Le ring est virtuel. Pas le combat. D’un côté, les poids lourds : Google et Amazon qui travaillent d’arrache-pied à emporter le marché du contenu et à casser les prix. De l’autre, deux des incontournables de l’édition traditionnelle : Hachette et Gallimard. (Mais ne croyez pas qu’ils soient toujours d’accord entre eux et surtout ils ne travaillent pas ensemble pour l’instant). Néanmoins, ces derniers se posent les mêmes questions : comment protéger les contenus des futurs livres dématérialisés, googelisés et / ou disponibles dans les futures bases de données gigantesques ou encore comment les droits d’auteurs seront respectés (cf. à ce sujet le forum organisé le mois dernier par la Société des Gens De Lettres : « La révolution numérique de l’auteur« ) ?

source : amdba.over-blog.com/
Il y a donc du monde sur le ring. Six plate-formes numériques ont en effet été (ou vont être) créées. Au sujet de cette multiplication de projets de distribution, Antoine Gallimard (Eden-livres) estime qu’elle est une bonne chose pour l’avenir du livre. Néanmoins, afin de sauvegarder la « pluralité des réseaux de vente », il en appelle à l’interprofession (mutualisation des efforts, des techniques, « maîtrise des prix et des fichiers dans l’univers numérique ») et à nos gouvernants pour réduire la TVA sur le livre numérique à 5,5 % ou encore que la loi sur le prix unique soit respectée. En Revanche Arnaud Nourry (PDG Hachette Livres / Numilog) estime que cet éparpillement – véritable casse-tête pour les libraires et les lecteurs – va donner « le champ libre aux acteurs du Net » qui méprisent le droit d’auteur. Pour plus de renseignements, lire sur le blog de Amontour, l’entretien avec Xavier Cazin, créateur de immateriel.fr qui propose de vendre des livres aux bibliothèques par le biais de librairies-partenaires ainsi que sur celui de ActuaLitté.com, deux articles récents : du 17 novembre (Amazon assassin, Google books meurtrier et Arnaud Nourry (Hachette) au centre) et du 23 novembre (Antoine Gallimard : Amazon et Google, avec l’ebook, des menaces de toutes parts. Lire aussi l’excellent ouvrage qui vient paraître aux éditions Lignes de Martine Prosper, Édition, l’envers du décor, le chapitre consacré à l’arrivée du numérique dans l’édition et la librairie.
Si nous entendons bien Antoine Gallimard, ce combat complexe (qui d’ailleurs certains jours ressemblerait plus à du catch qu’à de la boxe) doit être arbitré par le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand (cf. son discours au colloque de la SGDL). Ce dernier a d’ailleurs annoncé dans sa première allocution, prononcée au CNL le 30 septembre 2009, que le numérique serait au cœur de son action. Il a également incité les éditeurs à s’organiser pour créer une plate-forme unique, capable d’offrir une alternative à Google, tout en appelant la profession à “dépassionner” le débat. Il a alors installé une commission sur la numérisation des fonds patrimoniaux des bibliothèques, dont l’objectif est d’apprécier « les risques et les avantages d’un partenariat » entre Google et les institutions publiques françaises (conclusions avant le 15 décembre, avec un rapport d’étape le 24 novembre).
Et les auteurs dans tous ça ? Ils ont leur mot à dire, n’est-ce pas ? Surtout que la question du statut de l’auteur est rarement traitée. Voilà pourquoi Xavier Houssin (journaliste et auteur publié chez Buchet-Chastel), Renaud Meyer (comédien et auteur publié notamment au Mercure de France) et Laurence Tardieu (auteur publié chez Stock) ont adressé une lettre au ministre de la culture.
« Nous avons besoin de vous, Monsieur le Ministre. Pour vivre. », lui écrivent-ils. Depuis, la lettre a été lue et les auteurs entendus. « Nous irons rencontrer, le 25 novembre prochain, le cabinet du ministre et le directeur du Centre National du Livre. L’occasion d’ouvrir pleinement le débat et de faire des propositions concernant le métier d’écrivain et sa rémunération. Nous poursuivrons notre route pour un entretien avec Hervé Gaymard, auteur du rapport sur le Livre, qui souhaite évoquer la question avec nous. Nombreux sont ceux qui désirent nous rejoindre. Ces premiers pas sont exaltants et prometteurs. », écrit Renaud Meyer sur son blog littéraire.
Parlons de boxe maintenant. Avec des vrais gars bosselés, de la sueur et du sang qui se mélangent ou giclent, des yeux boursoufflés et une salle en nage elle aussi. Des types qui perdent des dents, des lueurs d’espoir, des titres… Des mecs qu’on use jusqu’à la corde. Qui disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus. Et le staff derrière qui gère les victoires et les défaites, les vexations et les humiliations en direct. Ici la plate-forme est un ring (un « espace de vérité ») et les coups pleuvent pour de vrai. Le livre s’intitule Quatre uppercuts (éditions La Table Ronde) et sans mauvais jeu de mots, quel punch a Patrice Lelorain, également auteur de La Légende de Muhammad Ali (chez le même éditeur) ou encore de Colères aux éditions Verticales.
Quatre nouvelles composent ce recueil qui a obtenu en 2008 le Prix de la Nouvelle de l’Académie française. L’une d’elle (qui donnera le titre à l’ensemble) s’intitule Quatre uppercuts et l’auteur y croque en quelques pages au moins deux fois plus de portraits : à partir de combats qui ont marqué l’histoire de la boxe (avec des prétendants, des challengers, des outsiders, des vainqueurs, des losers) ou bien qui sont entrés en résonance avec la sienne, il nous fait partager ses goûts, ses doutes, ses indécisions, ses questionnements, mais sans jamais s’étendre (sans jeu de mots non plus). Il parvient également très bien à saisir le moment où tout va basculer pour le boxeur : sa carrière, toute sa vie (Le Roi des lions). Il y a aussi ce coup qui n’est jamais parti et qui est resté dans les cordes, celui qui est « bien arrivé, mais a perdu de son éclat dans une polémique oiseuse », celui qui s’est égaré et le coup fatal. Mais derrière les uppercuts, les jabs, les crochets, les directs, les petites gloires, les étoiles filantes, les moments de grâce, se cachent surtout des hommes et des femmes, les amateurs de boxe (je pense notamment à ceux qui de leur rire cruel vont, dans Le rire des Gitans, mettre fin à un combat de manière tragi-comique) et que l’auteur parvient à saisir dans leur posture, leurs excès, leur fatigue ou leur humilité. Et derrière, encore plus caché, se trouve quelqu’un (le narrateur) qui questionne son existence à travers la mort de son père (thème que Patrice Lelorain aborde dans Adieux chez Liana Levi), ses histoires d’amour, ses coups au cœur, ses rencontres et ses amitiés. Pour cela, la promenade dans Sedan est une vraie réussite (la nouvelle s’intitule Joe).
Oui, il est question de boxe ici. D’amour aussi. Et de la folie, de celle qui fait vriller un homme. Et tout cela sur un air de baguenaude littéraire. Avec désenchantement parfois ou désinvolture. Mais sans cynisme toutefois.
Christophe Grossi
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Livre numérisé et cité dans cette chronique :
- Quatre uppercuts, Patrice Lelorain, La Table Ronde, Prix de la Nouvelle de l’Académie française 2008
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