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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

5 mai 2012

plomberie & humanité (histoire moderne) | Le Chauffe-eau, Antoine Martin

On reproche souvent aux auteurs français de ne pas avoir de projets littéraires ambitieux. On les trouve égotistes, étriqués. Bref, on critique leur manque de vision. L’écrivain Antoine Martin, lui, a décidé, de ne plus donner raison à tous ces détracteurs et il n’ira pas par quatre chemins pour nous le démontrer. Trois suffiront. En trois actes ou plutôt en trois actes mais sous la forme de fragments, il a décidé de s’emparer du quotidien via l’histoire de l’humanité. Mais pas n’importe quelle humanité et pas n’importe comment (c’est là qu’il est malin Antoine Martin – on pensera d’ailleurs plus d’une fois aux Mythologies de Barthes, à La Vie mode d’emploi de Perec ou encore à La Carte et le Territoire de Houellebecq) : en allant trifouiller dans la tuyauterie, celle qui parle à tous, LA PLOMBERIE, celle qui nous esclavagise, celle qui nous domine, nous refroidit sur-le-champ ou nous brûle les ailes. Celle qui nous inonde de son arrogance, celle qui choisit le plus souvent la fuite en avant ou nous plombe. La plomberie c’est notre épopée moderne (c’est d’ailleurs le sous-titre de son livre). La plomberie c’est une expérience humaine sans précédents, une histoire de désirs, de peurs, de manques et de frustrations, l’histoire d’un défi que se lancent les hommes d’aujourd’hui, contre la technique, l’histoire de l’homme moderne face au doute existentiel, celle du citoyen-bricoleur face à Cumulus qu’il va falloir séduire, dompter, calmer, refroidir (selon la situation). Voilà, tout est (et rien n’est) dit : ce premier fragment est très drôle et vivement le prochain !

Le chauffe-eau (épopée) (Histoire de l’humanité, fragment 1) d’Antoine Martin est édité aux éditions Au diable Vauvert. Disponible dans sa version papier (5 €) il est également téléchargeable au format ePub (1.49 €) sur tous les sites de vente de livres numériques (même prix partout en France). Il peut être lu depuis un ordinateur, une liseuse, une tablette, un smartphone et il ne contient pas de DRM mais un tatouage numérique (watermark). Si vous aussi vous avez des problèmes de plomberie et que vous souhaitez acquérir ce mode d’emploi qui est aussi une formidable histoire de l’humanité (comme détaillée supra avec la clé à molette du diable), rendez-vous sur ePagine ou sur l’un des sites des libraires partenaires du réseau ePagine (liste à jour ici). Et maintenant, passons à la pratique en lisant un fragment du Chauffe-eau, intitulé « La Cuve ».

ChG

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La Cuve

Dans un coin sombre du garage, le chauffe-eau existait, impénétrable et muet comme un Moloch stoïque. C’est vrai qu’on en savait peu sur lui et, d’ailleurs, la famille ne s’en souciait guère. On savait quoi, au juste ? Que ses entrailles, électriquement stimulées à des heures fixes, fabriquaient une onde très chaude. Et cela paraissait science suffisante. De l’eau chaude, il faut l’avouer, la famille en consommait plus que de raison, en toute indifférence, avec surtout l’ingratitude puissante que procure l’inconscience. On en puisait à flots pour les usages d’hygiène. On barbotait inlassablement dans des bains bien tempérés. On lavait la vaisselle à grand débit, enfin, sans s’interroger sur quoi demain pourrait être fait, sans jamais songer à célébrer, hélas, les surnaturelles vertus du chauffe-eau.
L’entité, au demeurant, présentait les dehors d’une placide fidélité domestique. C’était un long cylindre blanc, une cuve émaillée selon les meilleurs canons de l’esthétique électroménagère, une simple cuve de trois hectos où se vérifiait, pourtant, la théurgie silencieuse de la transfiguration : l’eau entrait froide d’un côté, fumante à soixante et quelques bons degrés elle sortait de l’autre. Pendant plusieurs années, la famille vécut insouciante de la grandeur du prodige. On ne s’inquiétait pas de découvrir d’où jaillissait le fluide lustral. Après tout, c’était pour remplir cette charge thermique, nulle autre, qu’on avait acquis et fait onéreusement installer le calorifère par un homme de l’Art plombier.
Le culte ordinaire du chauffe-eau s’accommode d’observances très brèves. Deux fois par jour, en ces heures précisément où l’étincelle électrique animait ses organes cachés, il laissait échapper quelques décilitres résiduels, goutte après goutte, à travers un robinet spécialement voué à cette fonction. Un seau rouge judicieusement placé sous le robinet spécial (que le père, au fil des tribulations qu’on verra, apprit à nommer groupe de sécurité) suffisait à contenir cette miction modeste. Nul ne s’avisa alors que le fond incarnat du récipient pâlissait sous les affronts têtus d’un ennemi, plus sournois que cent bouillons débandés de bactéries, qu’on saurait bientôt désigner sous l’appellation redoutée de tartre.
Bref, pour la famille, ce fut un moindre embarras que de vider, quand il s’avérait nécessaire, le produit du trop-plein. C’était une servitude somme toute légère, si on la comparait à l’agrément de pouvoir se doucher chaud ad libitum.
On était loin, à vrai dire, de comprendre le pourquoi de la chose, mais on chassa comme impie l’idée d’une fuite. On préférait croire que le liquide excédentaire était comme une transpiration de l’appareil, comme une preuve implicite qu’il exécutait honnêtement son office. On ignorait que, une comparaison en valant une autre, le goutte-à-goutte quotidien promettait plutôt les larmes prochaines.

