Ces deux derniers jours, à la SGDL et à Serris, j’ai été amené à parler de la place et du rôle du libraire en ligne – médiateur on dit aujourd’hui. Je ne crois pas être parvenu à parler d’une chose qui est pourtant évidente pour moi parce que devenue quasi quotidienne : du travail de veille sur le web, de tous ces textes qu’on découvre d’abord sur les blogs et sites hors du circuit traditionnel de publication, de ces voix qui d’emblée nous sont si proches qu’on va les suivre, de ces auteurs qui seront ensuite publiés en numérique, en papier (parfois les deux) ou pas. C’est essentiel parce qu’un ensemble de textes, un recueil, un roman,…, ne naît pas par hasard. Parce qu’entrer dans l’atelier d’un auteur en ligne nous amène à saisir cette écriture qui évolue en temps réel et permet (quand on est « libraire connecté ») de mieux accueillir et conseiller ses publications. À suivre tel ou tel, on en vient, lorsque celle-ci ou celui-là sont présents sur les réseaux, à les connaître autrement, à les connaître « mieux ». Parfois, il peut nous arriver de sympathiser. D’autres fois, des amitiés naissent, sur le web et hors des flux.
C’est ce qui s’est passé avec Maryse Hache.
Si soudain j’emploie le passé, c’est bien parce qu’elle n’est plus là désormais, Maryse. Mais sa voix, elle, est bel et bien présente, « au présent » ; son regard lumineux, la profondeur et la force de ce regard sur l’autre et le monde, aussi. Et bien sûr, ses textes. Et quels textes !
Il y a un peu plus d’un an, via publie.net, paraissait en numérique Abyssal Cabaret. Aujourd’hui ce texte est également disponible en version imprimée (publie.papier). Parce que je rends visite au Semenoir (son site) depuis plusieurs années, parce que je lis Maryse Hache lors des vases communicants, dans la revue d’ici là, sur remue.net ou sur Poezibao (et depuis il y a eu aussi cette lecture à la nuit remue et son exposition de peintures, dessins et collages à Orsay) ; parce que Abyssal cabaret est un monologue poétique d’une beauté très violente, j’avais tenté une note de lecture en décembre dernier. Relisant ce billet hier soir, il prenait une tout autre couleur. Je le reprends tel quel aujourd’hui. En hommage à notre rencontre sur et hors web.
Abyssal Cabaret a été mis en scène et joué plusieurs fois. La lecture de ce texte a également fait l’objet d’un enregistrement. Il est disponible sur ePagine et sur les sites de tous les libraires partenaires.
Lire les hommages chez Christine Jeanney, Michèle Dujardin, Anne Savelli (1) & (2), Guénaël Boutouillet, Dominique Hasselmann, Joachim Séné, Martine Sonnet, Michel Brosseau, Guillaume Vissac, Juliette Mézenc, Candice Nguyen, Didier da Silva ainsi que sur Liminaire, Analogos, Fragments lointains, paumée, Pendant le week-end, Les Confins, à peine perdu(e), Le jardin sauvage, l’atelier de bricolage littéraire, Les portes, smouroute et dans le bulletin n°6 de publie.net/publie.papier (PDF).
Lire aussi Les 807. Déclinaisons d’un aphorisme d’Éric Chevillard, affichage des messages dont le libellé est Maryse Hache.
Lire, encore, les échanges littéraires dans le cadre des Vases Communicants de novembre 2012, tous dédiés à Maryse Hache (la liste des blogs et sites est disponible sur le blog Le rendez-vous des vases tenu par Brigitte Célérier et la recension des échanges sur scoop.it tenu par Pierre Ménard).
Lire, toujours, l’anthologie permanente (Maryse Hache, in memoriam) de Florence Trocmé sur Poezibao.
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Reprise du billet publié en décembre 2011 sur ce blog
Pour moi Abyssal cabaret est une sorte de ballade d’une trompe-la-mort dans laquelle Maryse Hache, « au chaud de la langue défaite/ vaille que coûte », déroule son « chant dans la profération du mot ». Au cœur de cette ballade s’affrontent les paradoxes de l’être humain et notamment ceux de la comédienne, cette femme « dont nous racontons l’histoire… » en prise avec sa propre histoire (qui est aussi la nôtre) qui contient celle de ses aïeux et de son environnement. Brutalité et douceur s’enchevêtrent via les guerres, les violences, les rejets, la nature, la mémoire, le rapport aux aïeux et au temps. Et comment dire ça, quelle parole, quelle portée face à un monde en ruine, désolé, où la mort rôde partout, mais où la vie, comme toujours, trouve toujours une issue ? Tel sont le pari et l’enjeu ici, vitaux, nécessaires.
