Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

31 mai 2013

Grand prix des lectrices ELLE 2013 : focus sur Rithy Panh

Le 20 janvier 2012 je vous annonçais sur ce blog la double sortie (version imprimée et numérique) de L’élimination de Rithy Panh (Grasset), récit-témoignage écrit en étroite collaboration durant plus de deux années avec l’écrivain Christophe Bataille ainsi que de son film, Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer, deux œuvres dans lesquelles il revient sur le génocide cambodgien et plus particulièrement sur Kaing Guek Eav surnommé Duch, un homme qui a dirigé pendant quatre ans une prison des maquis khmers rouges, M13, avant de commander de 1975 jusqu’à la débâcle khmère en 1979 un centre, S21, dans lequel il a fait torturer, tuer et disparaître plus de 10.000 personnes. Premier responsable khmer rouge présenté devant les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC), Duch, à la fin de son procès, avait demandé sa remise en liberté. Il avait été condamné à 35 années d’emprisonnement.

Un mois plus tard, en février, une nouvelle tombait. L’ancien khmer rouge était condamné en appel à la prison à perpétuité par le tribunal spécial soutenu par les Nations unies, au Cambodge. La Chambre de la Cour suprême avait jugé que Duch devait être tenu pour responsable de la mort des 14.000 détenus de Tuol Sleng, près de Phnom Penh, sous le régime des Khmers rouges (1975-79). « La peine doit être sévère pour éviter des crimes similaires, sans aucun doute parmi les pires de l’histoire de l’humanité », déclarait alors le président de la cour, Kong Srim. La prison de Tuol Sleng, aurait-il ajouté, était une « usine de la mort ».

Jugé coupable en juillet 2010 de meurtre, torture, viol et crimes contre l’humanité, il faut savoir que ce verdict de culpabilité est le seul à avoir été rendu par le tribunal spécial soutenu par les Nations unies depuis sa création en 2005.

Plus d’un an après sa parution, ce témoignage vient d’être récompensé par le jury du Grand prix des lectrices de ELLE dans la catégorie « Documents » et nous ne pouvons que nous en réjouir.

Les deux autres titres qui ont été mis à l’honneur hier soir par les lectrices de ELLE sont, dans la catégorie « Roman », Arrive un vagabond de l’auteur américain Robert Goolrick (éditions Anne Carrière, traduction Marie de Prémonville) et, dans la catégorie « Policier », Les Apparences, thriller de l’auteur américain Gillian Flynn (éditions Sonatine, traduction Héloïse Esquié). Ces deux titres sont à la fois disponibles en papier et en numérique.

ChG

 

Lire, visionner, aller plus loin

lire ou relire le billet que je lui avais consacré le 20 janvier 2012
regarder en ligne la bande-annonce du film de Rithy Panh sur le site ePagine
télécharger gratuitement au format ePub ou lire en ligne un extrait de L’élimination
lire du même auteur Le papier ne peut pas envelopper la braise (Grasset)
consulter d’autres textes disponibles en numérique sur le sujet

7 décembre 2012

Six titres emblématiques des éditions Zulma en numérique

Les éditions Zulma, éditeurs de littérature depuis 1991, viennent de faire leur entrée dans le catalogue numérique de la librairie ePagine ainsi que sur les sites de vente des libraires partenaires.

Six titres emblématiques, tous issus du fonds des éditions Zulma, sont d’ores et déjà disponibles au format ePub (lecture sur liseuse, tablette, ordinateur ou smartphone) : trois romans français et trois titres d’auteurs étrangers (littérature islandaise, coréenne et persane).

Avec cette première proposition, la maison d’édition remet en avant des auteurs qui, soit ont obtenu un prix littéraire en 2008 et 2009, soit ont actuellement ou en janvier prochain une actualité (nouveauté au format papier en grand format ou poche). Une manière très agréable de montrer toute la richesse du catalogue et de le valoriser dans ce nouveau format (ces 6 titres sont tous commercialisés 9.99 €, sans DRM avec tatouage numérique). Les ePubs sont aussi soignés que les livres imprimés : une belle maquette et des visuels de couverture remarquables.

Parmi les six titres on notera notamment la présence du grand écrivain coréen Hwang Sok-yong avec Shim Chong, fille vendue (il est également l’auteur d’un roman qui m’avait beaucoup ému il y a quelques années, Le Vieux jardin (version imprimée pour le moment)). Dans un tout autre genre, si ce n’est pas encore fait, ruez-vous sur le très très très noir et choral Garden of love de Marcus Malte, un roman magnifiquement construit et écrit, tout en miroirs et qui joue avec nos nerfs de bout en bout. On pourra également citer Hubert Haddad, Auður Ava Ólafsdóttir, Jean-Marie Blas de Roblès ou encore Zoyâ Pirzâd. Pour en savoir plus sur ces six titres, n’hésitez pas à faire un tour dans le catalogue de Zulma numérique. On y reviendra très prochainement.

