Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

9 janvier 2014

Interview d’Ayerdhal pour la sortie de « Bastards »

Le 6 janvier 2014, pour débuter une nouvelle année en fanfare, les éditions Au Diable Vauvert sortent une nouvelle pépite écrite par Ayerdhal : Bastards. Comme pour le précédent opus de l’auteur chez ce même éditeur, Rainbow Warriors, (lui sur 6 épisodes), la sortie numérique s’effectue ici sur 12 épisodes, s’étalant du 6 janvier au 6 février 2014. Là les deux premiers épisodes sont gratuits. Ce qui permet de se faire une très bonne idée du genre et de la manière d’écrire de l’auteur. Pour marquer cette sortie, nous avons interviewé Ayerdhal.

 

Entretien avec AYERDHAL

eP : Le premier épisode de Bastards est sorti ce 6 janvier. Peux-tu nous faire le pitch en quelques lignes (de ton cru) et nous donner le genre dans lequel s’inscrit Bastard ? S’il est pertinent de vouloir mettre une étiquette sur cette nouvelle parution, bien entendu.
Ayerdhal : Alexander Byrd ne parvient plus à écrire depuis qu’il a été récompensé par le prix Pulitzer. Colum McCann l’incite à arpenter New York en inventant mentalement des vies pour les inconnus qu’il croise et à lier ces vies autour d’un fait divers peu banal : une très vieille dame, non identifiée, qui a occis trois agresseurs avec un outil de jardin et l’aide d’un chat. Sur les traces de celle que les médias surnomment Cat-Oldie, Alexander arpente les cimetières du Queens en rollers avec, dans sa capuche, Folksy, son propre chat ou, plutôt, le chat qui le possède. Dans sa quête de l’inspiration, il cherche aussi conseil auprès de Paul Auster, Norman Spinrad, Jerome Charyn, Toni Morrison, Michael Chabon, Siri Hustvedt… C’est finalement sur la tombe d’Houdini qu’il retrouve Cat-Oldie, dont il découvre qu’elle a connu l’illusionniste, comme elle a fréquenté des personnalités aussi fascinantes que Ian Fleming, Robert Capa ou John Steinbeck, au cours d’une vie si longue qu’elle pourrait bien être la doyenne de l’humanité et si mystérieuse que plusieurs services secrets n’ont eu de cesse tour à tour de l’employer et de la pourchasser.
Une étiquette… pas facile ! Thriller un brin déjanté ?

eP : La première publication numérique va se faire sous forme d’épisodes, 12 au total, qui sortiront du 6 janvier au 6 février. Les deux premiers épisodes sont gratuits, les suivants téléchargeables pour la modeste somme de 0,99 € chaque épisode. Y aura-t-il, comme il y a eu pour Rainbow Warriors, une édition numérique complète reprenant tous les épisodes ?
Ayerdhal : Oui, il y aura une version complète numérique et une version papier.

eP : C’est donc, te concernant au Diable Vauvert, la deuxième « prépublication » sous forme d’épisodes. Est-ce Ayerdhal qui tient à cette prépublication, l’éditeur Au Diable Vauvert ou une réflexion commune vous amenant à travailler ainsi ?
Ayerdhal : Le Diable m’a soufflé l’idée et nous avons poursuivi la réflexion ensemble.

eP : Comment a été écrit Bastards ? A-t-il été écrit et pensé en feuilleton ? Était-il déjà écrit et ensuite a été découpé, ou est-il écrit « en temps réel », comme l’a fait Pierre Bordage cet été ?
Ayerdhal : Ni l’un, ni l’autre. J’avais écrit un peu plus de 200 pages lorsque la Diablesse en chef m’a demandé un pitch, auquel j’ai joint quelques chapitres. En discutant, nous nous sommes aperçus que Bastards ferait une bonne série TV. De là à passer à l’acte, il n’y avait qu’à remodeler ce qui était déjà écrit et à calibrer l’ensemble sur le principe des séries américaines. Environ 50 min de lecture par épisode, avec une scène pré-générique, une histoire interne développant une méta-histoire plus complexe et un cliffhanger. Pour ce qui était déjà écrit, j’ai dû tout reprendre à zéro, ce qui m’a permis de choper le rythme et de poursuivre sur la lancée… bon, j’ai un petit peu dû aussi modifier mon scénario et les personnages originels.

eP : As-tu des retours sur les ventes numériques concernant Rainbow Warriors ?
Ayerdhal : En novembre, nous atteignions un total de 1690 téléchargements.

eP : Le sujet est assez étonnant venant d’un auteur prolifique comme toi : le manque d’inspiration. Pourquoi utiliser ce sujet en trame de fond ?
Ayerdhal : Le syndrome de la page blanche est moins une trame de fond qu’un point de départ. C’est un phénomène que beaucoup d’auteurs connaissent de très près et que certains événements peuvent rendre totalement handicapant. Ainsi, Jean Carrière a éprouvé les pires difficultés à se relever du prix Goncourt décerné à L’épervier de Maheux en 1972 (il a d’ailleurs écrit Le Prix d’un Goncourt en 1987 pour expliquer ce qui lui est arrivé et ce qu’il a ressenti). Pour des raisons d’ordre personnel, j’ai moi-même traversé une période inféconde de plusieurs années. J’ai eu envie de jouer avec.

eP : Cette prépublication se fait en numérique. Lis-tu toi-même en numérique ? Si oui, que lis-tu ?
Ayerdhal : Je lis majoritairement en numérique, sur liseuse ou sur tablette, voire même sur ordinateur en usant de Calibre. Il m’arrive souvent de transformer en epub les fichiers doc ou odt des copains qui me demandent une « première lecture » pour travailler dessus plus confortablement.

eP : Est-ce qu’un auteur très remarqué et reconnu comme toi doit publier des œuvres en papier et d’autres en numérique ? Le fais-tu pour toucher un lectorat plus large, par goût du jeu, parce que tu es sensible aux évolutions technologiques, etc ?
Ayerdhal : J’écris pour être lu. Même si j’aime les livres papier et que la maison en déborde, je ne m’attache pas au support quand je travaille. Or le papier comme le numérique ne sont que des supports. L’ouvrage n’existe que par son contenu, et celui-ci est œuvre de l’esprit, comme le rappelle le Code de la Propriété Intellectuelle.

 

Merci à Ayerdhal pour ces réponses, et bonne lecture à vous, amateurs de thrillers déjantés !

David Queffélec.

Pour accéder à Bastards, épisode par épisode, cliquez ici

22 novembre 2013

Les super-héros du Salon du livre et de la presse jeunesse #Montreuil #SLPJ2013

Le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis se déroulera cette année du 27 novembre au 2 décembre 2013 à l’espace Paris-Est Montreuil. Les héros et héroïnes de la littérature jeunesse y seront à l’honneur.

Depuis toujours, les héros peuplent les livres et les histoires pour enfants. Cette année, le Salon souhaitait mettre en lumière l’importance de ces personnages dans l’enfance. Souvent bien loin des stéréotypes des supers-héros et des comics, les héros présentés au Salon seront néanmoins dotés d’un super pouvoir : celui d’ouvrir au plaisir de lire. Au programme, une grande exposition, « L’étoffe de nos héros », proposera un voyage dans les mondes de l’enfance à travers 12 héros et héroïnes de la littérature jeunesse et le regard de 7 créateurs.

L’invitation d’artistes dans le cadre de la saison France – Afrique du Sud y promet également de belles découvertes. En effet, pour clôturer les Saisons Afrique du Sud-France 2012-2013, le Salon cherchera à sensibiliser la jeunesse française, non seulement à l’histoire des grands héros qui ont marqué la lutte anti-apartheid avec des rencontres organisées autour de grandes icônes… mais aussi en faisant le lien avec la jeune scène créative (notamment la génération kwaito, jeunes auteurs noirs issus des townships).

Comme l’an passé, les nouveaux outils de création et de lecture seront mis à l’honneur via les Salons Mobiles conçus pour répondre aux nécessités de médiations liées aux différents genres littéraires et aux multiples supports, mais aussi en fonction des espaces d’accueil et de de la diversité des publics. On y retrouvera le Juke-box Ados, la Tablette XXL ou encore La Biblio-connection (voir ici et )

Par ailleurs, comme chaque année, un cycle de conférences « De la page à l’écran » ouvrira des pistes de réflexion sur les nouveautés et grandes tendances de la création numérique (programme ici).

Retrouvez tous nos billets du #SLPJ2012 en suivant ce lien, notamment l’entretien avec Sylvie Vassallo qui, l’an passé, nous avait parlé des nouveaux outils de lecture mis à disposition des jeunes lecteurs durant toute l’année et pendant la durée du salon, de la complémentarité entre la lecture traditionnelle et la lecture sur écran ainsi que de sa volonté de placer la médiation au cœur de ses projets.

