Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

10 novembre 2013

Actualité de la semaine ePagine [du 4 au 10 novembre 2013]

Comme chaque dimanche vous trouverez dans ce billet des liens vers les articles du blog que vous n’avez peut-être pas eu le temps de lire cette semaine ainsi qu’une mise en avant récente de la librairie ePagine. À la une aujourd’hui Laura Kasischke, Albert Camus, les Intégrales Bragelonne et les prix littéraires.

En avant pour quelques invitations à la lecture !

ChG

 

— LES BILLETS DE LA SEMAINE DU BLOG EPAGINE —

 

► 08.11.13 : Stéphane Michalon lit Esprit d’hiver de Laura Kasischke (Christian Bourgois éditeur)
Aujourd’hui seizième billet de la rubrique Qui lit quoi ? en compagnie de Stéphane Michalon qui nous dit comment Esprit d’hiver de Laura Kasischke peut continuer à agir dans l’esprit du lecteur plusieurs heures après l’avoir terminé, notamment au réveil. « J’ai fini ce livre hier soir. Je me réveille dans un demi-sommeil », écrit-il. [lire la suite du billet]

►06.11.13 : Francis Huster dans la peau d’Albert Camus (Le Passeur éditeur)
À l’occasion du centenaire de la naissance d’Albert Camus, Le Passeur éditeur a choisi de remettre en avant Albert Camus un combat pour la gloire de Francis Huster paru au printemps dernier et qui a fait un peu parler de lui en librairie et dans la presse, un texte dans lequel le comédien se met dans la peau de l’écrivain, prix Nobel de Littérature en 1957. Tout le mois de novembre, Albert Camus un combat pour la gloire pourra être téléchargé au prix de 4.99 € sur toutes les plateformes de téléchargement de livres numériques. [lire la suite du billet]

►05.11.13 : Les Intégrales Bragelonne : Michael Marshall Smith, Trudi Canavan & Brent Weeks
Intégrales Bragelonne, nouvelle série du 6 novembre au 4 décembre 2013. Ce mois-ci, Michael Marshall Smith, Trudi Canavan & Brent Weeks des éditions Bragelonne et Milady voient leurs romans ou nouvelles rassemblés en une intégrale. Au programme, de la SF, de l’horreur, du fantastique, de la fantasy et aussi de la magie. La recette, elle, reste inchangée : des séries complètes en numérique pour une durée limitée et à des prix plus que raisonnables. Dans le lot, à ne pas manquer, un recueil de trente nouvelles de Michael Marshall Smith dans lesquelles il s’empare de notre quotidien et où, avec son imaginaire foisonnant, il parvient à déployer toutes les facettes de son talent : de la littérature générale à la science-fiction en passant par le thriller. [lire la suite du billet]

 

— UNE MISE EN AVANT DE LA LIBRAIRIE EPAGINE —

 

La saison des prix littéraires s’est ouverte la semaine dernière, après l’ouverture de la chasse. Chaque jour le/la nouvel/le élu/e d’une catégorie bien déterminée, chèque en poche ou royalties à venir, appelle son banquier, ses parents, ses amis et peut commencer à imaginer où il passera ses prochaines vacances. Face aux caméras, les vainqueurs ont un air de vainqueur et les vaincus, on n’en sait rien, on ne les voit pas. Les éditeurs, eux, se frottent les mains : papier ou numérique, ils auront fait ce qu’il fallait. Rien ne change, rien ne bouge, pensez-vous ? Pour découvrir la sélection compète sur ePagine, cliquez ici.

10 octobre 2013

Quoi lire en numérique de Alice Munro, Prix Nobel de littérature 2013 ?

Le Prix Nobel de littérature vient d’être attribué ce jour à l’auteur de langue anglaise Alice Munro (82 ans), reconnue dans le monde entier pour son art de bâtir des histoires savamment dosées, des histoires généralement courtes, qu’on pourrait nommer nouvelles (short stories) mais que l’un de ses éditeurs en France préfère voir comme un genre à part entre la nouvelle et le roman. Alice Munro est l’auteur de treize recueils de nouvelles et d’un roman. Dear Life (publié récemment en anglais mais pas encore traduit en français) devait être, selon cette ancienne libraire, sa dernière publication, l’auteur souhaitant s’écarter de la « vie littéraire ».

À chaque prix Nobel ses comptes d’apothicaires : il faut savoir que Alice Munro est la treizième femme, la première nouvelliste et la première ressortissante du Canada à recevoir le Prix Nobel de Littérature depuis sa création il y a 112 ans (1901).

En France, son œuvre est publiée par les éditions Rivages et les éditions de L’Olivier (cliquez ici pour accéder à tous ses titres disponibles en librairie). La plus grande partie de son œuvre est également disponible en poche (Points et Rivages/poche). Quant au numérique, si 23 références en langue anglaise figurent au catalogue (recueils de nouvelles, roman et nouvelles à l’unité), une seule est disponible en langue française (des problèmes de droits sans doute) : son dernier titre traduit en français et publié à L’Olivier, le très actuel (on le lui souhaite en tout cas) Trop de bonheur (Too much happiness). Sauf pour ce titre, les amateurs de littérature anglo-saxonne qui ne lisent pas dans la langue de l’auteur n’auront donc pour l’instant pas d’autre choix que de se ruer sur les éditions imprimées.

Pour retrouver nos anciens billets sur d’autres lauréats du Prix Nobel de Littérature, cliquez par exemple sur ces noms-ci : Mo Yan, Herta Müller, Mario Vargas Llosa. Pour accéder à l’œuvre de Alice Munro disponible en numérique (en V.O. & en français), suivez ce lien.

ChG

 

31 mai 2013

Grand prix des lectrices ELLE 2013 : focus sur Rithy Panh

Le 20 janvier 2012 je vous annonçais sur ce blog la double sortie (version imprimée et numérique) de L’élimination de Rithy Panh (Grasset), récit-témoignage écrit en étroite collaboration durant plus de deux années avec l’écrivain Christophe Bataille ainsi que de son film, Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer, deux œuvres dans lesquelles il revient sur le génocide cambodgien et plus particulièrement sur Kaing Guek Eav surnommé Duch, un homme qui a dirigé pendant quatre ans une prison des maquis khmers rouges, M13, avant de commander de 1975 jusqu’à la débâcle khmère en 1979 un centre, S21, dans lequel il a fait torturer, tuer et disparaître plus de 10.000 personnes. Premier responsable khmer rouge présenté devant les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC), Duch, à la fin de son procès, avait demandé sa remise en liberté. Il avait été condamné à 35 années d’emprisonnement.

Un mois plus tard, en février, une nouvelle tombait. L’ancien khmer rouge était condamné en appel à la prison à perpétuité par le tribunal spécial soutenu par les Nations unies, au Cambodge. La Chambre de la Cour suprême avait jugé que Duch devait être tenu pour responsable de la mort des 14.000 détenus de Tuol Sleng, près de Phnom Penh, sous le régime des Khmers rouges (1975-79). « La peine doit être sévère pour éviter des crimes similaires, sans aucun doute parmi les pires de l’histoire de l’humanité », déclarait alors le président de la cour, Kong Srim. La prison de Tuol Sleng, aurait-il ajouté, était une « usine de la mort ».

Jugé coupable en juillet 2010 de meurtre, torture, viol et crimes contre l’humanité, il faut savoir que ce verdict de culpabilité est le seul à avoir été rendu par le tribunal spécial soutenu par les Nations unies depuis sa création en 2005.

Plus d’un an après sa parution, ce témoignage vient d’être récompensé par le jury du Grand prix des lectrices de ELLE dans la catégorie « Documents » et nous ne pouvons que nous en réjouir.

Les deux autres titres qui ont été mis à l’honneur hier soir par les lectrices de ELLE sont, dans la catégorie « Roman », Arrive un vagabond de l’auteur américain Robert Goolrick (éditions Anne Carrière, traduction Marie de Prémonville) et, dans la catégorie « Policier », Les Apparences, thriller de l’auteur américain Gillian Flynn (éditions Sonatine, traduction Héloïse Esquié). Ces deux titres sont à la fois disponibles en papier et en numérique.

ChG

 

Lire, visionner, aller plus loin

lire ou relire le billet que je lui avais consacré le 20 janvier 2012
regarder en ligne la bande-annonce du film de Rithy Panh sur le site ePagine
télécharger gratuitement au format ePub ou lire en ligne un extrait de L’élimination
lire du même auteur Le papier ne peut pas envelopper la braise (Grasset)
consulter d’autres textes disponibles en numérique sur le sujet

7 décembre 2012

Six titres emblématiques des éditions Zulma en numérique

Les éditions Zulma, éditeurs de littérature depuis 1991, viennent de faire leur entrée dans le catalogue numérique de la librairie ePagine ainsi que sur les sites de vente des libraires partenaires.

Six titres emblématiques, tous issus du fonds des éditions Zulma, sont d’ores et déjà disponibles au format ePub (lecture sur liseuse, tablette, ordinateur ou smartphone) : trois romans français et trois titres d’auteurs étrangers (littérature islandaise, coréenne et persane).

Avec cette première proposition, la maison d’édition remet en avant des auteurs qui, soit ont obtenu un prix littéraire en 2008 et 2009, soit ont actuellement ou en janvier prochain une actualité (nouveauté au format papier en grand format ou poche). Une manière très agréable de montrer toute la richesse du catalogue et de le valoriser dans ce nouveau format (ces 6 titres sont tous commercialisés 9.99 €, sans DRM avec tatouage numérique). Les ePubs sont aussi soignés que les livres imprimés : une belle maquette et des visuels de couverture remarquables.

Parmi les six titres on notera notamment la présence du grand écrivain coréen Hwang Sok-yong avec Shim Chong, fille vendue (il est également l’auteur d’un roman qui m’avait beaucoup ému il y a quelques années, Le Vieux jardin (version imprimée pour le moment)). Dans un tout autre genre, si ce n’est pas encore fait, ruez-vous sur le très très très noir et choral Garden of love de Marcus Malte, un roman magnifiquement construit et écrit, tout en miroirs et qui joue avec nos nerfs de bout en bout. On pourra également citer Hubert Haddad, Auður Ava Ólafsdóttir, Jean-Marie Blas de Roblès ou encore Zoyâ Pirzâd. Pour en savoir plus sur ces six titres, n’hésitez pas à faire un tour dans le catalogue de Zulma numérique. On y reviendra très prochainement.

