Il y a un an jour pour jour, le 12 janvier 2010 à 16 h 53, heure locale, Port-au-Prince subissait un terrible tremblement de terre qui détruisit en quelques secondes seulement une grande partie de la ville. On parle aujourd’hui de 230.000 morts, de 300.000 blessés et de plus de 1,2 million de sans-abri. Ce jour-là, Dany Laferrière, de retour sur sa terre natale, se trouvait à la terrasse du restaurant de son hôtel à Port-au-Prince pour le Festival Étonnants Voyageurs qui se préparait. Il y a survécu. Quelques semaines plus tard, la maison d’édition québécoise Mémoire d’encrier publiait son témoignage, Tout bouge autour de moi, dans lequel il retraçait les principaux moments du désastre et dont les profits tirés de la vente ont contribué à financer la publication des textes de jeunes auteurs haïtiens chez cet éditeur.
Aujourd’hui c’est Grasset qui publie Tout bouge autour de moi, cet ensemble de choses vues (une centaine de textes brefs, de portraits, d’informations, d’impressions et de projections) de Dany Laferrière, prix Médicis en 2009 pour L’énigme du retour. Regard sur son pays d’origine (fragilité des choses et des êtres), leçon d’élégance, de dignité et de courage, cette chronique de Dany Laferrière est tout ça à la fois. Aussi, malgré l’émotion, ce qu’écrit l’auteur n’est en rien pathétique et n’a rien à voir avec cette fatalité et cette malédiction qui seraient réservées au peuple haïtien et que véhiculent les médias ; ce qui (après coup et au-delà même du choc) ressort de ce témoignage en direct (Lyonel Trouillot, Yanick Lahens, Jean-René Lemoine ou Jean-Claude Fignolé, quatre des auteurs haïtiens qui comptent pour moi, disent d’ailleurs la même chose), c’est avant tout l’énergie du peuple haïtien. Bien sûr, personne n’ignore que la situation en Haïti reste dramatique et que les difficultés sont incommensurables. Et si aujourd’hui les projecteurs sont braqués sur les élections présidentielles du 16 janvier prochain et sur l’absence de l’appareil d’État, la corruption, les détournements de fonds, la violence,…, il n’en reste pas moins que nombre d’Haïtiens restent isolés ; on ne compte plus le nombre d’orphelins, d’affamés, de malades, d’exilés, de sans-abri… Mais Dany Laferrière refuse de se résigner ; il s’adresse d’ailleurs ici avec espoir à ce peuple qui, alors que tout s’est écroulé, s’est retourné à nouveau vers la création (peinture, musique, poésie, théâtre, contes, romans…) pour tenter de rester debout malgré tout. Pour aller plus loin, vous pouvez visionner cet entretien sur france2.fr. Retrouvez également sur ePagine les quatre ouvrages de Dany Laferrière disponibles en numérique.
Hier, j’ai cherché à savoir quels autres livres sur Haïti étaient disponibles sur ePagine. Bien que le moteur de recherche et le système de rayonnages ne soient pas encore performants (de nouveaux, bien meilleurs, devraient arriver prochainement), j’ai trouvé une petite centaine de références. La plupart des ouvrages disponibles (et ce n’est pas une surprise) sont publiés à L’Harmattan, principalement des essais et des études mais également des recueils de nouvelles, des récits et des romans. On trouvera par ailleurs un travail très intéressant chez Publie.net entre la plasticienne Stephane Martelly (d’origine haïtienne) et l’écrivain (aujourd’hui franc-comtoise) Christine Jeanney. On pourra lire également les romans de Kettly Mars, d’Yvon Toussaint ou encore de Maryse Condé. Pour ceux qui aimeraient se rendre sur l’île, Ulysse vous propose un guide de voyage très utile. Enfin, lors de ces recherches, belle surprise également que de tomber sur le premier recueil de nouvelles de Yanick Lahens publié par L’Harmattan, auteur que je vous conseille sans aucune réserve : La Couleur de l’aube (magnifique roman) et Failles (où elle revient aussi sur le tremblement de terre) sont des ouvrages importants à lire et à relire (publiés chez Sabine Wespieser éditeur).