Bon salon 2013 à tous et à bientôt… en 2014 en ce qui me concerne (même si je ne publierai plus sur ce blog durant tout le mois de décembre, cet espace restera néanmoins ouvert… Ouvrez l’œil !)

ChG

2 décembre 2012

#SLPJ2012 Des histoires interractives pour la jeunesse avec la tablette XXL

Au Niveau 1 (E35) du 28e Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (on en parle ici depuis quelques jours), à côté des centaines de stands et du « pôle ados », les organisateurs ont ouvert cette année un espace dédié à la création, aux créateurs et aux supports numériques. Dans ce « pôle numérique », le public, et plus particulièrement les enfants, peuvent tester quelques applications et eBooks sur des tablettes en libre accès, rencontrer des éditeurs traditionnels ou 100% numériques, des graphistes, des illustrateurs et des développeurs ou encore participer à des ateliers et à des démonstrations.

© Photo Éric Garault – SLPJ

Outre les iPads, les organisateurs ont installé une tablette géante, de la taille d’une table basse ou de la fenêtre de votre salon. C’est la deuxième année que cet outil baptisé Tablette XXL est mis à disposition du public. Reprenant les spécificités des tablettes individuelles, elle contient les applications choisies pour le salon 2012 (très peu de eBooks en revanche). Tactile et de très grand format, celle-ci a été imaginée pour permettre de découvrir sur écran des histoires réalisées par des créateurs de littérature jeunesse. Depuis vendredi, les enfants y viennent accompagnés de leurs parents ou de leurs enseignants et testent ensemble ces nouvelles pratiques de lectures interactives (récits linéaires ou aléatoires, images animées, jeux, lecture audio ou non…). Pour cette saison 2, vous y trouverez 15 applications et ebooks. Certains ont été réalisés à partir d’un album imprimé, d’autres ont été créés spécialement pour ce support.

montage photo, d'après l'appli Fourmi d'Olivier Douzou sur tablette XXL

Hier, Olivier Douzou, auteur et illustrateur aux éditions du Rouergue et scénographe du salon (notamment de la magnifique exposition 28°W (lire notre billet à ce sujet)), me disait s’être lancé dans l’aventure numérique avec Fourmi (paru au Rouergue et qui a reçu la Pépite de la création numérique 2012) parce que personne ne lui avait proposé. S’il a passé des centaines d’heures sur le projet, s’il ne gagnera pas d’argent avec l’appli, il semblait plutôt satisfait du résultat parce qu’il avait créé là une œuvre qui selon lui n’entrera pas en concurrence avec son album graphique mais proposera bien une autre manière d’envisager cette histoire. Pour lui, ce sont deux œuvres différentes et complémentaires, deux façons d’entrer dans l’histoire, deux chemins, parmi des centaines d’autres, qui ouvrent l’imaginaire.

montage photo de l'ebook Conte du haut de mon crâne (La Souris qui raconte) sur tablette XXL

Outre Fourmi, vous trouverez 14 autres histoires dont Uropa de Bernard Islaire et Laurence Erlich (Casterman, Pépite de la création numérique 2012), Balloon paper app (éditions Volumiques), Conte du haut de mon crâne de Séverine Vidal, illustré par Claire Fauché et lu par Cécile Givernet (La Souris qui raconte), Histoires farfelues de Sophie de Quatrebarbes, Eve Sarradet, design de Vincent Farges (Tralalère), Joue avec… (collection Joue avec / Revue Dada), Le marchand de sable de Manon Aidan et Yanick Gourville illustré par Cyril Jedor (hocus bookus), Les 4 saisons d’Antoine de Gordon et Chloé Jarry, illustré par Emmanuelle Tchoukriel (Camera Lucida productions, France 3 Ludo et France Télévisions Distribution), Les pensées de Manon D, adaptation du livre éponyme de Sophie Dieuaide (Casterman), Ma Poire de Stéphane Kiehl (e-Toiles), Mon chemin, adaptation du livre éponyme de Vincent Gaudin et Sandra Poirot-Cherif (Hatier Jeunesse), Pompidou kids (Gallimard Jeunesse et les éditions du Centre Pompidou), Stella et Sacha (Zinc Rœ Productions Inc.) et Voyage au centre de la Terre, adaptation du roman de Jules Verne (L’Apprimerie).

 

billet et photos (sauf mention contraire), ChG, depuis le salon du livre et de la presse jeunesse 2012

29 novembre 2012

Présentation de Monsieur Lapin au pôle numérique #SLPJ2012

Monsieur Lapin (1. la carotte sauvage) est à la fois un album pour les tout-petits (à partir de 4 ans, lit-on par ici) publié en octobre 2012 par les éditions Des ronds dans l’O et une application. Comme d’autres auteurs, Loïc Dauvillier et Baptiste Amsallem (l’auteur et l’illustrateur), ont choisi de garder leurs droits d’exploitation en numérique et se sont tournés vers Florent Poisson, développeur. Ensemble, ils viennent de créer l’application de leur album qui, en revanche, ne pourra être téléchargée que sur les smartphones et tablettes d’Apple. En cours de validation, elle devrait être vendue d’ici quelques jours à moins de deux euros, a précisé Florent Poisson. Comme hier avec les éditrices de Milan (lire notre billet sur L’Atlas Plus), l’illustrateur et le développeur étaient invités à présenter leur projet au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil dans la partie « pôle numérique ». J’ai donc suivi, au milieu de dizaines de tout-petits, les aventures de Monsieur Lapin, de Petit Lapin et de la carotte sauvage qu’ils auraient tant aimé manger. Les créateurs ont choisi de projeter l’application sur écran, de laisser défiler les pages tout en racontant l’histoire aux enfants présents et en activant les animations. Linéaire, simplissime, l’animation était ponctuée de jeux intégrés dans l’appli et s’est terminée par une démonstration, tablette en main, par petits groupes (cf. la photo ci-contre où l’on voit le livre papier, l’appli sur smartphone et tablette). Je n’ai pas trouvé qu’il y avait là une grande créativité mais vu le niveau sonore (assez impressionnant) dans cette partie du salon, il était assez difficile de s’en rendre réellement compte. En tout cas, comme hier, encore un projet qui s’adresse uniquement aux possesseurs de tablettes et liseuses de iPhone et iPad… et surtout une complémentarité impossible pour les libraires traditionnels et numériques. @ suivre…

 

billet et photos, ChG, depuis le salon du livre et de la presse jeunesse 2012

27 novembre 2012

Entretien avec Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis

Le 28e Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, dont le thème cette année est l’Aventure, ouvrira ses portes mercredi 28 novembre et les refermera lundi 3 décembre 2012. Comme j’ai fait partie du pré-jury qui devait sélectionner 5 titres dans la catégorie « Pépite de la création numérique » (les 8 titres lauréats des Pépites 2012 ont été décernées la semaine dernière), que Place des libraires et ePagine font cette année partie de l’aventure et qu’il sera beaucoup question des nouveaux outils de lecture ainsi que de la complémentarité des supports et des lectures entre papier et numérique, l’occasion était trop belle pour le blog ePagine. Nous installerons donc notre QG dans l’Espace Paris-Est-Montreuil pendant une semaine. Et, une fois n’est pas coutume, nous y parlerons surtout de la littérature jeunesse en partenariat avec les organisateurs du salon. Pour tout connaître du programme, par jour et par heure, il vous suffira de vous rendre sur leur nouveau site. Mais avant cela, je vous propose de lire cet entretien avec Sylvie Vassallo qui était chargée du pôle multimédias pour le Salon avant d’en devenir la directrice en 2001. Grand merci à elle pour cet échange des plus toniques.

ChG

 

__________________________

Entretien avec Sylvie Vassallo
directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis

 

Comment en êtes-vous venue à contacter Place des Libraires et ePagine ?

Ça fait des années que la question de relier notre site à des libraires en ligne, m’intéresse. Amazon, la Fnac et d’autres nous sollicitent depuis dix ans pour faire le lien entre les livres qu’on met en avant et la vente en ligne. Au départ, les demandes concernaient les livres papier, mais nous n’y avons jamais répondu. Nous avons eu du mal à trouver des libraires indépendants qui avaient la capacité de vendre seuls des livres en ligne. Nous trouvions ça dommage puisque nous sommes prescripteurs tout au long de l’année. Il n’y avait pas non plus de plateforme du Syndicat de la Librairie Française comme vous le savez. Nous avons attendu patiemment la mise en place du site 1001libraires.com qui s’est crashé avant même d’avoir réellement démarré. Cette année, comme nous refaisions notre site Internet, nous avions vraiment envie d’apporter ce service en ligne à nos lecteurs. Avec les prix littéraires, nous sommes prescripteurs de 45 titres et ça nous semblait important pour le Salon qu’on puisse proposer de les acheter. C’est comme ça que nous nous sommes tournés cette année vers Place des libraires, pour les livres papier au départ mais également, via ePagine, pour les livres au format numérique. Ça a été une bonne surprise pour nous parce que nous ne connaissions pas ePagine.