En attendant, voici un court extrait de Shim Chong, fille vendue de Hwang Sok-yong, traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, un roman-fleuve qui se déroule en Asie du sud-est à la fin du XIXe et qui, à travers le parcours tumultueux d’une jeune femme, pénètre dans les salles enfumées des opiumeries, remonte les filières du trafic d’enfants et de la prostitution et nous ouvre les portes des hanamachi, les quartiers réservés aux geishas.

La bienvenue à la maison d’édition et bonnes lectures plurielles à tous !

ChG

 


 

SHIM CHONG, FILLE VENDUE
de HWANG SOK-YONG

CHAPITRE I

LA RÉINCARNATION

 

Elle sombrait dans les abysses. Au plus ténébreux des profondeurs de la mer, elle ondoyait sur un voile de soie animé d’une légère oscillation. Une sorte de muraille s’étirait devant ses yeux comme si elle s’enfonçait dans la béance vertigineuse d’un puits.

« Ah ! sauvez-moi ! »

Le cri de Chong ne sortit point de sa gorge. Il n’avait retenti que dans sa tête. Tout à coup, elle eut le sentiment de percuter, dans un bruit assourdissant, le fond glacé du gouffre. Presque aussitôt, ce même voile de soie qui l’entraînait la repoussa vers le haut. Elle prit son essor, doucement, en direction de l’ouverture ; le mur de pierre glissait désormais en sens inverse. Les reins courbés en arc, la tête renversée, c’est du menton qu’elle toucha en premier le ciel. Propulsée soudain hors du puits, elle atterrit brutalement dans un recoin.

Les paupières entrouvertes, elle discerna un minuscule cabanon de planches. Tâtonnant des deux mains, elle ne fut pas longue à se découvrir gisant sur une natte grossière de bambou. Le sol s’inclina, Chong bascula et vint heurter la paroi opposée. Une porte lui apparut juste en face, avec, dans sa partie haute, un grillage rectangulaire qui laissait passer l’air. En prenant appui contre le mur incliné, elle parvint à s’en approcher et put s’agripper à la poignée ; celle-ci, solidement fixée, était en bois, de forme arrondie. Chong poussa la porte qui ne céda que de quelques centimètres ; un cadenas devait la fermer de l’extérieur. Lorsque le cabanon s’inclina dans l’autre sens, elle se cramponna à la poignée et, de l’autre main, s’accrocha au grillage.

Par cette ouverture, elle put enfin distinguer l’avant du bateau. Elle vit la vague se briser contre son bord et l’écume s’abattre sur le pont. Il faisait sombre. Dans le ciel couvert de nuages noirs, elle remarqua quelques taches plus claires. Était-ce le petit matin, la tombée de la nuit ? Comme sa prison donnait directement sur une coursive desservant le pont, elle voyait d’un côté le bord et de l’autre une paroi de bois, mais nul humain. Les vagues qui se brisaient sur les planches ruisselaient en traînées écumeuses jusqu’à la porte.

Deux silhouettes apparurent au bout de la coursive. Elles avançaient d’un pas malaisé en prenant appui contre les rambardes. Chong lâcha la grille et la poignée de la porte, elle se laissa glisser au sol et se réfugia dans un coin. Elle s’y tenait accroupie quand la porte s’ouvrit dans un claquement sonore. Le vent marin s’engouffra dans l’étroit cabanon. L’un des hommes tendit une lampe à hauteur de sa tête, puis il s’adressa à son compagnon dans une langue incompréhensible. Tous deux pénétrèrent dans la cabine ; ils repoussèrent la porte derrière eux et s’accroupirent. L’un portait un chapeau rond et une veste bleue à col ouvert, l’autre, les cheveux en chignon, avait le front ceint d’une serviette de coton blanche. Ce dernier demanda tout bas à Chong :

— Tu as repris tes esprits ?

Chong restait silencieuse, pelotonnée dans son coin.

— Tu ne me reconnais pas ? C’est moi qui t’ai amenée ici.

Elle scruta son visage dans la lumière de la lampe. C’était, en effet, le marchand coréen qu’elle avait aperçu au marché de Hwangju. Comme le Chinois à la veste bleue lui chuchotait quelque chose, le marchand reprit :

— Tu es trempée. Tiens, mets ça.

Il jeta un paquet de vêtements à ses pieds avant d’ajouter :

— On sort un moment, pendant ce temps, change-toi.

Les deux hommes s’esquivèrent après avoir suspendu la lampe à la poignée. Chong porta alors les yeux sur son corps : elle était tout de blanc vêtue, on aurait dit un habit de deuil ; son accoutrement était encore tout mouillé. Elle défit les nœuds de la courte veste puis de la jupe. En jupon, elle remonta ses genoux sous son menton pour dissimuler sa poitrine, puis elle défit le paquet. Elle enfila le pantalon noir qui ressemblait à un sous-vêtement coréen et le noua à la taille ; puis une ample veste de soie à boutons de tissu dont le col lui montait jusqu’aux oreilles. Le haut du visage du Coréen se carra derrière la grille :

— Qu’est-ce que tu fous ? Allez, grouille-toi…

Elle plia avec soin la veste et la jupe coréennes qu’elle venait de quitter. Elle s’appliquait à les assembler en un carré parfait quand la porte s’ouvrit de nouveau. Le Chinois se baissa, s’empara du paquet d’un geste vif. Avant de la laisser sortir, le Coréen lui demanda :

— Comment t’appelles-tu déjà ?

— Chong, répondit-elle d’une voix à peine audible.

— Et ton nom de famille ?

— Shim.

— Tu as quel âge ?

— Quinze ans.

— Rappelle-toi bien que, désormais, tu n’es plus Shim Chong.

Elle se garda de demander qui elle était censée être. Le marchand examina la jeune fille silencieuse :

— Finis de t’habiller, ensuite tu suivras ce monsieur.

La porte s’ouvrit de nouveau et le vent tourbillonna férocement dans la cabine. Quand elle se referma, une calme pénombre envahit la pièce. La lampe était partie avec ses visiteurs. Par la grille, Chong vit s’éloigner, puis disparaître, la lumière. Elle remarqua un crochet métallique au sommet de la porte ; après un moment d’hésitation, elle l’actionna et un volet s’abaissa devant la grille. Une fois celui-ci posément verrouillé, l’obscurité devint totale. Assise sur la natte, Chong tâtonnait le sol autour d’elle. Auparavant, certains objets lui étaient apparus dans la cabine, comme ces deux oreillers en lattes de bambou tressées. En poussant plus loin l’exploration, elle palpa un panier d’osier qu’un récipient métallique muni d’un couvercle emplissait complètement. Chong s’entendit prononcer : « Le pot de chambre. »

Elle défit les nœuds du sous-vêtement pour s’y asseoir. Comme elle se retenait depuis fort longtemps, un flux abondant et puissant la délivra, à croire qu’elle se vidait de toute sa substance liquide. Ses fesses, aisément soustraites aux regards lorsqu’elle portait une jupe, étaient impossibles à cacher avec ce pantalon. Bien que personne ne fût là pour la voir, elle se couvrit le postérieur de ses deux mains.

La soie crissait à chacun de ses mouvements. La gêne éprouvée au début s’estompa ; elle s’y habitua et finit par se sentir toute douillette.

« Si je ne suis pas Shim Chong, qui suis-je alors ? »

 

© Shim Chong, fille vendue de Hwang Sok-yong, roman traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet (éditions Zulma, 2010-2012)

5 décembre 2012

Prix du roman France Télévisions 2012 | Antoine Choplin, La nuit tombée (La Fosse aux ours)

Même si ça fait des années qu’on ne l’a plus, la télé, voilà une nouvelle qui fait bien plaisir. Antoine Choplin, un auteur que nous lisons depuis des années et des années, et son éditeur, Pierre-Jean Balzan de La Fosse aux ours, dont le catalogue aura été plus d’une fois soutenu en librairie ou sur le web, sont enfin reconnus pour leur travail. Le prix du roman France Télévisions 2012 vient d’être attribué à La nuit tombée, paru en papier et en numérique il y a 3 mois maintenant. Pour fêter l’événement, reprise aujourd’hui de ma chronique publiée sur le blog ePagine le 7 septembre dernier avec un extrait (c’est d’ailleurs le billet de la rentrée littéraire le plus lu aujourd’hui encore). Bonne route à l’auteur, à son éditeur et aux lecteurs ! ChG



reprise du billet publié le 7 septembre 2012

 

Ne pas se fier à la première image de La nuit tombée d’Antoine Choplin : un homme, Gouri, descend de sa moto à la sortie de la ville de Kiev et vérifie que la remorque qu’il vient de bricoler est toujours reliée à son deux-roues. Car dès la scène suivante, parce qu’il est question de zone, de contamination, parce que les portes des maisons ont été barricadées et que les fenêtres ont été brisées, on sait déjà que ce voyage ne sera pas une partie de plaisir pour Gouri, qu’il n’aura rien de bucolique, qu’on n’est pas en train de lire un road-trip traditionnel. D’ailleurs, passé ce petit prologue et avant d’entamer la traversée de nuit, le premier tiers du livre est quasiment un huis-clos dans lequel une large place est laissée aux récits, aux hommes, à la catastrophe et à l’après.

Gouri (lui qui désormais vit à Kiev, lui le poète, l’ancien ouvrier de Tchernobyl devenu écrivain public) rend d’abord visite à son ami Iakov, un ancien liquidateur*, aujourd’hui mourant, et Vera. Le village dans lequel il arrive est situé non loin de la centrale, près de la zone contaminée et interdite, zone qui englobe notamment la ville dans laquelle Gouri a vécu avec sa femme et sa fille avant la catastrophe nucléaire (il était sur le toit d’un réacteur ce mois d’avril-là). Et bien entendu, cet homme n’est pas là par hasard. S’il est revenu jusqu’ici avec sa moto et sa remorque deux ans et demi après la catastrophe, ce n’est pas pour aller au marché mais pour ramener un objet précieux à ses yeux, une porte, et pas n’importe quelle porte, celle de la chambre de Ksenia, sa fille, une porte qui fait le lien entre le père de Gouri, la poésie, la catastrophe, sa fille et la mort.