En attendant, voici un court extrait de Shim Chong, fille vendue de Hwang Sok-yong, traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, un roman-fleuve qui se déroule en Asie du sud-est à la fin du XIXe et qui, à travers le parcours tumultueux d’une jeune femme, pénètre dans les salles enfumées des opiumeries, remonte les filières du trafic d’enfants et de la prostitution et nous ouvre les portes des hanamachi, les quartiers réservés aux geishas.

La bienvenue à la maison d’édition et bonnes lectures plurielles à tous !

ChG

 


 

SHIM CHONG, FILLE VENDUE
de HWANG SOK-YONG

CHAPITRE I

LA RÉINCARNATION

 

Elle sombrait dans les abysses. Au plus ténébreux des profondeurs de la mer, elle ondoyait sur un voile de soie animé d’une légère oscillation. Une sorte de muraille s’étirait devant ses yeux comme si elle s’enfonçait dans la béance vertigineuse d’un puits.

« Ah ! sauvez-moi ! »

Le cri de Chong ne sortit point de sa gorge. Il n’avait retenti que dans sa tête. Tout à coup, elle eut le sentiment de percuter, dans un bruit assourdissant, le fond glacé du gouffre. Presque aussitôt, ce même voile de soie qui l’entraînait la repoussa vers le haut. Elle prit son essor, doucement, en direction de l’ouverture ; le mur de pierre glissait désormais en sens inverse. Les reins courbés en arc, la tête renversée, c’est du menton qu’elle toucha en premier le ciel. Propulsée soudain hors du puits, elle atterrit brutalement dans un recoin.

Les paupières entrouvertes, elle discerna un minuscule cabanon de planches. Tâtonnant des deux mains, elle ne fut pas longue à se découvrir gisant sur une natte grossière de bambou. Le sol s’inclina, Chong bascula et vint heurter la paroi opposée. Une porte lui apparut juste en face, avec, dans sa partie haute, un grillage rectangulaire qui laissait passer l’air. En prenant appui contre le mur incliné, elle parvint à s’en approcher et put s’agripper à la poignée ; celle-ci, solidement fixée, était en bois, de forme arrondie. Chong poussa la porte qui ne céda que de quelques centimètres ; un cadenas devait la fermer de l’extérieur. Lorsque le cabanon s’inclina dans l’autre sens, elle se cramponna à la poignée et, de l’autre main, s’accrocha au grillage.

Par cette ouverture, elle put enfin distinguer l’avant du bateau. Elle vit la vague se briser contre son bord et l’écume s’abattre sur le pont. Il faisait sombre. Dans le ciel couvert de nuages noirs, elle remarqua quelques taches plus claires. Était-ce le petit matin, la tombée de la nuit ? Comme sa prison donnait directement sur une coursive desservant le pont, elle voyait d’un côté le bord et de l’autre une paroi de bois, mais nul humain. Les vagues qui se brisaient sur les planches ruisselaient en traînées écumeuses jusqu’à la porte.

Deux silhouettes apparurent au bout de la coursive. Elles avançaient d’un pas malaisé en prenant appui contre les rambardes. Chong lâcha la grille et la poignée de la porte, elle se laissa glisser au sol et se réfugia dans un coin. Elle s’y tenait accroupie quand la porte s’ouvrit dans un claquement sonore. Le vent marin s’engouffra dans l’étroit cabanon. L’un des hommes tendit une lampe à hauteur de sa tête, puis il s’adressa à son compagnon dans une langue incompréhensible. Tous deux pénétrèrent dans la cabine ; ils repoussèrent la porte derrière eux et s’accroupirent. L’un portait un chapeau rond et une veste bleue à col ouvert, l’autre, les cheveux en chignon, avait le front ceint d’une serviette de coton blanche. Ce dernier demanda tout bas à Chong :

— Tu as repris tes esprits ?

Chong restait silencieuse, pelotonnée dans son coin.

— Tu ne me reconnais pas ? C’est moi qui t’ai amenée ici.

Elle scruta son visage dans la lumière de la lampe. C’était, en effet, le marchand coréen qu’elle avait aperçu au marché de Hwangju. Comme le Chinois à la veste bleue lui chuchotait quelque chose, le marchand reprit :

— Tu es trempée. Tiens, mets ça.