 

Lisez-vous en numérique ici ou chez vous ?

Comme nous allons poursuivre dans cette voie mais que nous sommes peu ici à être intéressés par la lecture numérique, j’ai commencé à regarder comment fonctionnait votre site. Et personnellement je lis déjà sur iPad. Je trouve ça intéressant, même sur une tablette, et peut-être plus que sur une liseuse d’ailleurs. Pour l’instant je lis des romans. Mais plutôt que de les acheter chez Apple, je serais plutôt partante pour aller les télécharger ailleurs. Et si nous sommes plusieurs à nous y intéresser et à savoir le faire, nous pourrons réellement essaimer.

 

Pour répondre aux nécessités de médiations liées aux différents genres littéraires et aux multiples supports, vous avez créé de nombreux outils que vous appelez « Salons Mobiles ». Pouvez-vous, par exemple, nous parler du Juke-box ?

On sélectionne chaque année depuis 6 ans, avec un jury de bibliothécaires et de documentalistes, de six à neuf romans ados parus dans l’année qui nous semblent intéressants. On favorise des écritures et des genres littéraires très différents à l’intérieur de la littérature ado. On met ça en scène au Salon dans une boîte qui s’appelle le Juke-box avec des courtes vidéos d’auteurs qui répondent tous à dix questions. Depuis le départ, ce sont les dix mêmes questions : cinq sur leur rapport à la culture et cinq sur leur livre. Pour la première série, par exemple, on leur demande de nous parler de leur adolescence ou d’un film culte ainsi que des questions qui permettent d’aller vers la sensibilité de l’artiste. Et les cinq autres questions porteront plus sur leur livre, les héros, le thème, l’écriture… Ce sont des entretiens vidéo en noir et blanc avec une minute par réponse. Aujourd’hui, on a plus de dix heures de vidéos dans cette boîte. C’est une application qui a été créée par la boîte de communication avec laquelle on travaille depuis dix ans maintenant. Chaque année, il y a donc une saison supplémentaire qui s’ajoute. Ces auteurs viennent au Salon. Comme on a un label européen depuis deux ans, l’an passé on a rajouté trois artistes européens. On en aura donc six cette année. Et c’est vraiment un moyen d’aller vers la lecture. Cette appli n’est visible que dans le Juke-box. Ensuite, on fait circuler ça dans les bibliothèques, les écoles… Mais on pourrait très bien extraire ces vidéos et les relier à d’autres projets.

 

Et la tablette XXL ?

Elle date de l’an passé. C’est une tablette géante qui reprend les cotes de l’iPad et dans laquelle on reproduit les applications choisies pour le salon.

 

Vous avez un nouvel outil numérique, non ?

Oui, il s’appelle la Biblioconnection. En partant de livres papier, on est allé montrer que l’écran pouvait également permettre de lire des livres numérisés. Ce sont des livres dont les originaux sont exposés dans notre exposition sur L’Aventure. C’est une autre manière de regarder ces originaux et de valoriser tous ces artistes qui sont réunis dans cette expo. On leur a demandé des droits d’exploitation, temporaires mais étendus puisqu’on leur a dit qu’on allait adapter leur lecture. On n’a ni touché au texte ni aux images mais, selon les ouvrages, on les a proposés de manière différente. Par exemple, pour les BD, les cases arrivent grossies et le texte défile. On a également réalisé l’adaptation en langue des signes, en audio-descriptif et, pour certains textes, en audio pour montrer que c’était possible. Le tout est une bibliothèque qui va se projeter sur un écran de 4 mètres sur 3. Les images sont immenses. Pour le coup, c’est un autre rapport au livre. L’interface est gestuelle. On tourne les pages avec son corps, avec sa main, on entre dans les livres en avançant le pied, etc. On reprend un peu les codes du jeu vidéo, en tout cas les codes du corps en mouvement avec une petite idée supplémentaire : interroger le corps lisant. Le corps est en effet très impliqué dans la lecture, que ce soit dans une lecture individuelle ou en famille, mais on l’oublie, on n’en parle plus. On avait envie de montrer qu’il y avait d’autres mouvements du corps liés à la lecture. On a travaillé l’intuitivité et la simplicité. Le résultat n’est pas très spectaculaire parce que c’est surtout le fait d’aller vers la lecture et non vers le jeu qui était important pour nous. On voulait reprendre ces codes tout en travaillant le temps de lecture, la pause, le mouvement qui va permettre de lire… On l’a ensuite testé pendant un mois auprès d’enfants et j’étais assez impressionnée par le résultat. En plus de ça, comme il y a peu d’albums et de BD qui sont disponibles sur les supports numériques qui circulent dans les hôpitaux, on a adapté cette bibliothèque avec une série d’interfaces gestuelles qui s’adressent à un public de handicapés.

 

Est-ce que tous ces outils pourraient s’adapter sur d’autres supports ?

J’ai posé la question à notre prestataire. Moi, cette application, je l’ai sur mon ordinateur. Ce sont des fichiers Flash.

 

Cette année, j’ai participé pour la première fois au pré-jury des Pépites numériques, une catégorie qui a été créée l’an passé. Comment a-t-elle été reçue ?

Plutôt bien. D’ailleurs, ces questions autour du numérique, je dirais que ce sont des débats qui sont réglés par la pratique des gens. Il suffit de voir des enfants avec une tablette. Ces pratiques de lecture m’intéressent personnellement. Et même si elles ne m’intéressaient pas, je n’essaierais même pas de lutter. C’est évident qu’il vaut mieux plutôt investir un peu d’énergie et y mettre du contenu plutôt que de lutter contre parce que ça va dans ce sens-là. Par ailleurs, on voit bien que rien ne remplacera le livre papier. Et ce qui m’intéresse est de travailler sur les passerelles possibles. Vous avez participé au pré-jury, vous avez donc vu l’application qui a reçu la mention spéciale du jury, Uropa de Bernard Islaire et Laurence Erlich, je me suis régalée avec cette histoire qui mêle web-documentaire, photo-reportage, dessins et carnets.

 

Entretien réalisé par Christophe Grossi pour le blog ePagine. © Photo Éric Garault – SLPJ

12 juin 2012

Les métiers du livre numérique : 3 ateliers au Labo BnF

Filed under: + Journal de bord — Étiquettes : , , , , — Christophe @ 10:09

Une fois par mois, le Labo BnF propose des ateliers afin de mieux faire connaître au plus grand nombre « les technologies qui révolutionneront la bibliothèque de demain ». Moments d’échange, de démonstration et de retour d’expérience, ces ateliers sont ouverts à tous et l’entrée y est gratuite.

Petite nouveauté, à partir de demain, mercredi 13 juin, le Labo organisera un cycle de 3 ateliers qui permettront de faire le point sur les différents métiers du livre numérique. Bibliothécaires, libraires en ligne, auteurs, éditeurs traditionnels ou 100% numérique, community managers, designer/développeurs,…, en tout 12 intervenants viendront s’exprimer sur leur métier. Ces ateliers se tiendront chaque mercredi de juin au sein du Labo BnF de 12h à 13h30. Ils seront présentés et animés par Elizabeth Sutton.

 

Programme

Le 13 juin
• Vincent Marty, directeur Général de Dilicom (base de données interprofessionnelle pour les libraires)
• Stéphane Michalon, directeur d’ePagine (libraire 100% numérique)
• Nicolas Francannet, co-fondateur de StoryLab (éditeur 100% numérique)
• Clément Oury, chef du service du dépôt légal numérique à la BnF

Le 20 juin
• Jeff Balek (auteur de romans numériques)
• Aurélie Scart, responsable numérique et Web aux Editions Leduc.s
• Térence Mosca, responsable du développement d’applications de livres enrichis chez Gallimard Jeunesse
• Philippe Michel, directeur de projets chez Orange (Community Management lecteurs.com)

Le 27 juin
• Nicolas Tissier, directeur informatique éditorial aux Éditions Dalloz
• Jean-Philippe Gallet, co-fondateur de My Elefant (Web marketing éditeur)
• Louis Jaubertie, BnF (pour nous parler du métier de bibliothécaire en ligne)
Chargé de production pour la numérisation des fonds à la BnF

 

Rendez-vous
De 12h à 13h30 au Labo BnF
Entrée Hall Est
Bibliothèque nationale de France – François Mitterrand
Quai François Mauriac — 75013 Paris
Entrée libre et gratuite

1 juin 2012

offres découvertes publie.net (week-end du 1er juin)

L’offre découverte publie.net, c’est très simple : chaque semaine (du vendredi matin au lundi soir) la coopérative d’auteurs et maison d’édition numérique publie.net propose de découvrir à prix lancement sa ou ses dernières nouveautés et, à prix découverte, des titres issus du catalogue numérique, remis à jour ou en avant. Cette semaine, 5 textes à la une, chacun à 0.99 €, et pas des moindres.