Je n’oublie pas Haïti. Je n’oublie pas les Haïtiens. Je pense à eux et les soutiens comme je peux. Les lire est aussi une manière de les aider à rester debout. Il faut continuer à lire les auteurs haïtiens.
Ci-dessous, vous trouverez (parmi la petite centaine d’ouvrages proposés sur ePagine ici, là et encore là) ce que j’appellerai ma sélection numérique. Ensuite, découvrez un extrait de Tout bouge autour de moi de Dany Laferrière.
Christophe Grossi
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Romans, récits et nouvelles
Folie passée à la chaux vive de Stephane Martelly et Christine Jeanney (publie.net) : les textes que Christine Jeanney écrit depuis la Franche-Comté sont des incursions presque monologuées dans chacune des dix toiles proposées par Stephane Martelly, plasticienne d’origine haïtienne et vivant à Montréal (langue, île, ville et écart ensemble ou dans la rupture).
Tante Résia et les dieux (nouvelles d’Haïti) de Yanick Lahens (L’Harmattan) : à travers l’image qu’entrevoit une petite fille et qui ne la quittera plus, les espoirs et les désillusions d’un militant, les amours d’une jeune fille dans une bourgade engluée dans la moiteur tropicale, la santé rayonnante et triomphante de Tante Resia, les prémonitions funestes de Martine Durand, les mystères et la poésie de la grande ville, c’est toute la mémoire et le présent d’une île que nous content ces six nouvelles.
Saisons sauvages de Kettly Mars (Mercure de France) : Port-au-Prince, années 1960 : Nirvah, la femme de Daniel Leroy qui vient d’être enlevé par les tontons macoutes se rend chez le secrétaire d’État à la Sécurité publique, Raoul Vincent, et devient sa maîtresse afin de laisser une chance à son mari de rester en vie. Kettly Mars décrit une période charnière et douloureuse de l’histoire d’Haïti et tisse ensemble deux histoires : l’intime – le destin de Nirvah et de sa famille -, et l’universelle – le régime politique dictatorial de Duvalier et ses exactions.
L’assassinat d’Yvon Toussaint d’Yvon Toussaint (Fayard) : un journaliste retraité, nommé Yvon Toussaint, décide de reconstituer la vie et la mort de son homonyme, médecin-sénateur assassiné à Port-au-Prince. Il part pour Haïti, rencontre ses proches, d’autres vrais-faux témoins… et peut-être les assassins de ce personnage… Mais soudain, l’enquête bifurque, la grande ombre noire du vaudou se déploie et suggère d’autres énigmes.
En attendant la montée des eaux de Maryse Condé (JC Lattès) : Babakar et Anaïs s’envolent pour Haïti à la recherche de la famille de la petite fille (dont la mère est morte en la mettant au monde). Mais Babakar ne rencontre personne et ne peut compter que sur lui et sur ses deux amis Movar et Fouad. Des hommes qui lui ressemblent, exilés, solitaires, à la recherche d’eux-mêmes et qui trouvent à Haïti des réponses à leur quête, un lieu de paix au milieu des décombres.
Essais et études

Haïti, 1804-2004 ; le bicentenaire d’une révolution oubliée de Wiener-Kerns Fleurimond (L’Harmattan) : cet ouvrage que l’auteur offre au public dans l’optique d’une commémoration grandiose du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti, le 1er janvier 2004, n’a pas été facile à rédiger compte tenu de l’atmosphère délétère qui prévalait en Haïti. Il a fallu un certain courage pour oser proclamer sa fierté d’être Haïtien et surtout faire cette profession d’admiration à l’endroit de tous les héros haïtiens qui ont conduit la guerre de l’indépendance à la victoire et proclamé in fine l’État d’Haïti.
Études créoles « À propos d’Haïti » : revue interdisciplinaire qui s’intéresse aux langues, cultures et sociétés créoles, Études créoles a pour vocation de favoriser, en langue française, la liaison entre des chercheurs géographiquement éloignés les uns des autres, et de rendre plus accessible l’information relative au développement, ainsi qu’à la diversité culturelle et linguistique. Ce double numéro de 2009 est consacré à Haïti et au créole haïtien.
