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16 septembre 2011

Peignez gratuitement le dragon Griaule de Lucius Shepard avec Le Bélial !

En attendant la sortie du recueil de Lucius Shepard, Le dragon Griaule, les éditions Le Bélial offrent à tous les lecteurs (en ePub et jusqu’au 30 septembre 2011 inclus) une traduction inédite en français de L’Homme qui peignit le dragon Griaule par Jean-Daniel Brèque, une des nouvelles du recueil écrites par ce grand auteur nord-américain qu’on peut dire « culte » parce que si apprécié par certains lecteurs de SF et fantasy il n’est malheureusement pas lu par les amateurs de littérature blanche. Dommage ! Surtout que son réalisme magique, son style, sa sensibilité m’ont plus d’une fois fait penser à un autre grand écrivain, Gabriel García Márquez, auteur lu par un très large public. Alors si vous êtes comme moi, lecteur de littérature « blanche » mais ouvert aux genres de l’imaginaire, téléchargez cette longue nouvelle aujourd’hui ! Après le 30 septembre cet ePub sans DRM sera vendu 1.59 €. Et si la nouvelle vous plaît, vous pourrez poursuivre cette série consacrée au dragon Griaule en téléchargeant le recueil complet à partir du 22 septembre. Celui-ci sera vendu 25 € en papier et 10.99 € en numérique (toujours sans DRM). C’est ici que ça se passe ainsi que sur tous les sites des libraires proposant à la vente des livres numériques !

 

L’univers développé par Lucius Shepard n’aura jamais été publié dans son intégralité, ni en France ni ailleurs dans le monde. Rien que pour ça la parution du dragon Griaule est en soi un événement ! Celui-ci contiendra donc six novellas toutes inédites en français (ou nouvelles traductions), dont L’Homme qui peignit le dragon Griaule, texte liminaire publié en 1984 dans lequel l’auteur introduit « l’univers de Griaule, un monde préindustriel où un dragon titanesque a été pétrifié par un puissant sorcier voilà plusieurs millénaires. Depuis ces temps reculés, la créature s’est « intégrée » au paysage, devenant à elle seule une chaîne de montagne chargée de végétation qui abrite ville et villages. Mais si le monstre ne bouge plus, il n’en est pas mort pour autant. Ainsi Griaule continue-t-il d’instiller sa néfaste influence, une insidieuse corruption qui s’attaque aussi bien aux hommes qu’à la nature… Car Griaule poursuit un but. Inavoué et inavouable… » Mais soudain surgit un homme étrange, un peintre et tatoueur qui a un drôle de projet à proposer aux pères de la cité : empoisonner le dragon Griaule en le peignant…

 

 

Étant un lecteur très occasionnel de SF et de fantasy je ne savais pas si cette nouvelle allait me plaire. Mais face à un styliste et à un peintre pareils impossible de ne pas s’y engouffrer. Fond et forme ici s’épousent admirablement. L’univers qu’il dépeint, la cité de Teocinte et ses environs, mêle le beau, le glauque et le merveilleux et tout ça parfois le temps d’un glissement à l’intérieur d’une même phrase. Sa manière de décrire ce que ses personnages voient est réalisée avec une minutie et un goût du détail qui font mouche (voyez par exemple comment il croque le dragon, ce qu’il dit de ses écailles par exemple). Impressionnant également ce paysage qui se modifie à mesure que le projet du peintre prend forme. Il y a aussi dans ce texte un travail très fin sur les oppositions art et pouvoir, amour et ambition, folie créatrice et bêtise de ceux qui gouvernent. On y trouve également de beaux passages sur la patience et la beauté mortelle ou encore sur la déliquescence d’une société. Quitte à être emphatique soyons-le jusqu’au bout ! J’avoue que j’ai également aimé que le temps soit ici étiré à souhaits, à la fois dans l’histoire racontée mais également dans la construction elle-même du récit qui avance de manière polyphonique et non linéaire. En deux mots, allez y ! Ci-dessous un extrait de la nouvelle. J’ai choisi le moment où Méric s’aventure pour la première fois dans les collines en compagnie de Jarcke (personnage très important) et découvre une partie du corps du dragon, notamment son flanc, ses ailes et ses écailles…

 

© 1ère des 7 illustrations intérieures de Griaule par Nicolas Fructus, auteur des couvertures également.

Extrait de L’Homme qui peignit le dragon Griaule

La vallée, qui s’étendait sur soixante-dix milles du nord au sud, était bordée de part et d’autre par des collines boisées dont les flancs fripés et les crêtes épineuses accréditaient l’idée que des bêtes sommeillaient au-dessous d’elles. En contrebas, on cultivait la banane, la canne à sucre et la pastèque, et, entre les parcelles, on trouvait des palmiers, des arbousiers et, de temps à autre, des figuiers pareils à des sentinelles. Jarcke et Méric descendirent de cheval au bout d’une demi-heure pour grimper sur un sentier en pente douce qui s’insinuait entre deux collines. En sueur, hors d’haleine, Méric déclara forfait au tiers de l’ascension ; mais Jarcke continua sa route sans remarquer sa défaillance. Par nature, elle était aussi abrupte que son nom : une femme courtaude au visage tanné par le soleil. Bien qu’elle parût de dix ans plus vieille que Méric, elle avait à peu près son âge. Elle portait une tunique grise serrée à la taille par un ceinturon de cuir, où étaient passés quatre poignards de jet, et un rouleau de corde en bandoulière.