— D’abord, un roman noir, périurbain, social, politique, poétique, L’affranchie du périphérique de Didier Daeninckx mis en ligne cette nuit (court extrait à lire ci-dessous) ;

— un roman d’anticipation d’Olivier Le Deuff dans la collection e-styx, Print brain technology ;

— un récit labyrinthique, surréaliste, urbain, onirique et fantastique de Cécile Portier, Saphir Antalgos (travaux de terrassement du rêve), ePub révisé & augmenté par Roxane Lecomte ;

— un ensemble de textes délicats (L’ange comme extension de soi) tous issus des Carnets Web de La Grange de Karl Dubost qui chaque jour, à travers ses voyages, ses lectures et ses rencontres, questionne le temps (qui passe et qu’il fait), sa relation aux autres (physique et virtuelle), le numérique, son quotidien, la ville et, avant toute chose, sa place dans le monde (distance).

— et pour terminer, un classique, La Mer de Jules Michelet, ePub revu par Gwen Catala.

Comme d’habitude, tous ces titres peuvent être téléchargés sur ePagine ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici). Vous pouvez également cliquer sur l’image ci-dessous pour accéder directement à cette mise en avant.

Bonne découverte à tou(te)s !

ChG

______________________
L’affranchie du périphérique
Didier Daeninckx
© Didier Daeninckx et publie.net pour la version numérique,
juin 2012

 LA PREMIÈRE FOIS QUE je me suis aventurée de l’autre côté du périphérique, par les berges du canal Saint-Denis, c’était il y a tout juste un an. Nous étions partis à vélo de notre appartement de la rue Oberkampf, Alain et moi, pour rejoindre des amis qui participaient à un spectacle de cirque en plein air, au parc de la Villette. Leur travail consistait à maquiller des nuées de gamins en leur dessinant des papillons, des libellules, des oiseaux multicolores sur les joues, le front, autour des yeux. Quand ils se mettaient à courir, sillonnant les pelouses, ça faisait comme des envols d’animaux souriants. J’avais pris quelques photos alors qu’ils se précipitaient vers un imposant jeu de construction en forme de dragon et que la bouche du monstre semblait vouloir les absorber. Ils s’amusaient de leur peur qui nous arrivait aux oreilles, en cris aigus. Des mouettes exilées striaient la surface du bassin en se posant sur l’eau. Soudain, le ciel s’était obscurci et des éclairs aveuglants avaient choisi de faire craquer un lourd nuage noir au-dessus de nos têtes, noyant la fête sous un déluge de grêle. Le chapiteau était trop petit pour accueillir la foule transie et les centaines d’enfants aux visages arcs-en-ciel. Alain m’avait entraînée dans un café qu’on aurait cru rescapé du temps, face à la maçonnerie montante qui enserre les écluses. Devanture bois et vitres, bec-de-cane, carillon, inscription en relief pour rappeler qu’il fut un temps où l’on téléphonait en chiffres et en lettres : « Tel : FLA 36-52 », banquettes en moleskine, tables rondes habillées de marbre, chaises cannelées. Nous avions attendu devant un demi que l’orage s’éloigne, puis Alain m’avait guidée dans ce quartier des anciens abattoirs où d’autres industries le disputaient, en ces années-là, à la seule tuerie animale : fabriques de bougies, de confitures, entrepôts de bois précieux, ateliers de verrerie et de travail des émaux, fonderies, distilleries… J’avais fermé les yeux pour mieux comprendre ses mots, et, aux bouffées de vapeur humide qui montaient de l’asphalte, étaient venues se mêler l’odeur âcre du sang des échaudoirs, celle de la poussière de charbon, celles des alcools tièdes, celle du caramel qui naît des ébullitions sucrées. Nous avions traversé le boulevard des Maréchaux afin de pouvoir accéder à un escalier en pente raide qui menait au chemin de halage avant de nous élancer vers la naissance du canal, à quelques kilomètres de là, face à l’Île-Saint-Denis, dans un méandre du fleuve. Les pavés disjoints mettaient nos machines et nos bras à rude épreuve, et c’est tout juste si je parvenais à saisir quelques bribes du paysage. Des terrains vagues, des darses, des magasins généraux aux toits crénelés, des centrales-béton autour desquelles s’agglutinaient des camions-toupies aux flancs jaune et noir, semblables à de monstrueuses abeilles protégeant une ruche. Nous venions de dépasser la maison de l’éclusier qui veille au mouvement des vannes hydrauliques du secteur des Vertus, quand la roue avant de ma bicyclette avait suivi, malgré moi, le tracé d’un rail rouillé qui filait droit vers le portail déglingué d’une usine désaffectée. Le coup de frein m’avait déséquilibrée, et il s’en était fallu de quelques centimètres que je ne termine mon vol plané dans les remous provoqués par l’hélice d’une péniche qui s’apprêtait à pénétrer dans le sas. Un pêcheur de gardons était venu à mon secours tandis qu’Alain continuait de pédaler en direction du pont de Stains. Il avait fini par rebrousser chemin quand il s’était aperçu qu’il parlait dans le vide… ”

11 mai 2012

#VendrediPublie avec Milad Doueihi, Juliette Mézenc, Christine Jeanney, Antoine Boute et Cathie Barreau

 

C’est la deuxième semaine du #VendrediPublie. Les utilisateurs de twitter comprendront (j’espère) la présence de ce mot-clé étrange ici. Pour les autres, si vous avez manqué les épisodes précédents (ici et ), sachez que la coopérative d’auteurs publie.net donne désormais rendez-vous à ses lecteurs chaque vendredi en proposant 5 titres issus du catalogue numérique à un prix découverte jusqu’au lundi soir. Parmi ces cinq découvertes vous trouverez la ou les nouveautés de la semaine mais également des titres remis à jour ou en avant. De la littérature contemporaine (poésie, récits) bien sûr mais aussi des essais, des romans noirs, de la SF et des grands classiques de la littérature mondiale. Aujourd’hui vendredi 11 mai, et jusqu’à lundi 14 minuit, chaque internaute pourra bénéficier du prix découverte publie.net (0.99 €) sur chacun des 5 titres suivants :


• NOUVEAUTÉ NUMÉRIQUE. Paru aux éditions du Seuil en septembre 2011, Pour un humanisme numérique de Milad Doueihi, a de suite fait partie des quelques livres importants qui s’intéressent en profondeur aux rapports entretenus entre les nouvelles technologies, le numérique, les réseaux sociaux, l’individu et la société via notamment la question de la « culture ». C’est d’ailleurs par ça que commence son essai et c’est aussi ce que je vous donne à lire ci-dessous. Grande chance pour nous que ce texte soit enfin disponible en numérique. Il est publié ici dans la collection Washing Machine dirigée par Hubert Guillaud.


• NOUVEAUTÉ NUMÉRIQUE. Après avoir publié Sujets sensibles il y a 3 ans, publie.net vient de mettre en ligne un nouvel ensemble de Juliette Mézenc intitulé Poreuse, un récit polyphonique et labyrinthique, ludique et pensé. Bien que ce récit offre la possibilité d’une lecture non linéaire, les gardes-fous sont ici assez maîtrisés pour que chacun de nous puisse se faire sa propre histoire à partir des fragments écrits par Juliette Mézenc sans avoir l’impression d’être face à un amas de textes. Il y aurait donc, si nous voulions insister, autant d’histoires possibles qu’il y aurait de lectures. Les hyperliens permettent cette exploration, cette aventure, avec possibilité d’avancer, de prendre une autre histoire en cours ou bien de revenir en arrière. Très vite vous comprendrez qu’il y a là trois personnages. Ce sont eux que vous suivrez. Au-delà du côté ludique et technologique, au-delà de la prise de risque et de l’inventivité, on est bien ici dans un beau projet littéraire où l’écriture ciselée et le sujet (avec tonalités sensibles, cyniques et politiques) méritent d’être salués. Deux extraits ci-dessous pour vous donner une idée de ce projet.


