Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

21 mars 2013

Salon du livre de Paris 2013 : Ombres Blanches & ePagine offrent un livre numérique à leurs lecteurs

« Un écrivain en arrivera toujours à parler de l’avantage que la solitude lui procure. J’aime être seul jusque dans la foule, oui, seul parmi les autres alors que pour beaucoup il s’agirait là de la pire des choses. Dans le flot, la cohue même, rien ne me distingue ou presque et je peux devenir très étrange en moi, jusqu’à être libre, si ça me chante, de ne plus me ressembler […] et il faut croire que j’ai besoin aussi de continuer à m’accrocher au réel, un temps au moins. C’est ce temps exaltant où l’esprit bouillonne, où tout s’écrit vivement à l’intérieur de soi, au risque que certaines idées, que l’on estime originales, se perdent en chemin. » Pascal Dessaint, Quelques pas de solitude

 

À l’occasion du Salon du Livre de Paris et de la parution prochaine aux éditions Rivages de Maintenant le mal est fait (le 3 avril), la librairie Ombres Blanches à Toulouse et ePagine offrent à tous les lecteurs un récit de Pascal Dessaint, Quelques pas de solitude.

Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont, L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono et L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry fabriqués par ePagine publications numériques, un quatrième titre vient en effet d’être mis en ligne sur la librairie epagine.fr : Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint, auteur de polars, de chroniques (et bientôt d’un roman) aux éditions Rivages, une œuvre dans laquelle il est beaucoup question des rapports complexes et parfois ambigus que l’Homme entretient avec la Nature.

Ce titre, contrairement aux trois autres, est le fruit d’une association entre la librairie Ombres Blanches à Toulouse et ePagine. Tout d’abord, l’été dernier, la librairie Ombres Blanches a édité hors commerce et à tirage limité le récit Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint. Ce texte (bientôt collector dans sa version papier) a ensuite été remis à Sébastien Cretin et à toute l’équipe du studio ePub (Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez) et depuis quelques jours il est également disponible en format numérique.

Comme pour les précédents titres disponibles sur le site de la librairie epagine.fr, ce récit de Pascal Dessaint sera offert en permanence avec tout téléchargement de livres numériques payants ou gratuits mais également sur simple demande. Et comme ePagine sera sur le Salon du Livre de Paris du 22 au 25 mars 2013, Quelques pas de solitude sera offert à tout visiteur (pas besoin de créer de compte ou de s’identifier, c’est cadeau !). Rendez-vous sur le stand ePagine (Allée E, stand 21), demandez le livre numérique et commencez à lire !

En offrant à ses lecteurs ce texte de Pascal Dessaint, variation sur le thème de la solitude, la librairie Ombres Blanches à Toulouse et la librairie ePagine.fr souhaitent remercier tous ceux qui restent fidèles aux livres et aux librairies, sociétés de toutes nos solitudes, lieux de partage de toutes les lectures et de toutes les productions singulières ou collectives.

Pour en savoir plus sur le projet de ePagine publications numériques et les modalités pratiques, je vous invite à consulter ce billet : ePagine jour après jour plante sa forêt numérique.

ChG

 

19 septembre 2012

Un voyage en Inde de Gonçalo M. Tavares (Viviane Hamy)

