnels, collés les uns aux autres.

Je note dans mon carnet : « Okubo-Daïchi Tunnel, Okubo-Paisa Tunnel, Suwa-Daïchi Tunnel, Suwa-Daïni Tunnel, Hirasawa Tunnel, Daoin Tunnel, Kurakase-Tunnel, puis il y a le Gitsu Tunnel et le Juo Tunnel, et enfin le dernier, l’Enoami-Tunnel. »

Quand on arrive, je vois une énorme pancarte : Welcome to Iwaki City ! C’est de circonstance. Iwaki ressemble à une ville américaine avec des petites maisons étalées le long de larges avenues qui descendent vers la mer.

On est accueillis par une amie d’Oriza. Elle s’appelle Michiko Ishii. Elle enseigne l’art dramatique au lycée de la ville. Elle est drama teacher. C’est écrit sur la carte de visite qu’elle me tend des deux mains. Elle est en larmes. Nous sommes les premiers Tokyoïtes à venir ici depuis le tremblement de terre.

Elle nous donne un plan de la ville où je lis en majuscules : Sunshine Iwaki. Je le parcours et, chose étrange, un premier rayon de soleil apparaît. Je ne fais pas tout de suite le lien avec le plan qui présente Iwaki comme une station balnéaire. Je pense aux radiations. Je pense aussi au vent qui souffle depuis qu’on est arrivés. Il apporte peut-être des particules toxiques.

Pendant le repas, l’ambiance est détendue. Michiko rit.

Ensuite on reprend la voiture et on va au port. C’est alors que j’aperçois les premières maisons détruites. La plupart ont le toit arraché. Les vitres sont brisées, les portes défoncées, les rideaux déchirés. Tout ce qu’il y avait à l’intérieur a été emporté. Une voiture est renversée sur le côté, les deux roues en l’air. Un bateau est échoué et un hangar laisse voir ses armatures en ferraille à travers lesquelles passent les nuages.

Oriza coupe le moteur. Je fais quelques pas. À mes pieds, il n’y a que des débris. Comment c’était avant ? Impossible de savoir. Le désastre s’étend à perte de vue. Des ouvriers s’affairent pour nettoyer. Ils n’ont qu’une pelleteuse pour trois. Ni pelles, ni sécateurs, ni pioches. Ils sont hagards.

Alors, je sors mon appareil, un Sony Cyber-shot 14.1 MP que Louise m’a offert pour mes quarante-cinq ans, et je shoote. Personne ne prend des photos à part moi. Je n’en crois pas mes yeux. J’ai l’impression d’être un Japonais à Paris.

Puis on repart.

Dans la Mitsubishi, la radio est coupée. Le silence est assommant. On avance de cinq kilomètres en suivant le bord de mer. Direction Hisanohama. Aki me dit qu’on va accéder à une zone dont l’accès est interdit. En effet, il y a un check point. Michiko parle au gardien et nous entrons. Oriza gare la voiture.

La visite commence. Oriza et Aki marchent devant. Les acteurs font des petits groupes. Je traîne. L’envie de faire des photos est de plus en plus forte. Je shoote, je shoote, je shoote. Mais petit à petit, je mesure l’horreur du séisme.

Ici, plus rien ne tient debout. Tout est rasé. Tout a été soufflé. Pas de ruine. Les seules maisons qui ont résisté à la vague ne ressemblent à rien de ce qu’on peut imaginer. J’ai vu, comme tout le monde, des images d’amateurs tourner en boucle, à la télévision et sur le Net – et elles étaient autrement plus violentes –, mais maintenant que je suis là, j’ai l’impression de voir les restes d’un supplice et d’être un témoin impuissant et étranger, mais malgré tout utile, à quoi ? Je ne sais pas. Pour la première fois de ma vie, j’aimerais me rendre utile. Mais ce n’est pas le moment. Je ne suis pas là pour ça.