• REMISE EN AVANT. Je suis très heureux que cet ensemble de textes avec photos de Christine Jeanney (et ses 50 contributeurs) soit repris aujourd’hui. Les sirènes on ne les voit pas un couvercle est posé dessus ce sont 180 todo listes, les 180 premières devrais-je dire puisque aujourd’hui Christine Jeanney vient de publier sur son site la 315ème. Une rigueur oulipienne et une prouesse littéraire d’abord. Une inventivité renouvelée, un regard singulier sur l’autre et le monde, une œuvre poétique et politique avec beaucoup d’humour. À ne pas manquer surtout ! Un deuxième tome est en préparation me semble-t-il. Pour ceux qui aimeraient en savoir plus j’avais fait une présentation de ce premier tome ici.


• REMISE EN AVANT. Brrr… de Antoine Boute est un vrai roman policier. « En fait, non. Plein de romans policiers – des rêves ou des cauchemars pire que des romans policiers. Tous les codes, hémoglobine, marques de chaussures, coprophagie même, ça décape. Et parmi les personnages de passage, pas moins que Jésus, King Kong ou la poésie lettriste elle-même. Ou faire un best-seller avec un livre sur la vie des têtards composé via Internet, vous sauriez, vous ? C’est bien un seul polar géant et malsain de 150 pages qu’on propose d’avaler – ça secoue la réalité. » (présentation de publie.net)


• REMISE EN AVANT. Refuge sacré de Cathy Barreau. « Si ce livre est si fort, c’est que Cathie a choisi le risque maximum : l’hôpital psychiatrique de Ville-Évrard, dont l’existence ne s’est pas arrêtée avec Antonin Artaud et Camille Claudel. Elle choisit la forme du carnet de voyage, s’y rendre, villes, traversées, et puis ce qu’on y fait. Ateliers d’écriture, performance théâtrale des textes. Discussions de fond avec les soignants. La façon dont tout cela s’imbrique. Ce qui est posé par Cathie Barreau, outre la force d’abîme de l’expérience elle-même, c’est la question même de la littérature et du langage dans le lieu même d’où ils ont été détruits, et qu’on ne renonce pas à l’humain. » (présentation par François Bon)


Je rappelle que ces cinq titres peuvent être téléchargés (notamment au format ePub) depuis le site ePagine ainsi que chez tous les libraires partenaires. Sur ces sites-là, ils vous sont proposés sans DRM mais avec un tatouage numérique (watermark).

Bonnes découvertes !

ChG


_________________________________________________
Extrait de Pour un humanisme numérique de Milad Doueihi,
publie.net, collection Washing Machine

 

POURQUOI UN HUMANISME NUMÉRIQUE ? Non par goût de la provocation mais plutôt par souci de réalisme. Cet humanisme qui donne son titre à cet essai n’est point l’expression d’une volonté archaïque ni d’une quelconque nostalgie de l’antique, d’une époque supposée plus stable, plus sereine et plus cohérente. L’humanisme numérique est au contraire le résultat d’une convergence entre notre héritage culturel complexe et une technique devenue un lieu de sociabilité sans précédent. D’une convergence qui, au lieu de simplement renouer l’antique et l’actuel, redistribue les concepts, les catégories et les objets, comme les comportements et les pratiques qui leur sont associés, dans un environnement nouveau. L’humanisme numérique est l’affirmation que la technique actuelle, dans sa dimension globale, est une culture, dans le sens où elle met en place un nouveau contexte, à l’échelle mondiale, et parce que le numérique, malgré une forte composante technique qu’il faut toujours interroger et sans cesse surveiller (car elle est l’agent d’une volonté économique), est devenu une civilisation qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs, et qui se caractérise par les nouvelles perspectives qu’elle introduit dans le champ de l’activité humaine.

Cette dimension culturelle est évidente dans la crise actuelle de certains de nos objets les plus classiques. En premier lieu, les objets hérités de la culture de l’imprimé et du livre, avec leur support complexe et multiple, leur matérialité, sont aujourd’hui confrontés aux réalités des pratiques et des contraintes de l’environnement numérique. Si le livre comme objet résiste, la culture du livre et de l’imprimé est en crise en grande partie à cause des pratiques courantes et quasi naturelles dans l’environnement numérique. La convergence entre la technique et l’héritage culturel nécessite une remise en question des valeurs attachées à des pratiques éditoriales et juridiques ancrées dans une tradition avec un poids économique important, une fonction symbolique puissante et un rôle politique majeur. Car les objets sont aussi associés à des institutions qui sont des lieux de production, de transmission et de préservation du savoir. Et la fragilisation actuelle de ces objets implique une déstabilisation de ces espaces lettrés et savants, de même que leur soumission aux pressions suscitées par les modèles de la production du savoir inhérente à l’environnement numérique. Ainsi, la mutation induite par le numérique touche d’abord à la stabilité de cet espace dans toute sa diversité. Qu’il s’agisse de l’institution et de ses extensions (université, édition, revues scientifiques, etc.) ou des archives (bibliothèques), la culture numérique transforme les pratiques courantes et risque de modifier la nature même des objets de notre savoir comme de l’espace censé les accueillir et les faire circuler. Cette dimension spatiale est essentielle, voire déterminante, car elle participe d’une manière remarquable à ce bouleversement général qui semble caractériser notre aventure numérique.

© Milad Doueihi et publie.net

 

_______________________________
Extrait de Poreuse de Juliette Mézenc,
publie.net, Hors collection

 

On était cinquante personnes, on est rentrés dans un pirogue, on avait un GPS, qui nous montrait le chemin. Depuis le deuxième jour, le GPS s’est tombé dans l’eau, ça ne marchait plus, on ne sait plus là où on est. Le pirogue, ça bougeait trop, y avait beaucoup de vagues, sur les pirogues et y avait quelqu’un là-dedans, il ne pouvait plus se lever, il avait trop faim, il avait trop froid, il était malade aussi. Même si on le levait, il se tombait. Il est mort. On l’a emmené, au port de Ténérife. Les gens de Ténérife, y nous a vus dans l’eau, avec un hélicoptère. Depuis qu’il nous a vus, on a levé notre main à lui. Après, l’équipe de sauvetage est partie, il nous cherchait avec un bateau, à ce moment-là (rire) j’étais très content, parce que je, j’ai (rire) je croyais que j’étais mort. Quand je suis arrivé à Ténérife beaucoup de prières, pour Dieu, parce que, on croyait tous qu’on était morts.
Physiquement, j’étais mal parce que, mes muscles des genoux, ça me faisait très mal. Et aussi j’avais arrêté de manger, ça faisait trois jours. J’avais trop de faim. Ils ne voulaient pas que je vienne, ils avaient très peur, mais, je les ai forcés, ils m’ont laissé partir, mon père, il est cultivateur. Ma mère, elle est ménagère. Et, la pluie, ça ne pleut pas beaucoup là-bas. J’étais un peu fort en étude, mais, j’avais peur après pour mon avenir, parce que je voyais mes grands frères à la maison, ils avaient les diplômes, ils n’avaient rien.
Moi j’ai dit. Il faut que j’aille. À Ténérife, c’est très différent, le climat, c’est pas bon, il n’y a pas d’argent, on fait l’école, il n’y a pas de travail, faut que je sors, c’est ça mon défi. Or, je n’ai pas été perdu dans le voyage, je ne peux pas se perdre ici. Moi j’ai dit il faut que j’aille plus loin, faut que je sors, comme ça que j’ai repris un bateau, comme ça que j’ai débarqué ici.

En novembre, les Sétois se divisent en deux classes bien distinctes : il y a les couillons, que le vol des étourneaux mène par le bout du nez — avez-vous déjà suivi des yeux cette écriture serrée serrée comme un poing au-dessus de la ville, et qui soudain s’étire, frissonne, miroite, on croirait des poissons échappés et il y a les monstres qui frémissent et lèvent les yeux au ciel avant de cracher sur le trottoir les mots « chiures », « puanteur » ou encore, attestant alors une pensée plus élaborée, plus distanciée, le mot « nuisances ».
C’est l’heure à laquelle les enfants sortent de l’école tandis que le soleil se couche, offrant alors aux oiseaux, c’est pas trop tôt, un décor à leur hauteur : horizon mauve sur le bleu dur de la mer, barre de nuages cotonneux posée sur les contreforts des Cévennes, ciel blanchi, guirlandes qui s’allument sur les grues du port. Un homme invisible — missionné par la mairie, sans doute — fera exploser des pétards et c’est le ciel en entier qui s’animera alors par-dessus les têtes levées. De gigantesques nuages se formeront en un clin d’œil, palpiteront sans effort visible, certains y verront des ballets de baleines à bosse, d’autres rien de spécial, mais peut-être verront-ils, eux.
Les premiers, donc, contemplent bouche bée, et c’est risqué, mais ils n’y pensent pas, vous pensez bien.
Les seconds, et bien, ils pensent, ils pensent même beaucoup. À leur voiture garée sous un platane et qui risque de se retrouver criblée de crottes corrosives ; à la somme qu’il faudra débourser pour faire repeindre la carrosserie ; à leurs semelles qu’il faudra nettoyer avant de s’accorder un repos bien mérité ; à leur conjoint dont il faudra subir les invectives à l’annonce des dégâts ; et enfin et surtout, à la semaine, qui avait été bien assez chiante comme ça sans en remettre une couche !
Il va sans dire que les deux catégories peuvent éventuellement coexister chez la même personne, une attitude cédant le pas sur l’autre en fonction du jour et de l’humeur. Parmi eux, il y a Mathilde, Jacques et Guillaume.