Il y a encore quelques mois, Gonçalo M. Tavares faisait partie des auteurs dont j’avais entendu parler (via Enrique Vila-Matas notamment), que j’avais très envie de découvrir mais que je n’avais pas encore lus. Quand en juillet j’ai appris que les éditions Viviane Hamy numériseraient à la rentrée Un voyage en Inde (qui vient de paraître) mais également ses sept autres textes, je me suis dit que c’était le bon moment. Cet été je suis donc parti avec trois d’entre eux et je les ai lus en moins d’une semaine. Et je vais dans les prochaines semaines lire les cinq autres. Autant dire tout de suite que cette œuvre en mouvement est pour moi plus qu’une simple découverte : très vite, Tavares a rejoint les auteurs essentiels, les indispensables, ceux qu’on lit et relit, les Michaux, les Chevillard, les Lobo Antunes, les Tabucchi, les Bolaño, entre autres. Plus que jubilatoires, son écriture, son style et sa pensée sont explosifs. Poésie, roman, philosophie, mythologie, épopée, cet auteur engrange tout, digère et diffuse. Avec mélancolie, avec humour, avec esprit. C’est tout simplement remarquable. Auteur de plusieurs romans et d’une série décalée qu’il construit à l’intérieur d’un quartier imaginaire dans lequel vivent des écrivains et philosophes célèbres (« O Bairro »), cet auteur va très vite devenir incontournable, j’en suis certain ! Pour vous donner un aperçu de son travail, je vous parlerai aujourd’hui de Un voyage en Inde (un roman de 500 pages) et très prochainement de sa série autour du « Quartier ou O Bairro » (les personnages se nommant ici Monsieur Valéry, Monsieur Kraus, Monsieur Walser, Monsieur Brecht ou encore Monsieur Calvino). Tous ces textes sont disponibles en papier mais également en numérique (entre 7.99 € et 16.99 €, sans DRM avec marquage). Pour ceux qui voudraient aller à l’essentiel, à la fin de ce billet (qui est très long, désolé…), vous trouverez quelques extraits ; vous pouvez également télécharger gratuitement les premières pages sur ePagine ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires. Pour visiter le site de l’auteur (en portugais) c’est par ici.

 

Pour écrire Un voyage en Inde, Gonçalo M. Tavares a emprunté à Luís de Camões la forme du poème épique, celle qu’il avait choisie dans Les Lusiades. Ainsi se lira son épopée moderne, en vers libres, un roman qui fera aimer la poésie à tous ceux que le genre rebute (comme Amos Oz il y a quelques années avec Seule la mer) ou qui vous la fera oublier tant la forme est liée à la narration (essayez, vous verrez), une narration qui vient détourner le propos du grand texte fondateur des lettres portugaises écrit au XVIe siècle dans lequel Camões glorifiait le Portugal à travers la découverte de la route maritime des Indes par Vasco de Gama. Découpé en dix chants (1102 strophes en tout), via aphorismes, pensées et maximes, le roman de Tavares (pour qui le récit est comme l’ami « déloyal des faits ») jouera en effet sans cesse avec le récit d’aventures (mélange d’épique et de rocambolesque), avec le conte philosophique et les récits mythologiques mais avec une distanciation et une ironie (un regard tantôt mélancolique tantôt amusé) qui vous rappelleront peut-être certains romans d’Éric Chevillard (Le Vaillant Petit Tailleur ou Les absences du Capitaine Cook, par exemple) ou encore l’univers d’Enrique Vila-Matas (Abrégé d’histoire de la littérature portative, Bartleby et compagnie ou encore Le Mal de Montano).

Le personnage de ce voyage sans cesse repoussé et retardé aurait pu s’appeler Ulysse. En réalité il s’appelle Bloom (comme chez Joyce), un Bloom qui pourrait être le fils volcanique de Voltaire et de Heidegger (un étonnant mélange de candeur et de pessimisme). Il vient d’une famille où la haine fratricide, la vengeance et les assassinats sont légion et se répètent régulièrement. Bloom dit faire un long voyage. Bloom dit quitter Lisbonne pour aller en Inde afin d’essayer de trouver une femme et/ou la sagesse. Bloom dit qu’il cherche le chemin le plus lent (« l’important était de mettre longtemps à arriver là où il voulait arriver »). Bloom dit qu’il fuit. Bloom dit qu’il s’est vengé. Bloom dit qu’il a tué. Bloom dit beaucoup de choses, et parfois même contradictoires. Son voyage durera sept années (2003-2010).

À Londres, Bloom fera la rencontre de trois hommes, de leur père, de Thom C et d’une prostituée, tombera dans un premier traquenard (et quelle rigolade !), il rêvera de Paris avant de s’y rendre, fantasmera sur la parisienne et rencontrera un personnage important, Jean M qui est à la fois une sorte de conseiller, de double, de béquille avec qui philosopher dans la ville des Lumières (on pensera ici au Paradoxe sur le comédien de Diderot), avec qui parler enfance, mémoire, territoire, carte, voyage, fuite, sexualité et sentiments.