Image de la société dans le roman haïtien de Marie-Denise Shelton (L’Harmattan) : analyse thématique qui met en lumière les contradictions du réel haïtien et vise à établir la valeur et l’originalité du discours romanesque en Haïti. Les chapitres portent sur la vie politique, la paysannerie, les Blancs, la bourgeoisie et la femme.
Images et mythes d’Haïti de Daniel-Henri Pageaux (L’Harmattan) : essai de littérature comparée sur les images et les mythes d’Haïti à travers les textes d’Alejo Carpentier, Aimé Césaire et Bernard Dadié.
Haïti, regards croisés de Nathalie Dessens, Jean-Pierre Le Glaunec (Le Manuscrit) : cet ouvrage rassemble dix articles portant sur Saint-Domingue, Haïti et la Louisiane ou plusieurs des trois territoires à la fois. Ils rappellent notamment l’importance de l’épisode haïtien dans l’histoire du continent américain, la perméabilité des territoires aux influences réciproques et la nécessité d’adopter une perspective intracontinentale pour comprendre tous les enjeux des histoires croisées de deux terres d’Amérique qui furent un jour françaises.
Haïti de Dominique Seurin (Guides Ulysse) : « Avant d’être un pays en reconstruction, Haïti est une terre fascinante et insaisissable, puissante source d’inspiration pour ses peintres et ses musiciens, ses écrivains et ses poètes. Et si la littérature francophone reste vivante, bruissante, allumée d’étincelles, c’est notamment grâce à son métissage avec l’esprit des langues créoles (Emmanuelle Bouet, blog Ulysse). » Cet ouvrage unique est signé par un correspondant vivant à Haïti.
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Extrait de Tout bouge autour de moi
de Dany Laferrière (Grasset, 2011)
La minute
Me voilà au restaurant de l’hôtel Karibe avec mon ami Rodney Saint-Eloi, éditeur de Mémoire d’encrier, qui vient d’arriver de Montréal. Au pied de la table, deux grosses valises remplies de ses dernières parutions. J’attendais cette langouste (sur la carte, c’était écrit homard) et Saint-Eloi, un poisson gros sel. J’avais déjà entamé le pain quand j’ai entendu une terrible explosion. Au début j’ai cru percevoir le bruit d’une mitrailleuse (certains diront un train), juste dans mon dos. En voyant passer les cuisiniers en trombe, j’ai pensé qu’une chaudière venait d’exploser. Tout cela a duré moins d’une minute. On a eu huit à dix secondes pour prendre une décision. Quitter l’endroit ou rester. Très rares sont ceux qui ont fait un bon départ. Même les plus vifs ont perdu trois ou quatre précieuses secondes avant de comprendre ce qui se passait. Moi, j’étais dans le restaurant de l’hôtel avec des amis, l’éditeur Rodney Saint-Eloi et le critique Thomas Spear. Spear a perdu trois précieuses secondes parce qu’il voulait terminer sa bière. On ne réagit pas tous de la même manière. De toute façon, personne ne peut prévoir où la mort l’attend. On s’est tous les trois retrouvés à plat ventre, au centre de la cour. Sous les arbres. La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n’explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre. Soudain, on voit s’élever dans le ciel d’après-midi un nuage de poussière. Comme si un dynamiteur professionnel avait reçu la commande expresse de détruire une ville entière sans encombrer les rues afin que les grues puissent circuler.
Déjà la vie
La vie semblait reprendre son cours après des décennies de turbulence. Des jeunes filles rieuses se promenaient dans les rues, tard le soir. Les peintres primitifs bavardaient avec les marchandes de mangues et d’avocats au coin des rues poussiéreuses. Le banditisme semblait reculer d’un pas. Dans les quartiers populaires, comme le Bel-Air, le crime n’était plus toléré par une population exténuée qui a tout connu durant ce dernier demi-siècle : les dictatures héréditaires, les coups d’Etat militaires, les cyclones à répétition, les inondations dévastatrices et les kidnappings à l’aveuglette. J’arrivais pour ce festival littéraire qui devait réunir à Port-au-Prince des écrivains venant d’un peu partout dans le monde. Cela s’annonçait excitant car, pour la première fois, la littérature semblait supplanter le discours politique dans la faveur populaire. Les écrivains étaient invités à la télévision plus souvent que les députés, ce qui est assez rare dans ce pays à fort tempérament politique. La littérature reprenait ici sa place. Déjà en 1929, Paul Morand notait dans son vif essai Hiver caraïbe que tout finissait en Haïti par un recueil de poèmes. Plus tard, Malraux parlera, lors de son dernier voyage à Port-au-Prince en 1975, d’un peuple qui peint. On cherche encore la raison d’une pareille concentration d’artistes sur un espace aussi restreint. Haïti n’occupe que la moitié d’une île, qu’elle partage avec la République dominicaine, dans la mer des Caraïbes.