Le décor est planté. On n’en dira pas plus car l’histoire tient sur pas grand-chose, un fil ténu paradoxalement très solide. Comme les phrases d’Antoine Choplin, construites sans adjectifs superfétatoires, sans pathos mais desquelles se dégagent avec justesse humanité et compassion. Ici, pas de thèses assommantes bien que les choses soient clairement dites. On est entre humains. On est entre amis. On est un frère, une épouse, un voisin, un père. Et c’est surtout de ça qu’il sera question dans La nuit tombée : d’amour, de filiation, de transmission et d’héritage dans un lieu où ces liens ont été secoués, arrachés, du jour au lendemain.

La deuxième partie du récit décrit la traversée de la zone de nuit (éviter les militaires, les pillards) et la ville retrouvée (Pripiat). Je m’arrêterai un instant sur ces quelques pages où il est question du retour de cet homme dans sa ville, ville fantôme désormais. Les souvenirs surgissent à mesure qu’il pénètre en pleine nuit dans Pripiat (on croisera peu d’êtres vivants ici) puis dans l’appartement dévasté. Des objets sont cassés, certains ont été volés, d’autres sont toujours là. La ruine est une chose, écrit Antoine Choplin. Le vide infect installé désormais au revers de ces murs, une autre chose.

The public swimming pool in the ghost town of Priypat near Chernobyl. Photo de Timm Suess

J’ai lu plusieurs récits et romans d’Antoine Choplin (La Fosse aux ours, La Dragonne). Heureux de retrouver sa phrase dans La nuit tombée, texte que j’aurai chroniqué au moment où la centrale de Fessenheim refaisait parler d’elle… Son roman est publié à la Fosse aux ours. Sa version imprimée (16 €) est disponible en librairie et la version numérique (l’ePub est à 9.99 € et ne contient pas de DRM Adobe mais un marquage) sur ePagine, sur tous les sites des libraires partenaires et ailleurs. Infra, un extrait qui se situe dans la première partie du livre.

* Si on ne connaît pas le nombre exact de personnes qui travaillaient à la centrale de Tchernobyl au moment de la catastrophe (les chiffres récoltés ici et là varient entre 500.000 et un million), on connaît encore moins le nombre de morts et d’invalides parmi les liquidateurs (likvidatory), ceux qui dès le 26 avril 1986 ont dû éteindre le graphite brûlant dans le réacteur ou construire un sarcophage le plus rapidement possible, ceux qui déblayaient les matériaux de la centrale, ceux qui se trouvaient sur le toit des réacteurs, ceux qui se trouvaient dans leur avion ou leur hélicoptère, ceux qui détruisaient et enterraient les maisons environnantes… Des ouvriers, pour la plupart, beaucoup de militaires mais également d’anciens de la centrale et des centaines de milliers d’autres civils qu’on enrôlait à la va-vite de village en village (en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Lituanie et en Russie) sans les informer des dangers encourus, sans protection et en leur promettant un nouveau logement, de l’argent, une médaille,… Tous ceux-là ont été exposés à une radioactivité très élevée. Ce bilan, aujourd’hui encore, fait l’objet de nombreuses études et d’autant de controverses. Pour aller plus loin, on pourra lire deux billets ici et sur le site Info Nucléaire ainsi que La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publié en France en 1998 chez JC Lattès et chez J’ai Lu en 2000 (non disponible en numérique sur les plateformes de vente légales). Plusieurs articles sur wikipedia reviennent sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences. En mai 2011, on avait également consacré un billet au livre de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. On pourra par ailleurs aller voir Le sacrifice, le documentaire de Wladimir Tchertkoff (2003) ainsi que La bataille de Chernobyl, le documentaire de Thomas Johnson (2006).

ChG

 

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La nuit tombée, Antoine Choplin
La Fosse aux ours, 2012

 

Gouri atteint Volodarka avant six heures. Il gare sa moto devant l’épicerie qui fait face à l’école. Il observe les maisons, les larges rues, le pont qui enjambe la petite rivière immobile, irisée de taches huileuses. Il se souvient être venu une fois dans ce village en compagnie d’un gars, Sergueï il s’appelait, un volontaire qui avait grandi ici. C’était un soir, après avoir beaucoup bu, ils avaient cherché en vain l’hospitalité auprès d’une vieille tante dont Sergueï n’avait pas réussi à retrouver la trace. Et ils s’étaient endormis là, à côté du pont, à même la terre battue.
Une gamine se tient dans l’embrasure de la porte de l’épicerie.
Vous devriez pousser un peu votre moto, elle dit. C’est à cause des bêtes.
Au-delà du pont, la tête d’un troupeau de vaches emplit l’espace délimité par la route. Deux hommes, un jeune et un plus vieux, finissent par apparaître, guidant les animaux depuis l’arrière, par leur seul déplacement d’un côté et de l’autre.
Gouri a reculé sa moto contre le mur de l’épicerie. Les vaches passent juste devant lui, lentement, sans beaucoup de bruit.
C’est un sacré troupeau, dit Gouri alors que les dernières vaches s’éloignent.
Il paraît que c’est le plus gros de la région, dit la fille.
Gouri grimpe les trois marches vers la porte du magasin et elle s’écarte pour le laisser entrer.
Il y en a qui disent qu’il faut pas boire leur lait, dit encore la fille. Qu’il est contaminé. Et, à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.
Gouri regarde la gamine et lui sourit.
Un drôle de mot, baliverne, il fait.
Elle le fixe avec curiosité.
Il attrape deux bouteilles de vodka sur les étagères, jette un œil sur les étiquettes et les pose sur le comptoir avec quelques pièces de monnaie.

La route sans virage jusqu’à Marianovka ondule, alternant vastes creux et bosselures. Le chant du moteur varie au gré des pentes légères.
Un panneau indique l’entrée dans Bober. Gouri se souvient que Vera a prononcé le nom de ce village. Pour Chevtchenko, personne n’est foutu de te dire ce qu’il en est exactement. C’est pas comme Bober ou Poliskè. Là au moins, on sait à quoi s’en tenir.
Il ralentit l’allure et observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées. D’autres sont barricadées au moyen de planches épaisses et grossièrement fixées. Par flashs, il peut néanmoins apercevoir des intérieurs tapissés et encore proprets, des décorations murales, quelques meubles.
Gouri hésite à s’engouffrer dans l’une ou l’autre des sentes latérales, certain qu’il finirait par tomber sur quelqu’un, un qui serait resté là, comme un gardien. Le crépuscule enveloppant l’incite à poursuivre son chemin. Il remet les gaz.

Après le croisement de Marianovka, il tourne plein ouest. La route devient étroite et se faufile dans la pénombre de la forêt. Gouri doit allumer son phare dont le faisceau dessine un halo tremblant et plutôt faiblard. C’est l’affaire de trois ou quatre kilomètres à peine, après quoi on pourra deviner, parmi les arbres, les premières maisons de Chevtchenko.
Le souvenir de ces lieux est encore très présent dans la mémoire de Gouri. L’arrondi de la route à l’entrée du village, la forêt moins dense puis soudain disparue, l’écheveau de ces chemins modestes semblant relier chaque habitation à chacune des autres, les proportions gigantesques du kolkhoze en brique claire. Il roule doucement jusqu’aux premières maisons, puis met pied à terre.
Un bon moment, tandis que le moteur de sa moto continue à ronronner avec quelques sautes de régime, ses yeux humides explorent les perspectives dénuées de toute âme qui vive.
La maison de Iakov et Vera marque la fin du village, côté nord.
Pour la rejoindre, Gouri emprunte la sente goudronnée qui serpente entre les hautes herbes. Il passe devant deux autres maisons qui semblent abandonnées. À côté de la porte de la seconde, à même le mur, on a inscrit : nous reviendrons bientôt, d’une drôle d’écriture un peu gauche. Un peu plus loin, une troisième maison est à demi effondrée, comme par l’effet d’une poussée pratiquée contre l’un de ses flancs. Après s’étend un vaste espace sablonneux, hérissé de quelques végétaux nains et, d’assez loin, Gouri peut distinguer les volets bleus de la maison. Il remarque aussi la fumée légère qui s’échappe de la cheminée.

© La nuit tombée, Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 2012 (version imprimée, 16 € — version numérique, 9.99 €, marquage sans DRM).

15 novembre 2012

Les vieilles de Pascale Gautier, comédie grinçante

En 2010 paraissait aux éditions Joëlle Losfeld Les Vieilles de Pascale Gautier, roman que j’avais lu et aimé. Aujourd’hui disponible en papier dans la collection Folio, il vient à la fois de recevoir la mention spéciale du prix Renaudot Poche 2012 et de faire son entrée au catalogue numérique. L’occasion d’en parler et de vous faire lire un extrait. Il peut être téléchargé sur ePagine et sur tous les sites des libraires partenaires.

Les vieilles, Pascale Gautier

Ce roman de Pascale Gautier est une comédie grinçante ; les dialogues (théâtraux) y sont efficaces et les personnages (une galerie de portraits à la Benaquista) parfaitement incarnés. Ici, on ne parlera pas du troisième âge ou des seniors mais de vieilles qui occupent une ville-mouroir, Le Trou, où la moyenne d’âge frise les 80 ans et où il fait beau toute l’année. Outre la bigote ou l’acariâtre, on trouvera celle qui préfère voir la bouteille à moitié vide, celle qui en veut à son fils de lui avoir installé un téléphone pour presbytes dans chacune de ses pièces, celle qui se refait une nouvelle jeunesse avec un jeune et gérontophile croque-mort, celle-ci qui dialogue en secret avec son mari mort, celle-là qui s’envoie des litres de porto ou encore cette autre qui ne supporte pas sa bru et joue au chantage affectif avec son fils. Quant au seul vieux encore fringuant, Pierre Martin, 90 ans, coureur de fond et de jupons, il jettera son dévolu sur une jeune retraitée fraîchement débarquée au Trou.
Ces vieilles ont fait des enfants, le mari de l’une s’est fait la malle au bout de trois mois de mariage, une autre avait le feu au cul, la troisième a été le dindon de la farce. Bref, elles ont toutes vécu. Mais les choses vont changer à partir du moment où l’omniprésente télévision annoncera l’arrivée imminente d’un astéroïde, surnommé Bonvent. Le Trou cèdera alors à la panique, des vieilles se jetteront du haut d’une station-essence tandis que le curé se fera la malle au volant d’un 4 x 4 et les histoires d’amour ou de famille tourneront au vinaigre.