Vers la moitié du roman, Bloom n’aura toujours pas posé le pied en Inde (soyez prévenus ! on ment souvent dans cette histoire) ; il aura néanmoins traversé quatre capitales européennes (sans compter Lisbonne) mais on ne saura rien des villes ou si peu. L’essentiel ne sera pas là puisque ce n’est pas à un voyage touristique ou de plaisance qu’on vous invite ici mais à un voyage pour oublier et s’oublier avant de (éventuellement) se trouver, à un voyage intérieur, un voyage où prendre de la hauteur, pour mieux se connaître ou se perdre (qu’est-ce qu’on gagne, qu’est-ce qu’on perd à ce jeu-là ?). Plutôt que des hauts faits, on s’intéressera ici au banal et à la faiblesse humaine (couardise, bêtise, imbécilité, absurdité, méchanceté, bestialité). On donnera sa vision de l’Europe, on parlera du rapport entre les villes, les éléments, la pensée, l’histoire, le corps humains et la mort. On questionnera également beaucoup les notions d’échec et de courage à travers l’expérience de la guerre et de l’oubli de la guerre. On interrogera la mémoire inexacte, l’invention, la naissance du récit (« celui qui se souvient invente : tout commence de nouveau » ou encore « Il est bon/ de méconnaître le passé avec une certaine exactitude/ – ce qui ne va pas sans difficulté, car méconnaître exactement/ correspond à un mélange entre amnésie et capacité à viser juste,/ un mélange entre jardin rectangulaire et catastrophe »). Certaines réflexions, certaines attitudes et une forme de pensée logique poussée à l’extrême (jusqu’à l’absurde) nous rappelleront les personnages de « O Bairro » et Un certain Plume de Henri Michaux. À d’autres moments, lorsque Bloom jugera le monde et les humains, le constat sera souvent pessimiste voire triste mais le tout, vous verrez, sera toujours dit avec panache.

Gonçalo M. Tavares se plaît à brouiller les cartes et s’amuse à confondre les narrateurs. Il n’est pas rare de ne plus savoir qui parle, surtout lorsque Bloom et Jean M s’entretiennent. À ce jeu sur le double via la narration doublé de mises en abîme et de digressions, rajoutez quelques comparaisons entre Anciens et Modernes (à travers la technique et la technologie), des réflexions détonantes sur l’opposition nature/humains, dieux/technologie, sur la perte de la mémoire des conflits, sur la langue, le langage, la poésie et le temps distendu, vous obtiendrez un cocktail vraiment explosif.

Voilà ! Il vous reste tout ça à découvrir, il vous reste aussi à rencontrer Anish et le sage Shankra, il vous reste à appréhender l’Inde de Bloom, à vivre ses (més)aventures. Il vous reste à vous plonger dans Les Lettres à Lucilius de Sénèque (dans une édition ancienne), le théâtre complet de Sophocle (dans une édition rare) et Le Mahâbhârata (dans une vieille édition). Il vous reste l’orgie, le meurtre, la vieille radio du père de Bloom et le retour. Mais comme l’écrit Eduardo Lourenço dans la postface, « il nous est impossible de voyager vers un quelconque paradis (…) tous les voyages sont toujours un retour vers le passé dont nous ne sommes jamais sortis ».

Et maintenant, voici quelques extraits de Un voyage en Inde de Gonçalo M. Tavares, roman traduit par Dominique Nédellec et publié chez Viviane Hamy. S’il figure sur la première liste du prix Médicis, il mérite avant tout d’être lu, annoté, partagé, commenté. C’est un grand grand grand texte (pardon pour l’emphase mais elle se fait rare ces temps-ci).