Il jeta un paquet de vêtements à ses pieds avant d’ajouter :

— On sort un moment, pendant ce temps, change-toi.

Les deux hommes s’esquivèrent après avoir suspendu la lampe à la poignée. Chong porta alors les yeux sur son corps : elle était tout de blanc vêtue, on aurait dit un habit de deuil ; son accoutrement était encore tout mouillé. Elle défit les nœuds de la courte veste puis de la jupe. En jupon, elle remonta ses genoux sous son menton pour dissimuler sa poitrine, puis elle défit le paquet. Elle enfila le pantalon noir qui ressemblait à un sous-vêtement coréen et le noua à la taille ; puis une ample veste de soie à boutons de tissu dont le col lui montait jusqu’aux oreilles. Le haut du visage du Coréen se carra derrière la grille :

— Qu’est-ce que tu fous ? Allez, grouille-toi…

Elle plia avec soin la veste et la jupe coréennes qu’elle venait de quitter. Elle s’appliquait à les assembler en un carré parfait quand la porte s’ouvrit de nouveau. Le Chinois se baissa, s’empara du paquet d’un geste vif. Avant de la laisser sortir, le Coréen lui demanda :

— Comment t’appelles-tu déjà ?

— Chong, répondit-elle d’une voix à peine audible.

— Et ton nom de famille ?

— Shim.

— Tu as quel âge ?

— Quinze ans.

— Rappelle-toi bien que, désormais, tu n’es plus Shim Chong.

Elle se garda de demander qui elle était censée être. Le marchand examina la jeune fille silencieuse :

— Finis de t’habiller, ensuite tu suivras ce monsieur.

La porte s’ouvrit de nouveau et le vent tourbillonna férocement dans la cabine. Quand elle se referma, une calme pénombre envahit la pièce. La lampe était partie avec ses visiteurs. Par la grille, Chong vit s’éloigner, puis disparaître, la lumière. Elle remarqua un crochet métallique au sommet de la porte ; après un moment d’hésitation, elle l’actionna et un volet s’abaissa devant la grille. Une fois celui-ci posément verrouillé, l’obscurité devint totale. Assise sur la natte, Chong tâtonnait le sol autour d’elle. Auparavant, certains objets lui étaient apparus dans la cabine, comme ces deux oreillers en lattes de bambou tressées. En poussant plus loin l’exploration, elle palpa un panier d’osier qu’un récipient métallique muni d’un couvercle emplissait complètement. Chong s’entendit prononcer : « Le pot de chambre. »

Elle défit les nœuds du sous-vêtement pour s’y asseoir. Comme elle se retenait depuis fort longtemps, un flux abondant et puissant la délivra, à croire qu’elle se vidait de toute sa substance liquide. Ses fesses, aisément soustraites aux regards lorsqu’elle portait une jupe, étaient impossibles à cacher avec ce pantalon. Bien que personne ne fût là pour la voir, elle se couvrit le postérieur de ses deux mains.

La soie crissait à chacun de ses mouvements. La gêne éprouvée au début s’estompa ; elle s’y habitua et finit par se sentir toute douillette.

« Si je ne suis pas Shim Chong, qui suis-je alors ? »

 

© Shim Chong, fille vendue de Hwang Sok-yong, roman traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet (éditions Zulma, 2010-2012)

5 décembre 2012

Prix du roman France Télévisions 2012 | Antoine Choplin, La nuit tombée (La Fosse aux ours)

Même si ça fait des années qu’on ne l’a plus, la télé, voilà une nouvelle qui fait bien plaisir. Antoine Choplin, un auteur que nous lisons depuis des années et des années, et son éditeur, Pierre-Jean Balzan de La Fosse aux ours, dont le catalogue aura été plus d’une fois soutenu en librairie ou sur le web, sont enfin reconnus pour leur travail. Le prix du roman France Télévisions 2012 vient d’être attribué à La nuit tombée, paru en papier et en numérique il y a 3 mois maintenant. Pour fêter l’événement, reprise aujourd’hui de ma chronique publiée sur le blog ePagine le 7 septembre dernier avec un extrait (c’est d’ailleurs le billet de la rentrée littéraire le plus lu aujourd’hui encore). Bonne route à l’auteur, à son éditeur et aux lecteurs ! ChG



reprise du billet publié le 7 septembre 2012

 

Ne pas se fier à la première image de La nuit tombée d’Antoine Choplin : un homme, Gouri, descend de sa moto à la sortie de la ville de Kiev et vérifie que la remorque qu’il vient de bricoler est toujours reliée à son deux-roues. Car dès la scène suivante, parce qu’il est question de zone, de contamination, parce que les portes des maisons ont été barricadées et que les fenêtres ont été brisées, on sait déjà que ce voyage ne sera pas une partie de plaisir pour Gouri, qu’il n’aura rien de bucolique, qu’on n’est pas en train de lire un road-trip traditionnel. D’ailleurs, passé ce petit prologue et avant d’entamer la traversée de nuit, le premier tiers du livre est quasiment un huis-clos dans lequel une large place est laissée aux récits, aux hommes, à la catastrophe et à l’après.