© Antoine Martin, Le chauffe-eau (épopée) (Histoire de l’humanité, fragment 1), Au diable Vauvert, 2012.

8 avril 2011

Du LIVRE de Mallarmé au livre mal armé : gravitons à l’infini !

« Point de départ ou finalité de la modernité, le livre global de Mallarmé se confronte désormais avec une autre globalité contemporaine, liée à l’environnement digital ». Lancé à l’occasion du 9e salon Artistbook International, Du LIVRE de Mallarmé au livre mal armé, livre numérique d’art, collaboratif à 360º (gravitons éditions) est désormais disponible sur le site ePagine. Il peut y être téléchargé gratuitement et à l’infini.

Après la revue de création 100% numérique D’ici là (cf. présentation du numéro 6 sur le site de Pierre Ménard), ePagine accueille donc un nouveau projet numérique très créatif. Contrairement à D’ici là, et bien que cette oeuvre collective soit centrée autour de la création artistique contemporaine, on ne peut pas véritablement parler ici de revue puisque l’expérience ne sera pas renouvelée.

Dans le communiqué de presse des éditions gravitons, rédigé quelques jours avant l’édition-performance initiée par Franck Ancel au Centre Pompidou en décembre 2010, on peut lire ceci : « Si tout au monde est fait pour aboutir au livre, le livre est-il fait pour aboutir au numérique ? ». C’est donc en partant de cette question qu’a été présentée (toutes les trois minutes et avec de multiples communications à 360º) chacune des 36 contributions des auteurs et créateurs qui ont participé à cette expérience de livre numérique. Une sphère-trame a également été accrochée, Un homme qui dort (Perec/Queysanne) projeté et une performance stéréoscopique donnée.

Ont (volontairement ou non) participé à l’ouvrage, Du LIVRE de Mallarmé au livre mal armé, les 64S • David Abiker • Franck Ancel • Joseph Attié • Judith Benhamou-Huet • Pierre Boulez • Daniel Charles (1935-2008) • Thierry Coduys • collectif MU • Marc Décimo • Océane Delleaux • Jacques Donguy • Pierre Escot • Extrinsèque Asso • Frederika Fenollabbate • Giovanni Fontana • Nacho Gomez Salles • Sabine Hossenfelder • Christian Janicot • Xavier de La Porte • Jean-Jacques Lebel • Emmanuel Mahé • Jean-Clet Martin • Myriam Métayer • Antoine Moreau • Claire Morel • François Morellet • Mundanéum • Pierre Oudart • Jacques Roubaud • Paul Otlet (1868-1944) • Jacques Scherer (1912-1997) • Anna Sigridur Arnar • Marie Sochor • Christophe Wall-Romana • Isabelle Waternaux.

Pour aller plus loin, sachez que les captations sonores des lectures proposées le 18 février 2011 dans la galerie L’espace d’en bas par Franck Ancel sont disponibles ici (6 auteurs, 6 documents, 6 heures).

