Samedi dernier, je vous annonçais l’entrée au catalogue numérique de trois romans de l’auteur australien Peter Carey et vous donnais à lire un extrait de Un autre (road-movie inquiétant sur les apparences et la filiation) et de Haut vol : histoire d’amour (où le vrai et le faux s’immiscent dans une histoire d’amour et d’art contemporain). Désormais (depuis hier, merci Sébastien), un nouvel extrait en ePub peut être téléchargé gratuitement sur ePagine. Il s’agit cette fois de Parrot et Olivier en Amérique, roman dans lequel l’auteur s’inspire (très librement et avec beaucoup de truculences) de la vie et de l’oeuvre de l’historien et penseur français, Alexis de Tocqueville (ici rebaptisé Olivier de Garmont), notamment de son voyage en Amérique. Tocqueville a entrepris ce voyage vers 1830 en compagnie de son ami Gustave de Beaumont ; ce dernier dans le roman est remplacé par un valet anglais (Parrot), chargé par la mère d’Olivier de surveiller chacun des faits et gestes de ce maître empoté et fragile à qui, d’ailleurs, il sauvera plus d’une fois la mise. Il y a beaucoup d’ironie dans cette fable racontée à la fois par Olivier et par Parrot et sans doute que les amateurs du précurseur du libéralisme politique s’agaceront plus d’une fois devant ce portrait politiquement incorrect, insolite et bouffon. Mais derrière ce drôle de duo, l’auteur, une fois encore, vient traquer les faux-semblants à travers les relations amicales et amoureuses. Car ici aussi, comme pour ses autres romans, les personnages féminins ont, dans cette découverte du Nouveau Monde, un rôle essentiel à jouer.
Avant de vous faire lire un court extrait de Parrot et Olivier en Amérique (je vous rappelle qu’un extrait plus long peut être téléchargé gratuitement en cliquant sur le titre du roman), je tenais également à vous dire que l’équipe ePagine travaille en ce moment à enrichir la présentation des titres disponibles (avec extrait) sur le site « labo ». Pour ce titre de Peter Carey, par exemple, vous trouverez, outre le mot de l’éditeur, des mots-clés, un extrait de la cette chronique, l’incipit, une biographie de l’auteur, une vidéo ainsi que des liens vers son site.
Bonnes découvertes à tous.
ChG
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Extrait du 1er chapitre de Parrot et Olivier en Amérique de Peter Carey,
Christian Bourgois éditeur, traduit de l’anglais (Australie) par Élisabeth Peellaert
Olivier
I
Il ne faisait aucun doute pour moi qu’une chose cruelle et catastrophique s’était produite bien avant ma naissance et pourtant le comte et la comtesse, mes parents, ne m’ont jamais révélé quoi. En conséquence, mon organe de la curiosité est devenu excitable et j’étais, enfant, de constitution la plus nerveuse et maladive qui se pût concevoir – maigre, pâle, grimpant partout, furetant dans tous les fossés et les greniers du château de Barfleur.
Songez pourtant : Étant donné la férocité de mes investigations, n’est-il pas un peu louche que je ne sois jamais tombé sur le célérifère*¹ de mon oncle ?
Peut-être le célérifère* était-il chose connue dans votre famille. Dans la mienne, c’était, comme tout le reste, un mystère. Cette bicyclette en bois malcommode, fabriquée par mon oncle Astolphe de Barfleur, ne fut découverte que le jour où un couple de couvreurs itinérants la virent sanglée aux poutres. Pourquoi sanglée, je l’ignore, je ne comprends pas non plus pour quelle raison mon oncle – car j’imagine que c’était lui – avait, pour cette besogne, choisi deux colliers de chien en cuir. Il est dans mon caractère d’imaginer quelque tragédie – la mort de chiens fidèles par exemple – mais peut-être tout simplement mon oncle n’avait-il que ces colliers de chien sous la main. Quoi qu’il en soit, c’était typique des énigmes tapies au fond du château de Barfleur. Au moins ce n’est pas moi qui l’ai trouvée et, encore aujourd’hui, je frémis à l’idée de la façon dont ma mère aurait réagi si cela avait été le cas. Ses émotions étaient toujours imprévisibles. Quant à ses sentiments maternels, ceux-ci ne s’exprimaient pas de manière conventionnelle, mais je me délectais de ces moments, en aucun cas exceptionnels, où elle craignait pour ma vie. Il est attesté qu’en l’an 1809 elle a appelé le médecin à cinquante-trois reprises. Vingt ans après elle prendrait encore les mesures les plus extravagantes pour me sauver la vie.
Mon enfance ne fut ni bénie ni ternie par le célérifère*, et je ne l’aurais même pas évoqué du tout si – tenez, là, nous l’avons sous les yeux.

Naturellement, le dessinateur autrichien ne parvient pas à faire ressortir les trois dimensions.
Cependant :
Peut-il exister véhicule mieux approprié à la tâche que je me suis si étourdiment assignée, et à laquelle vous, au fait, avez prêté appui en prenant ce volume entre vos mains ? Car vous avez accepté d’être transporté dans mon enfance où il sera prouvé, ou, sinon prouvé, du moins fortement suggéré, que la forme de mon crâne, ma phrénologie singulière, le volume de mes poumons ont été déterminés par de mystérieuses pressions exercées au cours des années précédant ma naissance.
Nous allons donc croire que nous avons disposé d’une grotesque et antique bicyclette au cadre de bois en forme de cheval, et naturellement si c’est par ce moyen que nous devons approcher ma maison, nous devons nous préparer à pousser le passe-temps de mon oncle dans les bosquets sur un tapis de branches mortes. Il ne sert pratiquement à rien dans ces bois au terrain accidenté où, en compagnie de l’abbé de La Londe, mon cher Bébé, j’ai abattu des rossignols et des moineaux en si grand nombre que j’en ai couvert de bleus ma petite épaule.
« Attention, Olivier cher, faites attention. »
Nous pouvons oublier les saignements de nez pour l’instant, bien que pour être réaliste il faille déjà anticiper le sang – des jets spectaculaires, des flots splendides –, mon corps ayant toujours été un contenant trop mince pour les passions qui couraient dans ses veines, mais puisque nous inventons notre aventure, nous allons admettre qu’il n’y a pas de sang, pas de compresses, pas de sangsues, pas de galops effrénés pour aller arracher le médecin à son déjeuner.
Et ainsi donc, nous lecteurs pouvons quitter la soyeuse et traître Seine, traverser les bois accidentés et pénétrer sur le sentier qui traverse les tilleuls et moi, Olivier-Jean-Baptiste de Clarel de Barfleur de Garmont, aristocrate de Myopie, je suis libre de voler comme Mercure tout en indiquant le flou du potager à gauche et l’aquarelle indistincte du verger à droite. Voici les effluents de la route de village par laquelle je peux voguer, glisser, aussi aveugle qu’une chauve-souris, entre les grilles ouvertes du château de Barfleur.
¹ Les mots en italiques suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. (N.d.T.)
© Parrot et Olivier en Amérique de Peter Carey, Christian Bourgois éditeur, traduit de l’anglais (Australie) par Élisabeth Peellaert