28 mars 2011

Série Marc Pautrel #1 Un voyage humain (Gallimard, 2011)

Pour faire écho à son premier livre, je dirais que chaque texte de Marc Pautrel est une surprise. Auteur de plusieurs récits oniriques, poétiques et fantastiques chez différents éditeurs (Confluences, Atelier In8, publie.net), de deux courts romans (deux Vies) chez Gallimard dans la collection L’Infini et d’un essai sur l’écriture chez publie.net, il tient également sur son site un carnet quotidien et anime de manière plus irrégulière un blog. Auteur traditionnel mais aussi numérique, Marc Pautrel est avant tout un écrivain minutieux et opiniâtre. Le suivre au fil des jours à travers ses publications papier et numériques ainsi que dans son atelier est devenu, pour le lecteur que je suis, plus qu’une habitude : un geste important, une compagnie nécessaire. Il me semblait donc assez pertinent de lui consacrer une série de chroniques, profitant également de la parution récente de Un voyage humain (Gallimard) et du quatrième anniversaire de la naissance de son carnet. Cette série débute aujourd’hui avec la lecture de Un voyage humain ; elle se poursuivra avec L’homme pacifique puis avec Le moteur à os et autres récits et se terminera autour de La vie des écrivains classiques. Chaque chronique sera accompagnée d’un extrait à lire en ligne (les premières pages). Pour aller plus loin, n’hésitez pas à télécharger sur ePagine un extrait plus long, à visiter ses site et blog et à lire l’entretien de Bernard Strainchamps sur Bibliosurf.

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Série Marc Pautrel #1 Un voyage humain (Gallimard, 2011)

Téléchargez la version numérique sur ePagine.

C’est sans doute parce que sa manière de raconter des vies me rappelle celle de Pierre Michon que je me suis mis à aimer lire Marc Pautrel. Et il y aurait sans doute quelque chose à creuser là, dans cette filiation littéraire. J’ai également immédiatement aimé cette façon qu’il a de saisir un segment précis, de s’emparer de la vie d’un personnage au moment où ce dernier est amené à prendre une décision importante. Et bien souvent, ce moment-là de la décision a quelque chose à voir avec… la filiation justement. À lire ses romans mais également ses récits et son essai, cette problématique est omniprésente. On y reviendra donc souvent.

Je disais que les deux romans de Marc Pautrel (mais également nombre de ses récits) mettent en scène des personnages face à leurs choix. Certains les assument, d’autres pas ; certains les regrettent amèrement, d’autres ne seront jamais apaisés. Parmi les décisions à prendre, choisir de faire un enfant n’est jamais un acte neutre. Imaginez Bartleby face à cette question ! Si on devait poser cette question au personnage de Marc Pautrel (celui de Un voyage humain), il serait plutôt du genre à répondre « je ne sais pas », ce qui en soi est déjà une réponse parce que « le monde de l’avenir nous est inconnu, (que) nous ne savons presque rien sur la suite ». Mais répondant soudainement oui à sa compagne dans des circonstances très particulières, on comprendra pourquoi (au bout de trois semaines de « voyage humain ») cette décision entraînera des conséquences encore plus douloureuses — pour lui, pour le couple.

Un voyage humain, c’est donc ça : raconter l’attente d’un enfant du point de vue masculin avec une économie de moyens, en posant le mot juste, en évitant le pathos, le jugement, le conflit. C’est efficace. On ne reviendra pas sur le pourquoi du comment : lisez plutôt les premières pages, vous comprendrez tout des motivations de ce personnage plus complexe qu’il n’y paraît. Juste préciser que la suite de cette histoire aurait pu se dérouler en une suite de verbes : concevoir, imaginer, rater, recommencer, attendre, tester, choisir, regarder et toucher, réaménager… Sans vouloir non plus tout dévoiler (vous avez d’ailleurs peut-être déjà lu des notes de lecture sur ce roman), on peut juste dire que le narrateur, bien qu’il y ait un peu pensé au début, s’est tant jeté dans le fantasme de la paternité qu’il a fini par oublier que la vie et la mort étaient indissociables. Je dis ça parce qu’il m’aura fallu deux lectures pour voir en lui deux facettes d’un même personnage. J’ai d’abord fait ce voyage en sa compagnie et, comme lui, je suis resté tétanisé aux alentours du 14e chapitre. Mais lors de la deuxième lecture j’ai vu de l’égoïsme et de la naïveté chez lui. « Je n’étais rien, je suis devenu tout, et on m’enlève ce tout (…), ce futur et ce présent porteur de futur. », dit-il. « Je n’étais pas venu sur terre pour ça. », dit-il encore. Et pourtant, chaque prise de décision est un acte qui porte à conséquences ; on n’est pas ici dans la rêverie mais dans la réalité. « Elle n’est pas là et, même quand elle est là, elle reste avec son corps, le fonctionnement autonome de ce corps et le choix qu’il a fait, qui la préoccupe davantage que mes sentiments. », dit-il toujours, parlant de sa compagne. Il est une fois encore question de choix (celui que fait le corps à un moment donné) bien qu’il soit associé par le narrateur à un coup du sort. Même si ce qu’il souligne à plusieurs reprises dans ce récit est intéressant (cette difficulté pour l’homme de vivre la grossesse, forcément vécue de l’extérieur), on a plus d’une fois envie de dire à cet homme en colère qu’on ne devient pas père en trois semaines. Mais pour cela il faudrait reprendre le récit depuis le début et se souvenir dans quelles circonstances ce projet s’est fait.