Pour compléter cette lecture, je vous recommande de rendre visite aux Centenaires de Philippe Adam, un roman publié par Verticales en même temps que Les vieilles et disponible lui aussi en numérique (on en avait parlé ici).


Extrait des vieilles de Pascale Gautier
chapitre 4
© 1ère édition, Joëlle Losfeld, 2010
2ème édition, collection Folio, 2012
version papier | version numérique


Trois mois qu’elle est arrivée. Enfin ! Il était temps ! Elle en avait plus qu’assez du boulot. Il y a un moment où on décroche, on a beau dire. En tous les cas c’est ce qu’elle ressentait, Nicole. Trente ans au guichet de la poste de Moisy, on peut avoir envie de s’évader. D’ailleurs elle a tout programmé depuis longtemps. Elle a toujours pensé à sa retraite. C’est important d’anticiper. Ses parents lui ont appris. Penser à après-demain parce qu’on ne sait jamais de quoi demain sera fait. Elle a passé sa vie à préparer son nid douillet pour quand elle aura passé le cap des soixante. Et voilà qu’elle y est. Elle a choisi cet endroit qui a vraiment un drôle de nom à cause de ses trois cent soixante-cinq jours de beau temps par an. C’est ce que l’office du tourisme annonce. Et c’est bien agréable parce qu’il fait grand bleu non stop. Nicole aime le beau temps. Elle trouve que même les cons quand le soleil brille c’est plus facile à supporter. À Moisy, ce n’était pas marrant tous les jours. La pluie des semaines entières ! Des averses continues et froides. Que d’eau ! Il paraît qu’on en manque. Elle leur conseille, à ceux qui disent ça, d’aller s’installer là-bas  ! On raconte vraiment n’importe quoi pour affoler les gens. Elle ne s’est jamais fait avoir. On nous dit des mensonges. Ses parents le lui ont appris. Elle est vite devenue imperméable. Passer le bac. Passer le concours pour travailler aux PTT. Être fonctionnaire. Avoir un emploi sûr, jusqu’à la retraite. Ouvrir un plan épargne logement. Devenir un jour propriétaire. En attendant, s’installer près de ses parents pour pouvoir profiter d’eux. S’occuper tellement d’eux qu’elle a oublié de s’occuper d’elle. Ce que ses parents ont toujours trouvé normal. Elle s’est laissée faire, elle le sait. Elle aimait dîner chez papa maman tous les soirs. Elle aimait prendre son petit déjeuner chez papa maman tous les matins. À midi, en semaine, c’était la cantine. Le samedi et le dimanche, ils partaient se promener. Papa avait un faible pour les châteaux de la Loire qu’ils ont vus en boucle pendant des décennies. Pas d’imprévu. Un monde réglé et ouaté. Avec les années, elle est devenue la nounou de papa maman. Et papa maman se sont transformés en vieux bébés capricieux. On dirait parfois que tout est programmé : quand elle finit de rembourser son emprunt, maman meurt d’un cancer ; l’année d’après papa meurt d’une crise cardiaque et six mois plus tard elle est à la retraite.
Finalement, rumine-t-elle en regardant un magnifique lever de soleil, c’est le premier grand chambardement de sa vie. Elle a tout quitté et se retrouve seule dans une ville qu’elle ne connaît pas. Derrière le massif montagneux, la lumière fuse. C’est un matin rose brouillé par de minuscules nuages bleus. Puis voici l’aurore au trône d’or. Elle regarde, éblouie, et se dit que rien que pour ça, ça en valait la peine. Elle reconnaît alors le vieux qui transpire et s’essouffle sur le trottoir en bas de chez elle. Il porte une longue barbe blanche et un short. Il court la bouche grande ouverte. Il doit faire un bruit de locomotive. Il passe tous les matins et progresse à un train de sénateur. Quatre-vingt-dix ans ! La concierge le lui a dit. C’est Pierre Martin qui s’entraîne. Il se prépare pour le marathon de Londres. Quarante-deux kilomètres et des brouettes. Un malade ! Il n’a pas l’air pourtant, songe Nicole impressionnée. Il est mince, sec, avec un côté squelette mais le visage est beau et les yeux brillent de gaîté. Elle aime bien le regarder passer. Il est le plus alerte de tous les autochtones qu’elle a croisés jusqu’à présent. Elle en a fait la réflexion à la concierge qui lui a rétorqué : « Mais qu’est-ce que vous croyez  ! Trois cent soixante-cinq jours de beau temps par an, ça attire les vieux ! Pourquoi vous êtes venue vous, hein ? On ne commence pas une vie ici. On la termine. Ça fait longtemps qu’il n’y a quasiment plus de boulot. Par contre des vieux, il y en a à la pelle. Et c’est grâce à eux s’il y a encore un peu d’activité dans le coin ! L’hôpital et la clinique sont archipleins ! Pour avoir un rendez-vous avec un docteur, il faut au moins trois mois. Vous n’avez pas intérêt à être pressée ! Il n’y a jamais eu autant d’aides à domicile. Vu le nombre de décès, la municipalité a fait construire un superbe crématorium qui fonctionne à merveille. Vous venez juste d’arriver ! Regardez autour de vous et vous constaterez que vous êtes une véritable jeunesse ! » Elle avait protesté. Mais la concierge au regard farouche avait poursuivi en lui recommandant d’aller se promener derrière la préfecture, dans le quartier historique de la ville. Là, elle verrait !
Elle était allée voir… Derrière la préfecture se trouvait une colonie de vieilles ruelles bordées de vieilles maisons. Vieux toits de vieilles tuiles, vieilles façades repeintes en vieux rose, vieux pots de vieilles fleurs posés là, arrosés de vieille pisse de vieux chiens. Elle avait d’abord croisé une femme d’un âge incertain qui peinait à pousser son caddie vide. Elle faisait du trois mètres à l’heure, empaquetée dans un manteau épais et informe. Puis un homme à tête de crapaud s’était approché en boitant. Sa peau bistre était couverte de verrues. Il ne l’avait pas vue, s’était arrêté, glougloutant quelques mots incompréhensibles pendant que sa main gauche sortait de la poche de son pantalon, s’élançait dans les airs, s’arrêtait en plein vol puis retournait dans sa poche. Cinq fois comme ça avant de s’éloigner. Une vieille accrochée à une moins vieille l’avait bousculée sciemment. Elle les avait vues modifier leur trajectoire et foncer sur elle. La plus laide lui avait donné un coup de canne en ricanant. Un pépé était alors apparu, tenant en laisse un chien hideux dont les deux pattes de derrière ne touchaient plus le sol. Une chose à roulettes était fixée à son arrière-train pour lui permettre d’avancer. Mon bébé, répétait-il, mon bébé, mon bébé ! Elle avait poursuivi jusqu’à une place, envahie de pigeons gras, qui s’ouvrait sur un cours. On n’est pas sérieux quand on a quatre-vingt-dix-sept ans et des tilleuls verts sur la promenade.



9 novembre 2012

Les 2 premiers titres de Pierre Michon en numérique

Décidément, les éditions Verdier font parler d’elles en ce moment – on ne boudera d’ailleurs pas notre plaisir. Souvenez-vous, la semaine dernière, je vous annonçais que la maison d’édition venait de supprimer les DRM de tous ses livres numériques (lire notre billet largement relayé par les amateurs de la maison fondée en 1979 à Lagrasse par Gérard Bobillier, Colette Olive et Michèle Planel).

Hier, tandis que Mathieu Riboulet recevait le prix Décembre avec Les œuvres de miséricorde (disponible en numérique, epub sans DRM, 11.90 €), un très subtil recueil de textes aux frontières du récit et de la fiction qu’il articule autour des conflits franco-allemands (héritage, rancœurs) et du corps (errant, désirant, sexué, mortel), deux textes de Pierre Michon entraient au catalogue. Tout d’abord, l’un de ses plus beaux portraits, celui de Joseph Roulin, le fameux facteur Roulin qui avait été peint par Van Gogh, Vie de Joseph Roulin étant le premier livre de Michon publié par Verdier et l’un des plus connus avec Les Vies minuscules, Rimbaud le fils ou Corps du roi. Hormis le Roulin, Verdier a numérisé (via le studio ePub d’ePagine) Les Onze, publié en 2009, qui avait reçu en son temps le Grand Prix du Roman de l’Académie française et qu’on chronique infra. En attendant l’arrivée d’autres titres de Michon en numérique…

 

Les Onze de Pierre Michon

Quel effort il aura fallu à Pierre Michon pour écrire Les Onze ! Avec toute cette matière, on pourrait se demander pourquoi il n’a pas bâti là une fresque historique sur fond d’espionnage voire une hagiographie. Mais ce serait mal connaître l’auteur qui d’ailleurs s’amuse de la mode actuelle pour la généalogie. Non, au-delà de l’œuvre de Corentin, ici il est fortement question de magie créatrice, du complexe œdipien, des sirènes qui empêchent de raconter l’histoire dans le bon sens, de curiosité intellectuelle, de poésie, de mauvais vin, de coucheries mais aussi d’insultes à Dieu, d’alliances et de traîtrises ou encore de la commande d’un tableau faite « avec les plus mauvaises intentions ». Et, une fois encore, en guide inspiré, Michon parvient à se faire se côtoyer les figures des Lumières et les vies minuscules, ces hommes qui travaillent dans la boue du canal près d’Orléans.
En deux parties, l’écrivain revient sur deux moments de la vie du peintre Corentin. On le découvre d’abord à dix ans, vrai petit tyran, entouré de sa mère et de sa grand-mère où pour se venger de l’absence du père (écrivain raté) il rend la vie difficile à ces deux femmes. Puis il devient vieux et laid. On est alors en 1794, en pleine Terreur, quand on lui passe commande d’un tableau : ses modèles seront les onze représentants du Comité du salut public (dix écrivains + un, ceux qu’on surnommait les « onze parricides », parmi lesquels se trouvaient Robespierre, Collot ou Carnot). Et c’est là que Corentin réalisera l’un de ses chefs d’œuvre et c’est là aussi, nous dit Michon, qu’il peindra onze fois son père, « onze fois la revanche irréelle de son père, la défaite réelle de son père, debout ».