Maryse Hache s’empare de ces contrastes, de ces paradoxes, joue avec les oxymores (« obscurité électrique des villes »), confronte la beauté des fleurs et des ciels au morbide (les charniers, les champs de bataille, les laissés pour compte). Il est question aussi d’espace et de scènes (théâtre, champ de bataille, tombe).
Ce texte se lit comme une prière (entre mantra et litanie) et il est un tombeau pour ceux qui ont précédé celle qu’on a placé sur la scène et qui témoigne. Toute une généalogie prend alors forme (leur vie, leur mort). Et cette façon de continuer à rendre nos morts présents subjugue. C’est d’ailleurs sans doute dans l’effet « liste » et dans la répétition que la force du texte nous prend vraiment à la gorge, « sur le chemin de la vie », il ou elle « a été tué par la mort »… et « je lui tisse une écriture ». De la vie à la mort à la vie, « sauve qui peut la vie », ce texte est un tourbillon pour ceux qui aiment ces écritures-là.
« La femme dont nous racontons l’histoire aimerait qu’il fût question de paix/ mais c’est de l’épuisement des hommes au fond de la nuit dont il s’agit. »
Quand on n’a rien vécu des guerres et que nous portons malgré tout cette mémoire en nous (leur histoire, leur nom), comment dans l’espace du poème et a fortiori de la scène (lieu du dire mais aussi du crime) continuer à écrire après la « catastrophe » ? Comment se faire fleur qui pousserait sur un charnier et non sur le vide ? Il n’y a pas de réponse mais un appel à la vie qui s’arrache ici, un appel à la beauté fugace face à la peur, à l’horreur et à l’effondrement.
ChG
















jusqu’au 31 juillet, 20 titres à petits prix chez Christian Bourgois éditeur
Cette sélection se veut la plus large possible. Ouverte sur le voyage, l’étonnement et la découverte, elle devrait plaire aux amateurs de romans et de nouvelles mais également aux passionnés d’enquêtes policières et de mondes imaginaires. On retrouvera là tous les genres littéraires mais surtout les auteurs phares de cette maison d’édition qui construit depuis 1966 l’un des plus beaux catalogues de littérature française et étrangère : Henry Miller et sa trilogie sur la naissance de son écriture, celle de la Crucifixion en rose (Sexus, Plexus, Nexus), le grand auteur portugais Fernando Pessoa, les deux suisses-allemands Peter Stamm et Martin Suter (l’auteur du magnifique Small world qui propose cette fois une série d’enquêtes policières autour d’Allmen, à la fois gentleman cambrioleur et enquêteur), Bernard Comment qui a reçu le Goncourt de la nouvelle 2011 avec Tout passe, le très envoûtant in memoriam de Linda Lê, Laura Kasischke qui fait un tabac en librairie (3 romans dans cette sélection), les italiens Pino Cacucci, Alberto Garlini et Marco Malvaldi, l’écossais Alan Warner, la trilogie noire et jazzy de Charlotte Carter ou encore l’incontournable Tolkien.
Ci-dessous la sélection complète (avec liens) suivie d’un court extrait de Plexus de Henry Miller, deuxième tome de sa trilogie de la Crucifixion en rose où il revient sur son enfance, les personnages rencontrés à ce moment-là, ou encore le rôle essentiel que va jouer la dévouée Mona, sa compagne, pour qu’il aille au bout de ses intuitions et de ses désirs : cesser de travailler pour devenir écrivain. C’est d’ailleurs de la naissance de son écriture dont il est question dans l’extrait que j’ai choisi de reproduire après ces quelques mots de Georges Belmont : « L’on n’écrit bien que sur les morts, et il est trop vivant. (…) L’on n’a pas à présenter Miller – il est présent. L’on n’a pas à expliquer Miller – on le vit. C’est sans doute pourquoi, d’année en année, les générations nouvelles ne cessent pas de le découvrir et de relayer la flamme de son œuvre. Les professeurs et la critique n’y sont, grand merci, pour rien. »
ChG
Liste des 20 titres de la sélection Lectures d’été avec Christian Bourgois éditeur
• Ce que savent les baleines de Pino Cacucci
• À la baguette ; Coq au vin ; Rhode Island Red de Charlotte Carter
• Tout Passe de Bernard Comment
• Venise est une fête d’Alberto Garlini
• Les Revenants ; Un oiseau blanc dans le Blizzard ; En un monde parfait de Laura Kasischke
• in memoriam de Linda Lê
• Le mystère de Roccapendente de Marco Malvaldi
• Sexus ; Plexus ; Nexus de Henry Miller
• Le Banquier Anarchiste de Fernando Pessoa
• Sept ans de Peter Stamm
• Allmen et les libellules ; Almen et le diamant rose de Martin Suter
• Les Enfants de Húrin de J.R.R. Tolkien