« C’est encore loin ? » lança Méric.

Elle se retourna en plissant le front. « Tu es sur sa queue. Le reste de son corps est de l’autre côté de cette colline. »

Un pic à glace poignarda l’abdomen de Méric et il baissa les yeux sur l’herbe, s’attendant à la voir s’effacer pour révéler des écailles miroitantes.

« Pourquoi on n’a pas gardé les chevaux ? demanda-t-il.

— Ils n’aiment pas venir par ici. » Elle eut un grognement amusé. « La plupart des gens non plus, d’ailleurs. » Et elle reprit sa route.

Trente minutes de marche, et ils arrivèrent sur l’autre flanc de la colline, celui qui surplombait la vallée. La pente était toujours ascendante, mais à un moindre gradient. Des chênes étiques et contrefaits poussaient au sein des buissons de cerisiers de Virginie, des insectes bourdonnaient parmi les hautes herbes. On aurait cru se trouver sur un plateau large de plusieurs centaines de pieds ; mais, devant eux, là où naissait une pente marquée, quantité d’épaisses colonnes d’un noir teinté de vert jaillissaient de la terre. Entre elles se déployaient des membranes de cuir, encroûtées de mottes de terre et festonnées de mousse. On eût dit les vestiges d’une antique palissade, et il en émanait le souffle spectral des ruines du passé.

« Ça, c’est les ailes, dit Jarcke. Le plus gros d’entre elles est enfoui, mais on en distingue des bribes sur le flanc de la falaise, et à proximité de Hangtown, il y a des coins où on peut se promener à leur ombre… sauf que je te le déconseille.

— J’aimerais jeter un coup d’œil au bord du précipice », dit Méric, incapable de détacher son regard de ces ailes ; bien que la surface des feuilles luisît au soleil brûlant, les ailes semblaient absorber toute lumière, comme si leur âge et leur étrangeté les dispensaient de toute réflexivité.

Jarcke le conduisit dans un bosquet où chênes et fougères enchevêtrés projetaient une pénombre verdâtre et où la terre semblait grimper vers les hauteurs. Elle boucla sa corde autour d’un chêne et en passa l’autre extrémité autour de la taille de Méric. « Tire une fois quand tu veux t’arrêter, deux quand tu veux être hissé », dit-elle, et elle commença à donner du mou afin qu’il pût reculer pendant qu’elle le retenait.

Lorsque Méric s’enfonça dans le bosquet, les fougères lui chatouillèrent la nuque et les feuilles de chêne lui piquèrent les joues. Soudain, il émergea en plein soleil. En baissant les yeux, il découvrit que ses pieds étaient calés sur un repli de l’aile du dragon, et, en les levant, il vit que celle-ci disparaissait sous un tapis de terre et de végétation. Après être descendu d’une douzaine de pieds supplémentaires, il tira sur la corde et se tourna vers le nord pour laisser courir son regard sur l’énorme renflement du flanc de Griaule.

Les écailles étaient des hexagones irréguliers de trente pieds de large sur quinze de haut ; leur couleur était un or pâle nuancé de vert, mais il y en avait aussi des blanches, drapées dans des lambeaux de peau morte, et d’autres recouvertes d’une mousse viride, et l’immense majorité d’entre elles étaient marbrées d’algues et de lichens qui semblaient dessiner les caractères d’un alphabet ophidien. Les oiseaux avaient niché dans les fêlures, les fougères avaient poussé dans les interstices, tels des milliers de panaches verts frémissant sous la brise. Méric eut le souffle coupé en contemplant l’immensité de ce jardin suspendu – on eût dit une lune fossile à la courbure prononcée. L’idée de tous les siècles accumulés dans ces écailles lui donna le vertige, et il s’aperçut qu’il n’arrivait pas à détourner les yeux, comme s’ils restaient rivés à ce panorama pendant que son âme se flétrissait à mesure qu’il prenait conscience de la masse et de l’intemporalité de cette créature sur laquelle il rampait comme une mouche. Il perdit toute distance par rapport à la scène : le flanc de Griaule était plus vaste que le ciel, pourvu de sa propre gravité potentielle, et il lui semblait totalement raisonnable de marcher dessus sans jamais courir le risque de choir. C’est donc ce qu’il décida de faire, mais Jarcke, interprétant la tension de la corde comme un signal, le ramena vers elle, le traînant sur l’aile puis à travers les fougères, jusqu’à ce qu’il regagnât la clairière. Il resta allongé à ses pieds, muet, le souffle court.

© Lucius Shepard, L’Homme qui peignit le dragon Griaule, Le Bélial, 2011, traduction Jean-Daniel Brèque.

 

Sommaire du recueil à paraître le 22 septembre :

L’Homme qui peignit le Dragon Griaule (traduction inédite)
La Fille du chasseur d’écailles (texte inédit)
Le Père des pierres (texte inédit)
La Maison du menteur (texte inédit)
L’Écaille de Taborin (texte inédit)
Le Crâne (texte inédit)

 

Pour aller plus loin, Le Bélial vous propose également un forum où échanger autour de cet ensemble de textes. Bonne(s) lecture(s) !

ChG

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