© Juliette Mézenc et publie.net

15 octobre 2011

samedi numérique : Salon de la revue et médiathèque de Brétigny-sur-Orge

Ce samedi (on annonce un temps magnifique) sera joliment rempli. À 11 heures j’irai au 21e salon de la revue assister à la présentation de la revue de création numérique de Pierre Ménard, d’ici là, par Joachim Séné avec lecture par Anne Savelli de textes publiés dans les 8 premiers numéros. Je prendrai ensuite le RER C direction la médiathèque de Brétigny-sur-Orge où du 15 au 22 octobre est organisée une semaine numérique. Parmi les différents rendez-vous autour du livre et de la lecture numérique il y aura ce jour dès 15 heures une rencontre avec Cyril Cossardeaux du magazine web Culturopoing et moi-même pour ePagine (ce blog et le site). Deux pistes de réflexion : La culture sur le web, quels avantages, quelle visibilité ? Lire le numérique sur Internet, l’avenir du livre et des magazines papier. Samedi prochain, 22 octobre, toujours à 15 heures, la médiathèque recevra l’association 10200 Z’images qui fera une large présentation de l’usage des nouveaux outils numériques (smarphones, tablettes tactiles) et reviendra sur les enjeux éducatifs, culturels et économiques. Ce rendez-vous sera plus un atelier qu’un débat et des tablettes iPad seront mises à la disposition des participants. L’entrée est à chaque fois libre mais, pour l’atelier, pensez à réserver (01 60 85 20 97).

Bon week-end  !

ChG


21e Salon de la revue (du 14 au 16 octobre 2011)
Espace d’animation des Blancs-Manteaux
48, rue Vieille-du-Temple 75004 Paris
Métro : ligne 1, Hôtel de ville ou Saint-Paul ou ligne 11, Rambuteau

Médiathèque de Brétigny-sur-Orge
Espace Jules Verne
rue Henri Douard
Tél. : 01 60 85 20 70
En voiture : A6 Lyon, sortie n°7 Fleury-Mérogis direction Brétigny, sortie Brétigny Centre.
En train : RER ligne C direction Saint Martin d’Etampes ou Dourdan, arrêt Brétigny.

29 septembre 2011

Impressions numériques de Jean Sarzana et Alain Pierrot (publie.net / Cerf)

De plus en plus de textes publiés par des éditeurs 100% numérique font l’objet d’une édition imprimée. La semaine dernière nous revenions ici sur l’histoire éditoriale du roman Chiens féraux de Felipe Becerra Calderón (LC éditions / Anne Carrière) et nous parlerons sous peu de Après le livre de François Bon (publie.net / Seuil). C’est également le cas de Impressions numériques de Jean Sarzana et Alain Pierrot lu au moment de sa mise en ligne et chroniqué sur ce blog en novembre 2010. Depuis quelques jours ce texte est ainsi disponible dans deux formats, en numérique (dans une version actualisée par publie.net, 3.49 €) sur Place des libraires numériques (une quarantaine de libraires partenaires) ainsi qu’en papier aux éditions du Cerf (vous pouvez réserver ce livre chez votre libraire via Place des libraires).

 

reprise de la chronique du 23 novembre 2010

J’ai lu un livre formidable, Impressions numériques de Jean Sarzana et Alain Pierrot. Cet ouvrage clair, structuré, intelligent, passionnant, vous emmène « au coeur de la mutation numérique du livre, et de ses enjeux » et il répond de manière didactique aux questions qu’on est nombreux à se poser : qu’est ce que numériser un livre ? qu’est-ce qu’une oeuvre numérique ? comment et pourquoi la numérisation transforme notre rapport à la création (pour l’auteur), à la publication et à la diffusion (pour l’éditeur) et à la réception des textes (pour le lecteur) ? Et quid de Google, du droit d’auteur, de la place du livre papier et du livre numérique ainsi que de leur avenir ? Cette étude, cette réflexion, cet essai (appelez-ça comme vous vous voudrez) a également des vertus pédagogiques (revenir sur l’histoire du livre, de l’édition et sur le parcours de Google par exemple est une très bonne chose). Tout ça pour dire aussi que les auteurs, ne s’adressant pas uniquement à un public d’initiés, de geeks ou de professionnels du « livre », leur ouvrage (je peux vous le certifier) peut être lu par tout le monde (ce qui n’est pas toujours le cas dans ce domaine). En plus de ça, il est sans DRM (pas de verrous), ne coûte pas très cher (3.49 € en numérique, 16 € pour la version imprimée) et peut être lu en numérique dans différents formats (PDF, ePub, Mobipocket). Et tout de suite un long extrait (en l’occurrence l’entrée en matière).

ChG

extrait de Impressions numériques

Entrée en matière

Le livre se trouve depuis longtemps en phase de transformation continue. Sur les terrains de la publication proprement dite et de la diffusion, l’édition a connu successivement après le grand format le livre au format de poche (Le Livre de Poche, Folio, J’ai Lu…), les clubs du livre (Reader’s Digest, France Loisirs, le Grand Livre du mois…), les collections classiques grand public (Bouquins, Omnibus, Quarto, Mille & Une Pages… ), le livre à 10 francs (Mille & Une Nuits, Librio, Folio à 2€…), le multimédia dans les années 1995, l’édition en kiosque (Encyclopaedia Universalis ou Casterman avec Le Figaro, Flammarion ou Gallimard avec Le Monde…), les lancements à l’américaine (Harry Potter, Paulo Coelho, Marc Lévy, Michel Houellebecq…), la vente en ligne (Amazon, la Fnac, Chapitre.com…). Souvent dénoncées, parfois craintes, toujours imitées ou suivies, ces innovations répétées ont permis au livre d’étendre son public sans cannibalisation trop marquée du voisin et d’accroître ainsi son périmètre, en extension constante malgré la baisse régulièrement constatée de la lecture et du nombre des lecteurs — pas un rapport sur le livre ou la lecture qui ne relève depuis vingt ans cette tendance lourde.
Pour beaucoup, le numérique apparaît comme la dernière en date de ces transformations. Apparu depuis bientôt quarante ans sous la forme du scan en mode image, suivi plus tard du mode texte, il s’inscrit dans la longue lignée des avatars du livre, et représente une marche de plus dans l’ascension vers la modernité, peut-être un peu plus glissante et un peu plus haute que les précédentes. Il implique donc une adaptation des pratiques classiques et éprouvées aux nouveautés qui le caractérisent appliquées aux techniques, aux acteurs et aux publics. Mais il n’est au fond qu’un prolongement du passé, comme tant d’autres avant lui.
Pour d’autres, le numérique marque au contraire une rupture décisive dans l’histoire du livre imprimé.
Le procédé de la numérisation fragmente le texte et l’atteint dans son intégrité, sa conjonction avec Internet autorise sa dissémination à l’infini et rend vain tout espoir de suivi de l’œuvre, sauf à vouloir fermer le jeu dans un univers où tout fuit et s’échange. C’est dire qu’à plus ou moins longue échéance, chacun des maillons de la chaîne du livre est non pas remis en cause, mais remis en question. Il convient donc de revenir sur beaucoup de principes acquis et d’imaginer des réponses inédites à des problématiques radicalement étrangères à celles que connaît l’imprimé¹.
Cette dernière approche nous paraît correspondre à la réalité, c’est elle qui est développée ici. Mais notre souci n’est pas de défendre pied à pied un point de vue contre un autre, d’aligner arguments et contre arguments, bref d’opposer les Anciens aux Modernes. Il s’agit d’éclairer le débat plutôt que de l’alimenter. Les tenants de la continuité ont pour eux la pratique avérée de l’exploitant et le fait que les premiers « livres  » ressemblent beaucoup aux livres tout court. Pourquoi ne resteraient-ils pas attachés à un ensemble de processus qui ont fait leurs preuves, notamment à partir du modèle économique actuel de l’édition : si les lecteurs se raréfient, le nombre de livres vendus demeure d’année en année relativement stable². Par ailleurs, on oublie trop souvent que les maisons d’édition sont pour beaucoup d’entre elles largement sous-capitalisées, ce qui leur interdit pratiquement tout investissement prospectif. Il ne faut donc pas sous-estimer les facteurs, objectifs ou non, favorables à une certaine forme de statu quo, voire à une évolution lente selon le cours des évènements.
Il reste que les évènements courent et que les évolutions sont aujourd’hui terriblement rapides. Certains secteurs, comme la musique ou la vidéo, ont déjà subi de plein fouet le choc du virtuel et du tout gratuit, et la première en est sortie exsangue. Aux États-Unis, l’édition connaît des mutations que les professionnels vivent désormais au quotidien. La situation du livre en France ne peut pas se ramener exactement à ces expériences – chaque langue, chaque pays entretient son propre rapport au livre – mais elles indiquent clairement la tendance, que nous devions nous en réjouir ou nous en affliger. Il convient donc de profiter de l’effet Google comme accélérateur de particules et d’ouvrir largement à la réflexion autour du livre numérique le champ des nouveaux horizons.