ChG

 

“ Il est des êtres vivants qui partent en voyage
pour aller à la chasse aux événements pour leur existence, comme si les
excitations étaient des papillons énormes,
d’une taille considérable (incapables de fuir à travers le filet).
Et il en est d’autres, comme Bloom, qui, avant même le début du voyage,
sont déjà propriétaires d’une température de citoyen au sang chaud :
passions extrêmes, vengeances, luttes, façons vénéneuses
et saintes de pénétrer dans le paysage.
Bloom disposait de fait d’un inventaire complet de l’existence :
dans son cas, oui, cela avait un sens que l’homme
soit doté de cette faculté à entendre et à voir derrière lui
que l’on appelle mémoire. (Chant II, 113)


L’énergie avec laquelle on se fait écraser n’a pas d’importance,
ce qui importe en effet c’est l’énergie qui nous reste
après qu’on nous a écrasés. (Chant III, 75)


Ce qui se passe, c’est qu’un pays ne
se soucie plus de savoir s’il fabrique ou non des poètes.
Et la fabrique elle-même ne tolère pas les rebuts :
toute la matière devra être exploitée,
comme une prostituée habile exploite tous les recoins
de son corps. Les pays ont perdu du style,
ils ont gagné des actionnaires. (Chant IV, 25)


Honte de l’art : localisé, comme n’importe quel point
mesquin d’une carte. Aucun artiste n’est
célébré dans le monde entier,
depuis l’Europe jusqu’en Asie, si ce n’est le banquier
qui s’occupe de l’œuvre d’art la plus simple
et la plus ancienne. (Chant VII, 50)


Bonne mémoire ne vaut pas sincérité et
les plus grandes canailles n’oublient
jamais de s’effacer devant les demoiselles
au moment de franchir une porte. (Chant VIII, 82)


Je veux d’abord arriver en Inde intérieurement,
pensait Bloom, en construisant l’oubli
de ma vie antérieure comme on construit patiemment un édifice.
L’oubli est une faculté de l’esprit
perfectible comme toutes les autres
(comme son contraire, par exemple, la mémoire).
Cependant, Bloom chercha des livres avec des exercices
pour apprendre à oublier, mais n’en trouva aucun ;
il chercha beaucoup. (Chant V, 69)
 ”

9 juin 2012

offre découverte publie.net (week-end du 9 juin)

Nouveau week-end et nouvelle offre découverte publie.net (cf. les billets précédents si besoin). Cette semaine (depuis hier matin jusqu’au lundi 11 juin minuit) la coopérative d’auteurs et maison d’édition numérique publie.net vous permet une fois encore de découvrir à petits prix sa dernière nouveauté ainsi que quatre titres issus de son catalogue numérique, l’un parce que le fichier a été revu et corrigé par l’auteur et par les créateurs de l’ePub ; les trois autres, parce que la maison souhaitait les remettre en avant. Côté pratique, ces 5 textes à la une coûtent chacun 0.99 € et s’ils sont watermarqués (tatouage numérique), ils ne contiennent en revanche pas de DRM Adobe. Si un ou plusieurs de ces titres vous plaisent, rendez-vous sur votre site préféré, sélectionnez-le(s), réglez, téléchargez et surtout prenez du plaisir à les lire (N.B. : ces fichiers peuvent être lus sur tous supports mais certains ont été optimisés pour la lecture sur iPad ; ces informations sont en général indiquées sur les fiches de présentation).

 

 

On commence par la dernière mise en ligne, Où que je sois encore… d’Arnaud Maïsetti, un récit inédit en numérique et qui est (me semble-t-il) la première publication de l’auteur (texte paru en 2008 aux éditions du Seuil). Depuis, Arnaud Maïsetti a publié d’autres textes, dont une lecture très dense et fouillée de Koltès et un recueil d’Anticipations. Mais Arnaud Maïsetti a surtout ouvert un carnet en ligne à plusieurs entrées, un site qui est un chantier vertigineux, ambitieux et complet où le suivre à travers son journal mais aussi ses fictions, ses lectures et ses critiques (littérature, essais, cinéma, théâtre…), ses photographies, les musiques qu’il écoute, ses errances… Impossible de dissocier site et livre numérique. C’est une œuvre en mouvement et une voix qui compte pour beaucoup. Ci-dessous, un extrait de cette traversée/plongée dans la ville, dans la nuit, avec exposition du corps et la phrase comme appui face au tangage.
=> voir les autres titres de cet auteur

 