ChG


Titres cités dans ce billet

Les Œuvres de miséricorde de Mathieu Riboulet, epub, 11.90 € sans DRM
Les Onze de Pierre Michon, epub, 12 € sans DRM
Vie de Joseph Roulin, epub, 8 € sans DRM

8 novembre 2012

Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 (avec extrait)

Le prix Goncourt 2012 a été décerné à Jérôme Ferrari pour Le sermon sur la chute de Rome publié par Actes Sud. Même si ce roman n’est pas celui que je préfère de lui, c’est à la fois une très belle voix qui a été récompensée aujourd’hui – une voix sombre et terriblement juste – et une phrase : celle d’un auteur qui mêle avec finesse le monologue intérieur au fil du récit, le lyrisme et la distanciation. Lire Jérôme Ferrari, c’est aussi entrer dans les méandres de la Mémoire, la collective et la familiale, à travers la guerre notamment (les guerres devrais-je dire) qui est omniprésente dans tous ces romans et change la donne, transforme des vies, dévie la course du récit : première et deuxième guerre mondiale, guerre d’Algérie ou guerre dans les Balkans. À chaque fois, au moins un personnage aura participé à un conflit. Et à chaque fois, ce sont les blessures physiques et psychiques qui seront pointées par les narrateurs ainsi que la difficulté de vivre à nouveau dans la société, une histoire amoureuse ou dans son propre corps, une fois retourné au pays. La Corse (lieu des origines) est également au cœur de tous ces projets littéraires ainsi que la confusion des sentiments. Très littéraire, souvent inspiré par des textes classiques, philosophiques ou religieux ainsi que par des figures tragiques, les romans de Jérôme Ferrari dépeignent avec une lucidité parfois glaciale notre histoire et notre monde en les comparant à d’autres civilisations ou époques. J’avais été très impressionné par Un dieu un animal (disponible désormais en numérique et que je vous conseille vivement) et avais parlé ici de son roman précédent, Où j’ai laissé mon âme, le premier à avoir été numérisé par Actes Sud (lire le billet avec extrait).

De la guerre d’Algérie il en est à nouveau question dans Le sermon sur la chute de Rome à travers une des figures centrales du roman, celui qui regarde la photo qui nous permettra de remonter dans le désordre l’histoire d’une famille partagée entre l’Algérie, Paris et la Corse. On découvre aussi une autre famille que le projet central du roman (la réouverture d’un bar dans un village corse) dézinguera. Des histoires de chutes, donc, d’un petit empire qui aurait pu tenir si ceux qui l’avaient repris n’avaient pas cédé aux désordres affectifs mais aussi aux plaisirs de la chair et à la corruption. Le sermon sur la chute de Rome va s’occuper de tout cela et démonter le château de cartes, phrase après phrase.

Pour vous en donner un aperçu, voici quelques lignes extraites du tout début, une scène d’exposition très importante pour la suite.

La version numérique de ce roman de Jérôme Ferrari (13.99 € avec DRM Adobe) peut être téléchargée chez tous les libraires connectés, dont ePagine. Le prix de vente étant le même partout en France, privilégiez un libraire partenaire.

ChG


 

Comme témoignage des origines – comme témoignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l’été 1918, que Marcel Antonetti s’est obstiné à regarder en vain toute sa vie pour y déchiffrer l’énigme de l’absence. On y voit ses cinq frères et sœurs poser avec sa mère. Autour d’eux, tout est d’un blanc laiteux, on ne distingue ni sol ni murs, et ils semblent flotter comme des spectres dans la brume étrange qui va bientôt les engloutir et les effacer. Elle est assise en robe de deuil, immobile et sans âge, un foulard sombre sur la tête, les mains posées à plat sur les genoux, et elle fixe si intensément un point situé bien au-delà de l’objectif qu’on la dirait indifférente à tout ce qui l’entoure – le photographe et ses instruments, la lumière de l’été et ses propres enfants, son fils Jean-Baptiste, coiffé d’un béret à pompon, qui se blottit craintivement contre elle, serré dans un costume marin trop étroit, ses trois filles aînées, alignées derrière elle, toutes raides et endimanchées, les bras figés le long du corps et, seule au premier plan, la plus jeune, Jeanne-Marie, pieds nus et en haillons, qui dissimule son petit visage blême et boudeur derrière les longues mèches désordonnées de ses cheveux noirs. Et à chaque fois qu’il croise le regard de sa mère, Marcel a l’irrépressible certitude qu’il lui est destiné et qu’elle cherchait déjà, jusque dans les limbes, les yeux du fils encore à naître, et qu’elle ne connaît pas. Car sur cette photo, prise pendant une journée caniculaire de l’été 1918, dans la cour de l’école où un photographe ambulant a tendu un drap blanc entre deux tréteaux, Marcel contemple d’abord le spectacle de sa propre absence. Tous ceux qui vont bientôt l’entourer de leurs soins, peut-être de leur amour, sont là mais, en vérité, aucun d’eux ne pense à lui et il ne manque à personne. Ils ont sorti les habits de fête qu’ils ne mettent jamais d’un placard truffé de naphtaline et il leur a fallu consoler Jeanne-Marie, qui n’a que quatre ans et ne possède encore ni robe neuve ni chaussures, avant de monter tous ensemble vers l’école, sans doute heureux que quelque chose se passe enfin qui les arrache un instant à la monotonie et à la solitude de leurs années de guerre. La cour de l’école est pleine de monde. Toute la journée, dans la canicule de l’été 1918, le photographe a fait le portrait de femmes et d’enfants, d’infirmes, de vieillards et de prêtres, qui défilaient devant son objectif pour y chercher eux aussi un répit et la mère de Marcel, et ses frère et sœurs, ont patiemment attendu leur tour en séchant de temps en temps les larmes de Jeanne-Marie qui avait honte de sa robe trouée et de ses pieds nus. Au moment de prendre la photo, elle a refusé de poser avec les autres et il a fallu tolérer qu’elle reste debout toute seule, au premier rang, à l’abri de ses cheveux ébouriffés. Ils sont réunis et Marcel n’est pas là. Et pourtant, par le sortilège d’une incompréhensible symétrie, maintenant qu’il les a portés en terre l’un après l’autre, ils n’existent plus que grâce à lui et à l’obstination de son regard fidèle, lui auquel ils ne pensaient même pas en retenant leur respiration au moment où le photographe déclenchait l’obturateur de son appareil, lui qui est maintenant leur unique et fragile rempart contre le néant, et c’est pour cela qu’il sort encore cette photo du tiroir où il la conserve soigneusement, bien qu’il la déteste comme il l’a, au fond, toujours détestée, parce que s’il néglige un jour de le faire, il ne restera plus rien d’eux, la photo redeviendra un agencement inerte de taches noires et grises et Jeanne-Marie cessera pour toujours d’être une petite fille de quatre ans. Il les toise parfois avec colère, il a envie de leur reprocher leur manque de clairvoyance, leur ingratitude, leur indifférence, mais il croise les yeux de sa mère et il s’imagine qu’elle le voit, jusque dans les limbes qui retiennent captifs les enfants à naître, et qu’elle l’attend, même si, en vérité, Marcel n’est pas, et n’a jamais été, celui qu’elle cherche désespérément du regard. Car elle cherche, bien au-delà de l’objectif, celui qui devrait se tenir debout près d’elle et dont l’absence est si aveuglante qu’on pourrait croire que cette photo n’a été prise pendant l’été 1918 que pour la rendre tangible et en conserver la trace. Le père de Marcel a été fait prisonnier dans les Ardennes au cours des premiers combats et il travaille depuis le début de la guerre dans une mine de sel en Basse-Silésie. Tous les deux mois, il envoie une lettre qu’il fait écrire par l’un de ses camarades et que les enfants lisent avant de la traduire à haute voix à leur mère. Les lettres mettent tant de temps à leur parvenir qu’ils ont toujours peur d’entendre seulement les échos de la voix d’un mort, portés par une écriture inconnue. Mais il n’est pas mort et il rentre au village en février 1919 afin que Marcel puisse voir le jour. Ses cils ont brûlé, les ongles de ses mains sont comme rongés par l’acide et l’on voit sur ses lèvres craquelées les traces blanches de peaux mortes dont il ne pourra jamais se débarrasser. Il a sans doute regardé ses enfants sans les reconnaître mais son épouse n’avait pas changé parce qu’elle n’avait jamais été jeune ni fraîche, et il l’a serrée contre lui bien que Marcel n’ait jamais compris ce qui avait bien pu pousser l’un vers l’autre leurs deux corps desséchés et rompus, ce ne pouvait être le désir, ni même un instinct animal, peut-être était-ce seulement parce que Marcel avait besoin de leur étreinte pour quitter les limbes au fond desquels il guettait depuis si longtemps, attendant de naître, et c’est pour répondre à son appel silencieux qu’ils ont rampé cette nuit-là l’un sur l’autre dans l’obscurité de leur chambre, sans faire de bruit pour ne pas alerter Jean-Baptiste et Jeanne-Marie qui faisaient semblant de dormir, allongés sur leur matelas dans un coin de la pièce, le cœur battant devant le mystère des craquements et des soupirs rauques qu’ils comprenaient sans pouvoir le nommer, pris de vertige devant l’ampleur du mystère qui mêlait si près d’eux la violence à l’intimité, tandis que leurs parents s’épuisaient rageusement à frotter leurs corps l’un à l’autre, tordant et explorant la sécheresse de leurs propres chairs pour en ranimer les sources anciennes taries par la tristesse, le deuil et le sel et puiser, tout au fond de leurs ventres, ce qu’il y restait d’humeurs et de glaires, ne serait-ce qu’une trace d’humidité, un peu du fluide qui sert de réceptacle à la vie, une seule goutte, et ils ont fait tant d’efforts que cette goutte unique a fini par sourdre et se condenser en eux, rendant la vie possible, alors même qu’ils n’étaient plus qu’à peine vivants. Marcel a toujours imaginé – il a toujours craint de n’avoir pas été voulu mais seulement imposé par une nécessité cosmique impénétrable qui lui aurait permis de croître dans le ventre sec et hostile de sa mère tandis qu’un vent fétide se levait et portait depuis la mer et les plaines insalubres les miasmes d’une grippe mortelle, balayant les villages et jetant par dizaines dans les fosses creusées à la hâte ceux qui avaient survécu à la guerre, sans que rien pût l’arrêter, comme la mouche venimeuse des légendes anciennes, cette mouche née de la putréfaction d’un crâne maléfique et qui avait surgi un matin du néant de ses orbites vides pour exhaler son haleine empoisonnée et se nourrir de la vie des hommes jusqu’à devenir si monstrueusement grosse, son ombre plongeant dans la nuit des vallées entières, que seule la lance de l’Archange put enfin la terrasser. L’Archange avait depuis longtemps regagné son séjour céleste d’où il restait sourd aux prières et aux processions, il s’était détourné de ceux qui mouraient, à commencer par les plus faibles, les enfants, les vieillards, les femmes enceintes, mais la mère de Marcel restait debout, inébranlable et triste, et le vent qui soufflait sans relâche autour d’elle épargnait son foyer. Il finit par tomber, quelques semaines avant la naissance de Marcel, cédant la place au silence qui s’abattit sur les champs envahis de ronces et de mauvaises herbes, sur les murs de pierre effondrés, sur les bergeries désertes et les tombeaux. (…)