• Les étoiles dans le ciel radieux d’Alan Warner
Car le Seigneur ton Dieu est un Dieu jaloux…
Chose étrange, pensais-je, presque tous ceux que je connaissais me considéraient déjà comme un écrivain, bien que je n’eusse pas fait grand’chose pour le prouver. Ils posaient en principe que je l’étais, non seulement à cause de mon comportement, toujours excentrique et imprévisible, mais aussi de ma passion pour le langage. Depuis que j’avais appris à lire, je n’étais jamais sans livre. La première personne à qui je me risquai à lire à haute voix fut mon grand-père ; je m’asseyais sur le bord de la table de travail où il cousait des vêtements. Mon grand-père était fier de moi mais aussi un peu inquiet. Je me souviens qu’il conseillait à ma mère de m’enlever les livres… A peine quelques années plus tard, et je lis à haute voix pour mes petits amis, Joey et Tony, au cours des visites que je leur rends à la campagne. Parfois je faisais la lecture à une douzaine d’enfants ou plus, réunis autour de moi. Je lisais et lisais jusqu’à ce qu’ils s’endormissent l’un après l’autre. Si je prenais le trolley ou le métro, je lisais debout, même à l’extérieur, sur la plate-forme du train aérien. En descendant du métro je continuais à lire… lire les visages, lire les gestes, les démarches, l’architecture, les rues, les passions, les crimes. Tout, oui, tout, était noté, analysé, comparé et décrit – pour usage futur. Étudiant un objet, un visage, une façade, je les étudiais de la manière dont ils devaient être consignés (plus tard) dans un livre, y compris les adjectifs, les adverbes, les prépositions, les parenthèses, que sais-je encore. Avant même que je n’eusse ébauché le plan de mon premier livre, mon esprit foisonnait de centaines de personnages. J’étais un livre ambulant, parlant, un compendium encyclopédique qui ne cessait d’enfler, telle une tumeur maligne. Si je tombais sur un ami ou une personne de connaissance, voire un étranger, je continuais d’écrire tout en conversant avec lui. Il ne me fallait pas plus de quelques secondes pour mettre la conversation dans mon sillon à moi, de fixer ma victime d’un œil hypnotique et de la submerger. Si c’était une femme que je rencontrais j’y parvenais encore plus facilement. Les femmes se prêtaient à ce genre de choses mieux que les hommes, j’ai remarqué. Mais c’est avec un étranger que cela allait mieux qu’avec personne. Mon langage grisait toujours l’étranger, premièrement parce que je faisais un effort pour lui parler clairement et simplement, deuxièmement parce que sa tolérance et sa sympathie plus grandes tiraient le meilleur de moi. Je parlais toujours à un étranger comme si je connaissais les us et coutumes de son pays ; je le laissais sous l’impression que je faisais plus de cas de son pays que du mien, ce qui était généralement la vérité. Et je ne manquais jamais d’implanter en lui le désir de mieux se familiariser avec la langue anglaise, non parce que je la tenais pour la meilleure langue du monde, mais parce que personne de ma connaissance ne s’en servait dans sa pleine puissance.
Si en lisant un livre il m’arrivait de tomber sur un merveilleux passage, je le refermais sur-le-champ et j’allais me promener. Je détestais l’idée d’arriver à la fin d’un bon livre. Je faisais durer le plaisir, retardant l’inévitable aussi longtemps que possible. Mais toujours, quand je tombais sur un grand passage, je cessais immédiatement de lire. Je sortais, qu’il plût, grêlât, neigeât ou gelât, et je ruminais. On peut devenir si plein de l’esprit d’un autre être qu’on a littéralement peur d’éclater. Chacun, j’imagine, en a fait l’expérience. Cet « autre être », qu’on me laisse le faire observer, est toujours une sorte d’alter ego. Il ne s’agit pas simplement de reconnaître une âme sœur, on se reconnaît soi-même. Se trouver brusquement face à face avec soi-même ! Quel instant ! Refermant le livre, on poursuit l’acte de création. Et ce processus, ce rite devrais-je dire, est toujours le même : communion sur tous les fronts à la fois. Finies les barrières. Plus seul que jamais, on est néanmoins soudé au monde comme jamais encore auparavant. Incorporé au monde. Soudain on voit clairement que lorsque Dieu créa le monde, il ne l’abandonna pas pour s’asseoir dans la contemplation – quelque part dans les limbes. Dieu créa le monde et y entra : voilà le sens de la création. ”
© Henry Miller, Plexus, traduit de l’anglais par Elizabeth Guertic, Christian Bourgois éditeur