Autre auteur qui scalpe le verbe, autre voix grave, autre rythme, autre regard. Daniel Bourrion est de ceux qui convoquent et se saisissent des langues enfouies, disparues ou apprises à l’école (les natales, les maternelles, les officielles) pour créer leur propre langue. Ici aussi les phrases sont très longues, toutes nourries qu’elles sont à la terre Lorraine, aux paysages de son enfance, aux histoires, non-dits et lettres de ceux qui ne sont jamais partis et continuent de parler à travers lui. Car les morts parlent. Surtout que/quand les guerres sont passées par là. Daniel Bourrion fait également partie des auteurs qui ont d’abord publié des textes chez des éditeurs traditionnels (papier) avant de choisir d’écrire directement sur le web. Incipit est une des portes d’entrées vers son univers. Il y en a d’autres. Alors si vous êtes de ceux qui aimez ces écritures-là, lisez également ses autres récits poétiques, vous ne serez pas déçus.
=> voir les sept autres titres de cet auteur

 

Incursion cette fois dans la science fiction en compagnie de Maurice Leblanc, créateur d’Arsène Lupin, qui propose, dans Le Formidable événement, un moyen plus naturel que l’Eurostar pour relier le continent à l’Angleterre : la marche à pied. Pour cela, rien de plus simple, il suffit de faire disparaître la Manche et le tour est joué (un tsunami s’en chargera ici en tout cas). L’édition de ce texte rare, retrouvé et préfacé par Philippe Ethuin du blog ArchéoSF, respecte le découpage de l’édition pré-originale publiée dans Je Sais Tout en 1920.
=> voir les autres titres de la collection ArchéoSF

 

On passe cette fois dans le roman noir, très noir avec Homo Futuris de Patrick De Friberg, un thriller qui mêle aventures, action, espionnage (via les services de renseignements) sur fond de magouilles politiciennes mondialisées. Vous avez aimé ce titre de Patrick De Friberg ? Deux autres vous attendent ici (Le dossier Kristina et Tsunami).
=> voir d’autres titres de la collection PublieNoir

 

Pour terminer, un ensemble de textes écrits et réunis par Hubert Guillaud, Rémi Sussan et Xavier de la Porte en collaboration avec Internet’Actu, Est-ce que la technologie sauvera le monde ?, autrement dit, est-ce que la technologie sera capable de répondre aux défis du XXIe siècle et peut-on encore croire au progrès technologique et scientifique comme nous le laisse à penser plusieurs siècles de connaissances fondés tout entier sur eux ?
=> voir les trois autres titres de la collection Washing Machine

 

Comme d’habitude, tous ces titres peuvent être téléchargés sur ePagine ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici). Vous pouvez également cliquer sur les visuels de couvertures pour accéder directement au catalogue.

Bonne découverte à tou(te)s !

ChG

19 mars 2012

L’art du contresens de Vincent Eggericx (extrait)

Depuis le premier jour du Salon du Livre de Paris (cf. billet du 14 mars), chaque matin le blog ePagine vous a offert un extrait à lire en ligne d’un titre issu du catalogue numérique. Après Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira (éditions Philippe Picquier), Ce n’est pas un hasard de Ryoko Sekiguchi (éditions P.O.L) et Fuji San de Jacques Roubaud, aujourd’hui, pour le dernier jour, place à L’art du contresens de Vincent Eggericx (éditions Verdier), un récit magnifique où il est question de la ville de Kyôto et de ses paradoxes, de l’apprentissage du tir à l’arc et de la culture nipponne, de souffle, de « rédemption » et d’amour. Plutôt que de gloser comme j’ai trop l’habitude de le faire, je vous propose de lire l’extrait infra et d’écouter l’auteur parler de son récit (de voyage) doublé d’une réflexion sur le monde et sur soi.

L’art du contresens de Vincent Eggericx fait partie du catalogue numérique de ePagine et des libraires partenaires. Proposée avec DRM Adobe, la version électronique (format ePub) est vendue au même prix chez tous les revendeurs de livres numériques (10.65 €) et peut être lue sur tous supports (ordinateur, liseuse, tablette, smartphone…). Pour rappel, Verdier c’est aujourd’hui 7 titres en numérique (format ePub). Enfin, deux autres titres de Vincent Eggericx chez sont disponibles en numérique chez publie.net, La Position de l’observateur et Paradis violent.