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© Le sermon sur la chute de Rome
de Jérôme Ferrari,
Actes Sud, prix Goncourt 2012
disponible en papier & en numérique

7 novembre 2012

extrait de Féerie générale, Emmanuelle Pireyre, prix Médicis 2012

Hier à 13h, le prix Médicis 2012 a été attribué à Emmanuelle Pireyre pour son roman Féerie générale publié aux éditions de L’Olivier et disponible dans sa version imprimée ainsi qu’en numérique. Au même moment, le prix Médicis étranger était décerné à Avraham B. Yehoshua pour son roman Rétrospective publié conjointement par Grasset et Calmann-Lévy (non disponible en numérique, ni en hébreu ni en anglais ni an français). En revanche, Congo, une histoire, l’essai de David Van Reybrouck, prix Médicis essai, et publié chez Actes Sud, est au catalogue numérique depuis sa parution. Tous ces ebooks sont vendus 30% moins cher qu’en papier environ et équipés de la DRM Adobe.

Aujourd’hui, pour saluer ce projet littéraire d’Emmanuelle Pireyre, publication ici de deux fragments de sa Féerie générale. Un extrait plus long peut être téléchargé gratuitement ou feuilleté en ligne sur ePagine. Pour consulter la liste des prix littéraires 2012, cliquez ici. Si vous souhaitez lire une très belle chronique de ce roman, rendez-vous sur le site de Guénaël Boutouillet, Matériau composite.

 

Écrits corsaires. Une petite fille déteste la finance et préfère peindre des chevaux ; des artistes investissent les casernes ; un universitaire ne parvient pas à achever sa thèse sur l’héroïsme contemporain ; une jeune musulmane choisit pour devise : Une cascade de glace ne peut constituer un mur infranchissable… Ainsi sont les protagonistes de Féerie générale: récalcitrants à l’égard de ce qui menace leur liberté, prompts à se glisser dans les interstices du réel pour en révéler les absurdités. À partir de quelques échantillons prélevés dans les médias, ce livre mêle humour et érudition pour aborder – entre autres − le rôle de l’argent, la démilitarisation de l’Europe, la question du voile, le bonheur écologique. Il « fait littérature » avec une langue actuelle, écrite et orale, et celle des forums internet : « J’ai souvent eu l’impression, en écrivant ce livre, d’emprunter des discours tout faits comme on louerait des voitures pour le plaisir de les rendre à l’autre bout du pays complètement cabossées », nous confie l’auteur. Emmanuelle Pireyre poursuit ici sa réflexion sur l’époque, dans un pastiche éblouissant des discours − savants, publicitaires, sociologiques – dont elle détourne les clichés. Cet écrivain-corsaire aborde les lieux communs avec une jubilation communicative et propose une radiographie de la conscience européenne en ce début de 21e siècle.


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© Féerie générale
de Emmanuelle Pireyre,
L’Olivier, prix Médicis 2012
disponible en papier & en numérique

Comment laisser flotter les fillettes ?

 

Un jour en Europe, il y avait une petite fille qui détestait la finance. « Petite, disait-elle, petite ok, mais pas soumise. » Au Japon, vivait un homme qui avait une grosse bibliothèque recelant des milliers de mangas, mais cela ne suffisait pas à contenir ses pulsions ; il passa à l’acte et commit des atrocités. Vingt ans plus tôt, Umberto Eco s’était fait voler ses comics de Superman par d’autres universitaires lors d’un colloque de sémiologie.

 

Avec :
Roxane
Cheval
Mirem et Malcolm
Claude Lévi-Strauss
Umberto Eco
Tsutomu Miyazaki
Les quatre fillettes de Tokyo
Le futur mangaka
Population japonaise

 

L’école de la finance

Une fois en Europe, il y avait une fille de neuf ans qui était pleine de mystère. Certains disaient qu’elle était butée. Bon, ce n’était tout de même pas de l’autisme, seulement Roxane restait hermétique, vraiment hermétique, aux sujets qui ne l’intéressaient pas. Elle se refermait et ensuite il n’y avait plus rien à en tirer. Dans la cour de l’école, les conversations allaient bon train sur la spéculation financière, et là typiquement c’était un sujet dont cette petite fille ne voulait pas entendre parler. Elle ouvrait la bouche, aucun son ne sortait, une vitre en verre ultra-épais la séparait des conversations, elle tournait la tête et allait jouer plus loin. Ses copains se laissaient à chaque fois surprendre par sa brutalité intransigeante, ils se sentaient jugés, ils avaient l’impression qu’elle n’était pas de leur avis sur la finance, ou que, carrément, elle n’avait pas d’avis. Les enfants étaient d’autant plus surpris par cette réticence qu’ils avaient, depuis quelques années, pris l’habitude du travail d’équipe, ils avançaient ensemble. « On n’est plus à Wall Street dans les années 80, avaient-ils coutume de dire. L’époque est finie où on travaillait seul en psychopathe, où l’instinct, la coke et les individualités menaient la danse. » De fait, ils s’entraidaient, s’échangeaient beaucoup d’infos, se faisaient passer graphiques financiers, dépêches de l’AFP et résumés d’articles des Échos ou du Financial Times. Bien sûr, ils étaient encore petits, ils n’étaient qu’à l’école primaire ; aussi ils ne tenaient pas longtemps avec les analyses vraiment prises de tête, ils avaient tout le temps envie de déconner. Certains jours où ils avaient du mal à anticiper le marché, ils disaient : « Quel après-midi pourri ! Si ça continue, je vais devoir vendre un de mes apparts à Cannes pour renflouer mes comptes de trading ! » Ils avaient besoin de se défouler, même s’ils avaient conscience que le sujet était grave, même si quelquefois ils étaient soucieux et demandaient à la maîtresse : « Maîtresse, le but des banquiers, c’est de ruiner tout le monde ou quoi ? – Juste les petits comme toi, répondait la maîtresse. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Et eux ils doivent se faire de gros bénefs. En plus, expliquait la maîtresse, ils peuvent te fourguer les produits merdiques qu’ils ont inventés et travailler avec des infos privilégiées en utilisant leurs fonds propres. Donc on peut pas lutter… c’est comme ça. »
Le vendredi du mois de mai où la vice-présidente du gouvernement espagnol annonça que le nouveau code pénal punirait les pratiques spéculatives qui avaient fait plonger la Bourse espagnole, les enfants étaient énervés. Ils avaient eu sport, ils n’arrivaient pas à se sentir concernés, ils plaisantaient, se bousculaient à la sortie du vestiaire. Ils disaient : « Bon, en tout cas, on sait maintenant que les mecs de Goldman Sachs iront pas en Espagne pour leurs vacances. Ni en Grèce. » Ils disaient : « Ils s’achèteront un pays avec leurs bonus. » Bien sûr, il fallait tenir compte de nombreux paramètres pour appréhender le marché, la finance est une activité hautement technique, et parfois les enfants n’étaient pas suffisamment concentrés. Sauf la mystérieuse petite Roxane qui restait concentrée, mais sur complètement autre chose ; et sauf une autre fille de la classe, toujours au top dans ses analyses, et qui, très sympa, venait au secours des copains. Elle leur disait : « Attention les gars, il faut quand même tenir compte du chomdu US. – La vache c’est vrai, disaient les autres, je l’avais oublié celui-là avec tout ce sketch sur la dette des États. »

 

Les périodes d’économie mondialisée

Roxane se positionnait ailleurs. Elle refusait d’entendre parler d’analyse financière. Elle voyait bien évidemment que la finance s’insinue partout, parmi les gens et parmi les choses, mais Roxane se tenait à distance et ne se mêlait pas aux conversations. Elle avait placé très haut le niveau d’étanchéité qui lui convenait. Certes, Roxane restait une enfant, elle ne faisait pas vraiment exprès, son comportement n’était pas le résultat d’une longue réflexion. C’était juste son naturel qui était comme ça, rétif. Elle préférait les chevaux à la finance, elle préférait qu’il y ait du vert autour. À peine libérée des obligations de l’école, Roxane prenait ses tubes de peinture, une palette, une toile, et partait à travers la campagne jusqu’à l’enclos où se trouvait le cheval dont jour après jour elle faisait le portrait. La mère de Roxane était à cette période constamment absorbée par Internet, elle travaillait ou tchattait, on ne savait jamais trop ; célibataire depuis quelques mois, elle avait décidé de remédier à la situation et passait une bonne partie de ses jours et de ses nuits sur un site de rencontres ; elle espérait une relation durable, comptait bien cette fois réussir le délicat passage à la real life.
Du coup, Roxane avait beaucoup de temps pour peindre, des heures et des heures pour perfectionner son art, pour préciser son dessin au crayon, travailler ses glacis, une technique vraiment géniale où tu crées le volume par la succession des couches de peinture, tu superposes des couches transparentes de peinture diluée et le volume du cheval se gonfle et se creuse en ombre et lumière au fur et à mesure sur la toile. Roxane était tellement absorbée par le bonheur des glacis, des couleurs, des formes et des volumes qu’elle restait là longtemps dans la douceur de fin d’après-midi, elle gonflait et redégonflait le volume de la cuisse, elle gonflait et dégonflait silencieusement heure après heure le volume de la tête, du flanc, de la crinière. Elle profitait pleinement de sa solitude.
C’était sa manière à elle de se retirer du monde, des conversations financières et des agissements de Goldman Sachs et consorts. Elle avait mis ça au point inconsciemment, elle ne théorisait pas, mais force est de constater qu’elle avait raison. C’était une super attitude, elle conservait la zone de silence, le sas de néant qu’il faut à tout prix établir et protéger dans les économies mondialisées.
Parce qu’ainsi sont les périodes d’économie mondialisée : dans ce genre de périodes, tout est lié à l’échelle planétaire ; on ressent fortement que des choses spatialement très éloignées sont interdépendantes, qu’on n’est jamais loin du magma. Dans ce genre de périodes, il y a un côté agglutinement parfois insupportable, ce côté Je mange une glace à Santiago et tu frissonnes à Toronto, ce côté Tu sautes à Lomé et je rebondis à Taipei, ce côté Je lève le bras à Rotterdam et quelqu’un se gratte à Karachi. Une ambiance réseaux donc, une ambiance tuyaux embrouillés qui relient un peu tout à n’importe quoi, où on a l’impression de ne jamais être seul cinq minutes. Lévi-Strauss l’avait d’ailleurs déjà constaté avec amertume : un jour où il voulait embarquer pour le Brésil, il apprit qu’il y avait un délai de quatre mois avant d’obtenir une place sur un bateau. Déçu, vexé, il annula la promenade, ça lui faisait un choc. Vingt ans plus tôt, lorsqu’il se rendait en Amérique du Sud pour ses missions d’ethnologue, les voyageurs étaient si rares, il restait tant de places libres sur les bateaux, que la traversée était luxueuse ; le cuisinier de bord leur servait des rations royales de poularde et de turbot. Lévi-Strauss en conclut que le monde était devenu trop petit pour le grand nombre de ses habitants. Pourtant on était en 1955 et la Terre ne portait encore que 2,7 milliards de personnes. Bref, à ce compte-là, avec cette ambiance pressante de boîte de nuit, il vaut mieux des populations très solides pour donner le change, des populations de récalcitrants, il vaut mieux des carrément têtus.