Le silence
En voyage, je garde toujours deux choses sur moi : mon passeport (dans une pochette accrochée à mon cou) et un calepin noir où je note tout ce qui traverse mon champ de vision ou qui me passe par l’esprit. Alors que j’étais par terre, je pensais aux films catastrophe, me demandant si la terre allait s’ouvrir et nous engloutir tous. C’était la terreur de mon enfance. On s’est réfugiés sur le terrain de tennis de l’hôtel. Je m’attendais à entendre des cris, des hurlements. Rien. On dit en Haïti que tant qu’on n’a pas hurlé, il n’y a pas de mort. Quelqu’un a crié que ce n’était pas prudent de rester sous les arbres. En fait, c’était faux, car pas une branche, pas une fleur n’a bougé malgré les quarante-trois secousses sismiques de cette première nuit. J’entends encore ce silence.
Les projectiles
Une secousse de magnitude 7,3 n’est pas si terrible. On peut encore courir. C’est le béton qui a tué. Les gens ont fait une orgie de béton ces cinquante dernières années. De petites forteresses. Les maisons en bois et en tôle, plus souples, ont résisté. Dans les chambres d’hôtel souvent exiguës, l’ennemi c’est le téléviseur. On se met toujours en face de lui. Il a foncé droit sur nous. Beaucoup de gens l’ont reçu sur la tête.
L’échelle
On se relève lentement, comme des zombis dans un film de série B. Des cris dans la cour de l’hôtel. Les bâtiments au fond à droite se sont effondrés. Ce sont des appartements loués sur une base annuelle à des familles étrangères, pour la plupart françaises. Deux jeunes adolescentes s’affolent sur le balcon du deuxième étage. Très rapidement des gens cherchent à leur porter secours. Ils sont trois au pied de l’immeuble. Deux tiennent une échelle. Le jeune homme si vif qui a eu la présence d’esprit d’aller chercher l’échelle dans le jardin grimpe là-haut. La plus âgée des filles parvient à enjamber le parapet. Elle arrive par terre. On l’entoure. Le jeune homme remonte chercher la cadette qui refuse de quitter l’endroit. Elle exige qu’on attende sa mère. On ignorait alors qu’il y avait une troisième personne là-haut. Les sauveteurs travaillent en silence et en sueur. Il faut agir vite, car l’immeuble, qui tient à peine sur ses jambes, pourrait s’écrouler à la moindre vibration. L’adolescente hurle que sa mère est à l’intérieur. Celle-ci, en cherchant une sortie par l’escalier, s’est enfermée quelque part. L’adolescente montre du doigt, en pleurant, l’endroit où se trouve coincée sa mère. Debout dans le jardin de l’hôtel, on a tous les yeux rivés sur cette adolescente qui croit que, si elle descend, on oubliera sa mère. Il y a une grande fébrilité dans l’air, car la terre vient de bouger. La mère finit par se libérer en cassant une vitre. Elle se précipite vers sa fille qui refuse toujours de descendre avant elle. Ce n’est qu’une fois sa mère en bas qu’elle a accepté l’échelle.