ChG



 

© Extrait de L’art du contresens
de Vincent Eggericx,
Verdier, 2010


« On pourrait croire qu’au pays des bonsaïs la circulation des vélos est organisée aussi méticuleusement que celle de la sève des arbousiers. Elle est soumise à un arbitraire total, qui croît à mesure de l’âge des protagonistes et de l’éloignement de la capitale pour atteindre un paroxysme à Kyôto, chez l’octogénaire, dont la conduite atteint une perfection pareille à celle des vieux calligraphes : débarrassée de toutes les fioritures, libérée de l’attachement à la réalité, elle consiste à tracer son chemin en ligne droite en fonction du but à atteindre sans tenir aucun compte ni des sens interdits, ni des voitures, ni des piétons, ni a fortiori des autres vélos. L’allure de ces obâsans est celle d’un char d’assaut : elles parviennent à donner à leur silhouette minuscule un volume insoupçonné en déployant de part et d’autre de leur destrier de métal leurs coudes et leurs genoux comme des ailerons, et en poussant en avant leurs épaules rachitiques, dans lesquelles elles rentrent des têtes d’oiseaux de proie impassibles. On les voit souvent rouler à contresens sur des artères où déboulent une file de bolides qu’elles ignorent majestueusement. Ponctuellement elles se précipitent sur un piéton ; si celui-ci a le malheur de rester sur le trottoir, elles font mine de s’écraser sur l’avenue, freinent laborieusement quelques mètres plus loin et restent ainsi au milieu de la route, proférant sans même se retourner de vagues malédictions contre l’imprudent.
Leur exemple est suivi très tôt par les écolières les plus inoffensives : elles développent une indifférence au sens de la circulation qui trouve son achèvement à Kyôto, où s’est développé au plus haut point l’art du contresens.
Cet art est condensé dans le tir à l’arc japonais : atrocement simple, puisque l’acte de plier l’arc à l’envers de sa courbure naturelle pour y tendre la corde signe le moment où vous vous enfoncez dans l’envers des choses, et délicieusement compliqué, car vous devrez non pas bander l’arc, mais entrer en son intérieur. Plutôt que d’actionner vos muscles vous devrez utiliser votre souffle et vos os. Votre main gauche tiendra l’arc sans le tenir ; votre main droite qui, dans l’ordre du visible, tire la corde, devra pousser la poignée et votre main gauche qui, objectivement, pousse l’arc, devra « en esprit » tendre la corde. Cet océan de contradictions, qui donnerait des vertiges au loup de mer le plus amariné, est résumé dans la façon dont les flèches sont disposées avant le tir : la première regardant la cible, l’autre visant la direction opposée.
Tandis qu’à l’Ouest la croix a été utilisée pour crucifier de doux philosophes en transperçant leurs jointures avec des clous de charpentier après la leur avoir fait porter tout le long d’un chemin pentu sous les huées d’une foule vociférante, il s’agit dans le kyudô de dessiner avec le corps de l’homme des croix dans l’espace, de les animer en une danse lente dont un élément anecdotique et essentiel sera le son produit par l’impact de la flèche sur la cible.
Les premiers pas sont ingrats : on répète les gestes à vide, en suivant les huit phases de la cérémonie qui amène le tir. Après quelques séances où votre corps apprend à faire un éventail de ses jambes et à élever ses bras vers le ciel, on vous donne un gomkyu, littéralement un arc en caoutchouc ; une fois que l’enchaînement des mouvements est compris on vous confie un arc de faible puissance pour apprendre à vous placer par rapport à sa corde et à sa courbe.
La rencontre avec la cible peut se traduire de trois manières : la flèche touche la cible ; la flèche transperce la cible ; la flèche existe dans la cible. Arriver à ce dernier résultat nécessite un entraînement sans fin qui vous plongera dans des affres de parturiente, ou dans des transes de derviche tourneur. (…)
»