*

Le numérique n’est pas une découverte pour le livre. Mais il ne s’est pas répandu de l’intérieur, il est venu d’ailleurs – de la musique, de la téléphonie, de la messagerie, c’est-à-dire du quotidien – d’où le sentiment général d’invasion étrangère qui a dû faire sourire plus d’un éditeur de droit ou de médecine, familier de l’envahisseur. En dehors du fait qu’à son échelle, cet environnement apparaît nouveau pour (presque) tout le monde, personne ne peut prétendre pouvoir le parcourir en entier : les opérateurs planétaires ont la puissance et la technicité, mais ignorent tout des matières où leur industrie peut trouver application ; les secteurs d’activité disposent du savoir-faire et maîtrisent leur art, mais n’ont pas la pratique des systèmes ni la familiarité des réseaux. Une fois dépassé le vertige de la fascination, on peut s’asseoir et réfléchir. Dans le nouveau rapport entre le numérique et le livre – si l’on peut dire – rien n’est encore écrit.
Nous avons pris comme point de départ de notre analyse les éléments qui nous étaient le mieux connus et qui correspondaient à nos propres expériences, tant personnelles que professionnelles. Nous traitons donc principalement ici du livre en France et du secteur de l’édition.
On sait bien que le numérique dépasse le cadre des pays et des continents et ne connaît pas les frontières nationales. Certaines de nos réflexions, au demeurant, ne se rapportent pas strictement à l’hexagone. Mais notre matière et les exemples qui l’illustrent sont le plus souvent tirés de l’expérience qui est la nôtre et du contexte particulier où elle s’inscrit.
Dans le même sens, nous nous sommes centrés sur le seul secteur de l’édition, c’est-à-dire sur les auteurs et les éditeurs. Ce n’est pas l’effet d’un quelconque désintérêt pour la librairie ou les bibliothèques : en dehors du fait que ces deux secteurs du livre s’interrogent chacun sur son avenir, la librairie porte au public le livre dans toute sa diversité, et l’affaiblissement qu’elle peut craindre à la fois de l’extension du numérique et de la vente en ligne ne manquera pas d’affecter en retour l’ensemble de l’édition ; quant aux bibliothèques, gardiennes depuis toujours de la mémoire des livres, service public de la lecture très proche de ses usagers, elles ont joué un rôle clé dans la prise de conscience via Google de l’ordre numérique. Librairies et bibliothèques sont donc, à leur façon, à l’épicentre du sujet. Mais faute de disposer de connaissances suffisantes sur chacun de ces mondes, il nous a semblé qu’une enquête aussi fouillée soit-elle ne pouvait pas remplacer l’expérience directe de l’imprégnation d’un milieu.
Aucune recherche autour du livre ne peut ignorer à quel point l’édition est multiple, et parler de l’édition comme entité relève de la gageure. On relève pourtant une prédominance de la littérature dans le regard porté sur le livre en général et dans la représentation collective de l’édition en particulier, alors que plus des trois quarts des livres vendus n’appartiennent pas à cette branche du livre. Cette constatation s’opère à la lecture de la plupart des articles de presse, rapports publics et documents de toute nature, internes ou externes au secteur, se rapportant au livre.
Nous-mêmes n’avons pas, dans les pages qui suivent, échappé à ce travers si répandu et il arrive que certaines de nos remarques, à bien y regarder, s’appliquent à la seule littérature.
Un ouvrage d’une centaine de pages ne saurait faire le tour du sujet que nous nous proposons de traiter. Chacun des sous thèmes évoqués ici appellerait à lui seul un panorama plus riche et plus précis au lieu d’un simple survol. Mais les gros ouvrages traitant de sujets d’actualité ont parfois cet inconvénient qu’ils sont caducs avant d’être achevés et les éléments évoqués ici évoluent eux-mêmes à très grande vitesse. Nous avons donc choisi le parti de la brièveté – sans nous mettre à l’abri de nos craintes.
En dernier lieu, deux chapitres de cet ouvrage sont consacrés au droit d’auteur. Nous nous sommes beaucoup interrogés avant de les écrire, n’étant ni l’un ni l’autre juriste de métier. Or le droit d’auteur est une discipline qui se nourrit surtout de la pratique et où l’espace est vaste, qui va des dispositions de la loi à l’interprétation du juge. S’aventurer sur ce terrain représentait donc un risque certain, au-delà du reproche éventuel d’illégitimité. Nous nous y sommes néanmoins résolus, pour deux raisons.
D’abord, tant qu’à parler d’un sujet que personne ne maîtrise vraiment, hors les experts patentés du domaine, pourquoi nous dispenser d’évoquer aussi celui-là ? Les auteurs et les éditeurs sont rarement des professionnels de la propriété littéraire et artistique et cependant la pratiquent tous les jours. Nous nous sommes donc autorisés à ne faire qu’en parler.
Ensuite, le sujet lui-même y invite. Comment traiter les différents aspects du nouvel ordre numérique sans évoquer le droit d’auteur qui fonde le contrat d’édition sur lequel tout, ou presque tout, repose ? Notre analyse, déjà modeste, serait apparue comme bien incomplète, et on aurait pu nous reprocher notre abstention bien plus qu’on aura lieu de critiquer notre entreprise – du moins nous l’espérons.

*

Nous allons essayer de montrer en quoi la numérisation représente bien davantage qu’une simple évolution dans le processus éditorial. Pour cela, nous commençons par planter avec Google le décor du nouvel ordre numérique (chapitre 1) avant de présenter en regard l’édition et ses principaux acteurs (chapitre 2) et de cheminer à partir du codex et de la double nature du livre vers le livre numérisé et l’œuvre numérique (chapitre 3). Nous analysons ensuite cette nouvelle manière de traiter le texte écrit dans ses effets sur les acteurs actuels de l’édition (chapitre 4), sur l’évolution de la lecture et le regard du lecteur (chapitre 5) et sur le devenir de l’œuvre elle-même (chapitre 6). Puis nous nous interrogeons à propos de quelques aspects du droit d’auteur, en deux temps – les tenants, ou le papier (chapitre 7) et les aboutissants, ou le numérique (chapitre 8). Nous évoquons avec la rémanence de l’action collective quelques uns des enjeux à venir (chapitre 9) avant de conclure sur la place que pourrait occuper demain le livre imprimé (chapitre 10).

¹ Jean Lissarrague, Quels lendemains pour le livre ? (revue Esprit, octobre 1997).

² 445 millions d’exemplaires vendus en 2005, 469 en 2006, 486 en 2007, 468 en 2008, 464 en 2009 (ventes aux caisses des libraires et clubs de livres, source SNE).

© Impressions numériques de Jean Sarzana et Alain Pierrot (publie.net), 3.49 € surPlace des libraires numérique (formats ePub, PDF, Mobipocket)

24 juin 2011

#EbookFriday, 4e semaine

Déjà vendredi et un nouvel #EbookFriday en vue ! Pour les retardataires ou pour tous ceux qui voudraient connaître la règle du jeu lancée par Numerik:)ivres à la fin du mois de mai, vous pouvez cliquer ici. Ça ne fait pas mal, promis. Pour tout le monde, voici infra la liste des trois titres du jour (dont deux ont été chroniqués sur ce blog), tous piochés par l’éditeur pure player dans son catalogue et qui seront vendus 0,99 € pendant 24 heures sur toutes les plateformes de vente de livres numériques, dont ePagine, Place des libraires numérique et les sites des libraires-partenaires. À cette liste je rajouterai trois autres titres vendus 0.99 € ce vendredi mais également les autres jours de la semaine et publiés par deux autres éditeurs 100% numérique (publie.net via la collection stigme99 et StoryLab via sa collection One shot) ; trois titres, trois textes très différents mais qui tous traversent avec leur souffle propre des bouts de nos vi(ll)es ordinaires avec tension et brutalité.