Les employés de l’hôtel
Toujours impeccables dans leurs uniformes, les employés de l’hôtel n’ont jamais perdu leur sang-froid. S’il y a eu un léger cafouillis au début, cela venait plutôt du côté des clients qui couraient dans toutes les directions. Il fallait aller chercher certains qui n’arrivaient pas à quitter leur chambre. On les trouvait en train de tourner en rond ou assis sur le lit, le regard hébété. J’observe depuis un moment les employés se démener pour assurer le service. C’est peut-être le fait d’avoir une fonction à remplir qui leur permet de marcher droit alors que les clients titubent. Dès qu’on a faim, ils arrivent, en file indienne, avec les petits fours qu’ils alignent sur une grande table. On attendait une réception dans la grande salle de congrès, près du restaurant. La nourriture était déjà prête. Nous en bénéficions maintenant. Près de l’étroite barrière qui permet d’entrer sur le terrain de tennis où nous nous sommes réfugiés depuis un moment, se tiennent les gardiens de sécurité. Ils s’efforcent de rassurer les clients. Je dis clients plutôt que touristes, car ces derniers sont rares en Haïti. On n’y trouve que des membres des nombreux ONG qui pullulent dans le pays depuis quelques décennies, des correspondants de presse basanés qui n’arrivent pas à quitter l’île, des hommes d’affaires étrangers discutant à voix basse au petit-déjeuner avec des hommes politiques haïtiens déjà en sueur. On voit passer, dans le jardin, le propriétaire de l’hôtel qui fait sa tournée d’inspection. D’un pas lent, le visage soucieux, il semble perdu dans ses pensées. Je donnerais cher pour savoir ce qui se passe dans sa tête en ce moment. Les dégâts ne sont pas uniquement matériels. Certains voient s’envoler, en une minute, le rêve d’une vie. Ce nuage dans le ciel tout à l’heure c’était la poussière de leurs rêves.
Où es-tu, chérie ?
C’est très rare que tous les membres d’une même famille soient réunis au même endroit, au même moment, dans une aussi grande ville. Et surtout à une pareille heure : 16 h 53. On a quitté le lieu de travail, mais on n’est pas encore arrivé à la maison. C’est un moment où l’on ne peut pas savoir avec certitude où se trouve l’autre. Dans une famille où l’on tente de joindre les deux bouts, si la mère est à une place, le père est ailleurs. Jamais les deux au même endroit. Les enfants flânent après l’école. Seuls les vieux parents sont à la maison. Autour de moi, les gens n’arrêtent pas de crier dans leur portable : « Où est ton frère ? », « Où est ta soeur ? », « Maman, réponds-moi s’il te plaît », « Où es-tu, chérie ? », « As-tu parlé aux enfants ? », « On se retrouve où ? » Pour finir par hurler à l’autre comme s’il pouvait entendre : « La ligne ne marche plus ». On essaie alors d’emprunter l’appareil d’un voisin. Le problème est général. Ils déambulent en manipulant fébrilement ce mince objet qui les a mis en contact avec un être cher. Il faut imaginer toute une ville où chacun cherche simplement à localiser un parent ou un ami. On crie de plus en plus fort dans l’appareil. On entend de moins en moins l’autre. On s’impatiente. Chacun reste muré dans son drame personnel. Le langage se résume alors à l’essentiel. Puis ce silence.
La nuit
La plupart des gens de Port-au-Prince ont dormi, cette nuit-là, à la belle étoile. Les nuits précédentes étaient assez froides. Celle-là est chaude et étoilée. Je n’avais pas dormi à la belle étoile depuis mon enfance. Couchés sur le sol, nous ressentons chaque tressaillement de la terre au plus profond de notre être. On fait corps avec la terre. Je pissais dans les bois quand mes jambes se sont mises à trembler. L’impression que c’est la terre qui tremblait. Je me promène, un moment dans le jardin, tout étonné de constater que les fleurs les plus fragiles se balancent encore au bout de leur tige. Le séisme s’est donc attaqué au dur, au solide, à tout ce qui pouvait lui résister. Le béton est tombé. La fleur a survécu.
Le temps
Je ne savais pas que soixante secondes pouvaient durer aussi longtemps. Et qu’une nuit pouvait n’avoir plus de fin. Plus de radio, car les antennes sont cassées. Plus de télé. Plus d’Internet. Plus de portable – on a eu le temps de passer de brefs appels à des proches. Ce fut un moment étrange quand on a compris qu’on ne pouvait avoir de contact à distance avec les autres. Tous les fils qui nous reliaient les uns aux autres étaient maintenant coupés. Nous ne pouvons communiquer qu’avec ceux qui sont à portée de notre voix. Le temps humain venait de se glisser dans les soixante secondes qu’ont duré les premières violentes secousses sismiques.
© Tout bouge autour de moi de Dany Laferrière, Grasset, janvier 2011