ChG

Préface de Franck Ancel (présentation du projet et des contributeurs)

« Ainsi jusqu’à l’infini carnivore. » Frederick Kiesler

Si nous sommes aussi fous que Google pour croire au numérique, c’est parce que nous croyons aussi au souffle du savoir. Ainsi, ce livre que vous avez entre les mains est le résultat d’une récolte, après une centaine d’invitations, suite à une rencontre collaborative avec gravitons éditions, autour d’un projet de livre sur le LIVRE, fantasme d’absolu, à l’heure où Google Books scanne des livres existants.

Si tout au monde est fait pour aboutir au livre, le livre est-il fait pour aboutir au numérique ? C’est la question que nous nous sommes posés pour le salon ArtistBook International 2010. Annulée pour cause de grève au Centre Pompidou en 2009, notre création 0000, à partir du LIVRE, se déplie aujourd’hui en double et même en triple, vers de multiples voies/x, entre édition-installation-performance digitale, avec 100 participations offertes.

Parce qu’il faut bien préciser, après la lecture de Jacques Donguy, qu’un livre est aussi un coup de dés, et aucun au-delà du livre n’existera sans un silence, grâce à Daniel Charles. Faudrait-il encore avoir lu Jacques Scherer, éditeur du LIVRE, pour en saisir le sens ? L’essence d’une lecture-écriture qui est avant tout une dialectique du verbe chez Pierre Escot et des idées chez Myriam Métayer.

Aussi, ce n’est pas la totale abolition du hasard. C’est un poète qui formula le premier un « corps sans organes », abrégé sous la forme de CsO par l’une des têtes pensantes du « Mille plateaux », un réseau des désirs. Emmanuel Mahé nous y invite au cœur d’une source sans texte. De même, chez Antoine Moreau, l’interaction, la lecture ne saurait être à sens unique. Des mots de la poésie dont la valeur économique n’est pas réduite à un zéro, comme nous l’éclaire Judith Benhamou-Huet. Mais dites-vous bien que ces sciences sont ici affaire de visions universelles, chez Paul Otlet, pendant l’émergence historique de territoires planétaires, ou des limites du corps de l’individu, qui, sous les traits de Jean-Clet Martin, sont repoussées face à la question du cadre, qui naît blanc comme une page.

Marie Sochor quant à elle nous rappelle aux origines plus lointaines encore de la dégradation de la matière, dans l’infiniment petit. Claire Morel accumule l’original même des manuscrits, projetés vers l’infiniment grand de l’espace. Car le temps n’est plus à la mise en production d’un égo, Frederika Fenollabbate le déporte vers un programme inconnu.

Mais de quoi s’agit-il exactement dans le LIVRE ? D’un mystérieux rituel 0000 autour d’un échiquier aux 8 x 8 cases noires qui a convoqué un groupe invisible de 64Secondes, depuis un Temple vers Internet, c’est-à-dire des dizaines d’autres créateurs autour d’un compte à rebours codé par Thierry Coduys pour un musée éphémère.

Oui comme Marc Décimo, il n’est pas question de se masquer. Non comme David Abiker, il n’est pas question de masquer le tout. Le film-écran de Christophe Wall-Romana se projette dessus, mais ce n’est pas du cinéma, mais une diégèse chez Pierre Oudart. Le montage renouvelé par ce mixage des genres et disciplines touche même Pierre Boulez. Le langage est aussi sur toutes les images parlantes de Christian Janicot. Ce type de visualisation est-il un mal ? Aucun épilogue, même signé Joseph Attié n’est la livraison d’une bonne réponse.

Le jeu de l’image, qui fait poème chez Isabelle Waternaux ou mot chez Jean-Jacques Lebel, pourra-t-il encore exister parmi les mises en données numériques, précisées par Xavier de La Porte, et sonores chez le collectif MU, à l’heure où il nous reste encore à localiser le LIVRE, analysé par Anna Sigrídur Arnar en relation avec « la galaxie Gutenberg » ?

Giovanni Fontana, qui compose des partitions visuelles, Jacques Roubaud, qui déplie secrètement des parcours textuels, telle une démultiplication des livres d’artistes, muséographiée par Océane Delleaux, ne peuvent sans doute pas en comprendre plus que nous, face aux schémas (méta-)physiques de Sabine Hossenfelder. Nacho Gomez Sales recadre symboliquement des trames à l’heure où les métadonnées conquièrent notre quotidien.

