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10 septembre 2010

Maylis de Kerangal, Naissance d’un pont (Verticales), rentrée littéraire 2010

Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal (éditions Verticales) nous montre à quoi pourrait ressembler le chantier d’un pont autoroutier suspendu. En mettant en scène une dizaine de personnages tous liés à cette colossale entreprise, elle nous fait également pénétré au coeur de la vie de tous ses acteurs, dans leur intimité. Mais derrière cette histoire romanesque ambitieuse, il y a surtout une écriture incarnée que je vous invite à découvrir en feuilletant en ligne ou en téléchargeant gratuitement un extrait. L’auteur sera également l’invitée de nombreux libraires et organisateurs de salons et festivals. Retrouvez-la notamment jeudi 16 septembre à 19 heures pour une rencontre et une lecture à la librairie L’Arbre à lettres Mouffetard [2 rue Edouard-Quenu, Paris 5e].

Georges Diderot est le genre de type qu’on dirait tout droit sorti du Transsibérien de Cendrars ou d’un livre d’Olivier Rolin ; baroudeur, solitaire, inclassable, allant d’un chantier à un autre, changeant sans cesse de latitude, de continent, de langue, et ça plusieurs fois par an, cet homme est un atypique dans sa branche, un pro qui n’a pas fait les grandes écoles mais a roulé sa bosse partout et s’est fait une réputation à la force du poignet. « Diderot c’était une carrière complexe, difficile à suivre, plus latérale que verticale, hybridée au plus au point à toutes sortes de compétences, un mélange d’ingénieur maison entré par la petite porte et finissant par siéger au Comex et de star free-lance, un type qui fumait dans les ascenseurs, un tutoyeur de pédégés », disent de lui ses envieux collaborateurs. Alors, quand pour clore sa carrière, Diderot se voit confier la responsabilité d’un chantier colossal, construire un pont autoroutier suspendu dans un bled équatorial paumé (que le maire, John Johnson alias le Boa, a commandé pour que son rêve de Dubaï devienne the place to be), on se demande si Diderot ne va pas se faire plus d’ennemis que d’amis.

Outre Georges Diderot, Maylis de Kerangal a convoqué d’autres personnages sur la plateforme Pontoverde, lieu de l’action de Naissance d’un pont. La ville de Coca va en effet voir débarquer une flopée d’ingénieurs, de chefs de pile, des spécialistes du béton, des grutiers, des mineurs, des soudeurs et autres coffreurs ainsi que toute une main d’oeuvre prête à traverser le monde entier pour travailler là. Parmi ceux que nous suivrons à mesure de l’avancée du chantier et qui croiseront la route de Diderot, citons Summer Diamantis (en charge du béton), Sanche Cameron (grutier), le très discret Mo Yun, Duane Fischer et Buddy Loo (inséparables), la touchante Katherine Thoreau, l’étrange Soren Cry mais également Ralph Waldo, l’architecte ou encore Jacob l’ethnologue.

Une heure plus tard, elle passera les grilles du chantier, dos droit, respiration courte et cœur qui bat à tout rompre, son casque à la main. L’esplanade sera silencieuse, véhicules à l’arrêt, pas une âme qui vive, elle poursuivra sur sa lancée, le pas de plus en plus ferme, silhouette en route bien nette dans l’espace immense. Au bout de sa trajectoire, un baraquement et devant la porte ouverte, quelques hommes qui se tourneront vers elle et lui tendront la main, bienvenue Diamantis, on n’attendait plus que vous Diamantis, bon voyage, Diamantis ? Diderot apparaîtra soudain qui la saluera idem et Summer se méfiera aussitôt du bonhomme, aurait préféré un personnage plus frais, une flèche de l’équation, le stylo de communiant épinglé au rebord de la poche poitrine, les cheveux taillés en brosse et le regard franc, au lieu de quoi il y a ce type, Diderot, la légende, de visu un Steve McQueen colossal et faisandé qui la toise comme une gosse mais aussi comme une fille, elle sera déçue. Sanche Cameron, lui, s’écartera pour la regarder mieux tandis qu’elle se présentera aux autres, la détaillera sans parvenir à se faire une idée, la trouvera étrange, de la gueule mais lourde, une démarche de gorille, des mains courtes et des épaules carrées, des hanches larges, une belle peau mate, l’épaisse chevelure blonde, mais un menton en bénitier, un nez de chien, voilà, elle aura pleinement conscience d’être la bête curieuse, elle voudra faire impression et ne sourira pas, une fille au béton n’est pas monnaie courante. (Maylis de Kerangal, Naissance d’un pont, Verticales)


En nous faisant assister à la naissance d’un pont autoroutier jusqu’à son inauguration, Maylis de Kerangal décrit très bien les tenants et les aboutissants d’un projet colossal comme celui-là : ambitions politiques, mégalomanies, rivalités. Elle montre également quels dommages collatéraux peut provoquer ce projet : que faire des Indiens de la forêt, comment déloger toutes ces familles qui ont élu domicile en lieu et place du futur chantier, quelles conséquences pour l’écosystème, l’économie, les échanges, quoi faire des oiseaux en pleine nidification ? Elle n’oublie pas non plus ce que ce chantier va provoquer en humeurs humaines et atmosphériques, en coups du sort, incidents, retards, revendications, rixes, tentatives de sabotage, débrayages, accidents, assassinats mais également en rencontres amoureuses. Tout est là et l’auteur sait avoir recours à d’autres genres littéraires ainsi qu’aux sciences-humaines pour rythmer son récit. Ses descriptions de la forêt et celles de la ville vue par le fleuve, depuis l’autre rive, d’en haut ou encore de ses entrailles, sont par exemple une vraie réussite. Enfin, comme on entre dans l’intimité du pont en train de naître, on pénètre également au coeur de la vie de tous les acteurs, dans leur intimité (leur passé, leur précarité, leurs sentiments…). Et tout ça est magnifiquement orchestré.