Gouri (lui qui désormais vit à Kiev, lui le poète, l’ancien ouvrier de Tchernobyl devenu écrivain public) rend d’abord visite à son ami Iakov, un ancien liquidateur*, aujourd’hui mourant, et Vera. Le village dans lequel il arrive est situé non loin de la centrale, près de la zone contaminée et interdite, zone qui englobe notamment la ville dans laquelle Gouri a vécu avec sa femme et sa fille avant la catastrophe nucléaire (il était sur le toit d’un réacteur ce mois d’avril-là). Et bien entendu, cet homme n’est pas là par hasard. S’il est revenu jusqu’ici avec sa moto et sa remorque deux ans et demi après la catastrophe, ce n’est pas pour aller au marché mais pour ramener un objet précieux à ses yeux, une porte, et pas n’importe quelle porte, celle de la chambre de Ksenia, sa fille, une porte qui fait le lien entre le père de Gouri, la poésie, la catastrophe, sa fille et la mort.

Le décor est planté. On n’en dira pas plus car l’histoire tient sur pas grand-chose, un fil ténu paradoxalement très solide. Comme les phrases d’Antoine Choplin, construites sans adjectifs superfétatoires, sans pathos mais desquelles se dégagent avec justesse humanité et compassion. Ici, pas de thèses assommantes bien que les choses soient clairement dites. On est entre humains. On est entre amis. On est un frère, une épouse, un voisin, un père. Et c’est surtout de ça qu’il sera question dans La nuit tombée : d’amour, de filiation, de transmission et d’héritage dans un lieu où ces liens ont été secoués, arrachés, du jour au lendemain.

La deuxième partie du récit décrit la traversée de la zone de nuit (éviter les militaires, les pillards) et la ville retrouvée (Pripiat). Je m’arrêterai un instant sur ces quelques pages où il est question du retour de cet homme dans sa ville, ville fantôme désormais. Les souvenirs surgissent à mesure qu’il pénètre en pleine nuit dans Pripiat (on croisera peu d’êtres vivants ici) puis dans l’appartement dévasté. Des objets sont cassés, certains ont été volés, d’autres sont toujours là. La ruine est une chose, écrit Antoine Choplin. Le vide infect installé désormais au revers de ces murs, une autre chose.

The public swimming pool in the ghost town of Priypat near Chernobyl. Photo de Timm Suess

J’ai lu plusieurs récits et romans d’Antoine Choplin (La Fosse aux ours, La Dragonne). Heureux de retrouver sa phrase dans La nuit tombée, texte que j’aurai chroniqué au moment où la centrale de Fessenheim refaisait parler d’elle… Son roman est publié à la Fosse aux ours. Sa version imprimée (16 €) est disponible en librairie et la version numérique (l’ePub est à 9.99 € et ne contient pas de DRM Adobe mais un marquage) sur ePagine, sur tous les sites des libraires partenaires et ailleurs. Infra, un extrait qui se situe dans la première partie du livre.

* Si on ne connaît pas le nombre exact de personnes qui travaillaient à la centrale de Tchernobyl au moment de la catastrophe (les chiffres récoltés ici et là varient entre 500.000 et un million), on connaît encore moins le nombre de morts et d’invalides parmi les liquidateurs (likvidatory), ceux qui dès le 26 avril 1986 ont dû éteindre le graphite brûlant dans le réacteur ou construire un sarcophage le plus rapidement possible, ceux qui déblayaient les matériaux de la centrale, ceux qui se trouvaient sur le toit des réacteurs, ceux qui se trouvaient dans leur avion ou leur hélicoptère, ceux qui détruisaient et enterraient les maisons environnantes… Des ouvriers, pour la plupart, beaucoup de militaires mais également d’anciens de la centrale et des centaines de milliers d’autres civils qu’on enrôlait à la va-vite de village en village (en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Lituanie et en Russie) sans les informer des dangers encourus, sans protection et en leur promettant un nouveau logement, de l’argent, une médaille,… Tous ceux-là ont été exposés à une radioactivité très élevée. Ce bilan, aujourd’hui encore, fait l’objet de nombreuses études et d’autant de controverses. Pour aller plus loin, on pourra lire deux billets ici et sur le site Info Nucléaire ainsi que La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publié en France en 1998 chez JC Lattès et chez J’ai Lu en 2000 (non disponible en numérique sur les plateformes de vente légales). Plusieurs articles sur wikipedia reviennent sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences. En mai 2011, on avait également consacré un billet au livre de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. On pourra par ailleurs aller voir Le sacrifice, le documentaire de Wladimir Tchertkoff (2003) ainsi que La bataille de Chernobyl, le documentaire de Thomas Johnson (2006).