Cet homme, en effet, n’est pas un pacifique, il utilise d’ailleurs le terme « guérilla » pour décrire son rapport au quotidien. En cela il est à l’extrême opposé de cet autre personnage, L’homme pacifique, dans lequel le narrateur dresse le portrait de son oncle et Parrain né en 1926 et mort quatre-vingts ans plus tard, homme qui face aux traumatismes (seconde guerre mondiale, mort prématurée des parents, mort de la femme de sa vie qui n’aura jamais pu avoir d’enfants…) préférera l’apaisement à la colère.  Mais on verra ça dans la prochaine chronique.

ChG

 

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Extrait du premier chapitre de Un voyage humain
Gallimard (L’Infini), 2011

1

Un jour, elle qui n’écrit presque jamais, elle m’envoie une lettre. Je suis bloqué dans la capitale, je ne reviendrai dans sa ville que dans deux semaines, le trajet est long, et cher, nous nous sommes séparés trois mois avant, puis nous nous sommes réconciliés, mais c’est peut-être fragile, je ne sais pas. Elle me reproche de toujours dire cette phrase : « Je ne sais pas. » Mais le monde de l’avenir nous est inconnu, nous ne savons presque rien sur la suite.
J’ouvre son enveloppe, j’aime recevoir du courrier à l’ancienne, et cette fois mon nom et mon adresse ont été tracés avec les belles lettres calligraphiées de son écriture à elle, une écriture de travailleuse manuelle avec des majuscules élancées et ornementées comme des lettrines. L’enveloppe contient une belle carte postale. Les mots qu’elle a écrits me bouleversent. Elle répond à une question que je lui avais posée il y a longtemps, avant l’été, avant que je claque la porte, définitivement croyais-je, exténué par notre vie. Elle me dit qu’elle a réfléchi, que c’est non par principe mais que pour moi, pour moi qui suis moi, ce sera oui, parce que c’est moi. C’est la lettre la plus courte et la plus belle que j’aie jamais reçue.
Cette carte postale me fait changer d’avis, elle me vrille et elle bascule mon axe. Si elle revient sur sa décision, alors moi aussi. Je suis prêt à changer de vie pour suivre sa décision. Je mesure l’effort qu’elle aura fait. Je la vois qui tourne et tourne et tourne pendant des heures, la nuit sans sommeil, la journée dans le vide à répondre à côté aux questions de sa grande fille, de son jeune fils, préoccupée, absente. Je la vois se concentrer, penser fortement en faisant toutes ces tâches ménagères qu’elle sacralise pourtant tellement d’habitude. Je la vois qui baisse enfin la tête, résolue, qui choisit une carte illustrée parmi celles qu’elle garde dans le tiroir à souvenirs de son bureau, et qui trace ces mots.
Je la vois qui colle le timbre sur l’enveloppe, écrit mon nom et mon adresse, à destination de cette grande ville qui lui déplaît, où pour rien au monde elle n’habiterait un jour. Je la vois qui descend l’escalier jusqu’à la cuisine, lace ses chaussures, sort dans la rue, descend la chaussée en pente jusqu’à la petite place et glisse l’enveloppe dans la boîte à lettres au jaune éclatant. Il fait très froid mais le ciel est magnifique, bleu acier avec un soleil éblouissant et venté, un grand souffle lumineux qui balaie les hauteurs de la ville. Il ne lui reste plus qu’à attendre deux jours, que je reçoive la carte, que je l’appelle, que je réponde, oui ou non, elle pense que oui, elle n’est pas sûre.