 

5 novembre 2012

Patrick Deville et Julie Otsuka, prix Femina 2012 en numérique

Toute cette semaine seront décernés les traditionnels prix d’automne (entre autres, prix Médicis, Goncourt, Renaudot, Décembre et Flore). Aujourd’hui à treize heures, Patrick Deville a reçu le prix Femina 2012 pour Peste & Choléra (Seuil) ; Julie Otsuka, le Prix Femina étranger 2012 pour son roman Certaines n’avaient jamais vu la mer (The Buddha in the Attic) traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau (éditions Phébus) et Tobie Nathan, le Prix Femina essai avec Ethno-roman (Grasset). À noter que le Prix Virilo revient cette année à Pierre Jourde et à son Maréchal absolu (Gallimard). Pour l’heure, hormis pour le livre de Joël Dicker récompensé la semaine dernière par le Grand Prix du roman de l’Académie française (La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, éditions de Fallois / L’âge d’homme), tous les titres cités dans ce billet sont disponibles en papier et en numérique. Retour aujourd’hui sur deux des auteurs que nous soutenons sur ce blog ainsi que sur ePagine et que nous sommes heureux de voir récompensés pour des projets littéraires forts et ambitieux. Pour retrouver tous les prix littéraires 2012, cliquez ici. ePagine indique à chaque fois le format numérique, le prix, si le fichier contient ou non des DRM et si vous avez la possibilité de lire en ligne ou/et télécharger un extrait.

 

Patrick Deville

Patrick Deville, avec Peste & Choléra (Prix Femina 2012), écrit sans se soucier de la chronologie, un roman foisonnant sur la liberté, une enquête déroutante sur la vie du quasi oublié Alexandre Yersin, à la fois grand voyageur et découvreur, qui cartographiera le premier l’intérieur des terres indochinoises, tiendra à jour ses découvertes sur des carnets, découvrira le bacille de la peste et son vaccin et fera notamment construire un institut Pasteur à Nha Trang (aujourd’hui au Vietnam). De cet auteur, nous conseillons également Kampuchéa, son précédent roman au Seuil, où le narrateur nous embarque sur les traces de Henri Mouhot (avec au bout Les Khmers rouges) en remontant le fleuve Mékong, depuis son delta jusqu’aux frontières de la Chine. Il y aussi un projet littéraire beaucoup moins connu de Patrick Deville que nous aimons beaucoup. Il s’agit de Vie et mort sainte Tina l’exilée (publie.net). Toujours en utilisant ses propres méthodes d’investigations et de restitution, l’auteur entreprend ici de raconter la vie de Tina Modotti, une femme qui en une moitié de XXe siècle a connu un destin exceptionnel (tour à tour ouvrière, couturière, mannequin, comédienne puis figurante à Hollywood, photographe et militante révolutionnaire…). Exilée aux Etats-Unis à la veille de la première guerre mondiale, cette femme originaire du Frioul sera sensible à la révolution mexicaine, s’y installera, deviendra l’égérie de Diego Rivera, recevra les jeunes artistes de l’époque (Manuel Alvarez Bravo, Frida Kahlo…), retournera en Europe pour prendre part à la Guerre d’Espagne et sera mêlée à quelques scandales et procès. Ce récit, outre son sujet et son traitement, mêle également les outils actuels puisqu’il contient plus de 160 liens Wikipedia qui le transforment en une aventure numérique vertigineuse.

 

Julie Otsuka

Dans Certaines n’avaient jamais vu la mer, son deuxième roman, Julie Otsuka revient sur un sujet tabou aux États-Unis : l’histoire de ces milliers de jeunes femmes (souvent vierges) qui ont quitté le Japon dans le premier quart du XXe siècle et ont débarqué aux USA pour se marier à des hommes qu’elles ne connaissaient pas et qu’elles n’avaient pas choisi. Outre le rêve d’un ailleurs, la traversée et les premières désillusions, le roman revient surtout sur ces mariages forcés mais aussi sur les conditions dans lesquelles ces exilées vivaient ainsi que sur ce qu’elles pouvaient subir au quotidien comme haines racistes, rejets, humiliations,… jusqu’à Pearl Harbor où l’ignominie atteindra des sommets. Pour raconter cette histoire terrible, Julie Otsuka a choisi de faire parler plusieurs femmes. Pas de personnage à proprement parlé ici mais des milliers de voix en une qui se succèdent (sous la forme d’un nous par exemple), des incantations qui peuvent rappeler celles des chœurs du théâtre grec antique. Une langue très bien restituée par la traduction de Carine Chichereau. (extrait du billet publié sur ce blog le 9 septembre 2012 dans lequel vous pourrez lire un chapitre entier de ce roman)

 

ChG

11 octobre 2012

Extrait du « Veau » de Mo Yan (prix Nobel de Littérature 2012)

L’écrivain chinois Mo Yan a publié plus d’une vingtaine de romans et de recueils de nouvelles dans son pays. Traduit en français depuis le début des années 90, on trouve ses textes principalement aux éditions du Seuil mais aussi chez Actes Sud, Philippe Picquier et aux éditions Caractères. Depuis quelques heures, il est également le nouveau Prix Nobel de Littérature.

Je m’empresse de faire un tour sur la catalogue d’ePagine et remarque qu’un seul titre est disponible actuellement dans sa traduction française en numérique (d’autres à venir dans les prochains mois ?). Il s’agit du Veau suivi du Coureur de fond, un recueil de deux nouvelles qui vient de paraître au Seuil. Pour les autres titres, je vous renvoie sur le site des éditions du Seuil puisqu’une page lui est consacrée ainsi que sur la page Wikipédia qui dresse une bibliographie complète (à signaler qu’à peine apprenions-nous la nouvelle que la mention du prix Nobel était déjà en ligne sur la fiche de Mo Yan sur Wikipédia).

Ci-dessous, un extrait du début du Veau, nouvelle dans laquelle l’auteur revient sur son adolescence paysanne dans la province du Shandong en Chine, un exercice qui lui permet, à travers le prisme de l’enfance, de parler de l’époque maoïste, du quotidien, des querelles, de la pauvreté des villageois qu’il a connus mais aussi des astuces en tous genres pour pallier à la misère.

Le Veau suivi du Coureur de fond est disponible en numérique sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires.

ChG


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Extrait du premier chapitre du Veau de Mo Yan,
traduit du chinois par François Sastourné
© Éditions du Seuil, 2012