16 février 2012

Hemingway | Le vieil homme et la mer | nouvelle traduction

Note du 17 février 2012, 22h00 : Ce soir on en sait plus sur les raisons qui ont poussé les éditions Gallimard à demander de manière soudaine à tous les diffuseurs de retirer ce titre de leurs différentes plateformes. Alban Cerisier, secrétaire général de la maison d’édition, s’en est expliqué via le site ActuaLitté. « Si on suit strictement la règle, nous sommes en effet les seuls à pouvoir publier une traduction de cette œuvre. Mais vis-à-vis de la succession Hemingway, on ne pouvait pas faire autrement que de réagir en demandant le retrait de ces œuvres. Nous sommes tenus contractuellement de faire respecter ces droits. François Bon n’avait probablement pas connaissance de ces accords contractualisés ». Cette affaire, plus complexe qu’elle n’y paraissait au premier abord, est d’ailleurs très bien analysée par Hubert Guillaud, rédacteur en chef d’InternetActu.net. « Cette histoire (une de plus) me semble emblématique d’une incompréhension de plus en plus aiguë entre la création et le droit, entre le partage et la propriété », écrit-il sur sur le blog La Feuille, billet que je vous invite à consulter avant d’ouvrir à nouveau les fenêtres sur le monde.

Note du 17 février 2012, 17h30 : Contrairement à ce que j’écrivais hier, ce titre ne peut plus être téléchargé pour l’instant, ni sur ePagine, ni sur les sites des libraires partenaires, les éditions Gallimard venant brutalement de demander à publie.net « de retirer cet ouvrage de la vente, dont la publication et la commercialisation constituent un acte de contrefaçon » ainsi qu’à tous les diffuseurs « de procéder à son retrait immédiat » de leur plateforme (cf. le billet de François Bon sur le tiers livre).
Pour l’instant, comme personne ne m’a encore demandé de « procéder au retrait immédiat » de ce billet avec extrait de la traduction du vieil homme et la mer par François Bon, je le laisserai en ligne. En soutien à tous les passeurs de textes, de savoir et d’émotions.
Je signale aussi à tous ceux qui ne connaîtraient pas et souhaiteraient découvrir ce que propose cette maison d’édition numérique d’aller jeter à œil à son catalogue exigeant (vous pouvez aussi visiter ce blog qui a chroniqué nombre de ses titres mis en ligne depuis 3 ans). Vous y trouverez là des écrivains classiques mais surtout des auteurs d’aujourd’hui. Vous y lirez de la poésie, des fictions, des polars, de la SF, des essais. Il n’y aura pas plus beau soutien (et agréable qui plus est) à cette maison d’édition (qui est une coopérative d’auteurs) passionnée par la diffusion de toutes les formes d’écritures, les langues singulières, les voix et les idées. Ce qui s’écrit là est notre mémoire de demain, la mémoire des hommes, la mémoire et la mer (« La marée, je l’ai dans le cœur/ Qui me remonte comme un signe »).

ChG


billet du 16 février 2012

Après Lovecraft, Melville et Kafka, un autre grand auteur du XXe siècle, Hemingway, vient de rejoindre le répertoire numérique de publie.net en bénéficiant lui aussi d’une nouvelle traduction. Si le Bartleby de Melville (cf. billet du 27 juillet 2011) et les histoires terrifiantes de Lovecraft sont traduites par Ruth Szafranski (cf. également ses récentes traductions de Dashiell Hammett), si les 57 récits brefs de Kafka (cf. billet du 6 février dernier) sont traduits par Laurent Margantin, Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway, lui, a été travaillé au plus près par François Bon. Voici d’ailleurs ce qu’il en dit : « Traduire c’est reprendre un texte comme du gravier, lentement. Par rapport aux autres textes d’Hemingway, presque un travail de statuaire : si peu de mots, et le tournoiement de leurs répétitions, des didascalies qui détourent les phrases comme un vitrail. Le jeu précis de miroitements entre les paroles que le vieil homme dit à haute voix pour le ciel, le poisson ou lui-même, et son monologue intérieur. Le travail comme sur du marbre entre homme et animal, et l’égalité terrible devant mort et destin. L’énorme défi de ce texte, c’est comment l’universel tient à ce rythme, et ce concret. Puis la violence de la fable, l’émergence crue de beauté qui en est le complément nécessaire, presque incestueux. »

Cette nouvelle traduction du vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway mise en ligne par publie.net peut être téléchargée sur toutes les plateformes de ventes de livres numériques, ePagine et ses libraires partenaires inclus (multi-formats dont ePub, marquage sans DRM, 2.99€).