Derrière ce projet et cette histoire romanesques, ambitieux, ouverts, qui voient large, loin de tout narcissisme, j’ai surtout découvert une écriture singulière, nerveuse et appliquée, incarnée, faulknérienne peut-être, un style qui me touche, une langue qui vient du dedans et généreuse, qui n’a pas peur de confronter classicisme et modernité, apollinarienne, des phrases longues et sinueuses, stylées mais pas maniérées, travaillées sans être artificielles, une prose sans pose ni cynisme, un sens du récit admirable (le passage d’un personnage à l’autre, par exemple, est pertinent et percutant). Avec le recul, je me dis que l’écriture de Maylis de Kerangal est semblable à ce qu’elle peut dire de Summer Diamentis : nerveuse et souple, précise, fine et brutale, travaillée : de la mécanique de précision.

Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal, publié par les éditions Verticales est disponible en numérique sur ePagine. Les 18 premières pages peuvent être feuilletées en ligne ou téléchargées gratuitement ; il est également compatible avec l’iPad. Si ce roman fait partie de la sélection France Culture-Télérama ainsi que des premières liste du prix Goncourt et du prix de Flore, il est surtout soutenu par de nombreux libraires. En septembre et octobre, retrouvez l’auteur à l’une ou l’autre de ses lectures, discussions, rencontres en librairie ou lors des nombreux festivals et salons d’automne.


Dimanche 12 septembre à 16h, Maylis de Kerangal sera présente au Village du livre à la Fête de l’Huma à la Courneuve.

Lundi 13 septembre à 19h30, elle participera, en compagnie d’Olivia Rosenthal, à la soirée de lectures Verticales au Point Éphémère [200 quai de Valmy, Paris 10e]. L’entrée libre et la soirée sera suivie d’un buffet et d’une surprise en musique.

Mardi 14 septembre à 19h, elle présentera son nouveau roman à la librairie Michèle Ignazi [17 rue de Jouy, Paris 4e].

Jeudi 16 septembre à 19h, rencontre et lecture à la librairie L’Arbre à lettres Mouffetard [2 rue Edouard-Quenu, Paris 5e].

Samedi 18 septembre, elle participera à la 32e édition du « Livre sur la Place » à Nancy.

En compagnie de trois autres auteurs Verticales (Arnaud Cathrine, Olivia Rosenthal et François Beaune), elle participera au festival Les Correspondances à Manosque : le samedi 25 septembre à 11h à l’hôtel d’Herbès et à 15h dans la salle Marcel Pagnol.

Dans le cadre de l’année de la Russie, la 20e édition du festival Est-Ouest accueillera Maylis de Kerangal Dimanche 26 septembre pour une rencontre avec Ilya Kotcherguine « Sur les traces du Transsibérien ».

Vendredi 8 octobre à 18h, elle présentera son roman à la librairie Mollat [15 rue Vital-Carles, Bordeaux].

Mardi 12 octobre à 19h30, elle sera l’invitée du 93e Mille-feuilles, en compagnie de Mathieu Larnaudie, Stéphane Legrand et Claro, (réservation obligatoire au 06 08 43 50 53 et RV au restaurant Vins des Pyrénées) [25 rue Beautreillis, Paris 4e].

Dimanche 17 octobre, retrouvez Maylis de Kerangal à La 25e Heure du Mans [stand Doucet].

Mercredi 20 octobre à 19h, elle présentera son roman à la librairie La Galerne [148 rue Victor Hugo, Le Havre].

Samedi 23 octobre à 17h30, Olivia Rosenthal et Maylis de Kerangal présenteront leur roman de rentrée aux Cahiers de Colette [25 rue Rambuteau, Paris 4e].

Dans le cadre des Littorales sur le thème « Moi et les autres », l’association Libraires à Marseille accueillera jeudi 28 octobre Maylis de Kerangal pour un Jeudi du comptoir au Longchamp Palace.

© Catherine Hélie, site de l'éditeur

Née en 1967, Maylis de Kerangal a été éditrice pour les Éditions du Baron perché et a longtemps travaillé avec Pierre Marchand aux Guides Gallimard puis à la jeunesse. Elle est l’auteur aux Éditions Verticales de deux romans, Je marche sous un ciel de traîne (2000) et La Vie voyageuse (2003) et d’un recueil très remarqué : Ni fleurs ni couronnes (2006) dont l’une des nouvelles a été adaptée au cinéma (Eaux troubles, court métrage de Charlotte Erlih, Why Not productions, 2008, 20 min). Son précédent roman, Corniche Kennedy (rentrée 2008), unanimement salué par la presse et le grand public, s’est retrouvé dans la sélection de nombreux prix (Médicis, Femina, Wepler, France Culture/Télérama, prix Murat). Elle a également publié chez Naïve : Dans les rapides (2007) et en collaboration avec les Incultes : Une chic fille (2008) ; chez Grasset : avec François Bégaudeau, Xavier de La Porte, Arno Bertina, etc., Le sport par les gestes (disponible en numérique) et chez Helium : Femmes et sport ; regards sur les athlètes, les supportrices, et les autres (avec Joy Sorman).

Christophe Grossi

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