La connaissance est un mystère direct dont le LIVRE est encore à venir, du ou dé-passé, mais nous rapproche d’une lumière. Votre écran veillera déjà à vous fournir une perspective à 360°, dont l’entrée est peut-être ici, et encore tout simplement par la lecture. Ultime trace d’un mouvement spirituel qui m’a porté à transfigurer (jeu Franck Ancel n’étant qu’un « je » lisant) des microfilms « Du LIVRE de Mallarmé au livre mal armé ».

© Du LIVRE de Mallarmé au livre mal armé (gravitons éditions), 2010.

22 septembre 2010

Anne Savelli, Franck (Stock), rentrée littéraire 2010

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Cet été je vous proposais de découvrir un extrait de Franck d’Anne Savelli (Stock, collection La Forêt), désormais disponible en papier mais aussi en numérique sur ePagine. Comment ne pas être touché par cette écriture forte, visuelle et sonore ainsi que par les deux figures de ce récit prises dans une société déshumanisante, deux êtres inséparables mais séparés ? Franck is for me for me formidable !

Nombreux sont ceux qui ont écrit sur la ville, marcheurs-créateurs, tous témoins de leur époque et de ses changements. Chacun à leur manière ils m’en ont donné le goût. Baudelaire, Benjamin, Joyce, Pessoa mais aussi Perec, Fargue, Réda, Roubaud, Bon, Kaplan ou Rouaud sont de ceux-là. Et la ville, avec tant d’autres encore, continue chaque jour de s’écrire. Aux mutations, aux nouvelles manières d’entreprendre nos déplacements et nos mouvements, aux changements de perspective, l’écrivain s’adapte, répondant désormais en plus de son média et de sa voix propres avec de nouveaux outils – l’image animée ou pas et le son l’accompagnant de plus en plus. Parmi tous les créateurs d’aujourd’hui, parmi tous ces regards, ces Giacometti urbains – hommes et femmes en marche -, il y a quelqu’un dont j’aimerais vous parler maintenant. Il s’agit d’Anne Savelli dont le récit, Franck, vient de paraître chez Stock (dans la collection La Forêt dirigée par l’écrivain Brigitte Giraud). Avant celui-ci, Anne Savelli avait publié deux textes aux éditions Le mot et le reste, Fenêtres open space puis Cowboy Junkies / The Trinity Session. Sa démarche : la conjugaison de déplacements physiques (métro beaucoup, à pied très souvent), visuels (focalisation et grand angle), sonores (écoute et rapports aux sons, aux objets sonores) et poétiques (inventaires, notes, cahiers croisés…). Dans ces deux textes-là mais aussi dans la blogosphère où elle est très active, ce qu’elle ne photographie pas elle l’écrit, ce qu’elle n’écrit pas elle le montre. Mais c’est à chaque fois une expérience sensorielle forte qui passe par le nom. Nom d’un quartier, d’une rue, d’une ville, d’une station de métro, d’un immeuble… Comme si nommer les lieux, les personnes ou les objets semblait être son repère à elle. Du coup elle note, immortalise, retient, reprend, ajuste, télécharge, écrit encore, met en page, recrée une architecture de ville nouvelle, sa ville, ses espèces d’espaces à elle. Ce qu’elle continue de faire avec Franck : son regard, sa voix ainsi que sa marque de fabrique décrite plus haut sont intactes. Malgré la violence sous-jacente.

Par la fenêtre de ta cellule qu’est-ce que tu vois ? Même vitre, même épaisseur de verre. (Anne Savelli, Franck, Stock)

 