© Marc Pautrel, Un voyage humain, Gallimard (L’Infini), 2011

 

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Les quatre titres de Marc Pautrel disponibles en numérique sur ePagine :

Autres textes de Marc Pautrel non disponibles en numérique :

Pour aller plus loin :

21 février 2011

Mahigan Lepage, La science des lichens | publie.net

à télécharger sur epagine.fr

Si dans son précédent récit, Vers l’ouest, Mahigan Lepage entremêlait déplacements et projections spatio-temporels ainsi que réflexions et rencontres à travers un formidable road-movie dans les terres canadiennes (lire la chronique ici-même), cette fois, avec La science des lichens, il nous convie à d’autres « déplacements », à d’autres boucles tout en jouant avec les lignes et leurs croisements. Premier déplacement, premier niveau, premier étage : un espace clos, le train du RER B parisien, dans lequel le narrateur se met à dérouler une longue et unique phrase ébouriffante. Ce narrateur, un québécois à Paris (autre déplacement), a cru faire un voyage (toujours cette même phrase de Nicolas Bouvier qui revient mais elle colle si bien ici) et c’est le voyage qui l’a défait : le Népal d’abord (lire à ce propos Carnet du Népal), le Maroc ensuite mais on n’oubliera pas non plus son errance dans la vieille Europe. Toutes ces strates ne sont possibles que parce que Mahigan Lepage regarde avec singularité ce qu’il traverse (les paysages, le temps, l’autre, les territoires…) mais surtout parce qu’il porte en lui une langue. Car ici (comme dans tout ce qu’il écrit d’ailleurs), c’est avant tout une voix qu’on entend – celles des grands. Qu’il soit question d’exotisme ou de lichénologie, de Descartes, de la langue française, de Paris-Plage, du Jardin des Plantes, d’ennui, de chaleur, de duperie, c’est la phrase qui prime, son souffle, son rythme, sa musique. Et celle-ci se déroule, vive, s’étend, malicieuse, prend son temps, mais sans jamais nous lâcher en route. Et moi je ne m’en lasse pas.

Ci-dessous, un extrait de La science des lichens (pas simple d’ailleurs de couper). Sachez que vous pouvez poursuivre la lecture en feuilletant en ligne et/ou en téléchargeant un extrait plus long sur ePagine. Hormis les trois textes numériques cités aujourd’hui (propulsés par publie.net), Mahigan Lepage vient d’annoncer sur son site la parution prochaine en format papier de Relief, texte écrit à Paris et publié aux éditions du Noroît.