Et tout de suite un long extrait qui rappellera bien des choses à tous les amateurs de ce monument de la littérature mondiale qui est aussi le dernier texte connu écrit par Hemingway avant son suicide en 1961.

ChG

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Extrait du vieil homme et la mer

« (…)

Juste avant la nuit, alors qu’ils passaient une grande île de sargasses qui se soulevaient et balançaient dans la lumière de la mer comme si l’océan faisait l’amour avec quelque chose qui se cachait sous une couverture jaune, un dauphin attrapa la ligne arrière. Il le vit tout d’abord quand il sauta en l’air, tout doré dans la dernière lumière du soleil, battant violemment dans son saut. Il sauta de nouveau et de nouveau, des sauts que la peur rendait acrobatiques, et il l’amena jusqu’à sa poupe, accroupi, tout en retenant la grande ligne de sa main et du bras droits, ramenant le dauphin de sa main gauche, retenant la ligne chaque brasse de son pied nu. Quand le poisson fut à toucher le canot, plongeant et se hérissant de tous les côtés par désespoir, le vieux se pencha sur le plat-bord, et souleva le poisson d’or poli avec ses taches mauves par-dessus la poupe. Ses mâchoires battaient convulsivement dans des morsures rapides contre l’hameçon, et il battait le fond du bateau de son long corps plat, de la queue et de la tête, jusqu’aux coups de gourdin sur la tête brillante et dorée qui le laissaient tressaillant, mais inerte.
Le vieux décrocha le poisson, remit un appât sur sa ligne avec une autre sardine et la remit à la traîne. Puis il revint laborieusement à la proue. Il lava sa main gauche et l’essuya sur son pantalon. Puis il passa la grande ligne de sa main droite à sa main gauche et lava sa main droite dans la mer tout en regardant le ciel plonger dans l’océan, et surveillant l’inclinaison de la ligne.
– Elle n’a pas changé du tout, dit-il. Mais suivant le mouvement de l’eau le long de sa main, il remarqua qu’ils avaient encore ralenti.
– Si je laisse les deux avirons à la traîne, ça devrait le ralentir encore pour cette nuit, dit-il. Il est bon pour la nuit et moi aussi.
Ce serait mieux de dépecer le dauphin un peu plus tard, pour que le sang reste dans la viande, pensa-t-il. Je peux faire ça dans un moment, quand je mettrai mes avirons à la traîne. C’est mieux de laisser le poisson tranquille maintenant, et de ne pas trop le déranger au crépuscule. Le coucher du soleil est un moment difficile pour tous les poissons.
Il sécha sa main droite dans l’air du soir, puis assura de nouveau sa prise sur la ligne et s’arrangea comme il put, se débrouillant pour s’allonger contre le plat-bord pour que le bateau ait sa part de la traction, et partage avec lui.
J’apprends comment le faire, pensa-t-il. Enfin, cette partie-là. Puis se souvint qu’il n’avait rien mangé depuis qu’il avait pêché ce thon gardé comme appât, et qu’il avait besoin de se nourrir. J’ai mangé le thon en entier, demain je mangerai le dauphin. Il l’appelait dorado. Peut-être que je devrais en manger un morceau quand je le viderai. Ce sera plus difficile à manger que la bonite. Mais ici rien n’est facile.
– Tu vas comment, le poisson, demanda-t-il à voix haute. Moi je me sens bien, ma main gauche va mieux, j’ai de quoi manger pour cette nuit et demain. Tire mon bateau, le poisson.
Il ne sentait pas si bien que cela, la douleur due à la corde en travers de son dos avait dépassé la simple douleur, était devenue un engourdissement dont il se méfiait. Mais j’ai traversé des choses bien pires, pensait-il. Ma main est seulement coupée et la crampe est partie de l’autre. Mes jambes vont bien. Et maintenant j’ai un avantage sur lui dans comment se nourrir.

(…) »

© Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer, traduction François Bon, publie.net, 2012.

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