Franck traversait déjà Cowboy Junkies / The Trinity Session : il était « celui à qui elle écrivait ». Cette fois, il est nommé, prénommé. Bel et bien absent de la vie de la narratrice, il n’empêche qu’il est toujours là, figure obsédante, d’où l’adresse, d’où le titre, d’où le sujet de ce récit. « Franck était en errance dans la ville et dans sa vie, avec juste un sac où toute sa vie en marge tenait. C’est peu, mais c’est beaucoup. Pour lui, l’errance avait des noms, Gare du nord, Les Halles, Jourdain, des bars, un squat, et puis aussi des Maisons d’arrêt… », peut-on lire dans le dernier billet de danactu-résistance. La narratrice (bien que prenant souvent le métro, le bus ou le train, je l’appellerai désormais la femme-qui-marche) a fait un bon bout de route avec lui et ne l’a jamais laissé tomber. Même et surtout lorsqu’il s’est retrouvé en prison. Malgré les difficultés administratives, malgré les longues attentes, malgré les allers et retours, malgré les courtes entrevues, malgré son impuissance ou son dégoût d’un système kafkaïen qui passe plus de temps à réprimer, à punir et à soigner son image qu’à respecter les hommes et les femmes emprisonnés mais également ceux et celles qui sont enfermés dehors.

© Anne Savelli

 

Les films qui sortent, les derniers lus, les grèves, les manifs, les anecdotes ça pèse à peine, ça pèse quand même disons. Je t’apporte des livres, t’envoie pliées en quatre des pages photocopiées (et surtout rien qui pourrait s’illustrer avec fleurs et oiseaux merci). Je ne sais pas alors qu’en quatrième tu lisais très lentement, que ça n’a pas changé. Cette faille de ne pas lire pour soi, de ne pas vraiment le pouvoir, s’en référer à la seule parole quitte à croire n’importe qui, la prison la gomme soigneusement, au parloir on ne confronte rien. Ça ne dépare pas, ça ne se voit jamais. Seuls la lettre, le courrier en eux-mêmes, la simple sensation de décacheter l’enveloppe et d’y voir je t’embrasse, tiens bon, comptent ici. On écrit parce qu’on n’envoie pas son corps par la poste, c’est tout. (Anne Savelli, Franck, Stock)

 

La femme-qui-marche regarde. Elle regarde parce qu’elle cherche. Parce qu’elle recherche tout ce qui pourrait avoir un rapport avec Franck : les lieux qu’il a foulés, la ville dans laquelle il s’est souvent déplacé, égaré et perdu. Et derrière ces traces il est aussi question de disparitions car la ville change à vitesse grand V ; par-delà le manque, l’absence, c’est également cela nous qu’elle montre Anne Savelli : à quoi ressemblait cette ville quand Franck était encore là, à quoi elle ressemblait encore quand il était emprisonné, à quoi elle ressemble maintenant qu’il n’est plus là. Et puis quelles traces a-t-il laissées dans les rues, les bars, les squats, les lieux où il a travaillé, les gares ? Et encore, quelle mémoire la ville a gardé de ses passages à lui ? Cette mémoire qui est la sienne à elle et qui ne peut se superposer à celle des autres et encore moins à celle de la ville, ces lieux qui étaient pourtant un peu les leurs. Alors elle refait le parcours, refait les mêmes gestes, recommence encore. Et c’est ainsi que la ville est à nouveau cartographiée, à travers les expériences marquantes, intimes, personnelles, douloureuses. A travers l’ennui aussi. Ou les livres. L’occasion ici de dire que deux auteurs importants traversent le récit : Hemingway et surtout Perec. Si Un homme qui dort est omniprésent, d’autres livres de lui apparaissent en transparence : Espèces d’espaces, Je me souviens, W ou le souvenir d’enfance, La vie mode d’emploi ou encore La Disparition.

Des rubans de photos, des cadavres de bouteilles, votre nom sur les murs : en partant du pilier, gare du Nord, celui qui aurait voulu vous retrouver à Jourdain l’aurait pu (il a essayé. Mais lorsqu’il est sorti de la brasserie c’était déjà trop tard, il vous avait perdus). Maintenant que vous avez disparu ces indices s’éparpillent, ne mènent plus au squat / et te chercher en comptant les bris de verre, non. (Anne Savelli, Franck, Stock)

Dans ce récit, beaucoup de fenêtres bien sûr : ce que la-femme-qui-marche cherche à voir depuis la rue, ce qu’elle discerne depuis un appartement, les fenêtres qui s’ouvrent et se referment, comme un livre, comme une vie. Les fenêtres, donc, mais vous y verrez aussi des verrières, des piliers, des murs, des portes d’entrée, des places, des immeubles, des bouches de métro, des rails et tous ces réseaux compliqués qui font et défont nos vies (on se croise, on fait un bout de route ensemble, on change de voie…) ; tout ça fait à la fois partie de l’histoire de la femme-qui-marche, de son passé et de son présent aussi, mais également de celle de Franck. Chaque lieu est un « je me souviens ». Chaque déplacement, chaque errance urbaine, des espèces d’espaces (je me répète). Les autres, en revanche (nombreux pourtant), on ne les voit guère que dans la course – corps croisés (des parties du corps souvent), rarement touchés (ou alors violentés).