I

À cette époque, j’étais adolescent.
À cette époque, j’étais l’adolescent le plus turbulent du village.
À cette époque, j’étais aussi l’adolescent le plus pénible du village.
Le plus embêtant chez un adolescent de ce genre, c’est qu’il ne se rend pas compte à quel point les gens le détestent. Il va toujours se fourrer là où il se passe quelque chose. Quelle que soit la personne qui parle et quoi qu’elle dise, il tend l’oreille et écoute ; qu’il comprenne ou non, il faut qu’il intervienne. Lorsqu’il a entendu ou vu quelque chose, il fait le tour du village et le raconte à tout le monde : s’il rencontre un adulte, il lui en parle ; s’il rencontre un enfant, il lui en parle aussi ; s’il ne rencontre personne, il parle tout seul, comme si le fait de garder une phrase par-devers lui risquait de lui faire exploser la panse. Il croit à tort que les autres l’aiment. Il est capable de faire un tas de folies pour se faire aimer des autres.
Par exemple, cet après-midi-là, un groupe de villageois désœuvrés jouaient aux cartes sous le saule près du bassin ; je m’approchai et, pour attirer leur attention, je bondis dans l’arbre comme un chat, je m’assis sur la fourche d’une branche et me mis à imiter le coucou. Personne ne réagit. Au bout d’un moment, je m’en lassai et je me mis à observer la partie depuis ma position élevée. Puis la langue commença à me démanger, et je criai : « Zhang San a tiré un roi ! » Zhang San leva la tête et gueula : « Luo Han, t’en as assez de vivre ? » Li Si tira un valet et je ne pus me retenir : « Li Si a tiré un valet ! » Et Li Si dit : « Si la langue te démange, t’as qu’à la gratter contre l’écorce ! » Je continuai à jaser comme une pie dans mon arbre. Les joueurs finirent par se fâcher et se mirent à me lancer des bordées d’injures. Du haut de mon perchoir, je leur répondis sur le même ton. Excédés, n’y tenant plus, ils arrêtèrent leur partie, ramassèrent par terre des morceaux de brique ou de tuile, puis se mirent en ordre de bataille et les lancèrent sur moi. Au début je crus que c’était pour rire, mais je reçus une brique sur le crâne, et ma tête résonna comme un gong. Je vis mille étoiles, et heureusement que j’étais bien accroché à ma branche, sinon je serais tombé à coup sûr. C’est alors que je compris qu’ils étaient sérieux. Pour éviter les projectiles, je grimpai vers la cime, qui se cassa, et je tombai dans le bassin avec une branche morte, faisant un grand plouf et éclaboussant tout le monde. Les badauds éclatèrent de rire. J’étais très content du résultat : s’ils riaient, cela voulait dire qu’ils ne m’en voulaient plus. Mais j’avais une belle bosse et j’étais couvert de boue. Quand je sortis du bassin, tel un singe de terre, je me rendis compte confusément que j’avais fait exprès de me risquer en haut de l’arbre, pour attirer l’attention de tout le monde, pour les faire rire, pour les amuser. J’avais un peu mal à la tête, et l’impression que mille insectes me grimpaient sur le visage. Les gens me regardaient avec étonnement, et je les dévisageais. Lorsque j’arrivai en titubant au pied de l’arbre et que je m’appuyai sur le tronc, quelqu’un s’exclama : « Misère, ce gamin va y passer ! » Tout le monde se regarda, interdit, poussa un cri, et les badauds se dispersèrent comme sous le souffle du vent. Je trouvais cela plus qu’ennuyeux et je m’assis contre l’arbre. En un rien de temps, je m’assoupis.
Lorsque je me réveillai, il y avait de nouveau un attroupement au pied du saule. Un de mes oncles, au visage grêlé, chef de la brigade de production, me tira de sous l’arbre : « Luo Han, dit-il, m’appelant par mon petit nom, qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que tu t’es fait à la tête ? Regarde-moi ça, tu es beau ! Ta mère s’égosille à t’appeler partout, et toi tu es là à traîner ! Fiche le camp, dépêche-toi de filer à la maison ! »
Debout sous le soleil éblouissant, j’avais le vertige. J’entendis mon oncle dire : « Et lave-moi cette boue et ce sang ! »
Je m’accroupis au bord du bassin, m’aspergeant d’eau, me lavant sommairement plusieurs fois. L’eau froide sur ma blessure me fit un peu mal, mais ce n’était pas grave. À ce moment-là, je vis maître Du, responsable de l’élevage dans notre brigade de production, approcher en tenant trois veaux par une corde. Il leur disait : « Allez, allez, pas la peine d’avoir peur, on dirait des laiderons qui ont peur de rencontrer leur belle-mère ! »
Aucun d’eux n’avait d’anneau dans le nez. Ils levaient la tête et, tirant sur leur corde, résistaient. Ces trois veaux étaient mes amis : lorsque le foin avait manqué à la fin de l’hiver, je les avais gardés avec maître Du dans les prés couverts de neige. Comme les autres, ils avaient appris avec la vache mongole à creuser la neige avec leurs sabots pour trouver l’herbe. Ils étaient alors petits et je n’aurais pas imaginé qu’en quelques semaines ils seraient devenus si grands. Deux d’entre eux étaient de la race Luxi, à la robe beige et au museau blanc. Ils se ressemblaient comme des jumeaux, avec le même air abruti. L’autre, à la robe rousse, avait une double bosse sur l’échine ; c’était un veau de cette vache mongole à la queue en tirebouchon ; je lui avais donné un nom : Double Échine. C’était un sacré chenapan : l’hiver dernier, lorsque nous l’avions gardé, il essayait à tout bout de champ de monter les vaches. Au début, maître Du se moquait de lui, il croyait qu’il grimpait les femelles pour rien, mais très vite il s’était aperçu qu’il était déjà tout à fait capable de commettre le péché de chair. Il s’était empressé de lui lier les deux pattes de devant – ce qui ne l’avait pas empêché de continuer à vouloir sauter toutes les vaches, y compris sa mère. Maître Du avait conclu : « Ce chameau se prend pour le roi, il veut même se taper sa mère. » (…)

9 septembre 2012

Extrait de Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka (Phébus)

En ce dimanche, je vous propose un extrait de Certaines n’avaient jamais vu la mer (The Buddha in the Attic) de Julie Otsuka, traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau et publié aux éditions Phébus (15 € la version imprimée, 10.99 € sans DRM sur ePagine et les sites des libraires partenaires). Dans ce deuxième roman, Julie Otsuka revient sur un sujet tabou aux États-Unis : l’histoire de ces milliers de jeunes femmes (souvent vierges) qui ont quitté le Japon dans le premier quart du XXe siècle et ont débarqué aux USA pour se marier à des hommes qu’elles ne connaissaient pas et qu’elles n’avaient pas choisi. Outre le rêve d’un ailleurs, la traversée et les premières désillusions, le roman revient surtout sur ces mariages forcés mais aussi sur les conditions dans lesquelles ces exilées vivaient ainsi que sur ce qu’elles pouvaient subir au quotidien comme haines racistes, rejets, humiliations,… jusqu’à Pearl Harbor où l’ignominie atteindra des sommets. Pour raconter cette histoire terrible, Julie Otsuka a choisi de faire parler plusieurs femmes. Pas de personnage à proprement parlé ici mais des milliers de voix en une qui se succèdent (sous la forme d’un nous par exemple), des incantations qui peuvent rappeler celles des chœurs du théâtre grec antique. Une langue très bien restituée par la traduction de Carine Chichereau. À noter aussi que l’auteur sera présente au Festival America qui aura lieu du 20 au 23 septembre 2012 à Vincennes (on en reparlera).

ChG

 

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Extrait de Certaines n’avaient jamais vu la mer
© Julie Otsuka, Phébus, 2012


BIENVENUE, MESDEMOISELLES JAPONAISES !

Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes. Certaines d’entre nous n’avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d’élégants vêtements, mais la plupart d’entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté – hérité de nos sœurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n’avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l’océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s’était jetée à l’eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à notre tour.

Sur le bateau, la première chose que nous avons faite – avant de décider qui nous aimerions et qui nous n’aimerions pas, avant de nous dire les unes aux autres de quelle île nous venions et pourquoi nous la quittions, avant même de prendre la peine de faire les présentations –, c’est comparer les portraits de nos fiancés. C’étaient de beaux jeunes gens aux yeux sombres, à la chevelure touffue, à la peau lisse et sans défaut. Au menton affirmé. Au nez haut et droit. À la posture impeccable. Ils ressemblaient à nos frères, à nos pères restés là-bas, mais en mieux habillés, avec leurs redingotes grises et leurs élégants costumes trois-pièces à l’occidentale. Certains d’entre eux étaient photographiés sur le trottoir, devant une maison en bois au toit pointu, à la pelouse impeccable, enclose derrière une barrière de piquets blancs, d’autres dans l’allée du garage, appuyés contre une Ford T. Certains avaient posé dans un studio sur une chaise au dossier haut, les mains croisées avec soin, regard braqué sur l’objectif, comme s’ils étaient prêts à conquérir le monde. Tous avaient promis de nous attendre à San Francisco, à notre arrivée au port.

Sur le bateau, nous nous interrogions souvent : nous plairaient-ils ? Les aimerions-nous ? Les reconnaîtrions-nous d’après leur portrait quand nous les verrions sur le quai ?

Sur le bateau nous dormions en bas, à l’entrepont, espace noir et crasseux. Nos lits consistaient en d’étroites couchettes de métal empilées les unes sur les autres, aux rudes matelas trop fins, jaunis par les taches d’autres voyages, d’autres vies. Nos oreillers étaient garnis de paille séchée. Entre les couchettes, des miettes de nourriture jonchaient le sol, humide et glissant. Il y avait un hublot et, le soir, lorsqu’il était fermé, l’obscurité s’emplissait de murmures. Est-ce que ça va faire mal ? Les corps se tournaient et se retournaient sous les couvertures. La mer s’élevait, s’abaissait. L’atmosphère humide était suffocante. La nuit nous rêvions de nos maris. De nouvelles sandales de bois, d’infinis rouleaux de soie indigo, de vivre dans une maison avec une cheminée. Nous rêvions que nous étions grandes et belles. Que nous étions de retour dans les rizières que nous voulions si désespérément fuir. Ces rêves de rizières étaient toujours des cauchemars. Nous rêvions aussi de nos sœurs, plus âgées, plus jolies, que nos pères avaient vendues comme geishas pour nourrir le reste de la famille, et nous nous réveillions en suffoquant. Pendant un instant, j’ai cru que j’étais à sa place.

Les premiers jours sur le bateau nous étions malades, notre estomac ne gardait rien, et nous étions sans cesse obligées de courir jusqu’au bastingage. Certaines d’entre nous étaient prises de vertiges, au point de ne plus pouvoir se lever, et demeuraient sur leur couchette dans une morne torpeur, incapables de se souvenir de leur nom sans parler de celui de leur futur mari. Rappelle-moi encore une fois, je suis Mrs Qui, déjà ? Certaines se tenaient le ventre et priaient à haute voix Kannon, la déesse de la miséricorde – Où es-tu ? – tandis que d’autres préféraient verdir en silence. Souvent au beau milieu de la nuit nous étions réveillées par le mouvement violent de la houle, et l’espace d’un instant nous ne savions plus où nous étions, pourquoi nos lits ne cessaient de bouger, ni pourquoi nos cœurs cognaient si fort d’effroi. Tremblement de terre, voilà la première pensée qui nous venait. Alors nous cherchions notre mère car nous avions de tout temps dormi entre ses bras. Dormait-elle en ce moment ? Rêvait-elle ? Songeait-elle à nous nuit et jour ? Marchait-elle toujours trois pas derrière notre père dans la rue, les bras chargés de paquets, alors que lui ne portait rien du tout ? Nous enviait-elle en secret d’être partie ? Est-ce que je ne t’ai pas tout donné ? Pensait-elle à aérer nos vieux kimonos ? À donner à manger au chat ? Nous avait-elle bien appris tout ce dont nous avions besoin ? Tiens ton bol à deux mains, ne reste pas au soleil, ne parle jamais plus qu’il ne faut.

Sur le bateau nous étions dans l’ensemble des jeunes filles accomplies, persuadées que nous ferions de bonnes épouses. Nous savions coudre et cuisiner. Servir le thé, disposer des fleurs et rester assises sans bouger sur nos grands pieds pendant des heures en ne disant absolument rien d’important. Une jeune fille doit se fondre dans le décor : elle doit être là sans qu’on la remarque. Nous savions nous comporter lors des…

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