ChG

 

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La nuit tombée, Antoine Choplin
La Fosse aux ours, 2012

 

Gouri atteint Volodarka avant six heures. Il gare sa moto devant l’épicerie qui fait face à l’école. Il observe les maisons, les larges rues, le pont qui enjambe la petite rivière immobile, irisée de taches huileuses. Il se souvient être venu une fois dans ce village en compagnie d’un gars, Sergueï il s’appelait, un volontaire qui avait grandi ici. C’était un soir, après avoir beaucoup bu, ils avaient cherché en vain l’hospitalité auprès d’une vieille tante dont Sergueï n’avait pas réussi à retrouver la trace. Et ils s’étaient endormis là, à côté du pont, à même la terre battue.
Une gamine se tient dans l’embrasure de la porte de l’épicerie.
Vous devriez pousser un peu votre moto, elle dit. C’est à cause des bêtes.
Au-delà du pont, la tête d’un troupeau de vaches emplit l’espace délimité par la route. Deux hommes, un jeune et un plus vieux, finissent par apparaître, guidant les animaux depuis l’arrière, par leur seul déplacement d’un côté et de l’autre.
Gouri a reculé sa moto contre le mur de l’épicerie. Les vaches passent juste devant lui, lentement, sans beaucoup de bruit.
C’est un sacré troupeau, dit Gouri alors que les dernières vaches s’éloignent.
Il paraît que c’est le plus gros de la région, dit la fille.
Gouri grimpe les trois marches vers la porte du magasin et elle s’écarte pour le laisser entrer.
Il y en a qui disent qu’il faut pas boire leur lait, dit encore la fille. Qu’il est contaminé. Et, à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.
Gouri regarde la gamine et lui sourit.
Un drôle de mot, baliverne, il fait.
Elle le fixe avec curiosité.
Il attrape deux bouteilles de vodka sur les étagères, jette un œil sur les étiquettes et les pose sur le comptoir avec quelques pièces de monnaie.

La route sans virage jusqu’à Marianovka ondule, alternant vastes creux et bosselures. Le chant du moteur varie au gré des pentes légères.
Un panneau indique l’entrée dans Bober. Gouri se souvient que Vera a prononcé le nom de ce village. Pour Chevtchenko, personne n’est foutu de te dire ce qu’il en est exactement. C’est pas comme Bober ou Poliskè. Là au moins, on sait à quoi s’en tenir.
Il ralentit l’allure et observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées. D’autres sont barricadées au moyen de planches épaisses et grossièrement fixées. Par flashs, il peut néanmoins apercevoir des intérieurs tapissés et encore proprets, des décorations murales, quelques meubles.
Gouri hésite à s’engouffrer dans l’une ou l’autre des sentes latérales, certain qu’il finirait par tomber sur quelqu’un, un qui serait resté là, comme un gardien. Le crépuscule enveloppant l’incite à poursuivre son chemin. Il remet les gaz.

Après le croisement de Marianovka, il tourne plein ouest. La route devient étroite et se faufile dans la pénombre de la forêt. Gouri doit allumer son phare dont le faisceau dessine un halo tremblant et plutôt faiblard. C’est l’affaire de trois ou quatre kilomètres à peine, après quoi on pourra deviner, parmi les arbres, les premières maisons de Chevtchenko.
Le souvenir de ces lieux est encore très présent dans la mémoire de Gouri. L’arrondi de la route à l’entrée du village, la forêt moins dense puis soudain disparue, l’écheveau de ces chemins modestes semblant relier chaque habitation à chacune des autres, les proportions gigantesques du kolkhoze en brique claire. Il roule doucement jusqu’aux premières maisons, puis met pied à terre.
Un bon moment, tandis que le moteur de sa moto continue à ronronner avec quelques sautes de régime, ses yeux humides explorent les perspectives dénuées de toute âme qui vive.
La maison de Iakov et Vera marque la fin du village, côté nord.
Pour la rejoindre, Gouri emprunte la sente goudronnée qui serpente entre les hautes herbes. Il passe devant deux autres maisons qui semblent abandonnées. À côté de la porte de la seconde, à même le mur, on a inscrit : nous reviendrons bientôt, d’une drôle d’écriture un peu gauche. Un peu plus loin, une troisième maison est à demi effondrée, comme par l’effet d’une poussée pratiquée contre l’un de ses flancs. Après s’étend un vaste espace sablonneux, hérissé de quelques végétaux nains et, d’assez loin, Gouri peut distinguer les volets bleus de la maison. Il remarque aussi la fumée légère qui s’échappe de la cheminée.