ChG

Je demande votre attention s’il vous plaît, on quitte Roissy et je suis fatigué, le soleil est haut dans le ciel, il est tard, c’est l’été ou presque, la chaleur va tomber, il faisait si chaud au Maroc, j’en reviens, comme vous peut-être, non sans doute pas, c’est que voilà, Paris m’épuisait, j’en pouvais plus, alors j’ai décidé d’aller au Maroc, le billet d’avion était pas cher, c’est l’époque, on dit low cost, vols low cost, compagnies low cost, ça siège en Irlande ou en Angleterre, ces compagnies-là mais peu m’importe, comme à vous j’imagine sauf le prix bien sûr, 150 euros Paris-Casa aller-retour, c’est pas beaucoup, alors je me dis pourquoi pas le Maroc, parce que chaque fois que je suis fatigué d’un endroit je le fuis, je m’en éloigne, autant que possible, on fait ce qu’on peut, ainsi l’an passé, c’est l’été ou presque et j’étais à Paris aussi, fatigué de Paris déjà, j’avais décidé de partir au Népal, parce que c’était loin, pas juste loin en kilomètres mais loin de ce que je connais, loin des villes comme Paris ou Montréal, en tout cas je le croyais, les villes de Chine ou du Japon je les imagine comme ici, trop comme ici et je serais pas prêt à dire si vite que j’ai tort, je voulais aller loin au sens culturel du terme si on veut, vers l’exotisme si on veut, bien sûr j’allais vite me rendre compte que ça existe plus, l’exotisme, même au Népal il y a plus d’exotisme, l’exotisme c’est devenu une marque de commerce comme le reste, pour goûter cet exotisme-là pas besoin d’aller jusqu’au Népal, un bar de danseuses ou un salon de massage feront très bien l’affaire, ou même un musée des civilisations ou un truc du genre, mais voilà j’étais allé jusqu’au Népal pour me rendre compte qu’il y avait plus d’exotisme nulle part, pas même au Népal, c’est l’époque, j’avais pris l’avion à Roissy, plus personne dit Roissy, si, tout le monde dit encore Roissy, mais dans le haut-parleur écoutez, Aéroport Charles-de-Gaulle 1, voilà comme ils disent, comme elle dit cette femme, cette voix de femme, dans le haut-parleur, Aéroport Charles-de-Gaulle 2, puis Aéroport Charles-de-Gaulle 1, en ordre décroissant au retour, en ordre croissant à l’allée, je connais bien ce trajet, il y a eu le Népal, j’ai volé de Roissy à Katmandu avec escale à New Delhi pour me rendre compte qu’il y avait plus d’exotisme, j’ai payé 1000 euros et un mois de mon temps pour chercher quelque chose qui existait plus, évidemment j’aurais jamais appelé ça exotisme, plus personne emploie ce mot depuis longtemps, à part dans les salons de massage et les bars de danseuses, reste que c’est ça que je cherchais, et c’est ça qu’ils cherchaient aussi les autres touristes que je rencontrais là-bas, au Népal, eux non plus ils auraient jamais prononcé le mot exotisme, jusqu’au mot tourisme quand il était question d’eux ils évitaient, même sous la torture on aurait pas pu leur faire reconnaître qu’ils étaient des simples touristes qui cherchaient l’exotisme comme tout le monde, ils se disaient voyageurs et ils parlaient jamais d’exotisme, mais en vérité ils parlaient sans cesse d’exotisme, ils disaient je suis allé là-bas où aucun touriste n’était encore allé et caetera, ils disaient en Inde c’est encore plus différent plus chaotique plus étranger et caetera, au Népal les touristes qui avaient vu l’Inde c’était comme s’ils avaient vu un ours, pas un ours brun, pas un ours de base mais un ours complètement différent, un ours mauve par exemple ou autre couleur du genre, d’être allé en Inde c’était une grande fierté pour eux, une authentique fierté de touriste, si vous voulez mon avis, ils affichaient un sentiment de supériorité touristique absolument insupportable, je les appelle touristes même si eux veulent s’appeler voyageurs, qu’ils s’appellent comme ils veulent, qu’ils s’appellent nomades modernes ou néo-découvreurs s’ils veulent, pour moi ça reste des touristes, ils espèrent qu’en se donnant un nom distingué les autres vont reconnaître leur supériorité radicale sur les autres touristes, sous prétexte qu’ils font les touristes plus longtemps, ou qu’ils dévient des circuits dits touristiques, parce qu’il faut bien le reconnaître, ils sont maîtres dans l’art de souiller les derniers endroits encore un peu épargnés par le tourisme international, ils disent on est allés dans un village au fond des montagnes ou des plaines, les enfants avaient jamais vu un appareil photo de leur vie et caetera, moi aussi si vous voulez savoir je suis allé dans un village en haut des montagnes, et les enfants avaient l’air pas mal intrigués par ma pauvre paire de jumelles, j’ai mangé du vieux dhal bat, c’est du riz aux lentilles, dans une cuisine qui avait plutôt l’air d’une grotte, j’ai eu peur de tomber malade, je suis tombé malade et puis j’ai dormi sous un toit de tôle, la tête dévissée sur un oreiller de crin, pendant la nuit on s’est pris une averse de grêle des montagnes, le bruit sur le toit de tôle je vous raconte pas, voilà mon petit récit personnel de voyageur sur les traces de l’exotisme, ça fait pas de moi autre chose qu’un sale touriste international qui est allé foutre ses sales pattes dans un des derniers villages de l’Annapurna auxquels jusque-là on avait à peu près « chu la paix, j’aurais mieux fait de m’en tenir au circuit principal et marcher d’un guest house à l’autre bien gentiment mais non, j’ai préféré grimper une montagne par un sentier impossible et boire de l’eau sale et manger du vieux dhal bat bourré de coliformes fécaux, tout ça pour aller effrayer des enfants avec ma pauvre paire de jumelles, tout en répandant mes billets de banque un peu partout dans le village, avant de redescendre et de rejoindre le chemin principal, avec au cul une bonne vieille diarrhée des montagnes, voilà pour l’exotisme (…)