© Anne Savelli

© Anne Savelli

Mais comment écrire et décrire l’attente qui a été la sienne ? Comment nommer l’innommable quand « celui à qui » n’est plus qu’un matricule et que la-femme-qui-marche se retrouve soudain dans la masse compacte, anonyme et impuissante des visiteuses ? Pour cela, il fallait revenir au Verbe, aux verbes d’action et aux infinitifs, ceux qui disent le mieux son obstination, son opiniâtreté, sa désorientation mais aussi l’absurdité d’un système (l’administration pénitentiaire entre autres), l’engloutissement des hommes dans la ville, leur rejet. Ces verbes vous sautent à la gorge. Mais que faire quand on est condamné à attendre ? Faire, justement. Faire, faire, faire. Mais l’auteur use également d’autres procédés efficaces, comme écrire, à partir des lettres de Franck et de ses cahiers à elle, ce qu’ils sont en train de faire au même moment bien que séparés. Ce procédé, je l’avais déjà lu et aimé dans Cowboy Junkies/The Trinity Session. Le style Anne Savelli c’est aussi composer un livre à partir de plusieurs textes écrits à différentes périodes : cahiers collés, écriture dans l’écriture, palimpsestes. Ce traitement autofictionnel singulier doublé d’une mise en abîme formelle donnent un sens très fort au récit et permet à Anne Savelli de ne pas tomber dans le pathétique ou le psychologique. D’ailleurs, il est peu question d’eux, de leur histoire. L’intime est préservé alors que dans le même temps on voit bien quelle a été la nécessité d’écrire ce texte.

© Anne Savelli

j’écris dort à 200 kilomètres, à deux mètres, c’est pareil. « Misguided Angel » le métamorphose (it’s in the way he walks, it’s in the way he talks) mais lui n’a rien demandé, ni qu’on fasse son portrait ni rien. Il ne s’inscrit pas, il ne sait pas ce que j’écoute ni la façon dont je fais ployer les paroles – comment les mettre à terre entre ces quatre murs pour le transformer lui, seul moyen de supporter l’attente, les raisons de l’attente. Et de son côté, qu’écoute-t-il ? Du bruit pour échapper au bruit qui l’environne, peut-être. Ou autre chose ? (Anne Savelli, Cowboy Junkies / The Trinity Session, éd. Le Mot et le reste)

Outre la thématique et le sujet admirablement traités, si vous aimez les écritures visuelles et sonores (allez d’ailleurs visiter le blog dédié à Franck, belles photos et lectures assurées), si vous aimez le rock (Les Cowboy Junkies ou Lou Reed), les changements de rythme, de tempo, les dissonances, le son des guitares saturées et acoustiques, le picking, les notes éparses, les basses continues, le mélange des voix claires et cassées mais aussi toute la force qui peut être contenue dans les silences, alors il y a des chances pour que vous aimiez cette écriture-là.

Cellophane froissée pour mettre en valeur une seule fleur qui depuis plusieurs heures manque d’eau, Cellophane froissée dans ma main sans toi je reprends mon bagage. (Anne Savelli, Franck, Stock)

 

Anne Savelli vit à Paris, Franck est son troisième livre, après Fenêtres open space (Le mot et le reste, 2007) et Cowboy Junkies/The Trinity Session (Le mot et le reste, 2008). Le 7 octobre prochain à 19h30, elle est invitée à une rencontre à la librairie Les buveurs d’encre (Paris, 19e) en compagnie de son éditrice Brigitte Giraud et de Pierre Ménard (la lecture sera suivie d’une séance de signatures). Elle participera ensuite à une table ronde le 17 octobre, à 14h, dans le cadre du festival de la 25e heure du livre du Mans (stand Thuard) et sera également présente à la 63e Journée dédicaces Sciences Po (Paris) le 4 décembre. Vous pouvez aussi la retrouver sur le Net ; pour ce faire, entrez dans la ville haute et visez les Fenêtres open space.

Christophe Grossi

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