© La nuit tombée, Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 2012 (version imprimée, 16 € — version numérique, 9.99 €, marquage sans DRM).

15 novembre 2012

Les vieilles de Pascale Gautier, comédie grinçante

En 2010 paraissait aux éditions Joëlle Losfeld Les Vieilles de Pascale Gautier, roman que j’avais lu et aimé. Aujourd’hui disponible en papier dans la collection Folio, il vient à la fois de recevoir la mention spéciale du prix Renaudot Poche 2012 et de faire son entrée au catalogue numérique. L’occasion d’en parler et de vous faire lire un extrait. Il peut être téléchargé sur ePagine et sur tous les sites des libraires partenaires.

Les vieilles, Pascale Gautier

Ce roman de Pascale Gautier est une comédie grinçante ; les dialogues (théâtraux) y sont efficaces et les personnages (une galerie de portraits à la Benaquista) parfaitement incarnés. Ici, on ne parlera pas du troisième âge ou des seniors mais de vieilles qui occupent une ville-mouroir, Le Trou, où la moyenne d’âge frise les 80 ans et où il fait beau toute l’année. Outre la bigote ou l’acariâtre, on trouvera celle qui préfère voir la bouteille à moitié vide, celle qui en veut à son fils de lui avoir installé un téléphone pour presbytes dans chacune de ses pièces, celle qui se refait une nouvelle jeunesse avec un jeune et gérontophile croque-mort, celle-ci qui dialogue en secret avec son mari mort, celle-là qui s’envoie des litres de porto ou encore cette autre qui ne supporte pas sa bru et joue au chantage affectif avec son fils. Quant au seul vieux encore fringuant, Pierre Martin, 90 ans, coureur de fond et de jupons, il jettera son dévolu sur une jeune retraitée fraîchement débarquée au Trou.
Ces vieilles ont fait des enfants, le mari de l’une s’est fait la malle au bout de trois mois de mariage, une autre avait le feu au cul, la troisième a été le dindon de la farce. Bref, elles ont toutes vécu. Mais les choses vont changer à partir du moment où l’omniprésente télévision annoncera l’arrivée imminente d’un astéroïde, surnommé Bonvent. Le Trou cèdera alors à la panique, des vieilles se jetteront du haut d’une station-essence tandis que le curé se fera la malle au volant d’un 4 x 4 et les histoires d’amour ou de famille tourneront au vinaigre.

Pour compléter cette lecture, je vous recommande de rendre visite aux Centenaires de Philippe Adam, un roman publié par Verticales en même temps que Les vieilles et disponible lui aussi en numérique (on en avait parlé ici).


Extrait des vieilles de Pascale Gautier
chapitre 4
© 1ère édition, Joëlle Losfeld, 2010
2ème édition, collection Folio, 2012
version papier | version numérique