© Mahigan Lepage, La science des lichens, publie.net, 2011

17 septembre 2010

Christine Jeanney, Signes cliniques (Publie.net)

Fin août, le récit de Christine Jeanney, Signes cliniques (publie.net), entre dans ma Bookeen. Premier réflexe : ouvrir le fichier, s’assurer que tout fonctionne bien et jeter un oeil au texte en passant. Juste un oeil ? Mon oeil ! Et même les deux. Résultat : décharge immédiate. Depuis, j’y pense souvent. Il était donc temps de le partager. Mais avant de passer à la chronique, petite précision : ce texte est disponible en numérique dans plusieurs formats et sans DRM (ou verrou). Pour ceux qui parmi vous souhaiteraient le feuilleter en ligne ou télécharger un extrait et pour les autres qui l’achèteront les yeux fermés, c’est par là que ça se passe, sur ePagine.

Christine Jeanney savait de quel mal elle était atteinte et n’avait pas d’autres choix que de se faire soigner. Aujourd’hui c’est chose faite. Mais, quand les statisticiens lui annoncent qu’elle n’est pas la seule (ce qu’elle ne pouvait ignorer), la voilà devenue élément invisible et indivisible d’une catégorie précise de personnes ‘estimées’, d’un pourcentage – comme si cela pouvait aider à répondre aux questions. Elle aurait ainsi pu témoigner de ça, susciter l’empathie dans une émission ad-hoc (on imagine déjà le titre de l’émission), elle aurait pu tout aussi bien ne rien dire. Or, c’était plus fort qu’elle : elle devait l’écrire. Mais comment dire, comment parler de la chose qui enfle sans la nommer vraiment (symptômes, signes cliniques, médicaux, syndromes), sans verser dans l’anecdote, le pathos, la plainte ? Comment parler de l’attente ? De l’avant et de l’après ? Du ‘déplacement’ que ça induit ? Comment trouver la bonne distance ? Quel point de vue adopter ? Christine Jeanney est écrivain : elle a donc opté pour la focalisation interne (G. Genette), le sens et la sensation (J.-P. Richard) : la littérature.

Si Christine Jeanney décrit de manière précise et systématique cet environnement forcément froid dans lequel elle est restée quelques jours, on sent bien que c’est d’abord pour tenter de s’y repérer (essentiel, vital) mais aussi de s’y reconnaître, de s’y retrouver ainsi que de repérer les traces d’humanité alors qu’ici (on le sait bien pour y avoir séjourné également – pas là forcément mais tout comme) ce qui l’entoure n’est plus qu’un ensemble de choses carrées et rectangulaires (carreaux, table, lit, télé, fenêtres, portes, tableau…). Voilà donc ce qui lui reste pour supporter cet avant et ce qu’elle gardera pour après : le regard. Le point de vue. Parce que ce texte, pour moi c’est ça aussi, une question de points de vue : que voit-elle ? que ressent-elle de là où elle est ? mais aussi comment le vit-elle et d’où écrit-elle ?

© tentatives.eklablog.fr

C’est derrière les mots que la tension est la plus perceptible dans Signes cliniques : à travers ce qu’on devine du protocole et du prolongement des gestes mécaniques professionnels ; à travers la perte de repères : le dehors et le dedans, inconnus et désincarnés. Mais c’est aussi par les mots choisis dans l’agencement ou la confrontation qu’elle parvient à (se) sortir de cette expérience et à continuer à vivre dans la verticale. C’est par la langue qu’elle atteint quelque chose d’universel.