 

Le Roi silence de Samir Bouhadjadj (recueil de 3 nouvelles chroniqué sur ce blog le 6 juillet 2010) (Numerik:)ivres)
Plongeant dans une première histoire qui laissera sa place à d’autres histoires au gré des événements soudains qui bouleversent souvent la trajectoire de nos vies, j’ai été saisi par cette manière qu’a l’auteur de nous faire traverser ainsi une trentaine d’années en si peu de pages. Et par ces filins à la fois discrets et solides qui relient les pères et les fils en passant par les militaires ou encore les camarades de promotion.

L’édition interdite de Thierry Crouzet (texte chroniqué sur ce blog le 14 mars 2011) (Numerik:)ivres)
Thierry Crouzet a construit son nouvel essai sous la forme d’une liste de 149 propositions, aphorismes et sentences à partir desquels sont venus répondre plusieurs auteurs, journalistes et lecteurs. Il reprend et prolonge ce qu’il défend par ailleurs sur son blog depuis très longtemps : comment Internet est en train de bouleverser la diffusion des textes et de manière plus générale l’édition ?

Tokyo, Québec de Leroy K. May (Numerik:)ivres)
Tokyo, Québec est un road book sans voiture, où le métro fait office de véhicule. À travers 18 chapitres au rythme effréné, Leroy K. May mène le lecteur dans les méandres d’un amour possible seulement dans le rêve, les chambres d’hôtel luxueuses et le sang.

 

Wagon de Jacques Serena (publie.net, stigme99)
Une femme interpelle un homme dans un wagon et les mots cognent en uppercut : « Et moi qui en étais à me dire : tiens, nous voilà un peu seuls, cet homme et moi, dans ce bout de wagon, alors il y a des chances pour que nous nous mettions, lui et moi, à ressentir l’espèce d’entente tacite, ce lien, cette intimité étrange, douce et un peu choquante, qui parfois arrive, dans un bout de wagon, passé une certaine heure. Lui, à savourer une nouvelle journée de travail accomplie, moi, tranquille, prête à regarder un peu par la vitre, à retarder le moment de m’offrir ce plaisir, rouler en regardant par la vitre. Mais voilà. Il faut que je me dise voilà, idiote, ton entente tacite, tu as vu l’œil qu’elle te jette, qu’est-ce que tu croyais. »

Morsure (une grève) de François Bon (publie.net, stigme99)
Tout démarre avec une grève de plus mais cette fois ce sont les camionneurs qui s’y collent et font pression. Sur les autoroutes, dans les stations essence, partout. On ne parle alors plus que de ça. Sauf qu’au milieu de cette activité qui semble s’être arrêtée des figures surgissent, comme autant de portraits : ce sans-abri par exemple ou encore cet ado qui cherche à mettre fin à ses jours dans une ville que nous pourrions connaître. Et qui l’en empêchera ? Et qu’avons-nous fait de notre rêve de ville demande François Bon ?

Un psychopathe et demi d’Elias Jabre (StoryLab)
« Rien de plus délicat que d’annoncer une rupture surtout quand votre partenaire pense vivre le parfait amour. Et si c’était votre jour de chance ? » lit-on sur la fiche de présentation de cette nouvelle. Sauf qu’ici l’auteur joue avec nos nerfs. Construite dans la lenteur et la tension cette nouvelle, quasiment un huis clos, est en effet assez angoissante. Surtout qu’Elias Jabre s’empare, via le thriller, de nos petites lâchetés avec une radicalité effrayante.

 

12 juin 2011

Mainstream de Frédéric Martel passe à 7 euros

L’essai de Frédéric Martel, Mainstream (chroniqué ici-même le 19 avril 2010), en passant dans la collection Champs actuel de Flammarion, profite d’une baisse significative de prix. Vendu cette fois à 7 €, et malgré les DRM (ça n’a pas changé, ça) il pourrait trouver un public encore plus large que lors de sa mise en ligne l’an passé. En changeant de collection, on remarquera que le sous-titre de l’ouvrage a été modifié lui aussi. Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde est devenu Enquête sur la guerre globale de la culture et des médias, moins vendeur sans doute mais plus juste.

 

Frédéric Martel, Mainstream

reprise du billet posté le 19 avril 2010

Après cinq années d’enquête et 1250 personnes interviewées sur les cinq continents (30 pays en tout), Frédéric Martel vient de livrer l’objet de son étude dans un ouvrage intitulé Mainstream. « Cette enquête, écrit-il, dont le premier sujet était la production et la diffusion de l’information et de la culture mainstream à travers le monde, est (…) aussi un ouvrage sur Internet et sur l’avenir des industries créatives à l’âge de la diffusion numérique. » D’ailleurs, pensé comme livre bi-média, papier et Web, il a été tout naturellement numérisé et figure désormais au catalogue ePagine.

En deux parties (une quinzaine de chapitres), Frédéric Martel propose ici une réflexion sur la guerre mondiale déclarée des contenus – divertissement, loisir, culture de masse, mainstream – en jalonnant son étude de doubles questions : art et argent, contenus et réseaux, modèle économique et création de masse. Il a ainsi enquêté partout dans le monde, dans tous les domaines et les milieux de l’entertainment : cinéma, musique, divertissement télévisuel, médias, édition, théâtre commercial, parc d’attractions, jeux vidéos, mangas et il est allé à la rencontre de businessman, réalisateurs, producteurs, milliardaires, lobbyistes, services de presse, responsables de médias… Partout dans le monde, surtout dans les pays émergents, l’auteur a entendu le même discours sur la guerre des médias et partout l’on développe les mêmes stratégies (à partir de l’argent, de l’audience et de l’importance de la langue parlée dans le monde) pour défendre les valeurs du pays et les imposer au monde sur le terrain occidental et selon le modèle américain. L’auteur montre alors comment dans cette bataille des contenus « ces nouveaux flux mondiaux commencent à peser », qu’une « nouvelle cartographie des échanges culturels » est en train de se dessiner où les rivaux et les ennemis ne sont pas ceux auxquels on pense forcément et que tout cela est d’autant plus amplifié par « la dématérialisation des contenus et le basculement dans l’ère numérique. »

L’auteur propose d’abord de comprendre le modèle de l’entertainment américain avant de s’intéresser aux autres pays, notamment aux pays émergents, dans ce qu’il intitule « la guerre culturelle mondiale ». Jack Valenti, les multiplexes, le Studio Disney, le nouvel Hollywood, Indiana Jones ou encore la pop music font donc l’objet d’une attention particulière dans la première partie tandis que dans un second temps Frédéric Martel s’intéresse à Bollywood, à Al Jazeera, aux feuilletons télévisuels qui changent de nom en fonction des pays et des valeurs à défendre (dramas, telenovelas…), au rapport Chine / Hollywood ou encore à la culture anti-mainstream européenne. Ainsi, il montre bien dans Mainstream la « transformation radicale de la géopolitique des échanges de contenus culturels et médiatiques » avec la montée en puissance des pays émergents (notamment le monde arabe dans sa lutte anti-occidentale, le Brésil, la Chine ou l’Inde) sans qu’ils puissent pour l’instant faire décliner l’empire américain. En revanche, si les États-Unis (avec le Mexique et le Canada) ont encore un bel avenir, l’Europe, en matière de culture de masse, perd du terrain sur le modèle américain et semble de plus en plus à la traîne (manque cruel d’industries créatives puissantes, potentiel d’Internet négligé, anti-mainstream…). Ce qui ressort également de cette étude c’est que la Chine est aujourd’hui le pays « le plus décisif et le plus opaque » et que « le Japon n’est pas l’acteur majeur des contenus que l’on imagine dans les échanges internationaux. »

Pour aller plus loin je vous invite à télécharger le livre de Frédéric Martel (dont vous pouvez feuilleter les 21 premières pages).

ChG

———

Frédéric Martel est écrivain et journaliste. Docteur en sociologie, il a été attaché culturel aux États-Unis (2001-2005). Il est l’auteur de cinq livres : Le Rose et le Noir, Les Homosexuels en France depuis 1968 (Le Seuil, 1996 ; Points-Seuil, 2000), La longue marche des gays (Gallimard, 2002), Theater (La Découverte, mai 2006), De la Culture en Amérique (Gallimard, novembre 2006) et Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde (Flammarion, 2010). Depuis octobre 2007, il dirige la rédaction du site nonfiction.fr et il est chercheur associé à l’Institut National de l’Audiovisuel (INA). Il anime chaque dimanche de 19h à 20h sur France Culture l’émission Masse Critique, le magazine des industries créatives et des médias et enseigne à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (Sciences-Po) et au MBA d’HEC.

Older Posts »

© ePagine - Powered by WordPress