Trois mois qu’elle est arrivée. Enfin ! Il était temps ! Elle en avait plus qu’assez du boulot. Il y a un moment où on décroche, on a beau dire. En tous les cas c’est ce qu’elle ressentait, Nicole. Trente ans au guichet de la poste de Moisy, on peut avoir envie de s’évader. D’ailleurs elle a tout programmé depuis longtemps. Elle a toujours pensé à sa retraite. C’est important d’anticiper. Ses parents lui ont appris. Penser à après-demain parce qu’on ne sait jamais de quoi demain sera fait. Elle a passé sa vie à préparer son nid douillet pour quand elle aura passé le cap des soixante. Et voilà qu’elle y est. Elle a choisi cet endroit qui a vraiment un drôle de nom à cause de ses trois cent soixante-cinq jours de beau temps par an. C’est ce que l’office du tourisme annonce. Et c’est bien agréable parce qu’il fait grand bleu non stop. Nicole aime le beau temps. Elle trouve que même les cons quand le soleil brille c’est plus facile à supporter. À Moisy, ce n’était pas marrant tous les jours. La pluie des semaines entières ! Des averses continues et froides. Que d’eau ! Il paraît qu’on en manque. Elle leur conseille, à ceux qui disent ça, d’aller s’installer là-bas  ! On raconte vraiment n’importe quoi pour affoler les gens. Elle ne s’est jamais fait avoir. On nous dit des mensonges. Ses parents le lui ont appris. Elle est vite devenue imperméable. Passer le bac. Passer le concours pour travailler aux PTT. Être fonctionnaire. Avoir un emploi sûr, jusqu’à la retraite. Ouvrir un plan épargne logement. Devenir un jour propriétaire. En attendant, s’installer près de ses parents pour pouvoir profiter d’eux. S’occuper tellement d’eux qu’elle a oublié de s’occuper d’elle. Ce que ses parents ont toujours trouvé normal. Elle s’est laissée faire, elle le sait. Elle aimait dîner chez papa maman tous les soirs. Elle aimait prendre son petit déjeuner chez papa maman tous les matins. À midi, en semaine, c’était la cantine. Le samedi et le dimanche, ils partaient se promener. Papa avait un faible pour les châteaux de la Loire qu’ils ont vus en boucle pendant des décennies. Pas d’imprévu. Un monde réglé et ouaté. Avec les années, elle est devenue la nounou de papa maman. Et papa maman se sont transformés en vieux bébés capricieux. On dirait parfois que tout est programmé : quand elle finit de rembourser son emprunt, maman meurt d’un cancer ; l’année d’après papa meurt d’une crise cardiaque et six mois plus tard elle est à la retraite.
Finalement, rumine-t-elle en regardant un magnifique lever de soleil, c’est le premier grand chambardement de sa vie. Elle a tout quitté et se retrouve seule dans une ville qu’elle ne connaît pas. Derrière le massif montagneux, la lumière fuse. C’est un matin rose brouillé par de minuscules nuages bleus. Puis voici l’aurore au trône d’or. Elle regarde, éblouie, et se dit que rien que pour ça, ça en valait la peine. Elle reconnaît alors le vieux qui transpire et s’essouffle sur le trottoir en bas de chez elle. Il porte une longue barbe blanche et un short. Il court la bouche grande ouverte. Il doit faire un bruit de locomotive. Il passe tous les matins et progresse à un train de sénateur. Quatre-vingt-dix ans ! La concierge le lui a dit. C’est Pierre Martin qui s’entraîne. Il se prépare pour le marathon de Londres. Quarante-deux kilomètres et des brouettes. Un malade ! Il n’a pas l’air pourtant, songe Nicole impressionnée. Il est mince, sec, avec un côté squelette mais le visage est beau et les yeux brillent de gaîté. Elle aime bien le regarder passer. Il est le plus alerte de tous les autochtones qu’elle a croisés jusqu’à présent. Elle en a fait la réflexion à la concierge qui lui a rétorqué : « Mais qu’est-ce que vous croyez  ! Trois cent soixante-cinq jours de beau temps par an, ça attire les vieux ! Pourquoi vous êtes venue vous, hein ? On ne commence pas une vie ici. On la termine. Ça fait longtemps qu’il n’y a quasiment plus de boulot. Par contre des vieux, il y en a à la pelle. Et c’est grâce à eux s’il y a encore un peu d’activité dans le coin ! L’hôpital et la clinique sont archipleins ! Pour avoir un rendez-vous avec un docteur, il faut au moins trois mois. Vous n’avez pas intérêt à être pressée ! Il n’y a jamais eu autant d’aides à domicile. Vu le nombre de décès, la municipalité a fait construire un superbe crématorium qui fonctionne à merveille. Vous venez juste d’arriver ! Regardez autour de vous et vous constaterez que vous êtes une véritable jeunesse ! » Elle avait protesté. Mais la concierge au regard farouche avait poursuivi en lui recommandant d’aller se promener derrière la préfecture, dans le quartier historique de la ville. Là, elle verrait !
Elle était allée voir… Derrière la préfecture se trouvait une colonie de vieilles ruelles bordées de vieilles maisons. Vieux toits de vieilles tuiles, vieilles façades repeintes en vieux rose, vieux pots de vieilles fleurs posés là, arrosés de vieille pisse de vieux chiens. Elle avait d’abord croisé une femme d’un âge incertain qui peinait à pousser son caddie vide. Elle faisait du trois mètres à l’heure, empaquetée dans un manteau épais et informe. Puis un homme à tête de crapaud s’était approché en boitant. Sa peau bistre était couverte de verrues. Il ne l’avait pas vue, s’était arrêté, glougloutant quelques mots incompréhensibles pendant que sa main gauche sortait de la poche de son pantalon, s’élançait dans les airs, s’arrêtait en plein vol puis retournait dans sa poche. Cinq fois comme ça avant de s’éloigner. Une vieille accrochée à une moins vieille l’avait bousculée sciemment. Elle les avait vues modifier leur trajectoire et foncer sur elle. La plus laide lui avait donné un coup de canne en ricanant. Un pépé était alors apparu, tenant en laisse un chien hideux dont les deux pattes de derrière ne touchaient plus le sol. Une chose à roulettes était fixée à son arrière-train pour lui permettre d’avancer. Mon bébé, répétait-il, mon bébé, mon bébé ! Elle avait poursuivi jusqu’à une place, envahie de pigeons gras, qui s’ouvrait sur un cours. On n’est pas sérieux quand on a quatre-vingt-dix-sept ans et des tilleuls verts sur la promenade.