Je ne ferai donc pas l’inventaire des choses vues, décrites, ressenties ; je ne vous dirai rien des quelques rencontres ; je ne vous conjuguerai ni l’avant ni le pendant et encore moins l’après. Tout cela ne serait que paraphrases et commentaires maladroits. Car, puisque dans ce récit les mots sonnent juste et résonnent longtemps, le mieux est de leur laisser toute la place à présent.

C’est une question de volonté qui s’est perdue, ne peut plus s’exercer, une question de dépossession, de marge rétrécie d’un coup, l’obligation de se tenir en un lieu et un seul, d’y limiter son corps, de constater que son esprit s’y tient, là, clos, et que le reste, paysage extérieur, passants, informations, s’est mué en entité virtuelle, non pas effacé ou perdu ni formellement inaccessible, mais comme retenu derrière une paroi vitrée, sons amortis, gestes déformés au point de les rendre inconsistants, distants, et peut-être même incompréhensibles.
Ça se passe dans une chambre, derrière une fenêtre immense qui s’étale d’un mur à l’autre et de la hauteur de mes hanches jusqu’au plafond. Je m’appuie contre les glissières d’aluminium pour regarder dehors, mais elles me gênent. Quelle idée d’ailleurs de s’appuyer ici, les repères ont changé.
La chambre n’est pas hostile. « Impersonnelle » serait le mot, encore que je ne sache pas dans quel sens le prendre : soit cette chambre ne s’adresse à personne, soit on y est personne une fois à l’intérieur. Pas hostile, inquiétante, peut-être inamicale. Et ironique l’« inhospitalière » compte tenu de l’emplacement.
C’est une question de lieu qui pourrait sembler vaste, mais ne l’est pas, car engoncé, serré de carreaux répétés et redites dupliquées, l’infini pour cacher l’étroitesse. Autour de cette chambre, d’autres et d’autres encore, des couloirs, des salles et l’odeur spécifique qu’elles diffusent. Les murs sûrement la sécrètent continuellement.
C’est une question d’angle de vue. Vue de l’autre côté de la vitre, vue d’en bas, depuis le parking, une mer verticale solide s’élève, absolument rectiligne et parfaitement découpée de cases interchangeables. Les ombres des nuages, le feuillage des bouleaux se reproduisent symétriquement sur la façade, chaque carré renvoyant à un espace attendu et lisse sans le détail absurde qu’on cherche au jeu des différences. Les ombres glissent, les cases échangent leurs reflets, et l’on voudrait tourner dans toutes les directions, haut, bas, gauche, droite, qu’on se retrouverait toujours au milieu d’un pan lisse, revenu au point de départ. C’est une question de repérage.
Voir depuis dehors le bâtiment n’est pas tenable. On peut marcher, lever la tête et montrer du doigt un étage, on s’illusionne, le fixe a fui. Être avalé ou évacué est la seule chose qui compte. Ça tasse le reste en particules insignifiantes, comme celles qui volent au-dessus des pelouses, étamines suspendues et stériles, car rien ne pousse par ici. Les troncs placés régulièrement sur le bitume servent à éteindre les tiges des cigarettes. On peut rester longtemps dehors, à regarder, le présent ne vient pas.
L’étage où je me trouve, le 3ème, n’est qu’approximatif. Pas assez bas pour s’arrimer au sol, pas assez haut pour surplomber le reste. Un étage bâtard qui ne sait pas trancher, un indécis préférant la moyenne placide, un faible. C’est une question de courage. (Christine Jeanney, Signes cliniques, publie.net)

© tentatives.eklablog.fr

Christine Jeanney vit et écrit en Franche Comté depuis 2003. Retrouvez son actualité (textes, inédits ou parus en revue, chroniques de lectures, projets…) dans la blogosphère où elle est très active, sur Pages à pages et dans Tentatives notamment. Outre Signes cliniques, deux autres textes sont disponibles en numérique chez publie.net, Voir B. et autour et Folie passée à la chaux vive (dialogue sur toiles avec Haïti, foules et limites de l’être) avec Stéphane Martelly. Elle a également écrit un roman, Charlémoi, publié par Arhsens.

Christophe Grossi

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