Décidément, les éditions Verdier font parler d’elles en ce moment – on ne boudera d’ailleurs pas notre plaisir. Souvenez-vous, la semaine dernière, je vous annonçais que la maison d’édition venait de supprimer les DRM de tous ses livres numériques (lire notre billet largement relayé par les amateurs de la maison fondée en 1979 à Lagrasse par Gérard Bobillier, Colette Olive et Michèle Planel).
Hier, tandis que Mathieu Riboulet recevait le prix Décembre avec Les œuvres de miséricorde (disponible en numérique, epub sans DRM, 11.90 €), un très subtil recueil de textes aux frontières du récit et de la fiction qu’il articule autour des conflits franco-allemands (héritage, rancœurs) et du corps (errant, désirant, sexué, mortel), deux textes de Pierre Michon entraient au catalogue. Tout d’abord, l’un de ses plus beaux portraits, celui de Joseph Roulin, le fameux facteur Roulin qui avait été peint par Van Gogh, Vie de Joseph Roulin étant le premier livre de Michon publié par Verdier et l’un des plus connus avec Les Vies minuscules, Rimbaud le fils ou Corps du roi. Hormis le Roulin, Verdier a numérisé (via le studio ePub d’ePagine) Les Onze, publié en 2009, qui avait reçu en son temps le Grand Prix du Roman de l’Académie française et qu’on chronique infra. En attendant l’arrivée d’autres titres de Michon en numérique…
Les Onze de Pierre Michon
Quel effort il aura fallu à Pierre Michon pour écrire Les Onze ! Avec toute cette matière, on pourrait se demander pourquoi il n’a pas bâti là une fresque historique sur fond d’espionnage voire une hagiographie. Mais ce serait mal connaître l’auteur qui d’ailleurs s’amuse de la mode actuelle pour la généalogie. Non, au-delà de l’œuvre de Corentin, ici il est fortement question de magie créatrice, du complexe œdipien, des sirènes qui empêchent de raconter l’histoire dans le bon sens, de curiosité intellectuelle, de poésie, de mauvais vin, de coucheries mais aussi d’insultes à Dieu, d’alliances et de traîtrises ou encore de la commande d’un tableau faite « avec les plus mauvaises intentions ». Et, une fois encore, en guide inspiré, Michon parvient à se faire se côtoyer les figures des Lumières et les vies minuscules, ces hommes qui travaillent dans la boue du canal près d’Orléans.
En deux parties, l’écrivain revient sur deux moments de la vie du peintre Corentin. On le découvre d’abord à dix ans, vrai petit tyran, entouré de sa mère et de sa grand-mère où pour se venger de l’absence du père (écrivain raté) il rend la vie difficile à ces deux femmes. Puis il devient vieux et laid. On est alors en 1794, en pleine Terreur, quand on lui passe commande d’un tableau : ses modèles seront les onze représentants du Comité du salut public (dix écrivains + un, ceux qu’on surnommait les « onze parricides », parmi lesquels se trouvaient Robespierre, Collot ou Carnot). Et c’est là que Corentin réalisera l’un de ses chefs d’œuvre et c’est là aussi, nous dit Michon, qu’il peindra onze fois son père, « onze fois la revanche irréelle de son père, la défaite réelle de son père, debout ».
ChG
Titres cités dans ce billet
• Les Œuvres de miséricorde de Mathieu Riboulet, epub, 11.90 € sans DRM
• Les Onze de Pierre Michon, epub, 12 € sans DRM
• Vie de Joseph Roulin, epub, 8 € sans DRM