9 novembre 2012

Les 2 premiers titres de Pierre Michon en numérique

Décidément, les éditions Verdier font parler d’elles en ce moment – on ne boudera d’ailleurs pas notre plaisir. Souvenez-vous, la semaine dernière, je vous annonçais que la maison d’édition venait de supprimer les DRM de tous ses livres numériques (lire notre billet largement relayé par les amateurs de la maison fondée en 1979 à Lagrasse par Gérard Bobillier, Colette Olive et Michèle Planel).

Hier, tandis que Mathieu Riboulet recevait le prix Décembre avec Les œuvres de miséricorde (disponible en numérique, epub sans DRM, 11.90 €), un très subtil recueil de textes aux frontières du récit et de la fiction qu’il articule autour des conflits franco-allemands (héritage, rancœurs) et du corps (errant, désirant, sexué, mortel), deux textes de Pierre Michon entraient au catalogue. Tout d’abord, l’un de ses plus beaux portraits, celui de Joseph Roulin, le fameux facteur Roulin qui avait été peint par Van Gogh, Vie de Joseph Roulin étant le premier livre de Michon publié par Verdier et l’un des plus connus avec Les Vies minuscules, Rimbaud le fils ou Corps du roi. Hormis le Roulin, Verdier a numérisé (via le studio ePub d’ePagine) Les Onze, publié en 2009, qui avait reçu en son temps le Grand Prix du Roman de l’Académie française et qu’on chronique infra. En attendant l’arrivée d’autres titres de Michon en numérique…

 

Les Onze de Pierre Michon

Quel effort il aura fallu à Pierre Michon pour écrire Les Onze ! Avec toute cette matière, on pourrait se demander pourquoi il n’a pas bâti là une fresque historique sur fond d’espionnage voire une hagiographie. Mais ce serait mal connaître l’auteur qui d’ailleurs s’amuse de la mode actuelle pour la généalogie. Non, au-delà de l’œuvre de Corentin, ici il est fortement question de magie créatrice, du complexe œdipien, des sirènes qui empêchent de raconter l’histoire dans le bon sens, de curiosité intellectuelle, de poésie, de mauvais vin, de coucheries mais aussi d’insultes à Dieu, d’alliances et de traîtrises ou encore de la commande d’un tableau faite « avec les plus mauvaises intentions ». Et, une fois encore, en guide inspiré, Michon parvient à se faire se côtoyer les figures des Lumières et les vies minuscules, ces hommes qui travaillent dans la boue du canal près d’Orléans.
En deux parties, l’écrivain revient sur deux moments de la vie du peintre Corentin. On le découvre d’abord à dix ans, vrai petit tyran, entouré de sa mère et de sa grand-mère où pour se venger de l’absence du père (écrivain raté) il rend la vie difficile à ces deux femmes. Puis il devient vieux et laid. On est alors en 1794, en pleine Terreur, quand on lui passe commande d’un tableau : ses modèles seront les onze représentants du Comité du salut public (dix écrivains + un, ceux qu’on surnommait les « onze parricides », parmi lesquels se trouvaient Robespierre, Collot ou Carnot). Et c’est là que Corentin réalisera l’un de ses chefs d’œuvre et c’est là aussi, nous dit Michon, qu’il peindra onze fois son père, « onze fois la revanche irréelle de son père, la défaite réelle de son père, debout ».

ChG


Titres cités dans ce billet

Les Œuvres de miséricorde de Mathieu Riboulet, epub, 11.90 € sans DRM
Les Onze de Pierre Michon, epub, 12 € sans DRM
Vie de Joseph Roulin, epub, 8 € sans DRM

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